Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 17 décembre 11

« Entre M. Bergson et nous‑même, c’est donc toujours la même différence de méthode ; il prend le temps plein d’événements au niveau même de la conscience des événements, puis il efface peu à peu les événements, ou la conscience des événements; il atteindrait alors, croit‑il, le temps sans événements, ou la conscience de la durée pure. Au contraire, nous ne savons sentir le temps qu’en multipliant les instants conscients (…). La conscience du temps est toujours pour nous une conscience de l’utilisation des instants, elle est toujours active, jamais passive, bref la conscience de notre durée est la conscience d’un progrès de notre être intime, que ce progrès soit d’ailleurs effectif ou mimé ou encore simplement rêvé. »

Gaston Bachelard, L’intuition de l’instant, 1932, Éd. Gonthier, coll. Médiations, p. 34.

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Pensée du 16 décembre 11

« La connaissance du réel est une lumière qui projette toujours quelque part des ombres. Elle n’est jamais immédiate et pleine. Les révélations du réel sont toujours récurrentes. »

Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, Vrin, 1970, pp.10-14.

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GRILLE DE LECTURE

Dans le champ humain de la connaissance, rien n’est définitif. Toute connaissance humaine est incomplète car le réel ne se dévoile que de manière parcellaire et discontinue. Le réel ne se révèle que par récurrence. Aussi longtemps que les limites humaines le permettent, l’homme ne détiendra du réel que des portions de vérité, des lueurs du vrai. Le philosophe Descartes présentait la propension au doute du Cogito comme la preuve de l’imperfection de la connaissance humaine. Paul Ricœur en approfondissait la cause, il affirmait qu’il s’agit en définitive d’un Cogito humain ontologiquement blessé (ou même brisé) par l’épreuve du mal.

Sur le plan épistémologique, Gaston Bachelard apporte un éclairage important à ce questionnement. Que l’on situe l’incomplétude de la connaissance du réel du côté de la finitude de la raison humaine ou du côté du caractère inépuisable du réel, le fait demeure que la connaissance humaine traine toujours une ombre portée. Il note de façon plus précise que lorsqu’on cherche les conditions psychologiques des progrès de la science, on arrive bientôt à cette conviction que c’est en termes d’obstacles qu’il faut poser le problème de la connaissance scientifique. Mais, poursuit-il, il ne s’agit pas de considérer des obstacles externes, comme la complexité et la fugacité des phénomènes, ni d’incriminer la faiblesse des sens et de l’esprit humain. Car au demeurant, c’est dans l’acte même de connaître, intimement, qu’apparaissent, par une sorte de nécessité fonctionnelle, des lenteurs et des troubles.

Au vrai, pour Gaston Bachelard, le connaître se heurte à sa propre stagnation et régression dans tout processus de découverte du vrai, car le réel n’est jamais ce qu’on pourrait croire mais il est toujours ce qu’on aurait dû penser. Ainsi, la vérité se découvre toujours dans un véritable « repentir intellectuel » qui consiste à revenir sur ses connaissances antérieures, à les rectifier et à les porter plus loin. La pensée scientifique évolue par erreurs rectifiées. « En fait, écrit Bachelard, on connaît contre une connaissance antérieure, en détruisant des connaissances mal faites, en surmontant ce qui, dans l’esprit même, fait obstacle à la spiritualisation.» C’est précisément ce sens du problème (cet amour de l’obstacle) qui donne à l’homme la marque du véritable esprit scientifique. Pour un esprit scientifique, toute connaissance est une réponse à une question. S’il n’y a pas eu de question, il ne peut y avoir de connaissance scientifique.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 15 décembre 11

« L’esprit pensant est ce qui crée les problèmes. L’esprit agissant vaque à sa tâche; l’esprit pensant arrive et s’interpose. Il l’interrompt, disant : « fais-tu bien comme il faut ? Cela ne pourrait-il pas être mieux fait ? Et que va-t-il se passer si tu échoues ? Tu vas perdre ton job ». Et toute cette ingérence de l’esprit pensant gène l’esprit agissant, qui ne peut bien évidemment pas fonctionner avec efficience. Lorsque vient cette conviction que je ne peux avoir aucune emprise sur les résultats, que je ne peux que me livrer à ma tâche, l’esprit pensant est progressivement évincé ; l’esprit agissant règne alors seul à bord et fonctionne magnifiquement sans être interrompu par l’esprit pensant. Et l’esprit agissant, à la fin de la journée est surpris de la rapidité à laquelle le travail a été accompli, sans tension, simplement parce qu’il n’a pas été interrompu par l’esprit pensant. »

Ramesh S. Balsekar, L’Appel de l’Etre, Editions du Relié, p. 159.

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Pensée du 14 décembre 11

« Avec Feuerbach, Dieu meurt comme être personnel et transcendant, puisqu’il n’est que la projection fantasmée de l’essence humaine. »

Bernard Sève, La question philosophique de l’existence de Dieu, p. 237.

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GRILLE DE LECTURE

Bernard Sève fait une relecture critique des philosophies de la « mort de Dieu ». Dans sa ligne de mire, Ludwig Andreas Feuerbach (1804-1872), philosophe allemand du XIXe siècle, disciple et critique de Friedrich Hegel. Ce brillant philosophe fut un digne précurseur de Karl Marx, Friedrich Nietzsche et de Sigmund Freud. Feuerbach professe que la croyance en Dieu est une aliénation anthropologique, c’est le signe de l’abaissement des propriétés de l’homme qui les projette sur Dieu. Les déterminations divines sont donc des déterminations humaines idéalisées. Dieu est une projection fantasmée de la nature de l’homme. L’homme s’appauvrit de ce dont il enrichit Dieu. Bernard Sève estime que la « mort de Dieu » est une formule devenue très usuelle de nos jours mais qu’il semble absurde de parler littéralement de la « mort de Dieu ». Car la « mort de Dieu » désigne un événement qui ne peut d’aucune manière ni en aucun temps avoir lieu.

Par définition, Dieu est immortel. Il est inconvenant de parler de la « mort de Dieu ». Tout d’abord, pour rester dans la logique de Feuerbach, Dieu ne meurt pas puisqu’il vit dans l’humanité, puisque l’humanité est divine et qu’elle demeure. Par ailleurs, l’idée de la « mort de Dieu » suggère plus proprement celle de la disparition de la croyance en Dieu. En fait, Dieu meurt parce qu’il ne vit que de la vie qu’on lui prête (ou qu’on lui aliène, dirait Feuerbach). La vie de Dieu, selon Sève, n’est qu’une ombre, il suffit de cesser d’y rêver pour qu’elle cesse d’être. D’après un texte croustillant et décapant de Heinrich Heine, Dieu est mort d’une mort naturelle. Dieu a été assassiné, et assassiné par Emmanuel Kant. La Critique de la raison pure est le glaive qui tua en Allemagne le Dieu des déistes. Ainsi, on est fondé à penser qu’après le Dieu de la foi, c’est le Dieu de la religion naturelle, de la philosophie du XVIIIe siècle, c’est le Dieu de la raison pure qui meurt.

Tous les dieux, sinon, Dieu dans tous ses apparats humains, sont morts d’une si belle mort qu’on voit comme il est facile de faire mourir Dieu. Bernard Sève veut donc interpréter ce thème de la « mort de Dieu » comme « l’expression littéraire d’un fait sociologique : la disparition de la croyance religieuse dans l’Europe du XVIIIe et XIXe siècles. Ce serait une autre façon de dire la thèse feuerbachienne : les Européens sont devenus pratiquement athées. Cette interprétation est exacte, mais insuffisante » (La question philosophique de l’existence de Dieu, p. 239). Bernard Sève, sans modérer son propos, soutient que cette forme d’athéisme ne date pas de notre ère. Car, un siècle avant l’an zéro, le grec Plutarque aurait montré que la mort du dieu Pan (symbole du Panthéon païen) est liée à un affaiblissement de la croyance ou de la foi traditionnelle. Bien plus, professer la « mort de Dieu » serait se contenter de retourner contre le christianisme une pièce centrale tirée de la dogmatique.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 13 décembre 11

« Dans le passage de l’analytique de l’expérience formelle à l’analytique de l’expérience transcendantale, on peut observer le mouvement suivant : de même que le réalisme d’une logique de la vérité renvoie à une analytique de l’expérience transcendantale, de même le réalisme ontologique de l’existence absolue de la conscience intentionnelle renvoie à l’appropriation subjective et constituante de l’expérience par la conscience transcendantale. Or, la voie d’accès au champ transcendantal est créée par la réduction transcendantale universelle et corrélativement, la constitution transcendantale universelle est l’efficience de l’appropriation consciente du sens du monde. »

Dominique Assalé Aka-Bwassi, L’idée d’une logique de l’expérience dans la phénoménologie de Husserl, L’Harmattan, Paris, 2009, Quatrième partie, chap. 6.

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Pensée du 12 décembre 11

Philosophie et irrationnel

« … la philosophie est un effort de lucidité embrassant toutes les situations de l’homme sans exception, y compris sa confrontation avec ce que beaucoup appellent l’irrationnel ».

Hebga M., La rationalité d’un discours africain sur les phénomènes paranormaux, L’Harmattan, 1998, p. 9.

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GRILLE DE LECTURE

M. Malolo Dissakè, dans un article paru dans le livre dirigé par M. Eboussi Boulaga, Dialectique de la raison et de la foi, qualifiait la pensée de Hebga à « contrecourant » de la donne. Cette citation illustre merveilleusement bien cet état des choses. Au moment où tout le monde fustige l’irrationnel, Hebga, comme Polanyi en d’autres cieux, l’encense au contraire en montrant que justement, la philosophie est cette « prétention » pour reprendre les termes de M. Eboussi Boulaga, de parler rationnellement de ce qui, de prime abord, est taxé d’irrationnel. Mais qu’est-ce que la rationalité ? Hebga s’appuie sur Laborit et nous sommes de son avis : « Opposer rationnel et irrationnel nous apparaît particulièrement absurde, car nous ne jugerons irrationnel que ce dont nous ignorons les lois » (Ibid, p. 10) ou, ce que nous ne voulons pas étudier ; ce qui nous effraie aussi. En clair, l’irrationnel est purement fantaisiste dans la dénomination : il s’agit simplement de nommer ce qu’on ne comprend pas – encore…

Voir le blog de Jean Eric BITANG

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Pensée du 11 décembre 11

« Le commencement et la fin, l’origine et l’issue, franchissent le temps. L’existence humaine n’est dans le temps qu’à la suite d’une chute, et elle doit sortir du temps; elle appartient au temps seulement par le milieu de son cours. En cette région moyenne elle est sujette au mal du temps, mal mortel. C’est pour cela que le temps engendre la nostalgie et la tristesse du passé, la nostalgie et la tristesse de l’avenir. La crainte de l’avenir se prolonge dans la crainte de la mort, laquelle se prolonge en crainte de l’enfer. Mais c’est toujours une crainte provoquée par l’élément temporel de notre destinée, par l’absence de fin dans le temps, c’est-à-dire par la crainte d’une objectivation sans issue, sans fin. »

Nicolas Berdiaef, Cinq méditations sur l’existence.

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Pensée du 10 décembre 11

« C’est par le travail que l’animal devint humain. Le travail avant tout fut le fondement de la connaissance et de la raison. La fabrication des outils ou des armes fut le point de départ de ces premiers raisonnements qui humanisèrent l’animal que nous étions. L’homme, façonnant la matière, sut l’adapter à la fin qu’il lui assignait. Mais cette opération ne changea pas seulement la pierre […] L’homme se changea lui-même : c’est évidemment le travail qui de lui fit l’être humain, l’animal raisonnable que nous sommes. »

Georges Bataille, Lascaux ou la naissance de l’Art.

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Pensée du 09 décembre 11

« La langue est une forme et non une substance.»

Ferdinand De SAUSSURE, Cours de linguistique générale (1916).

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GRILLE DE LECTURE

Le langage courant emploie à tort « langue » et « langage » comme des synonymes. La langue est un ensemble de signes verbaux propres à une communauté d’individus qui l’utilisent pour s’exprimer et communiquer entre eux (ex. la langue allemande, le Swahili, le Wolof…) tandis que le langage est la faculté propre à l’homme d’exprimer et de communiquer sa pensée au moyen d’un système de signes vocaux ou graphiques (le langage humain). Le langage se distingue encore de la langue en ceci qu’il est un système structuré de signes non verbaux remplissant une fonction de communication précise (ex. le langage gestuel, le langage de la raison…) La faculté précède la structure verbale. Il faut encore ajouter que la langue a fait l’objet d’une longue étude historique. La philologie s’intéresse à l’origine des langues et aux lois qui gouvernent le passage d’un état de langue à une autre. Pour offrir une étude scientifique diachronique de la langue (dia = à travers, chronos = temps), elle s’appuie sur la linguistique qui s’occupe de l’étude scientifique de l’évolution de la langue à travers le temps. Ferdinand de SAUSSURE est celui qui a révolutionné la linguistique. Il ne cherche plus à connaître l’origine de la langue mais son fonctionnement.

Certes, l’histoire de la linguistique a souvent considéré la langue comme une structure de pensée existant indépendamment de toute mise en forme linguistique. On pensait que la langue est un noyau stable qui sous-tend l’expression verbale circonstancielle, une substance sur laquelle le sens se greffe. SAUSSURE vient rappeler que le sens d’une expression verbale n’existe pas de façon détachée, car la langue n’a pas de fonction substantielle mais de communication. La langue n’est pas la matière (la substance) dont quelque chose est formé mais elle est une forme, c’est-à-dire un système de signes, dont on fait usage pour communiquer. Un signe linguistique ou langagier est un élément composite. Il est un mot, un geste ou une image qui se donne à saisir comme un phénomène bifacial : il conjoint un signifiant et un signifié. Il n’y a de communication que dans l’articulation d’un signifiant, élément d’ordre matériel (image acoustique, suite de sons ou de gestes) relevant de l’expression, et d’un signifié, la représentation mentale, l’idée, le concept d’une chose désigné par le signifiant. Le signifié (animal domestique qui miaule) est le contenu de ce que désigne le signifiant (CHAT). La langue est une forme à double étages : c’est un système de signes (le rapport du signe au signe) ; et chaque signe est aussi un ensemble d’éléments matériel et formel (le rapport du signifiant au signifié). Elle est un système plutôt qu’une substance, qu’un noyau fermé.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 08 décembre 11

« Il n’y a que la paresse qui soit durable, l’acte est instantané. Comment ne pas dire alors que réciproquement l’instantané est acte ? Qu’on se rende donc compte que l’expérience immédiate du temps, ce n’est pas l’expérience si fugace, si difficile, si savante, de la durée, mais bien l’expérience nonchalante de l’instant, saisi toujours comme immobile. Tout ce qui est simple, tout ce qui est fort en nous, tout ce qui est durable même, est le don d’un instant. On se souvient d’avoir été, on ne se souvient pas d’avoir duré (…). La mémoire, gardienne du temps, ne garde que l’instant… »

Gaston Bachelard, L’intuition de l’instant, 1932, Éd. Gonthier, coll. Médiations, pp 22‑23.

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