« La philosophie, prise en elle-même est au-dessus de l’utile. Et pour cette raison même, la philosophie est éminemment nécessaire aux hommes. »
Jacques Maritain, La philosophie dans la cité, Paris, Editions Alsatia, 1960.
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GRILLE DE LECTURE
A quoi sert la philosophie ? La philosophie n’a pas à servir à quelque chose. Elle est au-dessus de tout service à caractère matériel ; d’où son importance radicale pour l’homme. Une pensée d’Emil Cioran peut bien rejoindre celle que nous commentons : « Nous ne commençons à vivre réellement qu’au bout de la philosophie, sur sa ruine, quand nous avons compris sa terrible nullité, et qu’il était inutile de recourir à elle, qu’elle n’est d’aucun secours. » La philosophie est éminemment nécessaire aux hommes au bout de la philosophie, quand la cause est entendue qu’elle est d’une terrible nullité, qu’elle est cécité de l’esprit et ruine de l’âme. C’est lorsqu’on est convaincu que la philosophie ne nous sert pas qu’elle fait son bon homme de chemin. Car la philosophie en elle-même, c’est-à-dire en tant qu’activité désintéressée ordonnée à la vérité aimée pour elle-même, est au-dessus de l’utile. Elle ne vise pas à conférer à l’homme un pouvoir sur les choses, ni un instrument de domination. Mais elle n’est jamais autant utile que lorsqu’elle n’est plus d’aucun secours. Cela fait dire à Cioran que la vie véritable est celle qui commence après l’abandon des chemins de l’utile, après les livres. La philosophie, comme les livres, ne nous sert que lorsque nous la quittons. En fait, elle est une boussole, elle est le précurseur qui trace le chemin de la terre promise sans jamais y entrer. La philosophie ne sert à rien d’autre qu’à ordonner l’existence à la surexistence, la nature à la surnature.
En effet, toute l’éminence de sa nécessité réside en ce qu’elle oriente les regards humains vers l’utilité suprême des choses. La philosophie les fait se souvenir, comme dirait Platon, de l’utilité suprême de ces choses qui concernent non pas les moyens, mais les fins. Elle apprend aux hommes qu’il y a des choses qui doivent être recherchées non pour leur utilité mais pour elles-mêmes : les valeurs, la vie de l’esprit, les réalités qui sont au-dessus du temps. L’homme ne vit pas seulement de fromages, de vitamines et de découvertes techniques, mais aussi de rencontre questionnante avec l’Infini, avec le Temps, avec le Destin. La vie de l’homme ne doit pas se limiter à cette alternance de candides joies et de sordides horreurs, quand bien même elle exprime le rythme même de l’être, dans ses oscillations régulières, ses dissonances allègres, ses véhémences amères et espérances éphémères. L’homme se nourrit également de cette nourriture invisible qui soutient la vie de l’esprit. Des nourritures autres que terrestres font prendre conscience à l’homme, non des moyens mis au service de sa vie, mais de sa raison même de vivre, de pâtir et d’espérer.
Emmanuel AVONYO, op
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