Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 14 novembre 11

Utopie, histoire et histoire de la philosophie

« Le progrès suppose la continuité historique chère à l’ancienne génération des historiens africains. Ne peut-on pas aussi lire l’histoire africaine avec le modèle de la discontinuité qui relèverait non pas le réalisé, mais le non-encore réalisé et le refoulé ? ».

Bidima J.-G., La philosophie négro-africaine, Paris, PUF, coll. « QSJ », 1995, p. 31.

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GRILLE DE LECTURE

M. Bidima, par cette proposition de « discontinuité » qui caractérise sa philosophie de la « traversée » veut nous faire voir l’histoire par devant plutôt que par derrière ou au présent. Il s’attaque d’ailleurs à cette conception tripartite de l’espace-temps dans le livre que nous citons. Mais quelle est ce type d’histoire qui se fait au futur ? A l’évidence M. Bidima confond histoire et utopie, et plus loin, histoire et philosophie de l’histoire, car l’idée de téléologie ou de non-téléologie que défend notre auteur n’est rien que de la philosophie de l’histoire. Mais la philosophie de l’histoire, philosopher sur l’histoire, c’est-à-dire  se projeter dans le temps. En ce sens, elle est inévitablement utopie – ou pessimisme – quand au cours réel de l’histoire. Ici, c’est Hegel qui a indéfiniment raison : la philosophie ne vient que trop tard par rapport à l’histoire ; elle vient quand cette dernière est déjà réalisée. Mais cette vision de l’histoire n’est-elle pas trop réductrice ? Peut-on réellement réduire l’histoire à une « collecte de données » ? L’approche matérialiste de Marx et Engels peut grandement nous aider à enrichir ce concept d’histoire – même si par la fin, lui aussi, inévitablement, nous mène à ce que nous critiquions tout à l’heure : à l’histoire de la philosophie, c’est-à-dire à l’utopie – de façon significative. Ce dernier ne devient donc plus la suite des évènements, mais le rapport de force entre le prolétariat et la bourgeoisie et les différents évènements qui résultent des stratégies de chacune des classes pour l’emporter. A ce niveau, le philosophe ne vient plus tard, il est dans l’histoire, il la voit (se) passer. Quoi qu’il en soit, le modèle utopiste de M. Bidima est une version insupportable de l’histoire qui doit, selon nous, être préférée à l’approche marxiste, car au moins, ici, l’homme est (au cœur de) l’histoire (et pas en dehors).

Voir le blog de Jean Eric BITANG

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Pensée du 13 novembre 11

« Surtout, ne croyez pas vos amis, quand ils vous demanderont d’être sincère avec eux. Ils espèrent seulement que vous les entretiendrez dans la bonne idée qu’ils ont d’eux-mêmes, en les fournissant d’une certitude supplémentaire qu’ils puiseront  dans votre promesse de sincérité. Comment la sincérité serait-elle une condition de l’amitié ? Le goût de la vérité à tout prix est une passion qui n’épargne rien et à quoi rien ne résiste. C’est un vice, un confort parfois, ou un égoïsme.[…] Le plus souvent […] nous nous confessons à ceux qui nous ressemblent et qui partagent nos faiblesses. Nous ne désirons donc pas nous corriger, ni être améliorés : il faudrait d’abord que nous fussions jugés défaillants. Nous souhaitons seulement être plaints et encouragés dans notre voie. En somme, nous voudrions, en même temps, ne plus être coupables et ne pas faire l’effort de nous purifier. »

Albert CAMUS, La chute

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Pensée du 12 novembre 11

« Mourir sans histoire, comme vous dites joliment, n’est-ce pas accepter de mourir, renoncer à l’immortalité, à toute espérance transcendante ou eschatologique ? Je sais bien que les sciences ne répondent pas à ces questions. C’est pourquoi je disais que la curiosité reste insatisfaite. Qu’y avait-il avant le big bang, qu’y aura-t-il après la mort ? Les sciences ne répondent pas, elles ne peuvent pas répondre. Mais vous m’accorderez sans doute qu’on ne peut pas se contenter des problèmes que les sciences se posent ou sont susceptibles de résoudre. Personnellement, quelle est votre attitude devant la question de l’être « Pourquoi y-a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » et devant la mort ? Vous semblez récuser l’idée que la mort du corps soit nécessairement la mort de l’âme et en même temps vous donnez comme modèle une feuille qui meurt « sans histoire » et, selon toute vraisemblance, totalement. Je sais bien qu’il y aura d’autres feuilles au printemps.Mais cela suffit-il à vous consoler ? A vous rassurer ? Ou bien avez-vous une autre croyance ?Une autre espérance ? Une autre foi ? »

Hubert Reeves, Intimes Convictions

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Pensée du 11 novembre 11

«Il ne faut pas imaginer Dieu ni trop bon, ni méchant. La justice est entre l’excès de la clémence et la cruauté, ainsi que les peines finies sont entre l’impunité et les peines éternelles.»

Denis Diderot, Extrait de Pensées philosophiques.

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Pensée du 10 novembre 11

« L’homme est homme par son pouvoir d’affronter ses besoins et de se sacrifier. Or cela doit être constitutionnellement possible, c’est-à-dire inscrit dans la nature même du besoin. Si je ne suis pas maître du besoin comme manque, je peux le repousser comme raison d’agir. C’est dans cette épreuve extrême que l’homme montre son humanité. Déjà la vie la plus banale esquisse ce sacrifice : ce que l’on a appelé la « socialisation des besoins » suppose que le besoin se prête à une action corrective exercée sur lui par les exigences d’une vie proprement humaine (coutumes, règles de politesse, programme de vie…) Mais c’est l’expérience du sacrifice qui est la plus révélatrice ; les récits d’expéditions au pays de la soif ou du froid, les témoignages de combattants sont la longue épopée de la victoire sur le besoin. L’homme peut choisir entre sa faim et autre chose… La grève de la faim est sans doute l’expérience qui révèle la nature vraiment humaine de nos besoins comme, en un certain sens, la chasteté (monacale ou autre) constitue la sexualité en sexualité humaine. Ces situations extrêmes sont fondamentales pour une psychologie de l’involontaire. Le besoin peut donc être un motif comme un autre. »

Paul Ricoeur, Le volontaire et l’involontaire, 1950.

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Pensée du 08 novembre 11

« Le premier langage de l’homme, le langage le plus universel, le plus énergique, et le seul dont il eut besoin, avant qu’il fallût persuader des hommes assemblés, est le cri de la nature. Comme ce cri n’était arraché que par une sorte d’instinct dans les occasions pressantes, pour implorer du secours dans les grands dangers, ou du soulagement dans les maux violents, il n’était pas d’un grand usage dans le cours ordinaire de la vie, où règnent des sentiments plus modérés. Quand les idées des hommes commencèrent à s’étendre et à se multiplier, et qu’il s’établit entre eux une communication plus étroite, ils cherchèrent des signes plus nombreux et un langage plus étendu : ils multiplièrent les inflexions de la voix, et y joignirent les gestes, qui, par leur nature, sont plus expressifs, et dont le sens dépend moins d’une détermination antérieure. »

J. J. Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes

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Pensée du 07 novembre 11

« Le Nègre est monothéiste, en effet, si loin que l’on remonte dans son histoire, et partout. Il n’y a qu’un seul Dieu, qui a tout créé, qui est toute puissance et toute volonté ».

Meyongo et Menda, Précis de philosophie pour l’Afrique, Paris, Nathan, 1981, p. 133.

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GRILLE DE LECTURE

Voici un exemple quasi type des « démonstrations » péremptoires dont sont friands les défenseurs de l’ethnophilosophie, et donc, inévitablement, de ce que M. Hountondji a nommé « l’unanimité primitive ». On postule, en effet, dans cette vision « rétro-jetée » de la tradition africaine, à des grossièretés insupportables, transposant l’actualité africaine à l’éternité du continent. On affirme pompeusement que le « Nègre est », c’est-à-dire « a été », « est » et « sera » ce qu’il « est ». On l’enferme dans des concepts figés. On oublie que ce qui fait l’homme c’est qu’il se fait. Ou alors, peut-être que le Nègre n’est pas un homme, qu’il n’est pas un être pour-soi, mais en-soi. Il faudrait alors réajuster le langage et tirer les conséquences logiques de cette « déshumanisation » de l’homme Nègre, car c’est vers elle que se dirige toutes les philosophies de la revendication qui s’appuie sur les mêmes slogans impérialistes et coloniaux qui ont enfermé le Nègre dans des concepts en le transformant en, pour reprendre les mots de M. Towa, une identité ne varietur. Au-delà de cette objection métaphysique, il y a l’objection historique. Il n’est absolument pas exact que de tous temps l’homme Africain ait été monothéiste. L’analyse simple de la culture égyptienne permettrait de corriger cette déformation de la réalité de façon très simple. Sur ce point, les travaux de Cheikh Anta Diop sont le modèle quasi indépassable, parce qu’ils ont ouvert  la voie et parce qu’ils sont, aussi, sujet à polémique. On ne peut réfuter ses travaux que de deux façons : soit les Egyptiens n’étaient pas des Nègres, soit le polythéisme égyptien était une sorte de « monothéisme décentralisé » dans lequel l’âme du Dieu se fondait dans les différents dieux. Aucune de ces thèses ne résiste légitimement à la critique, mais peut-être est-ce là, la raison d’être d’un autre article.

Voir le blog de Jean Eric BITANG

Pensée du 06 novembre 11

« Il n’est pas impossible qu’en dehors de l’univers que nous connaissons (fini ou infini, n’importe) il y ait un infini d’un autre ordre, pour lequel notre univers ne soit qu’un atome. Cet infini, qui pour nous serait Dieu, ne peut se révéler qu’à des intervalles selon nous extrêmement longs, insignifiants au sein de l’absolu. A ce point de vue, l’existence d’un Dieu aux volontés particulières, qui n’apparaît pas dans notre univers, peut être tenue pour possible au sein de l’infini, ou du moins il est aussi téméraire de la nier que de l’affirmer ».

 Ernest Renan, Examen de conscience philosophique

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Pensée du 05 novembre 11

« L’idée principale est la suivante : quand un certain nombre de personnes s’engagent dans une entreprise de coopération mutuellement avantageuse selon des règles et donc imposent à leur liberté des limites nécessaires pour produire des avantages pour tous, ceux qui se sont soumis à ces restrictions ont le droit d’espérer un engagement semblable de la part de ceux qui ont tiré avantage de leur propre obéissance. Nous n’avons pas à tirer profit de la coopération des autres sans contrepartie équitable. Les deux principes de la justice définissent ce qu’est une contrepartie équitable dans le cas des institutions de la structure de base. Ainsi, si le système est juste, chacun recevra une contrepartie équitable à condition que chacun (y compris lui-même) coopère. »

 John Rawls, Théorie de la Justice, Le Seuil, 1971-1987, § 18, p.142.

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Pensée du 03 novembre 11

 » ‘Je’ ne peut penser qu’ici-maintenant. Toute pensée, en d’autres termes, toute présence à soi, est un ici-maintenant. Pensée mienne et ici-maintenant sont convertibles. On ne peut penser ailleurs ou autrefois, ou demain. On pense maintenant-ici. S’il y a pensée, il y a ici et maintenant… Si je suis distrait, je dis : ‘j’étais ailleurs’. Si je rêve, je me crois hier, dans ma chambre d’enfant. Si je sors d’évanouissement, je ne sais où je suis ni si la souffrance présente est mienne… Le je sort, secondairement de l’auto-présence, du domaine présent ici-maintenant. La présence fait le je présent. Ce n’est pas le je qui fait la présence. Les êtres (autres que moi et ailleurs qu’ici). Ils sont, sans moi, pensée en leur ici-maintenant. Tout être ailleurs (pour moi qui l’observe en son envers, c’est à dire reçois les ondes lumineuses qu’il réfléchit) est un ici en son endroit. »

Raymond Ruyer, La gnose de Princeton, p. 69.

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