Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 05 décembre 11

De la nécessité d’une originalité africaine

« Les Africains doivent partir de ce qu’ils sont. Ils ne peuvent pas faire l’économie d’un inventaire réfléchi de leur être-au-monde, qui leur permette d’assumer, à bon escient, leur passé toujours présent en eux et autour d’eux ».

Hebga M., La rationalité d’un discours africain sur les phénomènes paranormaux, L’Harmattan, 1998, p. 8.

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GRILLE DE LECTURE

Ce que dit Hegba n’est pas anodin. Très souvent, trop souvent même, on croit en Afrique que l’ailleurs est meilleur que le chez-nous. Or, si l’Europe et les autres continents se sont développés, ce n’est qu’en ayant le regard ailleurs. Cela ne veut pas dire non plus qu’ils ont eu le regard que chez-eux, mais simplement, la jonction de l’ailleurs et du chez-eux, dans une synthèse dialectique sous-tendue par le désir d’être eux-mêmes et d’assumer leur être-au-monde a permis de les faire arriver à l’endroit où ils sont aujourd’hui. Il ne sert à rien de copier de façon moutonnière l’ailleurs sans regarder ce que ce dernier pourrait produire chez-nous. De même, il ne sert à rien de regarder ailleurs tant que les possibilités créatrices de chez-nous n’ont pas encore été épuisées. Ce n’est que dans ce sens que l’originalité est possible, sinon elle prend les sens de xénophobie ou d’aliénation.

Voir le blog de Jean Eric BITANG

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Pensée du 04 décembre 11

« Il n’y a rien de vraiment beau que ce qui ne peut servir à rien ; tout ce qui est utile est laid, car c’est l’expression de quelque besoin, et ceux de l’homme sont ignobles et dégoûtants comme sa pauvre et infirme nature. L’endroit le plus utile d’une maison, ce sont les latrines. Moi, n’en déplaise à ces messieurs, je suis de ceux pour qui le superflu est nécessaire ; et j’aime mieux les choses et les gens en raison inverse des services qu’ils me rendent. Je préfère, à mon pot de chambre qui me sert, un pot chinois, semé de dragons et de mandarins, qui ne me sert pas du tout. »

Théophile Gautier, Mademoiselle Maupin, 1835.

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Pensée du 03 décembre 11

« Nous attendons de l’histoire une certaine objectivité, l’objectivité qui lui convient : c’est de là que nous devons partir et non de l’autre terme. Or qu’attendons-nous sous ce titre ? L’objectivité ici doit être prise en son sens épistémologique strict : est objectif ce que la pensée méthodique a élaboré, mis en ordre, compris et ce qu’elle peut ainsi faire comprendre. Cela est vrai des sciences physiques, des sciences biologiques ; cela est vrai aussi de l’histoire. Nous attendons par conséquent de l’histoire qu’elle fasse accéder le passé des sociétés humaines à cette dignité de l’objectivité. Cela ne veut pas dire que cette objectivité soit celle de la physique ou de la biologie : il y a autant de niveaux d’objectivité qu’il y a de comportements méthodiques. Nous attendons donc que l’histoire ajoute une nouvelle province à l’empire varié de l’objectivité. Cette attente en implique une autre : nous attendons de l’historien une certaine qualité de subjectivité, non pas une subjectivité quelconque, mais une subjectivité qui soit précisément appropriée à l’objectivité qui convient à l’histoire. Il s’agit donc d’une subjectivité impliquée, impliquée par l’objectivité attendue. »

Paul Ricoeur, Histoire et Vérité, éd. du Seuil, pp. 23-24.

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Pensée du 02 décembre 11

« Le code pénal est ce qui empêche les pauvres de voler les riches, et le code civil est ce qui permet aux riches de voler les pauvres. »

Emmanuel Carrère – D’autres vies que les miennes (p.246)

« Dans le fait, les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent, et nuisibles à ceux qui n’ont rien. »

Rousseau – Du contrat social – I, 9.

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GRILLE DE LECTURE

Entre le Contrat social (1762) et le livre d’Emmanuel Carrère (2008), combien de siècles se sont écoulés, combien de révolutions ont ébranlé l’ordre social, combien de guerres – et combien de richesses parties en fumées ? Bref : que le vol des pauvres par les riches – ou plutôt leur spoliation si on veut éviter les vilains mots – reste insensible à tous les bouleversements et même à tous les efforts pour le supprimer, voilà qui doit faire réfléchir. Jean-Jacques Rousseau et Emmanuel Carrère nous le disent : on ne devrait pas s’en étonner autant que ça… Car, s’il s’agit d’opérations économiques ou financières conformes à la loi, voire même au code civil, c’est qu’il n’y a pas juridiquement « vol », ni même spoliation.

Bon. Mais alors, qu’est-ce qu’il y a ?

– A l’époque de Rousseau, il y a que les lois sont faites pour tous mais que seuls quelques-uns peuvent en bénéficier. Ainsi du droit de propriété énoncé dans l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme : il permet aux bourgeois d’accéder à des appropriations que la noblesse leur refusait autrefois. Mais de là à ce que les pauvres qui n’ont que leurs haillons pour tout biens soient concernés, il y a un grand, un très grand pas.

– Et aujourd’hui ? Va-t-on dire qu’augmenter les taxes plutôt que les impôts sur le revenu est un vol ? Que dérembourser les médicaments ou les soins, qui pénalise plus les RMIstes que le reste de la société, est du vol ? Qu’investir dans des stades de foot plutôt que dans des crèches ne favorise pas les défavorisés… Mais, est-ce une raison pour parler de vol ?

Par être pas : c’est n’est (sic !) qu’une injustice…

Jean-Pierre Hamel

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Pensée du 01 décembre 11

« La conception de la logique comme théorie de la science, comme discipline théorique autonome, va de pair avec son idéalité normative. Son objectif est de déterminer ce qui appartient en propre à la science vraie et valide, c’est-à-dire ce qui fait science dans le scientifique comme tel. Cet a priori de la science devient la norme pour toute connaissance ayant quelque prétention à une validité universelle. »

Dominique Assalé Aka-Bwassi, L’idée d’une logique de l’expérience dans la phénoménologie de Husserl, L’Harmattan, Paris, 2009, Quatrième partie, chap. 1.

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Pensée du 30 novembre 11

« Toutes choses égales par ailleurs, les être humains aiment exercer leurs talents (qu’ils soient acquis ou innés), et plus ces talents se développent, plus ils sont complexes et plus grande est la satisfaction qu’ils procurent. »

John Rawls, Théorie de la justice, § 65, p. 466

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GRILLE DE LECTURE

C’est ce principe que John Rawls appelle « principe aristotélicien ». Il le désigne ainsi à cause des relations qu’Aristote établit entre bonheur, activité et satisfaction dans l’Ethique à Nicomaque. Rawls préfère le nom de « principe aristotélicien » à celui de « principe d’Aristote », parce qu’Aristote lui-même ne l’énonce pas explicitement. Rawls indique qu’Aristote soutient néanmoins les deux thèses que le principe implique : premièrement, la satisfaction et le plaisir de l’homme lui viennent de ce qu’il exerce ses facultés ; deuxièmement, l’exercice de leurs capacités naturelles est un bien essentiel pour les êtres humains. En plus de ces deux thèses, Rawls ajoute une thèse qui les explicite : « non seulement l’idée que les activités les plus agréables et les plaisirs les plus désirables sont liés à l’exercice de talents plus grands impliquant des jugements complexes, est compatible avec la conception d’Aristote de l’ordre naturel, mais elle s’accorde avec les jugements de valeur qu’il fait, même si elle n’exprime pas ses raisons. »

En fait, le principe aristotélicien relève que les êtres humains prennent d’autant plus plaisir à une activité qu’ils y deviennent plus compétents. C’est ainsi qu’entre deux activités qu’ils accomplissent avec le même degré de réussite, les hommes préfèrent celle qui fait appel à une plus vaste gamme de jugements plus complexes et plus subtils. Rawls ne juge pas important de montrer que le principe aristotélicien est vrai. Il note simplement que les activités complexes font l’objet d’un plus grand intérêt parce qu’elles satisfont peut-être le désir d’expériences nouvelles et variées. A vrai dire, on observe au quotidien que l’homme veut toujours faire de nouvelles expériences, il veut se mesurer à des paris sans cesse plus grands dans l’intime espoir d’aller de succès en succès. Pour Rawls, les expériences nouvelles, à mesure qu’elles se complexifient, sont considérées comme laissant la place pour des prouesses d’ingéniosité et d’invention. Tandis que les activités plus simples n’offrent pas la même marge d’expression personnelle. Dans l’ensemble, Rawls présente le principe aristotélicien comme un principe essentiel de motivation, justifiant nos désirs et nos préférences.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 29 novembre 11

« … Pour être libre, l‘homme doit s’être libéré des nécessités de la vie. Mais le statut d’homme libre ne découlait pas automatiquement de l’acte de libération. Etre libre exigeait, outre la simple libération, la compagnie d’autres hommes, dont la situation était la même, et demandait un espace public commun où les rencontrer – un monde politiquement organisé, en d’autres termes, où chacun des hommes libres pût s’insérer par la parole et par l’action. La liberté comme fait démontrable et la politique coïncident et sont relatives l’une à l’autre comme les deux côtés d’une même chose.»

Hannah Arendt, La Crise de la culture, p. 193.

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Pensée du 27 novembre 11

« Ce qui donne au tragique, quelle qu’en soit la forme, son élan particulier vers le sublime, c’est la révélation de cette idée que le monde, la vie sont impuissants à nous procurer aucune satisfaction véritable et sont par suite indignes de notre attachement : telle est l’essence de l’esprit tragique ; il est donc le chemin de la résignation. »

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et représentation, Supplément, chap. 37.

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Pensée du 26 novembre 11

« Voilà donc quelle est la droite voie qu’il faut suivre dans le domaine des choses de l’amour ou sur laquelle il faut se laisser conduire par un autre : c’est, en prenant son point de départ dans les beautés d’ici-bas pour aller vers cette beauté-là, de s’élever toujours, comme au moyen d’échelons, en passant d’un seul beau corps à deux, de deux beaux corps à tous les beaux corps, et des beaux corps aux belles occupations, et des occupations vers les belles connaissances qui sont certaines, puis des belles connaissances qui sont certaines vers cette connaissance qui constitue le terme, celle qui n’est autre que la science du beau lui-même, dans le but de connaître finalement la beauté en soi. »

Platon, Le Banquet, 211b-211c.

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Pensée du 25 novembre 11

« Jetez les yeux sur toutes les nations du monde, parcourez toutes les histoires. Parmi tant de cultes inhumains et bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères, vous trouverez partout les mêmes idées de justice et d’honnêteté, partout les mêmes notions de bien et de mal… La sainte voix de la nature, plus forte que celle des dieux, se faisait respecter sur la terre, et semblait reléguer dans le ciel le crime avec les coupables. Il est donc au fond des âmes un principe inné de justice et de vertu, sur lequel, malgré nos propres maximes, nous jugeons nos actions et celles d’autrui comme bonnes ou mauvaises, et c’est à ce principe que je donne le nom de conscience (…). Mon dessein n’est pas d’entrer ici dans des discussions métaphysiques qui passent ma portée et la vôtre, et qui, dans le fond, ne mènent à rien. Je vous ai déjà dit que je ne voulais pas philosopher avec vous, mais vous aider à consulter votre cœur. Quant tous les philosophes du monde prouveraient que j’ai tort, si vous sentez que j’ai raison, je n’en veux pas davantage. Il ne faut pour cela que vous faire distinguer nos idées acquises de nos sentiments naturels ; car nous sentons avant de connaître ; et comme nous n’apprenons point à vouloir notre bien et à fuir notre mal, mais que nous tenons cette volonté de la nature, de même l’amour du bon et la haine du mauvais nous sont aussi naturels que l’amour de nous-mêmes. Les actes de la conscience ne sont pas des jugements, mais des sentiments. Quoique toutes nos idées nous viennent du dehors, les sentiments qui les apprécient sont au-dedans de nous, et c’est par eux seuls que nous connaissons la convenance ou disconvenance qui existe entre nous et les choses que nous devons respecter ou fuir. (…) Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rends l’homme semblable à Dieu, c’est toi qui fais l’excellence de sa nature et la moralité de ses actions ; sans toi je ne sens rien en moi qui m’élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m’égarer d’erreurs en erreurs à l’aide d’un entendement sans règle et d’une raison sans principe. »

Jean-Jacques Rousseau, Emile ou de l’éducation, livre quatrième, La profession de foi du Vicaire savoyard, Garnier-Flammarion, 1966, pp. 375-378.

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