Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 04 juin 11

« … Pour beaucoup agir selon ses envies, et en ignorant autrui est synonyme de liberté mais pourtant agir sans aucune répression extérieure ce n’est pas être libre, c’est agir dans la liberté, agir dans un cadre finalement. Quel que soit ce cadre l’action reste délimitée en ces bornes. Comme Pascal disait de l’oiseau, sentant la résistance de l’air, qu’il s’imaginerait mieux voler dans le vide, la notion de liberté ne peut être attachée au contexte social, et aux lois plus ou moins libertaires appliquées, ces derniers étant trop fluctuants et représentant tour à tour la liberté.  Etre libre finalement c’est avant tout en être conscient, c’est agir de soi même, être autonome dans sa prise décision, et en être conscient … »

Guillaume Deloison, « Libre, une conscience de l’Etre »

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Pensée du 03 juin 11

« Nous ne commençons à vivre réellement qu’au bout de la philosophie, sur sa ruine, quand nous avons compris sa terrible nullité, et qu’il était inutile de recourir à elle, qu’elle n’est d’aucun secours. »

Emil Cioran, Précis de la décomposition, Editions Gallimard, 1949.

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GRILLE DE LECTURE

Cette pensée de Cioran est tirée d’un texte du Précis de la décomposition que l’auteur intitule « Adieu à la philosophie ». Nous ne commençons à cueillir les délices de la vie qu’au moment où nous avons compris que la pensée rationnelle est et était nulle et d’aucun secours, qu’au moment où nous faisons notre adieu à la philosophie. De la pensée de Cioran, il semble ressortir deux évidences contradictoires qu’on peut résumer ainsi : de la nécessité de la pratique philosophique pour se rendre compte de son inutilité. Posons-nous deux questions.

La première : pourquoi faut-il dire adieu à la philosophie ? Deux sortes de réponses : d’abord, parce c’est un métier sans destin qui remplit d’idées volumineuses les heures vacantes, un « refuge auprès d’idées anémiques » et « de brillantes tautologies ». Or, « on ne discute pas l’univers, on l’exprime.» Malheureusement, la philosophie ne l’exprime pas. L’activité philosophique ne saurait donc être féconde. Ensuite, parce que la philosophie est « le recours de tous ceux qui esquivent l’exubérance corruptive de la vie ». Elle semble faite pour les purs qui rechignent à se laisser corrompre par les passions existentielles. Or, note Cioran, on ne peut éluder l’existence par des constructions creuses, on ne peut que la subir, l’aimer ou la haïr, l’adorer ou la craindre… En clair, c’est pour aimer et adorer la vie au lieu de la subir qu’il faut apprendre à quitter la philosophie, à prendre son envol sur ses décombres.

La deuxième question est la première inversée : pourquoi la philosophie est-elle nécessaire en tout temps ? Il ne faut jamais dire adieu à la philosophie, car le philosophe témoigne de la dignité suprême de la pensée dans la cité. Loin de le noyer dans des idées creuses, la philosophie montre ce qui en l’homme est éternel. Elle stimule sa soif de pure connaissance, de connaissance désintéressée. N’est-ce pas ce qu’exprime avec assez de profondeur Jacques Maritain en ces termes : « La philosophie, prise en elle-même est au-dessus de l’utile. Et pour cette raison même, la philosophie est éminemment nécessaire aux hommes. »

Il n’y a pas à quitter la philosophie pour une quelconque infécondité si tant est que sa vocation première est d’ouvrir l’homme à la connaissance des réalités fondamentales telles la nature des choses, la nature de l’esprit, l’homme lui-même, Dieu, le temps, toutes choses qui sont au-dessus des sens, indépendantes de tout ce que nous pouvons créer ou produire. La philosophie n’est d’aucun secours, mais elle s’intéresse aux questions ultimes qui déterminent notre existence, notre action, nos choix vitaux… Encore faut-il avoir déjà philosophé pour affirmer qu’il ne sert à rien de philosopher. L’influence de la philosophie sur l’histoire humaine est notable. On ne s’en passe pas impunément.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 02 juin 11

« Ne doutons pas, ma chère amie, que cette opinion de l’existence et du pouvoir d’un Dieu dispensateur des biens et des maux ne soit la base de toutes les religions de la terre. Mais laquelle préférer de toutes ces traditions ? Toutes allèguent des révélations faites en leur faveur, toutes citent des livres, ouvrages de leurs dieux, et toutes veulent exclusivement l’emporter l’une sur l’autre. Pour m’éclairer dans ce choix difficile, je n’ai que ma raison pour guide, et dès qu’à son flambeau j’examine toutes ces prétentions, toutes ces fables, je ne vois plus qu’un tas d’extravagances et de platitudes qui m’impatientent et me révoltent. »

Marquis de Sade, « Dieu, l’immortalité de l’âme et autre chimères », in Histoire de Juliette, ou les prospérités du vice.

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Pensée du 29 mai 11

« Cette relation si primitive qu’on ne sait comment la nommer ne repose point sur ceci ou cela, c’est tout le reste qui repose sur elle. Pure aurore des commencements. Dans la pensée par exemple, c’est en amont du ‘je pense donc je suis’, comme ce qui sépare de la folie où ‘je pense’ pourrait s’engloutir, jusqu’à se prendre pour le seul. C’est en amont de ce que nous nommons morale ou éthique, parce qu’avant d’être exigence, c’est donation. C’est en amont du politique qui, sans cette référence, est livré au meurtre. »

Maurice Bellet, Incipit ou le commencement, Paris, Desclée de Brouwer, 1992, p. 12-13.

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Pensée du 28 mai 11

« Les libertés politiques n’épuisent pas le contenu de l’esprit de liberté qui, pour la civilisation européenne, signifie une conception de la destinée humaine. Elle est un sentiment de la liberté absolue de l’homme vis-à-vis du monde et des possibilités qui sollicitent son action. L’homme se renouvelle éternellement devant l’Univers. À parler absolument, il n’a pas d’histoire. Car l’histoire est la limitation la plus profonde, la limitation fondamentale. Le temps, condition de l’existence humaine, est surtout condition de l’irréparable. »

Emmanuel Levinas, Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme, Éditions Fata Morgana.

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Pensée du 26 mai 11

« Quand les philosophes traitent de l’Esprit et des Idées, de la Morale et du Souverain Bien, de la Raison et de la justice, mais non des aventures, des malheurs, des événements, des journées qui composent la vie, ceux à qui les malheurs arrivent, qui éprouvent le poids des événements, qui courent les aventures et passent les journées et passent à la fin leur vie, n’aiment pas cette manière hautaine de philosopher. Ils jugent toutes les philosophies par rapport à leur propre mal et à leur propre bien, et non point par rapport à la philosophie elle-même. Ils les approuvent de loin, ou ils les embrassent, ou ils se révoltent contre elles… Ils s’inquiètent de savoir si telle philosophie est leur alliée ou leur ennemie, ou si elle est contre eux simplement parce qu’elle ne s’occupe pas d’eux. Ils sont plus exigeants que les philosophes ne sauraient le soupçonner ; ils veulent que tout ce qui se fait dans le monde les serve, les machines et les livres, les discours et les pensées, les États et la poésie. »

Paul-Yves NIZAN, Les chiens de garde, Paris, Rieder, 1932.

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Pensée du 24 mai 11

« C’est, en effet, l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, leur étonnement porta sur les difficultés qui se présentaient les premières à l’esprit ; puis, s’avançant ainsi peu à peu, ils étendirent leur exploration à des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Étoiles, enfin la genèse de l’Univers. Or apercevoir une difficulté et s’étonner, c’est reconnaître sa propre ignorance (c’est pourquoi même l’amour des mythes est, en quelque manière amour de la Sagesse, car le mythe est un assemblage de merveilleux). »

Aristote, Métaphysique A, 2, 982 b 10, trad. J. Tricot, Vrin.

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Pensée du 23 mai 11

« Le philosophe qui, en se vouant à sa tâche spéculative, affranchit son attention des intérêts des hommes, ou du groupe social, ou de l’Etat, rappelle à la société le caractère absolu et inflexible de la Vérité. »

Jacques Maritain, La philosophie dans la cité, Paris, Editions Alsatia, 1960, p.14.

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GRILLE DE LECTURE

La philosophie est pour une part décisive une activité spéculative, non pas creuse, mais réflexive et conceptuelle. Elle est une méditation désintéressée, ordonnée à la Vérité aimée pour elle-même. Sa tâche première est la pénétration métaphysique de l’être, la quête du sens et l’approche de la source première des choses. Dans ces conditions, elle semble exclusivement attentive à discerner et à contempler ce qu’est la Vérité en des domaines qui importent en eux-mêmes (l’éternité, l’âme, la destinée…) indépendamment de ce qui arrive dans le monde. Maritain s’attache à faire comprendre que même si le philosophe s’affranchit des intérêts des hommes et de la société, c’est pour lui rappeler le caractère inflexible de la vérité.

Au vrai, la fonction du philosophe consiste à témoigner parmi les hommes de la dignité suprême de la pensée et de les prémunir contre un affaiblissement du sens profond de la Vérité. Cette dernière est la nourriture de l’intelligence comme elle est l’horizon absolu de toutes les recherches humaines. Que la Vérité ait un caractère inflexible, c’est une façon de dire qu’aucune action humaine ne saurait faire l’économie d’une justification rationnelle et métaphysique. Nos notions pratiques de justice, de comportement éthique, de loi morale et de liberté inaliénable ont des assises métaphysiques indéniables.

Si tel est le cas, il apparaît clairement que la philosophie dans sa dimension métaphysique, c’est-à-dire spéculative et théorique, n’est pas moins liée à la vie pratique. Décidément, la philosophie ne s’affranchit de l’intérêt immédiat de la société que pour rechercher et de fixer l’attention de la cité sur ce qui sous-tend toute existence personnelle et collective. Qu’il nous suffise de mentionner deux exemples : selon le premier, ce n’est pas sans raison que les dictateurs haïssent les philosophes. En exerçant leur fonction critique et de recherche de la Vérité dans la cité, ils mettent souvent en question la gestion calamiteuse du bien commun et la finalité des actions politiques entreprises au nom du peuple.

La détermination des fins véritables et authentiques de la vie humaine ne relève pas du domaine de la science ou du droit constitutionnel… Elle relève de la sagesse philosophique et métaphysique, d’où le pressant besoin des « rêveurs suprêmes » que sont les métaphysiciens en société. Le métaphysicien Socrate n’a pas spéculé en vain, on en conviendra, même si sa vie s’est soldée par une mort ignominieuse. Le deuxième exemple, qui confirme le premier, est celui de la philosophie morale. Le philosophe moraliste, Socrate en est encore une parfaite illustration, montre à la société que la liberté est la condition même d’exercice de la pensée et que la Vérité est le phare de toute action politique et morale.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 22 mai 11

« (…) Le sens le plus aigu de la dignité de la personne humaine et de son unicité, comme aussi du respect dû au cheminement de la conscience, constitue une acquisition positive de la culture moderne. Cette perception, authentique en elle-même, s’est traduite en de multiples expressions, plus ou moins adéquates, dont certaines toutefois s’écartent de la vérité sur l’homme en tant que créature et image de Dieu et, par conséquent, ont besoin d’être corrigées ou purifiées à la lumière de la foi. »

Ioannes Paulus PP. II, Veritatis splendor

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Pensée du 19 mai 11

« Ma méthode dialectique non seulement diffère par la base de la méthode hégélienne, mais elle en est l’exact opposé. Pour Hegel, le mouvement de la pensée qu’il personnifie sous le nom de l’idée est le démiurge de la réalité, laquelle n’est que la forme phénoménale de l’idée. Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n’est que la réflexion du mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de l’homme. »

Karl Marx, Le Capital, Livre 1er, t. I, Editions Sociales. Paris, 1948.

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