« Nous ne commençons à vivre réellement qu’au bout de la philosophie, sur sa ruine, quand nous avons compris sa terrible nullité, et qu’il était inutile de recourir à elle, qu’elle n’est d’aucun secours. »
Emil Cioran, Précis de la décomposition, Editions Gallimard, 1949.
_____________________________________________________________________
GRILLE DE LECTURE
Cette pensée de Cioran est tirée d’un texte du Précis de la décomposition que l’auteur intitule « Adieu à la philosophie ». Nous ne commençons à cueillir les délices de la vie qu’au moment où nous avons compris que la pensée rationnelle est et était nulle et d’aucun secours, qu’au moment où nous faisons notre adieu à la philosophie. De la pensée de Cioran, il semble ressortir deux évidences contradictoires qu’on peut résumer ainsi : de la nécessité de la pratique philosophique pour se rendre compte de son inutilité. Posons-nous deux questions.
La première : pourquoi faut-il dire adieu à la philosophie ? Deux sortes de réponses : d’abord, parce c’est un métier sans destin qui remplit d’idées volumineuses les heures vacantes, un « refuge auprès d’idées anémiques » et « de brillantes tautologies ». Or, « on ne discute pas l’univers, on l’exprime.» Malheureusement, la philosophie ne l’exprime pas. L’activité philosophique ne saurait donc être féconde. Ensuite, parce que la philosophie est « le recours de tous ceux qui esquivent l’exubérance corruptive de la vie ». Elle semble faite pour les purs qui rechignent à se laisser corrompre par les passions existentielles. Or, note Cioran, on ne peut éluder l’existence par des constructions creuses, on ne peut que la subir, l’aimer ou la haïr, l’adorer ou la craindre… En clair, c’est pour aimer et adorer la vie au lieu de la subir qu’il faut apprendre à quitter la philosophie, à prendre son envol sur ses décombres.
La deuxième question est la première inversée : pourquoi la philosophie est-elle nécessaire en tout temps ? Il ne faut jamais dire adieu à la philosophie, car le philosophe témoigne de la dignité suprême de la pensée dans la cité. Loin de le noyer dans des idées creuses, la philosophie montre ce qui en l’homme est éternel. Elle stimule sa soif de pure connaissance, de connaissance désintéressée. N’est-ce pas ce qu’exprime avec assez de profondeur Jacques Maritain en ces termes : « La philosophie, prise en elle-même est au-dessus de l’utile. Et pour cette raison même, la philosophie est éminemment nécessaire aux hommes. »
Il n’y a pas à quitter la philosophie pour une quelconque infécondité si tant est que sa vocation première est d’ouvrir l’homme à la connaissance des réalités fondamentales telles la nature des choses, la nature de l’esprit, l’homme lui-même, Dieu, le temps, toutes choses qui sont au-dessus des sens, indépendantes de tout ce que nous pouvons créer ou produire. La philosophie n’est d’aucun secours, mais elle s’intéresse aux questions ultimes qui déterminent notre existence, notre action, nos choix vitaux… Encore faut-il avoir déjà philosophé pour affirmer qu’il ne sert à rien de philosopher. L’influence de la philosophie sur l’histoire humaine est notable. On ne s’en passe pas impunément.
Emmanuel AVONYO, op
COMMENTAIRES