Posts Tagged ‘John Rawls’

Pensée du 20 juin 10

« Les partenaires dans (la) position originelle sont décris comme étant des représentants rationnellement autonomes des citoyens dans la société. En tant que tels, les partenaires doivent faire de leur mieux pour ceux qu’ils représentent, tout en respectant les restrictions de la position originelle. »

John Rawls, Justice et démocratie

_________________________________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

Les citoyens qui participent au choix des principes de justice sont des représentants de la société politique. Pour en être dignes, ils doivent se plier scrupuleusement aux restrictions de la situation originelle où se font les choix. Ces choix, pour être représentatifs des aspirations d’une société démocratique, doivent s’opérer dans des conditions équitables où les contractants mettent leur moi hors jeu et ignorent les avantages qu’ils auraient pu tirer de tel ou tel principe retenu. Les meilleurs choix à effectuers sont ceux qui viseront le bien de tous. Les principes d’une égale liberté pour tous et d’une juste égalité des chances sont les deux pôles qui portent la conception rawlsienne de la justice. Ces principes sont aussi ceux que défendent nos Etats démocratiques.

Les plus grandes critiques adressées à Rawls concernent la situation originelle (situation hypothétique de neutralité et de désubstantialisation du moi), sa faisabilité et la conception rawlsienne de la personne. Rawls répond que sa conception de la personne n’est pas moralement neutre. (Justice et démocratie, p. 173). Tout en désencombrant les partenaires au contrat de leurs désirs substantiels, les restrictions de la position originelle ne leur enlèvent pas l’autonomie et la raison. Ils demeurent « rationnellement autonomes » afin de faire un discernement judicieux des principes de justice. Mais l’autonomie rationnelle ne confère pas l’autonomie complète.

La conception complète de la personnalité morale prévoit de distinguer entre la capacité d’être rationnel et la capacité d’être raisonnable. Ces deux facultés morales correspondent aux deux composantes de la position originelle. Le Rationnel est la capacité à avoir une conception du bien à un moment donné pour s’accorder sur les principes les meilleurs, alors que le Raisonnable est la capacité à avoir un sens de justice, à progresser dans sa conception du bien et à respecter les termes équitables de la coopération sociale. Avant de faire le choix, les contractants sont Rationnels, et pour la mise en œuvre de leurs choix, ils sont raisonnables. Comment s’articulent ces deux composantes ? Faut-il les sérier ? A moins de l’avoir mal lu, on peut soutenir que Rawls n’a pas levé l’équivoque, loin s’en faut, car la position originelle semble recéler encore des ambiguïtés.

Emmanuel AVONYO, op

>>> SOMMAIRE >>>

Pensée du 04 décembre 09

« Les partenaires dans (la) position originelle sont décris comme étant des représentants rationnellement autonomes des citoyens dans la société. En tant que tels, les partenaires doivent faire de leur mieux pour ceux qu’ils représentent, tout en respectant les restrictions de la position originelle. »

John Rawls, Justice et démocratie

_________________________________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

Les citoyens qui participent au choix des principes de justice sont des représentants de la société politique. Pour en être dignes, ils doivent se plier scrupuleusement aux restrictions de la situation originelle où se font les choix. Ces choix, pour être représentatifs des aspirations d’une société démocratique, doivent s’opérer dans des conditions équitables où les contractants mettent leur moi hors jeu et ignorent les avantages qu’ils auraient pu tirer de tel ou tel principe retenu.

Les plus grandes critiques adressées à Rawls concernent cette situation originelle, sa faisabilité et la conception rawlsienne de la personne. Rawls répond que sa conception de la personne n’est pas moralement neutre. (Justice et démocratie, p. 173). Tout en désencombrant les partenaires au contrat de leurs désirs substantiels, les restrictions de la position originelle ne leur enlèvent pas l’autonomie et la raison. Ils demeurent « rationnellement autonomes » afin de faire un discernement judicieux des principes de justice. Mais l’autonomie rationnelle ne confère pas l’autonomie complète.

La conception complète de la personnalité morale prévoit de distinguer entre la capacité d’être rationnel et la capacité d’être raisonnable. Ces deux facultés morales correspondent aux deux parties de la position originelle. Le Rationnel est la capacité à avoir une conception du bien à un moment donné pour s’accorder sur les principes les meilleurs, alors que le Raisonnable est la capacité à avoir un sens de justice, à progresser dans sa conception du bien et à respecter les termes équitables de la coopération sociale. Rawls n’a pas levé l’équivoque, loin s’en faut, car cette position originelle semble recéler encore des ambiguïtés. Mais hélas pour nous, la théorie de la justice n’est pas à réécrire.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 03 Décembre

L’academos

Sommaire

Quelle déontologie de la justice pour une paix sociale durable ?

Emmanuel Sena AVONYO, op

____________________________________________

>>>La justice a-t-elle besoin de déontologie ?

La question qui viendrait à l’esprit à la lecture de ce titre pourrait être celle de savoir si la paix avait besoin d’une déontologie. Après avoir mis sur pied des stratégies de la guerre juste, le moment n’est-il pas venu de penser les moyens pour parvenir à la paix dans la justice ? Dans le contexte de notre étude sur la justice comme équité, la paix est engagée aux deux niveaux où les principes de justice sont envisagés. Le non respect des libertés et l’injuste répartition des avantages peuvent entraîner des conflits sociaux de grande envergure que le contrat fictif de la justice comme équité dans sa formulation rawlsienne entend prévenir. Cette réflexion n’entend pas épiloguer sur les modalités de la paix. Elle s’interroge sur le type de justice nécessaire à la paix. Nos précédentes publications nous ont montré Ricoeur aux prises avec Rawls dans une discussion philosophique serrée.

De son côté, en mettant en doute la capacité de la procédure contractuelle à engendrer les principes de justice, Ricœur veut établir que la logique de réciprocité et d’équivalence de la justice est insuffisante pour garantir la paix sociale. D’où le dépassement de l’économie de l’équivalence par une éthique de l’amitié civique gouvernée par l’économie du don. Concrètement, comment Ricœur parvient-il à ce seuil d’interprétation religieuse de la justice rawlsienne ? Rawls a-t-il prêté le flanc à une interprétation théologique des présupposés de sa pensée ? Cette interprétation ne se tient-elle pas déjà en dehors du cadre politique (public) défini par Rawls ? Commençons par comprendre le consensus par recoupement, essentiel à une recherche de paix sociale, avant de passer à la lecture de l’interprétation ricoeurienne de Rawls.

1  Le consensus par recoupement peut-il être un gage de stabilité ?

La conception politique et libérale de la justice est concernée par la question de la paix. Nous conviendrons de prendre « paix durable » et « stabilité » comme désignant la même réalité politique. Le consensus par recoupement est un préalable à cette paix. Il peut être considéré comme la principale prémisse d’une déontologie rawlsienne de la paix. Ricœur affirme dans Après Théorie de la justice ( Le Juste, Paris, Editions Esprit, 1995, p. 117-119) qu’en dehors de l’idée d’un consensus par recoupement, « la théorie de la justice ne reposait que sur une stratégie d’évitement des controverses… » Il fait ainsi référence au principe de la maximisation de la part minimum compris dans le principe de différence. L’évitement des risques conduit à n’accepter que l’inégalité la moins onéreuse pour les plus défavorisés.

En fait, s’agissant du consensus par regroupement, John Rawls veut savoir comment une société démocratique juste, composée de citoyens libres et égaux, mais profondément divisés par des doctrines incompatibles entre elles, religieuses, philosophiques et morales, peut exister de manière stable et durable (Théorie de la justice, trad. Catherine Audard, Paris, Seuil, 1997, p. 427). L’idée d’un consensus par recoupement permet de comprendre comment un régime constitutionnel, caractérisé par le fait du pluralisme (existence de doctrines conflictuelles), pourrait assurer, malgré des divisions profondes et grâce à la reconnaissance publique d’une conception politique raisonnable de la justice, la stabilité et l’unité sociales.

Ricœur observe que Rawls a fondé le respect et l’application des actes de la conception publique de la justice sur la présupposition du sens de la justice des partenaires. En réalité, vu la division des partenaires, les controverses ne peuvent être évitées que dans l’acceptation de l’idée d’un désaccord raisonnable qui est un désaccord entre des personnes raisonnables ayant développé leur sens de la justice et leur conception du bien. Le consensus est censé permettre un recoupement des conceptions rivales du bien selon les différentes croyances religieuses, philosophiques et morales, sur la base des préceptes de la discussion raisonnable (Habermas). Le consensus conduit à reconnaître que la stabilité politique dépend d’une sorte de dissensus qui serait le corrélat intrinsèque et nécessaire de tout accord politique.

Le consensus par recoupement est donc une nécessité impliquée par le fait du pluralisme, il veut réaliser l’accord minimum des points de vue divergents autour de la justice comme équité et garantir la stabilité politique. Les principes s’adressent à la raison publique de l’ensemble des citoyens dans l’espoir de réaliser un accord satisfaisant autour du juste. Le consentement public à la justice comme équité ne doit pas se faire sous la contrainte et les sanctions mais dans une délibération franche et libre, afin que cette situation ne compromette pas la stabilité recherchée. Nous dirons schématiquement que pour Rawls, le consensus par recoupement, ce vecteur de paix sociale, est un accord politique dissensuel entre les positions rivales.

Si la structure et le contenu de la conception politique de la justice obtiennent le soutien d’un consensus par recoupement, les principes de la justice et ses idéaux devraient offrir aux membres d’une société bien ordonnée un sens de la justice suffisamment solide pour contrebalancer les tendances à l’injustice. Les citoyens étant rationnels et raisonnables, ils rechercheront toujours la stabilité politique dans l’esprit du consensus. Comme pour donner raison à Ricœur, Rawls reconnaît dans la préface de Justice et démocratie que la non prise en compte du fait du pluralisme et la supposition utopique d’un parfait accord dans la position originelle pourraient être un frein à la réalisation d’un consensus par recoupement, et donc, à la stabilité politique.

L’interprétation de la justice comme équité par Ricœur vise surtout à en faire ressortir les présupposés moraux. A la base de l’équité de distribution et de la logique d’équivalence, Ricœur semble percevoir une morale de la Règle d’or qu’il présente sur le plan philosophique comme le principe suprême de moralité sans référence théologique nécessaire. La justice, pour honorer les attentes sociales auxquelles elle veut satisfaire, doit se faire épurer par la Règle d’or.

2    La justice comme équité à l’épreuve de la Règle d’or

Nous allons à présent examiner les contours de la justice comme équité à travers la grille morale de la Règle d’or. Selon Ricœur, le sens de justice que présuppose le formalisme rawlsien s’apparente à la logique d’équivalence et de réciprocité contenue dans la Règle d’or. Nous verrons en quoi elle implique une réplique de la conviction aux pesanteurs de la justice et de la paix et suggère une éthique de la surabondance.

a)        De la nécessité de la Règle d’or

Raymond Aron écrivait qu’il y a de bonnes et de mauvaises démocraties ( Raymond Chappuis, La solidarité. L’éthique des relations humaines, coll. Que sais-je ?, Paris, PUF, 1999, p. 72). Si la démocratie et ses principes venaient à être coupés de leur finalité politique pour servir des intérêts purement formels, particuliers ou partisans, ils deviendront de dangereuses entraves à la justice qui se répercuteront durablement sur la paix sociale. C’est l’arrière-fond de la critique du formalisme de la justice. Selon Ricœur, la fondation de la démocratie et de la justice ne peut être qu’imparfaitement procédurale. Il soutient que la démocratie procédurale et la justice formelle ne s’auto-suffisent pas en termes de fondements. Car tout le problème de la justification de l’idée de justice tourne autour de la difficulté suivante : « une théorie contractualiste est-elle susceptible de substituer une approche procédurale à toute tentative pour fonder la justice sur quelques convictions préalables concernant le bien du tout, le bien commun de la politeia, le bien de la république… » ( Le Juste, Paris, Editions Esprit, 1995, p. 72).

En effet, la notion de justice comme équité met en valeur l’égalité et la liberté dont les principes sont définis dans un cadre consensuel mais hypothétique. C’est-à-dire que le contrat relève d’une pure expérience de pensée. Il satisfait aux exigences formelles d’une démocratie constitutionnelle par une justice processuelle. Or un processus qui ne part pas d’un sens de la justice est vide à la manière d’un concept sans un sens de la justice. Les concepts démocratiques purement formels, comme des théorèmes abstraits de justice sans racines dans l’histoire, sans ancrage « empirique » dans des convictions sont inopérants. Il revient à dire que la démocratie et la justice requièrent un fondement solide et une traduction dans la vie des hommes. C’est pourquoi la justice comme équité doit passer l’épreuve d’une interprétation à partir de la Règle d’or adossée à l’impératif catégorique de Kant. Qu’est-ce que la Règle d’or ? Quelle convergence présente-elle avec la justice rawlsienne et ricoeurienne ?

b)    La morale universelle de la Règle d’or

La Règle d’or est une maxime morale à prétention universelle qui propose de conformer son agir à l’égard d’autrui à ce qu’on attendrait soi-même de sa part. Paul Ricœur distingue, dans ses développements sur la « sollicitude et la norme » ( Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 255 s.), entre une formulation négative et positive de la Règle. La version négative s’illustre chez Hillel (« Ne fais pas à ton prochain ce que tu détesterais qu’il te soit fait ») alors que la version positive se trouve dans les Evangiles, par exemple : « Ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le aussi pour eux. » (Luc 6, 31). La pratique de la Règle d’or remonte à la Chine de Confucius ainsi qu’à l’Égypte pharaonique. Elle a traversé les grandes religions révélées et irrigue à juste titre les trois grandes sources de la pensée occidentale que sont la philosophie grecque, le judaïsme (avec le rabbi Hillel) puis l’Evangile, au cœur du Sermon sur la Montagne.

La Règle d’or est la pierre de touche de l’éthique de Ricœur dans Soi-même comme un autre (Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 255). D’une part, dans une herméneutique pratique du concept de justice, la Règle d’or permet de prévenir la dissociation du juste et du bon. Ensuite, elle conduit le soi à ne pas regarder uniquement son bien être, mais à penser au mouvement réflexif de son action. Elle consiste surtout à nous mettre à la place de l’autre, à ne pas faire à autrui ce que l’on ne voudrait pas qu’on nous fasse (Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000, p. 624.), et peut être prise pour un présupposé essentiel à toute justification procédurale (imparfaite) de la justice rawlsienne. En clair, Ricœur atteste que la procédure formelle est secrètement gouvernée par la « conviction bien pesée » qu’est Règle d’or. Celle-ci trouve une expression adéquate dans l’impératif catégorique kantien en tant que fondement légitime et justification dernière de l’action Mais la Règle n’est pas régie que par une logique de réciprocité et d’équivalence. Elle fait signe vers la gratuité.

Ne pas dissocier le juste du bien, c’est non seulement reconnaître que toute procédure repose sur une conviction, mais encore faire place à une éthique de la justice. Ainsi l’interprétation ricoeurienne de la Règle d’or prend en compte la notion d’asymétrie relationnelle. La réflexivité asymétrique de l’agir humain s’y donne à comprendre comme la conséquence de la dissymétrie entre le moi et l’autre, et du caractère indépassable de l’altérité (Husserl, Levinas) (Paul Ricœur, Parcours de la reconnaissance. Trois études, Paris, Stock, 2004, p. 374-375). Cette dissymétrie, « cette indépassable différence qui fait que l’un n’est pas l’autre » ( Parcours de la reconnaissance, p. 225), justifie le lien entre réciprocité et gratuité dans l’interprétation de la Règle d’or. Celle-ci articule le commandement d’amour désintéressé et le souci d’une relation de justice. Elle constitue visiblement un enrichissement du juste comme équité. Mais on peut se demander pour quelle raison Ricœur prend-il autant de liberté avec la pensée de Rawls ?

Il est surprenant que Ricœur parvienne à ce tournant philosophico-théologique alors que Soi-même comme un autre semble « professer » une discipline agnostique à cause de l’indécision du statut de l’Autre. D’ordinaire, Ricoeur refuse de faire jouer à la foi biblique le rôle de solution ultime des apories philosophiques comme le temps, l’Autre, l’identité. Ce tournant théologal s’explique par le fait que la Règle d’or bénéficie chez Ricœur d’une double interprétation (philosophique et théologique). Il vise à prémunir la justice contre le risque de corruption. L’épuration de la justice ne saurait rester à l’étape de la pure équivalence.  En fait, l’on peut bien se prévaloir de la pure réciprocité pour justifier la loi du talion (que la Règle d’or est censée corriger) et rééditer des actes subversifs et criminels capables de mettre à mal la paix sociale.

L’on peut penser que dans la vision de Ricœur, le risque que la Règle d’or, la lame de fond de l’équité, soit abolie dans le commandement de l’amour est moins grand que l’inféodation de la justice par la loi du talion. L’équité relationnelle est un fait positif, la justice sur fond d’amour désintéressé en est un autre. La justice qui incline à l’amitié et à l’amour du prochain sort des rapports égalitaires soupçonneux vis-à-vis de l’autre, car déjà « l’amitié apparaît comme un milieu où le soi et l’autre partagent à égalité le même souhait de vivre ensemble.» (Soi-même comme un autre, p. 225). Cette lecture ne semble pas être aux antipodes des objectifs du juste comme équité. Olivier Mongin (Paul Ricœur, Paris, Editions du Seuil, 1994, p. 233) faisait savoir que Ricœur ne pense pas qu’il y ait opposition radiale entre logique d’équivalence et logique de la surabondance. Essayons de voir en quoi consiste une justice informée par la Règle d’or et l’éthique de la surabondance.

3     Amour et justice, horizon de paix sociale

Nous allons montrer que pour une justice sociale sans calcul, l’économie du don est une fondation sûre pour l’éthique. Cette éthique de la justice ressemble à une ellipse à deux foyers où l’argumentation philosophique et les sources non philosophiques de ses convictions se côtoient sans s’exclure.

a)  Le commandement d’amour : le non-dit du juste comme équité

« Amour et Justice » est le titre d’une conférence donnée par Paul Ricœur à Tübingen en 1989 (Amour et Justice, Paris, Points, Coll. « Points Essais », 2008). Dans ce petit texte d’une centaine de pages, Paul Ricœur concentre l’essentiel de son éthique sous la forme d’une herméneutique pratique où se rencontrent, dans une tension vivante, le philosophique et le théologique. Il pose l’amour comme le gardien de la justice menacée par le légalisme et l’utilité. Si la Règle d’or ne s’applique que dans un contexte de sollicitude dissymétrique, malgré la place que tient le soi comme un autre, seule l’économie du don permet à la justice de tenir la route difficile de l’équité sans calculs.

Aussi, la justice comme équité, même épurée par la Règle d’or, doit encore consentir à un dépassement d’une justice purement légaliste et réciproque vers l’horizon de la gratuité et du don. Pour une déontologie de la paix, l’éthique de la surabondance de Ricœur se positionne comme le gardien de l’équité rawlsienne et l’horizon nécessaire de la paix sociale. Car le principe de différence, qui tolère des inégalités les moins condamnables en faveur des plus désavantagés, recèle un fond d’asymétrie qui conduit vers l’éthique de la surabondance prônée par Ricœur.

Dans la mesure où la Règle d’or pourrait se pervertir dans un calcul de type utilitariste et d’échanges d’intérêts bien compris, Ricœur jugea nécessaire de l’infléchir par une logique du don, de l’amour ou de la surabondance qui prescrit de « donner à autrui sans rien attendre en retour ». Cette inflexion consiste à justifier une parenté secrète entre le second principe de justice et le commandement d’amour est une des présuppositions non dites du fameux équilibré réfléchi la théorie rawlsienne de la justice s’autorise.

Ricœur n’est pas le seul à faire cette lecture de la théorie de la justice : dans Solidarité, Ethique des relations humaines, Raymond Chappuis, commentant les inégalités socio-économiques que tolèrent la justice comme équité de Rawls, affirmait que l’égalité, la fraternité et la charité étaient comprises dans la sentence de Rawls (Raymond Chappuis, La solidarité. L’éthique des relations humaines, coll. Que sais-je ?, Paris, PUF, 1999, p. 39). L’enjeu social de paix et les objectifs politiques poursuivis, s’agissant de la justice, n’inclinent-ils pas vraiment à mettre en harmonie l’ordre du droit et l’ordre de la charité ? Au regard de ces deux lectures, l’interprétation qui débouche sur le don ne travestit guère la pensée de John Rawls, elle en livre le sens de vérité.  Il apparaît que Ricœur ne fait qu’interpréter l’impensé de cette théorie de la justice. Il apparente la Règle d’or à une éthique de la surabondance pour mettre en évidence l’esprit de gratuité qu’implique la dissymétrie contenue dans les principes rawlsiens de justice.

Dans une logique de gratuité, des conflits pourraient ne plus dépendre des questions de distribution en matière économique. La majeure partie des affrontements pourraient être évités. Ricœur passe de l’équité au don passant par la Règle d’or et la sollicitude. Ayant compris que le désir d’éliminer autrui est à la racine de toutes les injustices et des clivages qui conduisent insidieusement à la guerre, Ricœur lie la Règle d’or à gratuité et à la sollicitude pour mettre en avant la possibilité d’une bienveillance, la positivité de l’affection et l’expérience fondamentale du caractère irremplaçable d’autrui. Soulignons deux conséquences de l’ouverture à l’économie du don : le commandement absolu de la gratuité fait éviter l’écueil de la loi du talion ou le caractère intéressé des échanges pervertissant la relation dialogique (Gaëlle Fiasse, L’autre et l’amitié chez Aristote et Paul Ricœur, Paris, Peeters, 2006, p. 142-143). Il évite aussi à Rawls lui-même de devenir utilitariste.

b)   La conviction, une réplique à la crise

Si notre société sortait de l’attachement excessif aux intérêts exclusifs et de domination pour construire une justice où l’action bienfaisante est commandée par une volonté bonne, les crises pourraient trouver des solutions durables. Cela passe par nombre de ruptures d’avec les compromissions. Un homme de conviction doit créer les conditions de paix par-delà la hiérarchisation des préférences et des certitudes sociales. L’homme  de conviction gardera à l’esprit que tout comme la justice, la paix est une œuvre sociale sans cesse projetée et remise au goût du jour. Le projet de paix sociale se nourrit de vertus humaines, d’un sens de la justice, de valeurs et de convictions. C’est dans ce sens que Martin Luther King écrivait que « la paix véritable suppose la présence de certaines forces positives – justice, bonne volonté, fraternité.» (Martin Luther King, Je fais un rêve. Les grands textes du pasteur noir, Paris, Bayard, 1985, coll. « Nouveaux horizons », p. 22-23). L’abandon de la logique de pure réciprocité n’exonère pas de l’effort, bien au contraire. Il requiert l’investissement de tout son potentiel pour la cause d’une vie bonne avec et pour les autres.

Pour Ricœur, l’homme « animal politique » ne naît pas citoyen mais le devient par militance. La paix comme norme de tout corps politique est encore à bâtir pour être viable (Article « paix » de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1765), in Emmanuel Kant, Pour la paix perpétuelle, Presses universitaires de Lyon, 1985, 119).  La justice qui veut la paix ne se limite pas à des parts justes mais elle exige encore des prises de participations et des actes d’humanité. Tout comme  l’Eudaimonia grec, la justice et la paix ne sont pas seulement des visées métaphysiques mais des projets humains. Au vrai, les concepts de justice et de paix sont faits pour caractériser une réalité sociale, économique, morale et culturelle qui suppose des mesures concrètes, des attitudes et des prises de position à l’égard de l’homme, valeur sans commune mesure.

Les concepts de justice et de paix, à eux seuls, ne prouvent rien, ne garantissent rien. Autant la paix et la justice comme exigences sociales sont indissociables de leurs vertus, autant la justice formaliste est de fait impuissante à procurer à l’homme une paix sociale durable si elle ne reçoit pas un double ancrage : enracinement dans la conscience historique et enracinement dans une fondation supra-éthique. Si l’amour, gardien de la justice, représente pour Ricœur ce sommet supra-éthique, c’est parce qu’il est non seulement un facteur de paix mais aussi une fondation qui ne se dérobe pas quand entre en jeu l’intérêt de l’autre.

Ainsi une paix véritable ne peut advenir qu’à la condition que les hommes se disposent à lutter pour la paix jusqu’au don de soi. De la même façon que la guerre a ses lois, la paix en a la sienne : c’est la justice innervée d’amour. La justice est un préalable à cette paix qui ne peut pas se construire sur la seule base dyadique mais dans la structure historique du vivre-ensemble habitée par l’amour du prochain. Cette structure historique a besoin d’un fondement non violent du lien social. C’est pourquoi, dans un monde en proie au trucage, à la manipulation des consciences et au despotisme, la paix ne pourra se construire que par la volonté de vivre en harmonie dans des institutions justes avec les autres, mais dans l’acceptation de la démesure de l’amour.

En somme, la conviction est un rameau de paix, et la paix est une promesse qui s’accomplit dans l’esprit du don sans retour, dans une humanité fraternelle ouverte au don. Le don symbolise une humanité dépendante de l’altérité. Il rappelle que les biens communs de l’humanité sont aussi d’ordre moral. La justice du don vient après l’équité comme le présupposé d’une vie bonne. L’établissement de la paix implique l’intégration de l’impératif supra-éthique de la gratuité. C’est la justice du don devient l’impératif qui conduit à la paix. Si l’amour oblige, c’est en premier lieu à la justice qu’il oblige, mais en vue de la paix. Cette justice éduquée par l’économie du don sans retour veut dissiper de l’horizon la tempête des rancoeurs et des frustrations que l’on traîne sur des générations.

4   Légitimité philosophique de l’amour supra éthique

Tournons-nous à présent vers les perspectives qui s’ouvrent à notre recherche. Ce développement sur la justice en vue de la paix à l’école de Rawls et de Ricœur ne saurait se contenter d’être une simple ratification de leurs pensées. Les procédés de l’un et l’autre nous paraissent discutables. Mais dans la mesure où l’on ne rompt pas avec les colonnes de la philosophie impunément, nous mettrons simplement nos questionnements en perspective. Nous finirons donc ce travail sur de grandes interrogations qui laisseront tout de même entrevoir deux positions : nous ne croyons pas à la légitimité philosophique d’une éthique de l’amour désintéressé, et nous nous contentons de la figure du philosophe Rawls.

a)   Après la philosophie politique de Rawls

Rawls propose la justice comme équité pour corriger les déséquilibres socio-économiques dans la construction d’une démocratie socio-libérale. Les partenaires sont mis dans une position d’égalité « anhistorique » originelle où chacun ignorerait la place qui lui serait assignée en société et chercheraient son intérêt dans l’intérêt de tous et de chacun. Il peut être en effet reproché à Rawls de faire faire à la société politique un bond inutile en arrière sur les vestiges surannés du contratualisme. Une fiction de plus pour des débats interminables sur l’applicabilité de la procédure pure. Bien plus, les nombreuses oscillations de sa pensée dues ou non aux critiques communautariennes posent un problème de cohérence d’ensemble de son œuvre pour un néophyte en philosophie politique.

Sur le plan du discours philosophique, Rawls est l’auteur d’une élaboration riche en questionnements. D’un point de vue politique, son approche de la justice est jugée un brin sociologique mais le caractère public de la discussion politique est à saluer même si l’accord politique à réaliser relève d’un art démocratique consommé. Les pays africains qui vivent au quotidien des élections contestées à tort ou à raison peuvent bien se poser des questions.

En matière morale, plusieurs difficultés subsistent dans l’élaboration de Rawls. Rawls semble prôner une neutralité axiologique. Ce point de vue nous paraît réfutable puisque le consensus par recoupement vient se faire l’écho d’un polythéisme des valeurs. Rawls n’admettra pas des normes toutes faites et unicolores dans une société libérale aux valeurs plurielles. Quant à la différence de distribution, elle semble ne pas déroger aux inégales dotations naturelles des partenaires sociaux. Mais la discrimination positive n’entraîne-t-elle pas un complexe d’infériorité, une inégalité de reconnaissance sociale ? Pourquoi la redistribution ne concerne que des biens primaires et de nécessité ? Comment peut-on contribuer à la paix sociale en maintenant des poches de misère toujours prêtes à être remplies ?

Ces questions ne manquent pas d’antithèses, nous en avons conscience. Mais l’on est porté à croire que s’attaquer aux effets des inégalités (par la redistribution) et non à ses causes politiques et sociales, c’est dresser le lit au libéralisme dont on conteste les rapports de domination des faibles et de rejet des inutiles, des riens de la société.

b)   Après Rawls sans Ricœur

Ricœur est aussi assez clair : une conception purement procédurale de la justice ne pourra jamais être totalement être indépendante d’un certain sens de la justice. Ce sens de la justice ne s’exprime mieux que dans une éthique de la surabondance qui mettrait au défi et débusquerait les mesquineries d’une logique d’équivalence. Pour être assez cohérente, cette argumentation de Ricœur dispense-t-elle d’une justice procédurale à la manière de Rawls ? Rawls ne valorise-t-il pas certains idées du bien les plus partagées par tous ?

Rawls affirme effectivement que la doctrine compréhensive de la justice est absente de sa théorie de la justice. Mais si une conception politique s’inspirerait d’une idée de la vie bonne, cette dernière devrait forcément s’accorder aux principes d’une justice politique. Rawls énumère un certain nombre d’idées du bien qui réaliseraient cet accord. C’est l’exemple du bien comme vertu politique et comme rationalité. Dans ces conditions, toute herméneutique critique de la pensée de Rawls qui va dans le sens d’une éthique de la surabondance ne souffrira-t-elle pas d’une contradiction ? Qu’il n’existe pas de procédure de justice parfaite, il n’est pas juste non plus de considérer le refus des doctrines métaphysiques (compréhensives) de la justice comme le déni total du sens de la justice. Que le sens de la justice soit originaire ou a posteriori, le cercle herméneutique fonctionnera. L’essentiel est cependant ailleurs.

Notre principale préoccupation au sujet de la pensée de Ricœur concerne l’interprétation quasi théologique du sens de la justice de Rawls. Qu’est-ce qui justifierait le raccord du philosophique et du théologique dans le registre public rawlsien ? La charité peut-elle résoudre les problèmes de justice sociale dus à des déséquilibres structurels et politiques de fond ? L’inégalité de reconnaissance ne s’ensuivrait-elle pas ? Où s’appliquerait une justice du don ? Que dira-t-elle aux criminels invétérés, aux pollueurs de la planète, aux justiciers de la guerre préventive ? C’est ce qui amène à poser le problème de la légitimité philosophique de la démarche de Ricœur qui a les allures d’un traité théologico-politique de la justice.

Nous estimons que Ricœur a pris le risque de ruiner l’éthique politique de Rawls en la ramenant dans un cadre théologal. C’est probablement dans ce sens qu’Olivier Mongin écrivait : « un commandement d’amour qui se détache de la Règle d’or devient supra-éthique et donne lieu à une suspension de l’éthique au sens de Kierkegaard. » (Olivier Mongin, Paul Ricœur, Paris, Editions du Seuil, 1994, p. 234). Pour Kierkegaard, la vie éthique est déterminée par une dimension publique et normative mais reprise par une décision individuelle. L’éthique est le mode d’existence par lequel un individu se singularise. L’éthique rawlsienne de justice sociale à vocation collective se démarque largement de l’éthique religieuse ricoeurienne dont la particularité est de rendre visible la tension entre l’amour unilatéral et la justice bilatérale. Ce lien ne nous paraît pas évident dans le registre philosophique de Rawls. Sur ce point l’interprétation ressemble à la trahison. Ce changement de cap philosophique est d’autant plus étonnant que Ricœur affirmait l’autonomie et l’auto-responsabilité de son discours philosophique. Ascète de l’argumentation, il s’abstenait même de la nomination de Dieu dans Soi-même comme un autre ( p. 37).

Du coup, c’est le spectre du « crypto-théologique » semble ressurgir dans l’éthique philosophique sous les atours d’une poétique de l’« agapè » biblique. Nous n’estimons pas que la question de l’amour ne préoccupe pas la philosophie. Elle nous paraît seulement étrangère au registre politique de Rawls et ne doit pas d’être considéré comme un implicite de son approche strictement sociale de la justice. Cette ambivalence de l’éthique de Ricœur questionne en elle-même.

c)     Si la justice m’était contée

L’objection pourrait rebondir de la sorte : quelle justice prôner en vue d’une paix durable ? Dans un souci méthodologique, nous invitons à trouver dans la théorie de la justice de Rawls des éléments à valoriser pour une justice politique au service de la paix sociale sans passion communautariste. En ce qui concerne les objections contre l’injustice que pourrait occasion la différence de distribution, nous estimons que la société doit faire des compromis. Si les individus naissent inégaux pourquoi aller leur demander des résultats égaux et des parts égales. L’égalité des chances est déjà suffisante pour les protéger contre l’arbitraire. Chaque être humain ayant par ses aptitudes des dotations initiales différentes, le principe de différence ne saurait inverser l’ordre naturel des choses. Une certaine inégalité continuera de prévaloir tant qu’il y aura en société une hiérarchie du bien et des droits.

Une éthique sociale caractérise aussi bien la pensée de Rawls que celle de Ricœur. Rawls poursuit le but de formuler des principes formels universels de distribution des biens sociaux. L’éthique téléo-déontologique dont Ricœur se réclame pose aussi le problème de la redistribution des biens. Mais cette orientation tranche avec celle de Rawls au moment où Ricœur étend explicitement sa conception de la justice à la sphère religieuse (Amour et Justice, 2008). Au-delà des richesses d’une opposition « principes de justice » – « sens de justice », l’orientation religieuse de l’éthique de Ricœur la rend trop ample. Dans ces conditions, elle ne peut pas enrober l’éthique sociale de Rawls.

En affirmant qu’un sens religieux de la justice ne peut pas être un implicite des principes de justice, nous courons le risque d’être considéré comme un partisan de la morale couarde du « précepte impossible ». Il ne s’agit pas du rejet de Amour et Justice. Mises à part nos chères convictions, nous sommes persuadés qu’il y a un choix à faire entre Amour et Justice. C’est-à-dire, ou amour ou justice. Car, dans le cadre de notre réflexion philosophique, nous ne percevons pas clairement où s’introduirait le pont entre la pratique individuelle de l’amour agapè chrétien et la mise en œuvre collective (publique) de la justice qui vise à la redistribution des avantages économiques en société selon un principe d’équité. Vu la disproportion entre amour et justice, il y a un choix déchirant à faire. Non que l’amour soit caduc dans un monde ensanglanté par des guerres, ou que la justice légale suffise à moraliser la vie politique de nos soi-disant modèles de démocratie.

Par ailleurs, s’il est difficile d’aimer le prochain, comment aimer les ennemis de la justice tout en préservant la paix ? Dostoïevski ne disait-il pas que beaucoup seraient plus faciles à aimer s’ils n’avaient pas de visage ? Face à la démesure de la charité pour laquelle l’autre est tout et face à la disproportion de l’égoïsme qui recentre tout, la justice comme équité veut être une balance sans disproportion. En cela déjà, la justice est un horizon inaccessible. Pourquoi se laisser aller à une guerre des extrêmes ? La justice vaut mieux que l’efficacité et le bien être. La justice comme vertu cardinale guide la prudence en politique et assigne à l’amour sa place en société. Sans justice, à quoi rimerait l’amour ?

GGG

Conclusion générale

Cette réflexion sur la justice en vue de la paix n’a pas la prétention de clore un sujet où de grosses écuries se sont « défaites ». Nous avons voulu jeter quelques cailloux blancs sur le vaste chantier de la vérité philosophique. Non pas des réponses élaborées, nous n’en sommes qu’à la phase des questionnements, mais des questions qui alimenteraient nos cafés philosophiques dans les tout prochains jours. Il se peut que notre compte rendu et notre analyse n’aient pas été fidèles en certains points à l’intention qui anime la pensée de nos deux philosophes. C’est le lieu d’engager un dialogue avec nous pour que les pendules soient remises à l’heure. Votre contribution sera accueillie favorablement.

Toutefois, nous retiendrons que John Rawls et Paul Ricœur pensent les problèmes de justice de leur temps, ils veulent savoir comment réduire, les inégalités inacceptables qui caractérisent la société moderne. Ricœur tient aux valeurs sur lesquelles nos institutions politiques doivent se fonder. Rawls se préoccupe de comment créer plus d’équité et de bien-être pour tous. Cette question éthique lui a fait entretenir un débat très fructueux avec d’autres formes de pensée comme l’utilitarisme, le communautarisme, le libertarisme. Sa démarche aboutit à une conception politique de la justice qui articule égalité et liberté sous la forme d’une charte du libéralisme social.

Le pluralisme raisonnable vient légitimer une société plurielle d’individus rationnels qui surmonteront leur hétérogénéité dans le consensus autour d’un socle des valeurs les mieux partagées. C’est la condition à laquelle les conflits intestins pourront être tenus à l’écart. Rawls a été accusé de fonder les principes de justice sur une procédure imparfaite. Mais aussi impure qu’elle puisse paraître, la justice déontologiste de Rawls nous semble très éclairante.

Il se pose la question de savoir où trouverait-on l’effectivité de la fiction de la position originelle et du voile d’ignorance, et quand parvenir à un modèle de démocratie suffisant pour mettre en application de la justice comme équité. Nous sommes persuadés que dans un sens philosophique, mettre le moi injuste hors jeu ou hors d’état de nuire, ne serait-ce que dans une construction politique hypothétique, c’est ne pas démériter sur la voie de la recherche de la paix sociale. Le visage de cette paix nous échappe, et c’est par réalisme que notre réflexion l’a occultée.

Installé provisoirement, du moins fictivement, sous un voile d’ignorance, chacun commencera à « compter pour un » selon le vœu d’Aristote, et les hommes peuvent aspirer à plus d’équité relationnelle. Le consensus par recoupement est aussi un lieu d’entente entre les doctrines diverses du bien. La justice comme équité a connu des mutations dont il faut désormais tenir compte lorsqu’on discute avec la pensée de Rawls. Etre juste, c’est ne pas se mettre au-dessus des lois et des autres. La justice comme équité en propose la clé. Ni égoïsme, ni altruisme hyper-éthique, mais équité et solidarité avec les plus défavorisés.

Première partie : les enjeux politiques de la justice comme équité

Deuxième partie : les paradoxes de la justice procédurale selon Ricoeur

Voir aussi >>>La justice a-t-elle besoin de déontologie ?

Par Emmanuel Sena AVONYO, op

_________________________________________________

BIBLIOGRAPHIE

JONH RAWLS

  • Rawls J.,  (1971), Théorie de la justice, trad. par Catherine Audard, Paris, Seuil, 1987.
  • Rawls J., Libéralisme politique (1993), trad. par Catherine Audard, Paris, PUF, 1995.
  • Rawls J., Le droit des gens (1996), trad. par Bertrand Guillarme, Paris, Esprit, 1998.
  • Rawls J., Leçons sur l’histoire de la philosophie morale (2002), trad. Marc Saint-Upéry et Bertrand Guillarme, Paris, La Découverte, 2002.
  • Rawls J., La justice comme équité : une reformulation de Théorie de la justice (2001), trad. Bertrand Guillarme, Paris, La Découverte, 2003.
  • Bidet, J., John Rawls et la théorie de la justice, Paris, PUF, 1995.

PAUL RICOEUR

  • Ricœur, P., Soi-même comme un autre, Paris, Paris, Seuil, 1990.
  • Ricœur, P., La critique et la conviction, Paris, Calmann-Lévy, 1995.
  • Ricœur, P., Le Juste, Paris, Editions Esprit, 1995.
  • Ricœur, P., La mémoire, l’histoire, l’oubli, Paris, Seuil, 2000.
  • Ricœur, Lecture 1, Autour du politique, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 1991.
  • Ricœur, P., Parcours de la reconnaissance, Trois études, Paris, Stock, 2004.
  • Ricœur, P.,  Amour et Justice, Paris, Points, coll. « Points Essais », 2008.
  • Johan Michel, Une philosophie de l’agir humain, coll. « Passages », Paris, Cerf, 2006.
  • Olivier Mongin, Paul Ricœur, Paris, Editions du Seuil, 1994.
  • Gaëlle Fiasse, L’autre et l’amitié chez Aristote et Paul Ricœur, Paris, Peeters, 2006.

AUTRES OUVRAGES

  • John Stuart Mill, L’utilitarisme, Paris, Flammarion, 1988.
  • Tocqueville, A., De la démocratie en Amérique, I, Paris, GF-Flammarion, 1981.
  • Kant, E., Pour la paix perpétuelle, Presses universitaires de Lyon, 1985.
  • MacIntyre, A., Quelle justice ? Quelle rationalité ?, trad. Michèle Vignaux d’Hollande, PUF, 1993.
  • Chappuis, R., La solidarité. L’éthique des relations humaines, coll. Que sais-je ?, Paris, PUF, 1999.
  • Bernardi, B., La démocratie, Paris, GF-Flammarion, 1999.
  • Donegani, J.-M., & Sadoun, M.,  Qu’est-ce que la politique ? Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2007.
  • Habermas, J., Morale et communication, Théorie de l’agir communicationnel, Paris, Fayard, 1987.
  • Habermas, J., De l’éthique de la discussion (Paris, « champs », Flammarion, 1992).
  • Habermas, J., Débat sur la justice politique (avec John Rawls) Paris, Cerf, « humanités », 1997.
  • Levinas, E., L’humanisme de l’autre homme, Paris, Fata Morgana, Ed. de poche, 1972.
  • Marcel, G., Les hommes contre l’humain, Paris, Fayard, 1968.
  • King, M. L., Je fais un rêve. Les grands textes du pasteur noir, Paris, Bayard, 1985, coll. « Nouveaux horizons ».

Les paradoxes de la justice procédurale de John Rawls selon Paul Ricoeur

Lire la première partie >>>

Emmanuel Sena AVONYO, op

La philosophie politique de Ricœur se caractérise par un double itinéraire : de 1950 à 1970, période des discussions avec et contre Marx portant sur le collectivisme et la non violence politique, puis de 1980 à 1990, période d’interprétation de l’œuvre de Rawls sur les problèmes de justice[1]. John Rawls considère que la justice comme équité est complète en tant que conception politique de la justice. Mais le dispositif procédural pur de Rawls, qui se dispense des critères indépendants d’appréciation du juste, ne paraît pas suffisant à Ricœur pour fonder les principes de la justice. La théorie procédurale de la justice renferme des paradoxes parce qu’elle se présente comme le déni d’un sens originaire de la justice et associe sans le savoir le déontologique et le téléologique qu’elle prétend sérier.

1       Paul Ricœur et le concept de justice

Dans cette première partie, nous ferons quelques remarques générales sur la conception de la justice chez Paul Ricoeur. Le philosophe français, fidèle à une méthodologie du dialogue avec des auteurs de différents horizons, procède à une interprétation de la théorie politique de la justice de Rawls. L’interpréatation prend la forme d’une critique de la justice formelle à laquelle Ricoeur préfère substituer l’articulation du sens de la justice et de la procédure.

a)  La dialectique du « bon » et du « juste »

C’est autour des questions d’ordre sémantique que Ricoeur situe ses premières préoccupations en matière de justice. Le prédicat ricoeurien du « juste » s’inscrit dans une dialectique du « bon » et du « légal »[2], entre une perspective téléologique héritée d’Aristote (visée de la vie bonne avec les autres) et une perspective déontologique héritée du kantisme. Dans le kantisme, le problème des rapports politiques et juridiques se résume à l’idée de conformité à des lois[3], et le prestige de la justice se dissout dans la loi positive[4]. Le concept ricoeurien de la justice est une conciliation et un dépassement des deux tendances. Ricœur distingue la justice en tant que principe fondationnel et la justice en tant que pratique judiciaire, c’est-à-dire les principes régulateurs de la justice et les procédures codifiées de leurs applications judiciaires.

Gaëlle Fiasse notait que « les développements ricoeuriens sur la justice font davantage référence aux institutions qu’à la relation personnelle…»[5] Cette lecture ne paraît-elle pas entrer en conflit avec l’approche de Johan Michel qui soutient que la contribution de Ricœur a été plus féconde sur le plan de la fondation du concept de justice ? « Le leitmotiv de son propos est en effet de s’opposer à toute réduction du problème de la justice à la construction de systèmes juridiques… pour montrer que de tels systèmes supposent une ‘idée de justice’.»[6] L’on pourrait néanmoins faire la synthèse de ces deux lectures en soutenant que l’intérêt que portait Ricœur pour les institutions de droit n’était pas exclusif de l’idée de la fondation du concept de justice. Ainsi la justice interpersonnelle ne serait que la résultante du modèle de fondation que l’on adopte.

En effet, quoi que l’on pense de l’orientation véritable de Ricœur, l’on n’oubliera pas que l’idée ricoeurienne de justice se situe à la fois sur le plan interpersonnel (privé) et sur le plan institutionnel (public). Ricœur se pose la question de savoir pourquoi nous voulons plus de justice. Pourquoi construire des systèmes juridiques aussi complexes ? Pourquoi instituer des procédures codifiées et un si grand nombre de lois ? Parce que la justice est presque toujours comme absente, parce qu’il y a de l’injustice, observe-t-il. Pour le philosophe, le problème de la justice ne saurait être une simple conformité de lois et règles les unes par rapport aux autres comme c’est le cas dans le juridisme et le positivisme juridico-philosophique ; ce serait un oubli de l’injustice.

b) Le sentiment de l’injustice comme premier sens de la justice

Le sentiment de l’injustice est l’expérience première que nous faisons en ce qui concerne notre jugement sur le juste. « Chez Platon ou Aristote, le mot adikos (injuste) vient toujours avant le mot dikaiosunè. Peut-être, en effet, est-ce là que nous entrons d’abord dans le problème de la justice, par le sentiment de l’injustice, par le sentiment qu’il y a des partages injustes… C’est injuste !, la première expression de notre sens de la justice. »[7] Ricœur marque de cette manière sa fidélité aux deux colonnes de la philosophie grecque. Si l’on procède ainsi pour fonder le concept de justice, il est facile de se rendre compte que tout formalisme présuppose un sens de la justice qui est bel et bien un sentiment interpersonnel.

Très souvent, observe Ricoeur, lorsque nous ressentons l’injustice, notre indignation se fixe une revendication d’égalité arithmétique. C’est-à-dire que le sentiment éprouvé de l’injustice s’accompagne du désir du rétablissement de l’équilibre absent, Ce désir s’apparente à une revendication égalitaire. Or, selon Ricœur, un égalitarisme généralisé caractériserait une société violente, et une société égalitaire ne peut être une société libre. Déjà à ce stade, l’on peut lire une discrète légitimation de la définition rawlsienne de la justice par l’équité du processus de choix des principes de la justice.

La « petite éthique »[8] qui se déploie dans les septième, huitième et neuvième études de Soi-même comme un autre et les pages de son ouvrage Le Juste (Ed. Esprit, 1995, pp. 71-120) consacrées à Théorie de la justice justifient la proximité de Ricœur avec Rawls. Ricœur veut rendre justice à l’individu, à l’autre et à la communauté tout à la fois. Il essaie de résoudre le problème fondamental de la répartition des biens sociaux à partir d’une synthèse de considérations téléologiques et déontologiques dans laquelle l’approche de Rawls occupe une position centrale. La résolution du problème dans le cadre d’une approche téléologique exige le recours aux principes de justice qu’établit Rawls à l’aide d’une procédure formelle.

La cause principale de ce rapprochement, non pas de perspective, mais de méthode, est que le principe de justice aristotélicien est indissociable du problème de la répartition des biens, des rôles, des avantages, des honneurs, des charges, de la manière la plus juste possible. Ricœur adopte les principes formels de la justice de Rawls et consent à une certaine inégalité dans la recherche de la justice. C’est ce que Johan Michel appelle  le tournant rawlsien de Paul Ricoeur [9]. Toutefois, la position rawlsienne est assez discutable selon Ricœur, car elle dépend d’un nombre de présuppositions téléologiques qui ne sont pas compatibles avec l’approche déontologique de Rawls.

2          La critique de la justice procédurale de Rawls

Rawls conçoit sa Théorie de la justice comme le processus social idéal. Eu égard à l’importance que Ricœur accorde au second principe de la justice, il ne s’attache pas à réfuter la politique de « discrimination positive » qu’entretient le principe de l’égalité qui comprend celui de la différence de distribution. En procédant ainsi, c’est l’ensemble des principes formels de la justice qui paraissent échapper à la critique de Ricœur. L’objection de Ricœur touche l’imperfection de la procédure de fondation des principes.

a) La critique et la conviction : une question de méthode

Ce qui préoccupe Paul Ricœur, ce n’est pas « la différenciation juridique de traitement ayant pour but de favoriser une catégorie déterminée au détriment d’une autre afin de compenser une inégalité de fait préexistant entre elles[10] Car le second principe qui l’intéresse n’est réalisable que dans un système de coopération où les libertés sont garanties. Ricœur concentre sa critique sur la méthode de John Rawls en ce qui concerne la fondation des principes du juste. Elle met en cause le déontologisme et l’universalisme des fondements de la théorie de la justice.

Il affirme que la tentative de fondation purement procédurale de la justice porte à son comble l’ambition d’affranchir le point de vue déontologique de la morale de la perspective téléologique de l’éthique. Cette entreprise aurait pour conséquence de mettre en évidence la limite de l’ambition universaliste du formalisme rawlsien[11]. Ricœur fait observer qu’on ne saurait asseoir la légitimité des principes de la justice sur le seul fondement de procédures formelles. Une interprétation purement déontologique de la justice culmine dans une sorte d’autofondation difficultueuse impliquée par l’affranchissement supposé de la justice de toute téléologie. En perdant de vue la fondation de sa déontologie dans un sens de la justice, la théorie contractualiste rawlsienne semble occulter le « fait de la raison » et la considération de « la personne comme une fin en soi », (ce qui ne nous paraît pas exact, car Rawls évoque l’impératif catégorique pour atténuer le caractère sacrificiel du principe de différence).

En fait, le « fait de la raison » exprime la conscience de la loi morale de liberté et son incessante injonction sous la forme de l’impératif catégorique kantien. Le refus de toute téléologie signifierait selon Ricœur la non affirmation de l’autonomie morale dans l’autofondation des principes de la justice.  Rawls aurait fait occuper au contrat, sur le plan institutionnel, la place que revendique le principe d’autonomie au plan fondamental de la moralité. Autrement dit, le contrat dans la fiction de la position originelle se substituerait au « fait de la raison » qui exprime l’autonomie morale et la volonté bonne des membres du corps politique. L’on peut inférer que si Rawls prenait cet aspect de la critique en compte, il n’y aurait pas eu de voile d’ignorance. En tout cas, le contrat en s’autorisant d’une fiction ne définit plus le juste comme « le désir de vivre bien avec et pour les autres dans des institutions justes.»[12]

Au vrai, la démarche de Rawls est accusée de vouloir se libérer de toutes sortes présuppositions concernant le bien, de libérer le juste de la tutelle du bien. « La fiction du contrat a pour but et pour fonction de séparer le juste du bon… et c’est la procédure contractuelle qui est supposée engendrer le ou les principes de justice[13] Or, Ricœur pense que le sens de la justice, les idéaux de vertu, l’autonomie morale et la considération de la personne comme une fin en soi précèdent toute justice procédurale. Et partant, ils sont au point de départ de la procédure rawlsienne et demeurent sa visée dans une sorte de cercle herméneutique.

En clair, la neutralité du juste par rapport au bien semble impossible. Puisque la justice et le bien sont complémentaires, et que la conception politique de la justice doit toujours quelque chose aux doctrines compréhensives (philosophiques, morales ou religieuses) de la vie bonne, la priorité du juste sur le bien apparaît comme une vue de l’esprit. C’est pour cela qu’une justice purement (parfaitement) procédurale à la manière de Rawls n’est pas souhaitable. A voir de près, Ricœur ne condamne que le pur constructivisme auquel il préfère sa dialectique de la conviction et la critique, de la téléologie et la déontologie.

b) Une justice impurement procédurale

La justice procédurale de Rawls consiste en l’appréciation de la justice du contexte social au niveau du processus du choix des principes devant régir les échanges socio-politiques. La justice procédurale pure veut dire que quels que soient les principes sélectionnés par les partenaires dans la position originelle, ils sont justes. Ici, ce qui est juste est défini par le résultat de la procédure elle-même. Cela implique que les principes sont construits par un processus de délibération et d’évaluation rationnelle dans la position originelle. En ce qui concerne la justice procédurale parfaite, elle garantit un résultat respectant un critère indépendant d’appréciation de ce qui est juste. (Justice et démocratie, p. 84) Rawls adopte la justice procédurale pure qui ne faut aucun recours à des critères moraux extérieurs d’arbitrage (nous ne nions pas ici l’Etat-providence de Rawls).

Ricœur se demande si « cette réduction (rawlsienne de la justice) à la procédure ne laisse pas un résidu qui demande un certain retour à un point de vue téléologique…»[14] Car il perçoit bien au début du formalisme rawlsien un sens téléologique (les convictions bien pesées) qui contredit la neutralité que revendique la procédure. Il pense néanmoins qu’il faut « conquérir le droit de cette critique en accompagnant aussi loin que possible le processus de formalisation de l’idée de justice d’où le point de vue déontologique tire sa gloire[15] Il est de plus en plus évident que Ricœur n’a pas simplement pour but de réfuter la méthode de Rawls, il se propose plutôt d’interpréter ses principes de justice comme le résultat de la rationalisation d’un sens de justice préalable, processus complexe d’ajustement mutuel (équilibre réfléchi) entre la conviction et la théorie[16].

En ce sens, Ricœur ne comprend pas comment Rawls veut préserver la relation d’ajustement entre théorie et conviction et la complète autonomie de l’argument en faveur des deux principes[17]. Cette ambivalence l’autorise à affirmer que Rawls concilie téléologie et déontologie dans une justice déontologiste. Conséquemment, sans rejeter la justice procédurale de Rawls (qu’il valorise), sans substituer l’éthique de la discussion et l’espace public de Habermas (qu’il préfère)[18] à la position originelle, Ricœur maintient la primauté du point de vue téléologique sur la logique déontologique. Dans l’articulation de la critique et la conviction, cette dernière semble prendre ici le dessus. Il livre ainsi le « sens caché » de la justice procédurale (procédure impure) et s’approprie les principes de la justice en vue résoudre les problèmes relatifs à une distribution judicieuse des biens.

Ricœur découvre dans la théorie de la justice de Rawls, le moyen de lutter contre les conflits sociaux que connaissent nos sociétés politiques. Cette théorie présente l’avantage de rejeter la répartition selon l’égalité arithmétique, de prôner les libertés et l’égalité des chances. Contre l’égalitarisme, les protagonistes de la position originelle préfèreraient une différence distributive qui choisit parmi les pires  inégalités de distribution celle du moindre mal. Cette forme de libéralisme économique diffère de l’ultralibéralisme qui justifie sans conditions les inégalités socio économiques à grande échelle.

Contrairement à Rawls qui penchait pour la priorité du premier principe sur le second, Ricœur soutient que le second principe de la justice rawlsienne englobe celui des libertés. Une société égalitaire, dit-il, n’est pas libre. « Lorsqu’on élargit le cercle de la justice aux dimensions d’une dynamique des partages, on englobe le premier noyau – qui est celui du conflit… »[19] Aussi, pour Ricœur, choisir le principe rawlsien de distribution, c’est déjà prévenir les plus grands conflits liés à la répartition et au mépris des libertés. John Rawls a beau proclamer la priorité du premier principe sur le second, Ricœur n’affirme pas moins l’importance des questions de partage qui font souvent glisser insensiblement dans l’anarchie.

Malgré tout, l’homologation du contenu des principes rawlsiens de la justice n’implique pas pour Ricœur une allégeance à la « procédure pure » qui permet de les élaborer (n’est-ce pas l’attitude du serpent qui se mort la queue ?) Ricœur ne conteste pas en soi la légitimité de la voie procédurale, mais il estime que cette procédure n’est pas aussi pure que Rawls le pense, c’est-à-dire qu’il refuse de considérer celle-ci comme auto-suffisante et parfaite. Autrement dit, les principes formels de justice ne peuvent se départir du (des) sens de la justice déjà-là dans le monde-de-la-vie (Lebenswelt). Le dispositif procédural joue davantage la fonction d’une mise à l’épreuve de nos convictions et des sens de la justice toujours déjà-là. C’est le contenu de ces convictions qui pourra départager les uns et les autres.

Conclusion partielle

Le rejet par Ricœur de la procédure rawlsienne comme impure garantit-il une légitimité aux principes que Ricœur s’arroge ? Rien n’est moins sûr.  Car à cette question provocante, il ne convient guère de répondre de manière désinvolte. Ricoeur semble saper ses propres assises. Il en est conscient, et de son point de vue, il ne réfute pas Rawls : « ma thèse est qu’une conception procédurale de la justice fournit au mieux une rationalisation d’un sens de la justice qui est toujours présupposé. Par cet argument, je n’entends aucunement réfuter Rawls, mais seulement en développer les présuppositions qui me paraissent inévitables » (Le Juste, Paris, Editions Esprit, 1995, p. 88). La parole donnée à Ricoeur nous permet de nuancer l’ampleur de sa critique. Mais qui mieux que Rawls peut développer les présuppositions de sa pensée ?

Il est certain que les principes de justice de Rawls ne sont pas à dissocier du processus de leur élaboration. Toutefois, pour Ricoeur, le choix est peut-être permis entre le contenu et le contenant. La justice procédurale de Rawls paraît bien paradoxale à Ricœur. Cette doctrine contractualiste et déontologique défendue par Rawls depuis 1957 conçoit la justice comme l’équité du processus de choix des principes de justice. Selon le procéduralisme rawlsien, la justice s’adresse au contexte social. Lorsqu’il parle de justice procédurale pure du contexte social, c’est l’organisation de la structure de base qui est en jeu. Et c’est la procédure correcte et équitable qui détermine si un résultat apprécié est correct.

Emmanuel Sena AVONYO, op

A suivre>>> Quelle déontologie de la justice pour une paix  durable?

>>>Les enjeux politiques de la justice comme équité de John Rawls

>>> La justice a-t-elle besoin de déontologie ?


[1] Johan Michel, Une philosophie de l’agir humain, collection « Passages », Paris, Cerf, 2006, p. 383.

[2] Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 265.

[3] Ricœur, Lecture 1, Autour du politique, Paris, Seuil, coll. « La couleur des idées », 1991, p. 177-178

[4] Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 265.

[5] Gaëlle Fiasse, L’autre et l’amitié chez Aristote et Paul Ricœur, Paris, Peeters, 2006, p. 53.

[6] Johan Michel, une philosophie de l’agir humain, collection « Passages », Paris, Cerf, 2006, p. 385.

[7] Paul Ricœur, La critique et la conviction, Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 183.

[8] Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 337.

[9] Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 266.

[10] Jean-Marie Donegani, Marc Sadoun, Qu’est-ce que la politique ? Paris, Gallimard, coll. « Folio Essais », 2007, p. 131.

[11] Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 277.

[12] Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 278.

[13] Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 266.

[14] Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 265.

[15] Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 265.

[16] Paul Ricœur, Soi-même comme un autre, Paris, Seuil, 1990, p. 275.

[17] Paul Ricoeur, « Une théorie purement procédurale de la justice est-elle possible ? », Le Juste, Paris, Ed. Esprit, coll. Philosophie, 1995, p.95.

[18] Cf. Jürgen Habermas, Morale et communication, Théorie de l’agir communicationnel (t.2, Paris, Fayard, 1987), De l’éthique de la discussion (Paris, « champs », Flammarion, 1992), Débat sur la justice politique (avec John Rawls,« humanités », Cerf, 1997)

[19] Paul Ricœur, La critique et la conviction, Paris, Calmann-Lévy, 1995, p. 183.

Les enjeux politiques de la justice comme équité de John Rawls

Cet extrait est la première partie d’un article intitulé « Quelle justice pour une paix durable : regards croisés de John Rawls et Paul Ricoeur sur la justice » (se reporter en fin de page).

Emmanuel Sena AVONYO, op,

enestamail@lacademos.org

______________________________________________________

PREMIERE PARTIE

Regards de Paul Ricoeur sur la théorie de la justice

La justice a-t-elle besoin de déontologie ?

L’histoire ne nous fournit que des exemples de paix violées, de guerres injustes et cruelles, de champs dévastés, de villes réduites en cendres. L’épuisement seul semble forcer les princes à la paix[1]. Dans les cours de philosophie politique comme dans les cafés philosophiques privés, on se demande inlassablement quelle justice pour une paix durable dans un monde qui favorise de flagrantes inégalités de puissances, de revenus et de propriétés. L’idéal de justice autorise-t-il la peine de mort ? Est-il juste de légaliser l’avortement ? Est-il juste de mener une guerre préventive ? La paix est-elle le résultat d’une justice unilatérale ?  Est-il vrai que celui qui veut la paix doit préparer la guerre ? La paix est-elle à la portée de l’homme ? La justice est-elle la garantie d’une paix durable ? La charité dispense-t-elle de la justice ? Quel modèle de justice sociale pour une paix durable dans notre société en mal de repères et peu respectueuse de la morale normative ? Pour apporter notre contribution philosophique à la réponse à cette dernière question qui récapitule toutes celles qui la précèdent, notre démarche opère un double parti pris méthodologique qu’il convient de justifier dès le départ.

Premièrement, nous faisons de la justice un préalable à la paix, comme le laisse percevoir l’intitulé de cette analyse. En effet, chez les Grecs, la justice (dikaiosunè) est une norme de la nature. Le juste ordonnancement de la nature et l’organisation de la polis sont ordonnés au bonheur (Eudaimonia) et à l’épanouissement humain dont le caractère suprême est un climat de paix[2]. La paix comme un état de concorde et de tranquillité durable est recherchée par-dessus tout, elle est la fin de toutes les luttes pour la justice. Si la paix est l’état naturel de tout corps politique, la justice en est la santé et le préalable. Tout homme qui désire la paix doit pratiquer la justice comme la condition de tout bonheur. La paix véritable est à comprendre comme œuvre de justice parce que la justice est une composante essentielle de la vie bonne. De même, les objectifs de la 53e Assemblée Générale de l’UNESCO pour une culture de la paix exhortent les hommes à plus de justice pour bâtir une paix durable. Quel contenu donner à cette justice ? C’est la question qui nous conduit à un second parti pris.

Deuxièmement, nous choisissons de rechercher un modèle de justice dans la Théorie de la justice[3] de John Rawls. Il y a une diversité de réponses concurrentes apportées à la question de la justice sociale en vue de bâtir une communauté politique pacifiée. Certaines conceptions invoquent les droits inaliénables de l’homme, d’autres quelque notion de contrat social, d’autres encore le critère d’utilité. Notre choix de nous confronter à John Rawls s’explique par la prétention universaliste de la justice comme équité[4] (conception politique et non compréhensive de la justice) et par le caractère incontournable de cette théorie dans l’enseignement de la philosophie morale et politique dans le monde anglo-saxon. En outre, la critique enrichissante qu’en a fait Paul Ricœur peut paraître féconde et riche de la promesse d’une paix sociale. Mais notre propos consistera à en examiner la convergence avec la justice comme équité de Rawls.

Si nous considérons tout l’éventail des conceptions rivales de la justice et les multiples questions que pose la paix, nous parvenons  à l’évidence que la question qui mobilise notre attention est d’une brûlante actualité. Pour mener à bien cette réflexion, nous exposerons d’abord les principes de la justice comme équité en tant que premiers fondements d’une conception politique de la justice. Nous relèverons ensuite les paradoxes de la justice procédurale de Rawls. En analysant les objections faites par Ricœur à la justice comme équité de Rawls, nous nous interrogerons enfin sur la légitimité philosophique de l’articulation entre la logique d’équivalence de la justice et la surabondance de l’amour supra-éthique comme chemin vers une paix durable.

I    LES PRINCIPES DE LA JUSTICE POLITIQUE DE JOHN RAWLS

John Rawls envisage la société comme un système d’équité où les contractants coopèrent au bien de tous. Les principes de la justice, en tant que composante essentielle d’une conception politique de la justice, spécifient les termes équitables de la coopération sociale dans un régime démocratique. Ils concernent l’assignation des droits et devoirs fondamentaux et la division des bénéfices qui proviennent du système de coopération sociale. Ils présentent des enjeux politiques indéniables.

1          John Rawls et la théorie politique de la justice

John Rawls (1921-2002) se présente comme un héritier des théoriciens du contrat que sont Locke et Rousseau. Il se revendique aussi d’une filiation kantienne. Partisan de la démocratie socio-libérale, Rawls développe une approche du lien social visant à articuler le caractère de sujet de droits (d’individus membres d’une société) et les rapports socio-économiques afin que justice sociale et efficacité économique puissent aller de pair[5]. Rawls propose une doctrine sociale de la justice comme équité dans sa Théorie de la justice. Les analystes politiques considèrent cet ouvrage comme l’un des plus importants textes de philosophie morale et politique de notre temps. Rawls se fixe deux objectifs : premièrement, fournir une analyse convaincante des droits et des libertés de base ainsi que de leur priorité ; deuxièmement, compléter cette analyse par une conception de l’égalité démocratique qui s’appuie sur l’égalité des chances et le principe de différence. Ce principe encore appelé la « différence de distribution » dit qu’il n’est acceptable de tolérer les inégalités que lorsqu’elles sont au bénéfice de tous ou quand elles promeuvent les plus défavorisés.

L’approche rawlsienne de la justice préconise que les droits, les libertés de base et leurs priorités garantissent de manière égale à tous les citoyens les conditions essentielles au développement adéquat et à l’exercice plein et conscient de leurs deux facultés morales : le sens de la justice et la conception du bien. C’est sur ces deux facultés que portent les applications fondamentales des objectifs de la Théorie de la justice[6]: l’application des principes de la justice à la structure de base de la société et l’application des facultés de raisonnement des citoyens à la réalisation rationnelle de leur conception du bien. Le concept de “structure” signifie le système unifié de coopération d’une société, l’ensemble des institutions politiques, sociales et économiques de tout régime démocratique (Justice et Démocratie, p. 248).

Rawls définit la justice comme l’équité du processus de choix des principes de la justice. Elle est « la première vertu des institutions sociales comme la vérité est celle des systèmes de pensée »[7]. L’on peut tirer deux conséquences de cette définition. Premièrement, Rawls fait de la justice le principe du politique, au même titre que la vérité celui du théorique, fondant ainsi la justice dans le politique. De même que personne ne pourrait spéculer rationnellement sans avoir comme postulat fondamental le principe de vérité, tous devraient poser la justice comme principe axiomatique, base de toute démarche politique, précédant tout acte et tout acte la supposant. Etant les vertus premières du comportement humain, la justice et la vérité ne souffrent d’aucun compromis.

Deuxièmement, la justice quitte la sphère du droit et du positivisme pour échoir aux individus sociaux considérés comme des sujets capables d’un sens de la justice. Le droit naturel les rend aptes à jouir de l’inviolabilité que confère la justice aux sujets moraux qui ont leurs propres systèmes de fins. Le « polythéisme des valeurs » et l’option libérale l’emporteront sur la centralité du droit positif.  Le juste est à construire, il ne s’impose pas de l’extérieur. C’est pour prévenir les conflits des conceptions du bien que les principes de la justice seront choisis au moment de la délibération publique sous un voile d’ignorance.  Le modèle de justice politique que propose Rawls ne peut s’appliquer que dans la structure de base d’un Etat parfaitement démocratique où les libertés fondamentales sont garanties.

En effet, la conception politique de la justice dont nous voulons relever les enjeux est destinée à servir de base aux institutions politiqu es d’une démocratie constitutionnelle. Qu’entend-on par justice “politique” ? La justice comme équité de Rawls est présentée comme une conception politique de la justice parce qu’elle concerne seulement la sphère du public, de la communauté politique, et non les autres formes d’associations humaines qui ne posent pas les mêmes problèmes. “Le politique désigne les groupements dont on ne choisit pas librement de faire partie et où l’exercice du pouvoir coercitif de l’Etat représente toujours une menace pour les droits et les libertés”. Le politique désigne encore tout domaine limité auquel s’appliquerait la théorie de la justice (Justice et Démocratie, p. 363).

Ainsi, la théorie de la justice est l’application politique de la doctrine du juste comme équité. La justice comme première vertu des institutions politiques recherche en tout l’équité. Cette forme de justice s’appuie sur deux principes : le principe d’égale liberté pour tous et le principe de différence. Ces principes sont choisis sous le voile d’ignorance, c’est-à-dire dans une situation où ceux pour qui ces principes s’appliqueront sont supposés ignorer, au moment du choix, leur conception du bien et les avantages liés à leur position en société.

2          Les principes de la justice

Les principes de la justice ont pour objet l’équitable distribution des biens sociaux et économiques dans les institutions politiques qui constituent la structure de base de la société et le système de coopération sociale.  Dans sa Théorie de la justice, John Rawls a présenté une formule provisoire des principes de la justice[8]. La formulation définitive est proposée dans son ouvrage Le libéralisme politique[9]. Dans les deux cas, il s’agit des principes de la plus grande liberté pour tous et de la différence de distribution.

a)        Le principe d’égale liberté pour tous

Le principe de la plus grande liberté égale pour tous[10] s’énonce ainsi « Chaque personne a un droit égal à un ensemble pleinement adéquat de libertés et de droits de base égaux pour tous, qui soit compatible avec un même ensemble pour tous, et dans lequel les libertés politiques égales, et elles seules, doivent être garanties à leur juste valeur[11] Rawls demande l’égalité dans l’attribution des droits et devoirs. Ceci passe par la définition d’une liste de libertés en faisant en sorte qu’elle soit à la fois la plus étendue possible, et le plus compatible possible avec l’ensemble du système politique. Il y a les libertés politiques (liberté d’association, droit de vote, droit de postuler à un poste public),  les libertés d’expression, de pensée, de conscience, de réunion, les droits à l’intégrité physique, psychologique et morale.

Le principe de la plus grande liberté est lexicalement premier. C’est-à-dire que les libertés forment un ensemble inaliénable et non négociable. On ne peut limiter la liberté qu’au nom d’une liberté plus grande, jamais pour des avantages socio-économiques. En effet, une réduction de la liberté doit renforcer le système total de libertés partagé par tous. Les libertés sont si fondamentales qu’aucun avantage ne peut leur être prioritaire. Ce principe formule la priorité de la liberté. Cela implique que la réforme des institutions politiques est prioritaire dans sa conception d’une théorie libérale de la justice. Toutefois, les libertés ne peuvent, en elles-mêmes justifier le laisser-faire, ni même le capitalisme (défini comme la propriété privée des moyens de production).

b)        Le principe de la juste égalité des chances.

Ce deuxième principe énonce un double principe (deux conditions) : la juste égalité des chances et la différence de distribution.  Le deuxième principe s’énonce ainsi : « les inégalités sociales et économiques doivent satisfaire à deux conditions : a– s’attacher à des positions et à des fonctions ouvertes à tous selon une équitable égalité des chances, b– être au plus grand avantage des membres les plus désavantagés de la société »[12]. Selon Rawls, l’égalité est aisée à établir si l’on décrit les partenaires sociaux de la même façon et les situe de manière égale, dans une position symétrique les uns par rapport aux autres[13]. Il apparaît clairement que conformément à la lecture faite par Alexis de Tocqueville dans De la démocratie en Amérique, il ne s’agit pas d’une égalité des fortunes mais d’une égalité des chances et des conditions[14]. L’égalité ne peut avoir lieu qu’en des rapports, et non entre des choses.

Le principe de différence fait appelle au principe du maximin (la maximisation de la part minimum) comme stratégie d’évitement de risque dans les questions de partage. Le principe de différence instaure une discrimination positive en faveur des plus désavantagés.  Cela se justifie par le fait que dans les échanges, inégaux il y a un point d’équilibre où l’on préfèrera des inégalités moindres à celles plus grandes. Il ne doit y avoir d’inégalité que s’il y va de l’intérêt de chaque membre de la société et surtout des plus défavorisés. En d’autres termes, des inégalités ne pourraient être justifiées que si la société en tire elle-même un plus grand avantage (optimum de Pareto). C’est pour cette raison que, selon Rawls, un taux d’épargne particulièrement élevé doit, au total, alléger la charge de ceux qui ont à le supporter. Concrètement, une personne talentueuse aura donc droit légitimement aux revenus plus élevés que lui vaut son talent si la collectivité en profite aussi par le reversement de l’impôt.

En favorisant les libertés publiques et l’égalité des chances et en autorisant la discrimination positive dans la redistribution des biens pour corriger certaines inégalités de fait, les principes de la justice énoncent deux types de priorités : premièrement, la priorité de la justice sur l’efficacité et le bien-être (au sens de Wilfred Pareto) ; deuxièmement, celle du principe de l’égale liberté (libertés de base) sur le second principe de la justice. Rawls concilie libertés poltiques et justice sociale. La justice n’est plus égalitaire mais équitable. Rawls affirme que ces principes et règles de priorité de la justice comme équité, même s’ils sont incomplets, devraient être convaincants dans le contexte de leur application. Quels sont les enjeux de la justice politique de Rawls ?

3          L’intérêt politique de la justice comme équité

En défendant la liberté de citoyens, l’égalité des chances et la prise en compte de l’intérêt des minorités et la priorité du juste sur le bien, la justice comme équité représente une avancée socio-politique considérable. Examinons-en trois  principaux enjeux : la fondation de la justice procédurale dans la position originelle, la réfutation de l’utilitarisme, le projet d’une société politique juste. Le premier intérêt est au service du deuxième, et les deux premiers au service du dernier.  Les principes de la justice (le premier en l’occurrence) ne reçoivent application que dans un modèle démocratique construit sur des institutions politiques justes.

a)        La position originelle et le voile d’ignorance

Cette double fiction a une portée politique importante. Elle ouvre les voies d’une citoyenneté égale basée sur un compromis politique au sujet des principes de la justice. Mais la fiction ne crée pas une société politique, elle permet de convenir des règles de coopération sociale et de partage économique.  Ainsi, la « position originelle » n’est pas un état a-social ou pré-social mais un état fictif dans lequel sont mis en scène les membres présumés d’une société qui font abstraction de leurs conditions particulières réelles en vue d’un choix équitable. La fiction de la « situation originelle » offre aux contractants, couverts par le « voile d’ignorance », de choisir raisonnablement les principes devant régir l’ordre social. L’allégorie du « voile d’ignorance » pose que les partenaires ignorent leur place, leur position ou statut social, leurs capacités naturelles, et les contingences qui les mettraient en conflit[15].

Dans la position originelle, les partenaires disposent néanmoins d’une autonomie morale et d’une connaissance générale de la société politique et des règles économiques, ce qui leur permet de faire des choix rationnels. Il convient pour plus de clarté dans notre propos de faire une distinction entre les deux parties la position originelle qui correspondent aux deux facultés de la personnalité morale complète engagée dans le processus politique. Il y a la capacité d’être rationnel et la capacité d’être raisonnable. Les partenaires en tant que représentants rationnellement autonomes des personnes dans la société, de leur conception du bien et dans leur capacité à réviser et  à poursuivre rationnellement cette conception, représentent le Rationnel. Ces partenaires ne jouiront de leur autonomie complète, le Raisonnable, que lorsque leur conception du bien aura progressé après le processus de construction de manière compatible avec le respect des termes équitables de la coopération sociale (société bien ordonnée).

Ainsi, dotés d’abord du Rationnel, ils accèdent après au Raisonnable, qui est la capacité des partenaires à avoir un sens de la justice, une capacité à respecter les termes de la coopération sociale. Le Raisonnable touche alors aux contraintes auxquelles les partenaires sont soumis. L’autonomie rationnelle n’est que celle des agents artificiels alors que l’autonomie complète reflète l’idéal politique à réaliser dans le monde social. Rawls veut montrer ainsi que la personne dans la position originelle n’est pas « moralement neutre », confinée seulement dans la notion de rationalité. Malgré cet exercice de justification,  il semble évident que Rawls n’arrive pas à convaincre sur ce plan. Si le Raisonnable n’est que la deuxième partie de la position originelle, cela ne reconnaît pas aux partenaires un sens originaire de la justice. D’où les critiques formulées contre Rawls. D’ailleurs, la supposition d’un parfait accord entre les hommes est l’un des axiomes les plus contestés de sa théorie. Chacun est invité à se confronter lui-même aux textes de Rawls, surtout dans Justice et démocratie, Seuil, coll. Points, pp. 171-174.

Rawls pense une situation originelle totalement hypothétique où des individus, déjà membres d’une société démocratique (d’où l’inutilité de l’hypothèse d’un état de nature) choisiraient les règles devant régir leurs rapports sous un voile d’ignorance. En définissant de manière procédurale et argumentative une charte politique de répartition des avantages sociaux, Rawls pose un fondement politique aux principes de la justice. La justice rawlsienne ne fait référence à aucune fondation substantielle des principes de la justice, qu’elle soit cosmocentrique ou théocentrique. Ses principes ne sont pas à découvrir dans un ordre transcendant, ils sont à construire de façon procédurale par la fiction contractualiste. La justice est à construire. C’est un procédé constructiviste, artificialiste et déontologiste. Rawls ne prend pas appui sur un « état de nature » mais sur l’idée d’une « situation originelle » qui suppose l’équité[16].

L’intuition de la théorie de la justice comme équité consiste à se représenter les principes premiers d’une justice formelle comme faisant l’objet d’un accord originel dans une situation initiale définie de manière adéquate[17]. Bruno Bernardi définit la justice de Rawls comme une équité de position originelle et une équité de distribution[18]. Car le recours à la situation originelle et au voile d’ignorance permet d’éviter les conflits d’intérêts et les inégalités sociales qu’engendrent les choix effectués par des personnes conscientes des positions avantageuses qu’ils pourraient en tirer. « Il est clair, affirmait Rawls, que c’est la manière dont les institutions sociales utilisent les différences naturelles, permettant à la chance d’intervenir, qui définit le problème de la justice sociale[19] Les institutions de ce genre s’inspirent des doctrines utilitaristes.

b)        La réfutation de l’utilitarisme

La supposition de la position originelle et l’allégorie du voile d’ignorance qui l’accompagne sont hypothétiques, mais elles permettent d’entrevoir une alternative à l’utilitarisme qui est une doctrine morale exclusive des faibles et des minorités politiques. « Mon but est d’élaborer une théorie de la justice qui représente une solution de rechange à la pensée utilitariste… (dont) l’idée principale est qu’une société est bien ordonnée, et par là même juste, quand ses institutions majeures sont organisées de manière à réaliser la plus grande somme totale de satisfaction pour l’ensemble des individus qui en font partie[20] Rawls assignait comme objectif à la justice comme équité d’élaborer une conception politique de la justice pour remplacer celle qu’on trouve dans l’utilitarisme. Adam Smith, David Ricardo, John Stuart Mill, Wilfred Pareto, Henry Sidgwick, Edward Moore, Jeremy Bentham incarnent les plus grandes figures de cette tradition morale inspirée par l’approche libérale du modèle économique classique et néo-classique.

Les utilitaristes considèrent dans leur ensemble que le but de l’État est de chercher le bien être collectif, considéré comme la somme de l’utilité des individus. Il s’agit d’obtenir le maximum de satisfaction pour le plus grand nombre, en sacrifiant en cas de nécessité les « moins utiles » de la société. L’utilitarisme repose en effet sur une théorie de la valeur et de l’utilité restrictive selon laquelle toute personne est évaluée selon la quantité de bien-être qu’il procure à la société. Ce principe d’utilité est selon Rawls « un principe agrégatif de maximisation, sans tendance inhérente ni à l’égalité, ni à la réciprocité[21] Ce principe ne considère pas les citoyens dans leur particularité et dans leurs droits mais s’attache à les évaluer par rapport à un groupe pris dans sa globalité. Cette conception de la justice, qui ne recherche que l’efficacité sans égard pour l’égalité, viole les intérêts légitimes des citoyens et les exigences de la réciprocité.

John Rawls ne partage pas cette vision de la société politique. Il se propose de corriger ces déséquilibres sociaux par une meilleure redistribution des revenus et richesses de la société. Car une conception politique de la justice doit prendre en compte les exigences de l’organisation sociale et l’efficacité économique. La critique rawlsienne de l’utilitarisme est féconde, vu l’enjeu politique que l’égalité des chances et la réduction des inégalités représentent. Mais une objection peut lui être faite. Rawls lui-même apparaît comme un utilitariste. La recherche d’une meilleure situation sociale pour les plus défavorisés comporte une idée d’utilité. Mais l’utilité que peut procurer une redistribution des biens selon le principe de différence ne serait que de courte portée, puisqu’une discrimination positive est toujours au détriment de quelqu’un. Rawls corrige un déséquilibre par une autre forme d’inégalité.

Il n’est cependant pas négligeable de vouloir « établir une procédure équitable de telle sorte que tous les principes sur lesquels un accord interviendrait soient justes. L’objectif est d’utiliser la notion de justice procédurale pure en tant que base de la théorie[22] La théorie de la justice comme équité, même si elle ne convaint pas tous ses détracteurs, peut fournir une base morale plus appropriée pour les institutions d’une société démocratique. C’est en cela que le projet politique de Rawls trouve une pertinence.

c)        Le projet d’une société politique juste

Selon Rawls, un des objectifs de la justice comme équité est de procurer une base philosophique et morale acceptable aux institutions démocratiques. Il part du principe selon lequel une société politique juste, qui ne vise pas uniquement son bien-être global au détriment des citoyens, doit considérer les agents engagés dans la coopération sociale comme libres et égaux. Cela exige de savoir comment les revendications de liberté et d’égalité doivent être comprises de façon à permettre des débats sur le sens et le fondement des droits et libertés constitutionnelles. La justice comme équité vise à renforcer la culture politique publique des sociétés démocratiques de même que les traditions d’interprétation de leurs constitutions[23].

D’un point de vue politique (public, communautaire), cette culture démocratique s’expérimente à travers la délibération, c’est-à-dire des discussions publiques sur les questions essentielles du droit politique. C’est pour définir les cadres de cette société politique juste et équitable que Rawls a eu recours à la fiction de la position originelle. Toutes les règles de partage convenues le sont sous le voile d’ignorance, dans la méconnaissance des ses avantages et de sa position sociale. Les citoyens ne considèreront pas leur ordre social comme un ordre naturel fixe, ni comme une structure institutionnelle justifiée par les doctrines religieuses. A ce titre, aucun parti politique ne devrait chercher à limiter les droits fondamentaux d’une classe ou d’un groupe donné[24].

L’idée fondamentale de la justice comme équité est que la société est considérée comme un système équitable de coopération sociale, à travers le temps, d’une génération à la suivante (Théorie de la justice, p. 30). C’est selon Rawls, l’idée centrale et organisatrice de sa conception politique de la justice destinée à un régime démocratique. Pour y parvenir, il faut une « société bien ordonnée », c’est-à-dire une société effectivement régie par une conception publique de la justice. L’idéal d’une société bien ordonnée a d’autres implications : la société sera guidée par des règles et des procédures publiquement admises par tous comme appropriées pour leur conduite. Au nom de la mutualité et de la réciprocité prônées par la justice comme équité, tous les citoyens s’acquitteront de leur tâche selon les règles convenues. Les avantages rationnels (pour le bien de chacun) seront évalués par un critère public et accepté.

L’initiative de Rawls reste un projet dans la mesure où il n’a fait que poser l’hypothèse d’une société bien ordonnée dont les structures devaient servir de base à des institutions d’une société juste en général. Elle ressemble bien à une « idée régulatrice » (Rawls parle  justice régulative, J & D, p. 246) de toute société politique ayant des visées socio-économiques. Une justice politique repose sur des bases morales, mais elle est concue pour des institutions politiques, sociales et économiques . C’est ainsi que Rawls veut éviter les avatars de l’utilitarisme qu’il réfute. En y substituant une « utopie réaliste », un modèle de justice formelle anhistorique soutenue par une métaphysique antisacrificielle du sujet politique, John Rawls a prêté le flanc à d’énormes critiques. Paul Ricœur lui a objecté qu’il a ignoré qu’un sens de la justice précède tout formalisme.

Conclusion partielle

Une société politique juste est celle qui applique la justice comme équité. Rawls trouve la conception politique de la justice la plus acceptable dans la justice comme équité. La conception politique de la justice est l’une des fins les plus importantes d’une démocratie constitutionnelle. Dans une démocratie le critère de la justice réside dans sa conception politique. Cette justice “ne se contente pas de fournir un fondement à la justification des institutions politiques et sociales sur lequel l’opinion publique doit s’accorder mais qui contribue aussi à en garantir la stabilité d’une génération à l’autre” (Justice et Démocratie, p. 245). Rawls veut éviter de fonder une telle justification sur les seuls intérêts individuels ou de groupe. Cela ruinerait la stabilité de l’institution politique. Il rappelle qu’une conception politique de la justice ne doit pas être compréhensive (portant des idéaux de vertu personnelle, générale ou religieuse, c’est l’exemple de l’utilitarisme et du perfectionnisme). Une telle morale ne saurait fonder une justice publiquement acceptable et ne s’accorde pas avec la conception politique de la justice.

A SUIVRE,

DEUXIEME PARTIE :

LES PARADOXES DE LA JUSTICE PROCEDURALE SELON PAUL RICOEUR

TROISIEME PARTIE :

QUELLE DEONTOLOGIE POUR UNE PAIX SOCIALE DURABLE  ?

____________________________________________________

VOIR >>> La justice a-t-elle besoin de déontologie ?

Peut-on réinventer le concept de développement ?

Approche philosophique de la démocratie


[1] Article « paix »de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert (1765), in Emmanuel Kant, Pour la paix perpétuelle, Presses universitaires de Lyon, 1985, p. 119.

[2] Alasdair MacIntyre, Quelle justice ? Quelle rationalité ?, trad. Michèle Vignaux d’Hollande, PUF, 1993, p.111.

[3] John Rawls, Théorie de la Justice, trad. Catherine Audard, Paris, Seuil, 1997(1987).

[4] Johan Michel, Une philosophie de l’agir humain, collection « Passages », Paris, Cerf, 2006, p. 407.

[5] Bruno Bernardi, La démocratie, Paris, GF-Flammarion, 1999, p. 128-129.

[6] John Rawls, Théorie de la Justice, trad. Catherine Audard, Paris, Seuil, 1997, p. 11.

[7] John Rawls, Théorie de la Justice, trad. Catherine Audard, Paris, Seuil, 1997, p. 29.

[8] John Rawls, Théorie de la Justice, trad. Catherine Audard, Paris, Seuil, 1997, p. 91.

[9] John Rawls, libéralisme politique, trad. Catherine Audard, Paris, PUF, 1995, p. 5-6.

[10] John Rawls, Théorie de la Justice, trad. Catherine Audard, Paris, Seuil, 1997, p. 157.

[11] Jacques Bidet, John Rawls et la théorie de la justice, Paris, PUF, 1995, p. 11.

[12] Jacques Bidet, John Rawls et la théorie de la justice, Paris, PUF, 1995, p. 11.

[13] John Rawls, Justice et démocratie, trad. Catherine Audard, Paris, Seuil, 1993, p.121.

[14] Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique, I, Paris, GF-Flammarion, 1981, p. 112.

[15] John Rawls, Théorie de la Justice, trad. Catherine Audard, Paris, Seuil, 1997, p. 168-169

[16] Johan Michel, une philosophie de l’agir humain, collection « Passages », Paris, Cerf, 2006, p. 384.

[17] John Rawls, Théorie de la Justice, trad. Catherine Audard, Paris, Seuil, 1997, p. 151.

[18] Bruno Bernardi, La démocratie, Paris, GF-Flammarion, 1999, p. 128.

[19] John Rawls, Justice et démocratie, trad. Catherine Audard, Paris, Seuil, 1993, p.123.

[20] John Rawls, Théorie de la Justice, trad. Catherine Audard, Paris, Seuil, 1997, p. 49.

[21] Bertrand Guillarme, La justice comme équité. Une reformulation de la théorie de la justice, Paris, Editions La Découverte, 2003, p. 171.

[22] John Rawls, Théorie de la Justice, trad. Catherine Audard, Paris, Seuil, 1997, p. 168

[23] Bertrand Guillarme, La justice comme équité. Une reformulation de la théorie de la justice, Paris, Editions La Découverte, 2003, p. 22.

[24] Bertrand Guillarme, La justice comme équité. Une reformulation de la théorie de la justice, Paris, Editions La Découverte, 2003, p. 23-24.