Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 13 février 20

La société ne prête gère attention qu’à la façade et, pourvu qu’un ordre tout superficiel soit respecté, elle est satisfaite et se souci peu de la valeur intime des êtres qui la composent. Il arrive à l’un de commettre des indélicatesses, mais qui sont rarement des délits châtiés par la loi. On ne l’en blâme pas avec excès. L’autre maintient une honnêteté méritoire en elle-même, mais qui, timide et sans générosité, toute négative le plus souvent [à ne pas s’avérer déshonnête], ne le dispose pas davantage aux grandes ambitions. Il n’est pas honoré particulièrement. Il y a pourtant de la différence entre eux. Pour le dernier tout se réduit à ne rien dérober et à n’assassiner personne. L’autre ne s’en défend pas absolument, mais il faut que le vol soit minime, doive passer inaperçu ou, s’il est important, puisse être couvert par l’argutie d’un habile avocat [comme cela fait régulièrement scandale politicien]. Et pour le meurtre, il suffit que la responsabilité soit diffuse ou qu’il n’ait eu qu’à laisser faire.

Roger Caillois, Instincts et société, Gonthier, 1964, p.72.

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Pensée du 12 février 20

  « Cette médiocrité n’est pas un vice. Ce relâchement des moeurs n’est pas l’effet d’une corruption inaccoutumée. Il ne traduit pas une déchéance accidentelle. Tantôt souligné comme à plaisir par le cynisme, tantôt dissimulé par une ostentation trompeuse de vertu, il ne varie pas sensiblement. C’est qu’il tient à l’ampleur du groupe social et plus encore, à sa nature-même : celui-ci constitue en effet un milieu presque neutre, qui ne réunit que par des conditions de fait les êtres qui le composent. Sans doute s’y trouvent-ils soumis à une influence insensible, mais continue et efficace, qui leur rend communs un grand nombre de jugements et de réactions. Sans doute les lois et les us sont les mêmes pour tous et tous sont formés par une éducation analogue. Il faut constater une certaine unité. De même les pouvoirs publics maintiennent un certain ordre.

Roger Caillois, Instincts et société, Gonthier, 1964, p.74 sq.


Pensée du 11 février 20

« Hegel, le pur penseur de l’Afrique est une invite au recueillement méditant de l’une des pensées les plus conservatrices de l’intuition inaugurale de la philosophie : rendre intelligibles les choses dans leur intelligibilité, seule condition d’un accomplissement substantiel de l’homme. Hegel, pur penseur de l’Afrique, parce qu’il est pur penseur de la philosophie, si bien qu’au cœur des thèses jugées négatives et racistes sur l’Afrique, s’élève quelque chose d’extrêmement profond et humain, que seul un regard serein sur soi permet de voir ; et pour cette raison, il a bien raison quand il pense que la condition essentielle pour tout philosopher est celle d’un troisième œil. L’œil de trop n’est pas seulement l’œil du dépassement, mais celui de la sérénité, dans la mesure où ne peut être capable de dépassement que celui qui est serein. Sérénité avec soi et sérénité avec les autres pour que penser soit possible sur cette terre d’Afrique, dont l’ardeur à l’aimer s’exprime parfois de manière absurde et destructrice. »

Jean Gobert Tanoh, Hegel le pur penseur de l’Afrique. Essai sur le devenir de l’être africain, Paris, Edilivre, 2014.

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Pensée du 10 février 20

« Hegel s’est bien gardé d’ajouter : tels ils seront toujours, même si cela est perceptible dans l’idée d’aucune évolution possible. Pourquoi ne l’a dit-il pas expressément affirmer ? C’est ce silence qu’il faut questionner. Tenter d’angéliser Hegel apparaît comme une partie perdue d’avance ; et le risque du ridicule est évident. Autant il n’y a rien qui rappelle l’homme dans le caractère du nègre, autant rien d’essentiel ne peut être dégagé dans la pensée de Hegel pour nous penser et penser notre rapport aux choses, tel pourrait être le mépris à l’égard de Hegel que l’on pourrait adopter. Si nous opposons le mépris à ce qu’on pourrait appeler le mépris humiliant de Hegel, nous courons le risque de lui donner toujours raison, si tant est que l’impétuosité de notre mépris n’en constitue pas une preuve nécessaire et suffisante pour démontrer le contraire de ce que ses thèses disent de l’Afrique. Il pourrait toujours avoir raison, en raison d’une chose non moins fondamentale, et dont nous n’avons pas souvent une claire représentation : LE PRESENT DE L’AFRIQUE, et qui peut donner tout un contenu au silence souligné. »

Jean Gobert Tanoh, Hegel le pur penseur de l’Afrique. Essai sur le devenir de l’être africain, Paris, Edilivre, 2014.


Pensée du 09 février 20

« Penser Hegel comme pur penseur de l’Afrique peut paraître absurde, et philosophiquement subversif et provocateur, si l’on s’en tient à son rejet violent par les africanistes noirs, en raison des thèses du penseur de la Raison absolue, jugées comme la pire forme de racisme. Pour certains, les thèses de Hegel sur l’Afrique ne sont pas seulement des crimes contre une race mais contre l’humanité tout court, car vouloir nier la possibilité d’être d’un peuple, c’est nier son humanité. Ce qui semble ne pas être faux, dans la mesure où Hegel, en des passages explicites, tente de le penser, quand il écrit au sujet du nègre : « Comme il a déjà été dit, le nègre représente l’homme naturel dans toute sa sauvagerie et sa pétulance ; il faut faire abstraction de tout respect et toute moralité, de ce que l’on nomme sentiment, si on veut bien le comprendre ; on ne peut rien trouver dans ce caractère qui rappelle l’homme (…) Cette condition n’est susceptible d’aucune évolution et d’aucune culture, et tels que nous les voyons aujourd’hui, tels ils furent toujours ». »

Jean Gobert Tanoh, Hegel le pur penseur de l’Afrique. Essai sur le devenir de l’être africain, Paris, Edilivre, 2014.

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Pensée du 08 février 20

« Aucune société humaine ne peut s’accomplir dans l’histoire si elle n’apprend pas, dans un élan critique et objectif, à s’analyser. Tant qu’elle verra toujours chez les autres les raisons de son malheur, elle restera toujours, et paradoxalement, à leur traîne. Aussi, ce qu’elle croît pouvoir chasser par une accusation éternelle, la conduira à être toujours plus dépendante. »

Jean Gobert Tanoh, Hegel le pur penseur de l’Afrique. Essai sur le devenir de l’être africain, Paris, Edilivre, 2014.


Pensée du 07 février 20

« C’est précisément Hegel qui attire notre attention sur la nécessité de penser la vie en son essence afin de nous l’approprier et de resplendir de notre humanité, car en se pensant et en pensant la vie, l’homme accède à une humanité authentique pour trouver dans l’extériorité de quoi se donner un monde. Le lecteur comprend ainsi que le regard tourné vers Hegel a pour souci de faire advenir à la pensée, l’idée de la subjectivité en tant que la particularité pleinement devenue le négatif d’elle-même, et par là, élevée à l’universel, infiniment en puissance et en acte de soi. Ainsi que l’écrit le Professeur Jean Gobert TANOH, « suivre Hegel dans sa pensée, c’est entendre une voix conduisant l’homme à sa subjectivité. »

Jean Gobert Tanoh, Hegel le pur penseur de l’Afrique. Essai sur le devenir de l’être africain, Paris, Edilivre, 2014 – Préface de Dibi Kouadio Augustin


Pensée du 06 février 20

Pour le paradigme de la redistribution, il s’agira de classes sociales, ou de collectifs définis en termes d’abord économiques selon leur rapport au marché ou aux moyens de production. L’exemple type est l’idée marxiste classique de la classe ouvrière exploitée, dont les membres sont obligés de vendre leur force de travail pour assurer leur subsistance. Mais cette conception inclut également les groupes d’immigrants ou les minorités ethniques racialisées qui peuvent être caractérisés économiquement, que ce soit en tant qu’ensemble de travailleurs cantonnés dans des emplois subalternes et mal rémunérés ou comme underclass superflue, ne valant même pas la peine d’être exploitée, largement exclue du marché du travail régulier. De même, lorsque la notion d’économie est élargie de manière à intégrer le travail non rémunéré, il devient évident que les femmes sont un sujet collectif de l’injustice économique en tant que genre en charge de la plus grosse part du travail non rémunéré au sein de la famille, désavantagé en conséquence par rapport à l’emploi et se trouvant dans une situation asymétrique par rapport aux hommes. Enfin y sont inclus les groupements complexes qui apparaissent lorsque l’on développe une théorie de l’économie en termes d’entrecroisement entre la classe, la race et le genre.

Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution

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Pensée du 05 février 20

« Pour le paradigme de la redistribution, il s’agit de la restructuration économique. Cela peut impliquer la redistribution des revenus, la réorganisation de la division du travail ou la transformation des autres structures économiques fondamentales. (Bien que ces remèdes soient très différents les uns des autres, je m’y référerai globalement sous le terme général de redistribution.) Au sein du paradigme de la reconnaissance en revanche, le remède à l’injustice, c’est le changement symbolique ou culturel. Cela peut impliquer la revalorisation des identités méprisées, la valorisation de la diversité culturelle, ou la transformation complète des modèles sociétaux de représentation, d’interprétation et de communication de telle manière que l’identité de tous s’en trouve affectée. »

Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution


Pensée du 04 février 20

« Au sein du paradigme de la reconnaissance en revanche, les victimes de l’injustice tiennent plus du groupe statutaire wébérien que de la classe sociale marxiste. Elles sont définies non pas en termes de rapports de production, mais en fonction de l’estime, de l’honneur et du prestige moindres dont elles jouissent par rapport à d’autres groupes sociaux. Le cas classique est celui du groupe ethnique de statut inférieur, que les modèles dominants marquent comme différent et de moindre valeur. Mais les exemples ne s’arrêtent pas là. Dans la constellation actuelle, cette conception a été étendue aux homosexuel(le)s stigmatisé(e)s par les pratiques institutionnelles dominantes, à tous les groupes racialisés, et bien sûr aux femmes, rabaissées, transformées en objets sexuels et souffrant du manque de respect sous de multiples formes. On pourrait encore ajouter les groupements définis de manière complexe, qui apparaissent lorsque l’on théorise les relations de reconnaissance simultanément en termes de race, de genre et de sexualité, comme autant de codes culturels qui se chevauchent partiellement. »

Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution

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