Archive for the ‘ESTHETIQUE’ Category

Pensée du 14 mai 11

IRASCIBLE SOCIETE

Sphère chimérique, d’un fard trop blanc teintée,
ne subsistent qu’illusion et tromperie,
de ce cosmos sans conscience, écervelé
deviendra un jour mauvais souvenir enfoui.

Là où la lumière gouverne affranchie,
Dans des contrées lointaines, dites indomptées
par cette farcesque et étrange comédie,
nous nous imprégnerons d’infinie vérité.

Des Pantins interprêtant telle mascarade,
voyant en les ressentiments les plus sublimes,
quelque distraction juste digne de bravade.

Déshabillons-nous de ces vêtements puérils
Couvrons nos simples âmes d’un linceul sans mime,
Pour vivre loin de l’humanité infantile.

Théo CHAUDET

Pensée du 09 mai 11

« Atteindre la vérité, la contempler, en vivre au plus intime de nous-mêmes est autre chose que l’exprimer, la dire, la manifester en l’écrivant, en la communiquant aux autres. »

Marie-Dominique Philippe, Philosophie de l’art, t.1, Editions universitaires, 1991, p. 156.

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GRILLE DE LECTURE

Il y a bien une différence notable entre contempler la vérité et traduire aux autres les fruits de sa contemplation. Ce sont là deux activités spirituelles qui se complètent sans néanmoins s’équivaloir. Ainsi, rédiger une grille de lecture philosophique pour partager mon point de vue, ce n’est pas philosopher au sens propre. La contemplation philosophique est censée l’avoir précédé. Car philosopher, au sens fort, ce n’est pas « faire » quelque chose, c’est chercher la vérité de la manière la plus parfaite possible. Philosopher, c’est contempler la vérité et s’ouvrir à la réalité intelligible qui dispense le sens. Cela implique une rencontre philosophique avec la vérité.

L’activité (l’ouverture) contemplative est purement immanente comme un bien intime du philosophe. En rigueur de termes, la contemplation n’est pas une activité, elle ne vise pas un but matériel, elle ne se ramène pas à une œuvre de fabrication. Dans ce qu’elle a de plus élevé, c’est-à-dire l’atteinte de la vérité, elle est ordonnée au bien propre du philosophe : la perfection de son intelligence. Le bien spirituel qu’est la vérité ne peut être atteint que par une opération immanente d’amour et de connaissance de la vérité. Si la vérité est le bien propre de l’intelligence, la connaissance intellectuelle spéculative dans sa pureté relève beaucoup plus d’une communion spirituelle que d’un « faire » quelconque.

Certes, contempler et manifester la vérité contemplée ne s’opposent guère. Contempler et transmettre le savoir s’interpénètrent et effacent toute frontière dès lors que l’un complète l’autre, et que le fait d’exprimer ce que nous savons nous permet de l’affermir, de mieux le comprendre et de le questionner davantage. Cependant, Marie-Dominique Philippe fait observer que « dès qu’on analyse philosophiquement la pensée, l’activité intellectuelle, on est obligé de distinguer ce que relève des exigences propre de la connaissance intellectuelle et ce qui relève des exigences de la parole, du dire, de la communication aux autres. » Connaissance intellectuelle et communication du savoir diffèrent comme contempler et traduire le fruit de sa contemplation.

C’est pourquoi le lien de dépendance entre la pensée et son expression n’est pas identique au lien entre l’expression de la pensée et la pensée elle-même. En clair, pour manifester une vérité en l’écrivant, pour rédiger une grille de lecture philosophique, il faut comprendre ce dont on parle (la vérité). Pour communiquer la vérité aux autres, il faut normalement l’avoir déjà entrevue, saisie et contemplée. L’inverse n’est pas nécessaire, car le moyen de comprendre une question philosophique, d’en vivre au plus intime de soi-même n’est pas nécessairement de la communiquer en écrivant à son sujet. Il paraît donc évident que l’activité intellectuelle spéculative de contemplation possède une autonomie et une noblesse que l’art de communiquer doit encore inventer.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 25 avril 11

« La perfection de l’art réside dans le jugement. »

Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, II-II, q. 47, a. 8

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GRILLE DE LECTURE

Existe-t-il une œuvre d’art parfaite ? De quel point de vue concevoir la perfection de l’art ? S’agit-il d’un achèvement purement technique ou d’une satisfaction artistique ? Ces questions traceront le chemin de notre petite contribution à la compréhension de cette pensée. Considérons qu’il s’agisse aussi bien de la finalisation technique que de l’appréciation subjective de l’œuvre d’art. Il semble que la perfection soit impossible en tous points de vue. Car, au vrai, aucun artiste ne peut prétendre être totalement satisfait lorsqu’il contemple le produit de son art. Paul Valéry confiait dans ses Souvenirs poétiques que l’œuvre en elle-même et pour elle-même ne peut jamais être achevée : « il n’y a pas d’artiste véritable qui, ayant fait quelque chose, puisse dire : en mon âme et conscience, ceci est fini. » Prenons en exemple une œuvre musicale, un chant composé et harmonisé. L’auteur de cette œuvre est toujours porté à ajuster certains accords toutes les fois qu’il réentend son morceau, au risque de changer fondamentalement l’inspiration initiale. On peut donc être lassé de poursuivre une œuvre, vu le temps qu’on a déjà consenti pour sa conception ; on peut également admettre avoir atteint un niveau acceptable de réalisation. Mais la satisfaction n’est jamais totale, l’inspiration se renouvelle selon le temps.

Et pourtant, Thomas d’Aquin pense que le jugement perfectionne l’art. Il est évident que l’artiste ne peut pas abandonner son œuvre sans porter sur elle un jugement esthétique. Et puis l’artiste et l’artisan ne sont pas seuls à juger de leur produit. Une fois terminée, c’est-à-dire réalisée, l’œuvre tombe dans le domaine public, elle est livrée à la critique de tous ceux qui la voient. Le jugement appartient aux autres. Cependant, un artiste peut reconnaître que son œuvre l’exalte et lui donne un véritable épanouissement. Même si Nietzsche affirmait que l’artiste doit se taire en présence de son œuvre, car il se peut qu’il ne comprenne pas son œuvre, il est clair que l’artiste est la mesure de son œuvre, il est relatif à son œuvre en dépit de sa subjectivité artistique. Il ne peut arrêter son travail sans apprécier la qualité artistique de ce qu’il a produit. Que le jugement soit de l’artiste ou d’une tierce personne, il apparaît que la perfection de l’œuvre se trouve dans le jugement du goût. Toute œuvre humaine s’achève par le jugement humain. Le jugement esthétique parachève et perfectionne l’art. Angelus Silesius aurait dit que le beau est « sans pourquoi », « sans parce que », mais il est aussi vrai que l’œuvre n’est ce qu’elle est que sous le regard intelligent de l’observateur. Son jugement valorise l’œuvre et fait prendre une conscience nouvelle à l’artiste. Il ne s’agit pas de dire si une œuvre est parfaite ou non, mais de l’évaluer. En ce sens, le jugement qui perfectionne l’art est un jugement de valeur qui fait de l’œuvre artistique une œuvre comparable à d’autres.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 21 avril 11

« De deux choses l’une : ou bien l’artiste, et c’est le meilleur des cas, produit de scrupuleuses images, qui prises dans le sens de « l’imitation par copie », reproduisent les contenus de la réalité qui se donne à la perception sensible, mais ces contenus-là seulement, et correspondant aux choses ; dans ce cas, l’artiste se contente de redoubler inutilement le monde sensible qui de toute façon, n’est lui-même qu’une imitation des Idées, ou bien il engendre d’incertaines et trompeuses apparences qui, au sens où s’entend « l’imitation par simulacre », rapetissent ce qui est grand et grandissent ce qui est petit afin d’induire en erreur notre regard lui-même imparfait ; d’où il résulte que l’œuvre d’art augmente encore la confusion qui est dans notre âme et constitue par rapport à la vérité, et en deçà même du monde sensible, « une sorte de troisième terme éloigné de la vérité ». »

Erwin Panofsky, Idea. Contribution à l’histoire du concept de l’ancienne théorie de l’art, trad. H. Joly, Gallimard, 1989, p. 19.

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Pensée du 05 avril 11

« Lorsque quelqu’un vient nous annoncer qu’il a trouvé un homme instruit de tous les métiers, qui connaît tout ce que chacun connaît dans sa partie, et avec plus de précision que quiconque, il faut lui répondre qu’il est un naïf, et qu’apparemment, il a rencontré un charlatan et un imitateur, qui lui en a imposé au point de lui paraître omniscient, parce que lui-même n’était pas capable de distinguer la science, l’ignorance et l’imitation. »

PLATON, La République, livre X, 598a-599b.

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Pensée du 28 mars 11

« De toute façon, il suffit de dire que, du point de vue de la simple imitation, l’art ne pourra jamais rivaliser avec la nature et se donnera l’allure d’un verre de terre rampant derrière un éléphant. »

Friedrich HEGEL, Cours d’esthétique (1818-1829), tome 1, Aubier, 1995.

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GRILLE DE LECTURE

On se rappelle que selon l’historien Erwin Panofsky, la valeur d’une création artistique se détermine pour Platon comme « valeur d’une recherche scientifique », c’est-à-dire « en fonction de l’intelligence théorétique et surtout mathématique qui s’y trouve investie ». Dans La République et Le Sophiste, Platon a lancé des condamnations bien connues contre l’art mimétique ; celui-ci n’étant pas conforme au canon « mathématique » des Idées. Platon rejette donc l’art par imitation, l’art par simulacre. Quant à Hegel, l’un des plus dignes porte-parole de la philosophie moderne de l’art, il a une conception plus mitigée de l’image artistique. L’apparence est l’essence de l’art, et l’imitation fait partie de l’art. L’imitation parfaite est cependant un leurre. Hegel n’hésite pas à affirmer que l’imitation parfaite de la nature n’est pas le but de l’art. A supposer qu’un artiste reproduit si parfaitement un insecte que cela abuse un singe qui bondit sur l’image pour la déchiqueter, on doit pouvoir reconnaître que c’est un échec pour l’artiste. D’après Hegel, l’art ne se réduit pas à une parfaite maîtrise des techniques de reproduction et de représentation. C’est un but médiocre que l’on assigne souvent à l’œuvre d’art comme fin suprême et ultime.

Hegel emploie une image très forte, celle d’un verre de terre rampant derrière un éléphant, pour désigner l’insignifiante course de l’artiste qui veut reproduire la nature. L’art-imitation ne peut jamais rivaliser avec la nature, dit-il. Car, la simple production de copies ne réussit jamais à égaler parfaitement le modèle naturel. D’ailleurs, le philosophe allemand soutient que l’on ne peut se réjouir de pouvoir produire quelque chose qui existe déjà par ailleurs ; l’œuvre d’art est dû à son propre travail, à son habileté et à son application propres. La seule fin qu’on puisse désormais assigner à l’art est « le plaisir pris au tour d’adresse consistant à réaliser quelque chose qui ressemble à la nature. » Une création par simple imitation peut ressembler à la nature. Il sied mieux à l’homme de prendre plaisir à ce qu’il produit de semblable à la nature à partir de ses propres ressources. Ce que désapprouve Hegel, c’est la prétention et l’illusion de la parfaite reproduction. On attend de la libre puissance productrice de l’homme qu’il rappelle les inflexions de l’émotion humaine et montre son habileté imitative en recherchant une certaine originalité dans toute œuvre artistique. L’imitation n’est pas en soi condamnable, mais elle doit être consciente de ses limites et les confesser esthétiquement.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 27 mars 11

« Le but de l’art consiste selon Hegel à révéler à l’âme, tout ce qu’elle recèle d’essentiel, de grand, de sublime, de respectable et de vrai. Le style employé par Hegel ici dit l’importance de la chose même. L’art s’adresse tellement à l’âme que pour le qualifier, le discours lui-même vient faire cercle avec soi pour se rendre ample, intense et insistant. Pour Hegel, c’est essentiellement de l’âme qu’il est question dans l’art. Hegel poursuit en disant « l’art renseigne l’homme sur l’humain, éveille des sentiments endormis, nous met en présence des vrais intérêts de l’esprit. Il agit en remuant dans leur profondeur, leurs richesses et leurs variétés, tous les sentiments qui s’agitent dans l’âme humaine, et en intégrant dans le champ de notre expérience ce qui se passe dans les régions intimes de cette âme. » Esthétique.

Kouadio Augustin DIBI, Esthétique : la question du beau (Cours inédit)

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Pensée du 23 mars 11

« A l’extérieur s’offrent à ma vue des fleurs, des figures, une multitude de couleurs, des paysages verdoyants. Je les contemple. A l’intime de moi-même, saisi par une émotion, je me surprends à murmurer d’un murmure simple : que c’est beau ! »

Augustin KOUADIO DIBI, « La question du beau », Cours d’esthétique UCAO-UUA 2009.

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GRILLE DE LECTURE

La question « qu’est-ce que le beau ? » est suscitée par deux principaux ordres de raisons : le premier est une exigence philosophique et le second, la traduction en des termes questionnants de l’émotion esthétique qui étreint tout homme à la vue du beau. Depuis Platon, philosopher exige de fonder en raison ce que l’on dit. Ainsi, afin de marcher avec assurance et pour ne pas ressembler à des voyageurs obscurs sur une terre étrange, Dibi Kouadio Augustin trouve nécessaire de se poser une question de principe : qu’est-ce que le beau ? La question du beau est à situer au fondement de celle de l’esthétique. André Lalande définit l’esthétique comme la « science ayant pour objet le jugement d’appréciation en tant qu’il s’applique à la distinction du beau et du laid. » Cette définition appelle à accorder son attention aux termes « appréciation » et « beau ». L’appréciation est, selon Dibi Kouadio Augustin, une opération de l’esprit relative non à l’existence d’un objet comme tel mais à sa valeur. Cela revient à porter un jugement sur le degré de perfection d’un objet du point de vue du vrai, du juste et du beau. La science de l’esthétique est donc le savoir spéculatif qui distingue le beau et le laid.

La question du beau, impliquée par l’exclamation émue « que c’est beau ! » devant toute œuvre de beauté, a reçu un traitement pensant chez plusieurs philosophes. C’est le cas chez Kant qui pense que le beau procure « une satisfaction libre et désintéressée». C’est bien ce que traduit la simplicité du murmure exclamatif. Le simple, c’est ce qui n’est affecté de rien, ce qui librement surgit, ce dont l’essence est spontanéité pure, sans une contrainte autre que celle de sa propre nécessité. Comme le simple, le beau est sa propre nécessité. Devant le beau, notre esprit est comme rempli par quelque chose qu’il ne peut qu’accueillir. En effet, « le beau relève de lui-même, pur et sans tâche, s’imposant à nous, dans une contrainte qui est liberté et désintéressement », affirme Dibi. Selon les catégories de Kant, du point de vue de la « qualité », le beau est présenté comme « la satisfaction sans intérêt » ; selon la « quantité », c’est ce qui plaît universellement sans concept ; d’après la « relation », le beau est une finalité sans fin ; du point de vue de la « modalité », le beau est une nécessité sans loi ».

Emmanuel AVONYO, op

 

Pensée du 21 mars 11

« L’imitation est donc loin du vrai, et si elle façonne tous les objets, c’est semble-t-il, parce qu’elle ne touche qu’à une petite partie de chacun, laquelle n’est d’ailleurs qu’une ombre. »

PLATON, La République, livre X, 598a

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GRILLE DE LECTURE

Parmi les artistes, les poètes semblent être ceux que Platon considère le plus comme des imitateurs, car ils « créent des fantômes, et non des réalités ». Contrairement au jugement de la multitude, ils ne savent pas ce dont ils parlent si bien. Et pour cause, ils n’ont accès qu’à une infime partie du réel. Les poètes sont éloignés au troisième degré du réel. On sait que Platon distingue dans La République, trois niveaux d’accès au réel, à partir de l’exemple d’un lit à représenter. L’Idée du lit, dont s’inspire le charpentier, est le degré le plus élevé de la réalité. Cependant, le lit physique, en bois, n’est que le deuxième degré d’accès à la réalité. Quant à l’apparence du lit (en peinture par exemple), elle est le troisième degré du réel. On comprend pourquoi pour Platon, les poètes, rivés à ces deux derniers degrés de réalité, sont considérés comme faisant passer l’ombre pour le vrai, la copie pour le modèle. Leur attitude est comparable à  celle des sophistes des Dialogues de Platon qui ne cultivent l’art de bien parler que pour séduire leur auditoire. Bref, les poètes, pâles imitateurs du réel, tristes fabricateurs d’illusions, éloignent de la recherche de la vérité ceux qui contemplent leurs œuvres.

La critique platonicienne des arts « mimétiques » ne revient-elle pas à lui refuser toute valeur (scientifique) ? Platon confond-il création artistique et recherche scientifique ? Une création artistique a-t-elle forcément à voir avec la vérité scientifique ? Ces questions dépassent le propos limité de cette grille de lecture. Qu’il suffise de rappeler ici la critique adressée par l’historien Erwin Panofsky à la philosophie platonicienne de l’art : « … Il n’en demeure pas moins légitime de désigner la philosophie de Platon, sinon comme une ennemie déclarée de l’art, du moins comme une philosophie étrangère à l’art. » En effet, en mesurant la valeur des productions de la sculpture et de la peinture en fonction du concept scientifique d’une vraie connaissance, c’est-à-dire du concept de la conformité à l’Idée (essence intelligible des réalités sensibles), Platon montre tout d’abord qu’une esthétique des arts plastiques est absente dans son système philosophique, ou y reçoit une valeur conditionnelle, à titre spécifique de domaine de l’esprit ; ensuite, si l’art a pour mission d’être vrai au sens idéaliste, c’est-à-dire s’il doit entrer en concurrence avec la connaissance rationnelle, son but consisterait nécessairement alors à ramener le monde visible aux Formes idéelles éternellement valables. L’art-imitation des Grecs est rejeté au profit de l’art canoniquement valable, obéissant à des règles esthétiques.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 09 février 11

«L’art est la plus haute puissance du faux, il magnifie le « monde en tant qu’erreur », il sanctifie le mensonge, il fait de la volonté de tromper un idéal supérieur »

Gilles DELEUZE, Nietzsche et la philosophie, p. 117.

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GRILLE DE LECTURE

La question de la vérité se retrouve au point de croisement de l’esthétique et de la philosophie. Dans ce réquisitoire dressé contre l’art, le paradoxe de l’énoncé est évident et relance le débat autour du vrai visage de Nietzsche. Nietzsche, on le sait, n’a cessé jamais d’affirmer que l’art avait plus de valeur que la vérité (celle des philosophes s’entend) et que nous avions l’art pour ne pas périr de la vérité. En détruisant le platonisme et les apparences sensibles, en faisant du monde intelligible une fable (Le Crépuscule des idoles), Nietzsche fait de l’art l’une des formes de connaissances les plus hautes. C’est avec juste raison que l’on peut se demander si le philosophe voudrait ici reprendre le manteau des classiques qui faisaient de la beauté esthétique une représentation sensible et dégradée du vrai ? Rien n’est moins sûr.

Certes, selon Deleuze, l’art nietzschéen est une puissance du faux, il sanctifie le mensonge dans un monde erroné. Mais il ne faut pas s’arrêter là. Car c’est parce que l’art est faux qu’il est vrai dans l’acception nietzschéenne. Cela s’explique par le fait qu’il ne prétend pas s’élever au-dessus du relativisme de la vie. L’art se présente honnêtement comme une interprétation. Ce faisant, l’art est en accord avec le caractère perspectif de l’existence dont tous nos jugements ne sont que des symptômes, de simples évaluations. Si la vérité artistique est effectuation de la puissance du faux, l’artiste est un chercheur de cette vraie vérité. L’artiste, en traduisant le mensonge du réel en toute vérité, est le seul qui en mentant, ne ment pas. C’est peut-être ce qui fait dire à Deleuze qu’il fait de la volonté de tromper un idéal supérieur. Pour Nietzsche, l’art a une fonction de connaissance, une vocation à traduire une réalité plus réelle que celle des philosophes. Et la pensée du philosophe-artiste, pour être en phase avec la vie, ne doit plus surplomber la vie, elle doit en devenir l’expression la plus amicale.

Emmanuel AVONYO, op