Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 15 juillet 11

«L’art est la plus haute puissance du faux, il magnifie le « monde en tant qu’erreur », il sanctifie le mensonge, il fait de la volonté de tromper un idéal supérieur.»

Gilles DELEUZE, Nietzsche et la philosophie p. 117.

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GRILLE DE LECTURE

La question de la vérité se retrouve au point de croisement de l’esthétique et de la philosophie. Dans ce réquisitoire dressé contre l’art, le paradoxe de l’énoncé est évident et relance le débat autour du vrai visage de Nietzsche. Nietzsche, on le sait, n’a cessé jamais d’affirmer que l’art avait plus de valeur que la vérité (celle des philosophes s’entend) et que nous avions l’art pour ne pas périr de la vérité. En détruisant le platonisme et les apparences sensibles, en faisant du monde intelligible une fable (Le Crépuscule des idoles), Nietzsche fait de l’art l’une des formes de connaissances les plus hautes. C’est avec juste raison que l’on peut se demander si le philosophe voudrait ici reprendre le manteau des classiques qui faisaient de la beauté esthétique une représentation sensible et dégradée du vrai ? Rien n’est moins sûr. Certes, selon Deleuze, l’art nietzschéen est une puissance du faux, il sanctifie le mensonge dans un monde erroné. Mais il ne faut pas s’arrêter là. Car c’est parce que l’art est faux qu’il est vrai dans l’acception nietzschéenne. Cela s’explique par le fait qu’il ne prétend pas s’élever au-dessus du relativisme de la vie. L’art se présente honnêtement comme une interprétation. Ce faisant, l’art est en accord avec le caractère perspectif de l’existence dont tous nos jugements ne sont que des symptômes, de simples évaluations. Si la vérité artistique est effectuation de la puissance du faux, l’artiste est un chercheur de cette vraie vérité. L’artiste, en traduisant le mensonge du réel en toute vérité, est le seul qui en mentant, ne ment pas. C’est peut-être ce qui fait dire à Deleuze qu’il fait de la volonté de tromper un idéal supérieur. Pour Nietzsche, l’art a une fonction de connaissance, une vocation à traduire une réalité plus réelle que celle des philosophes. Et la pensée du philosophe-artiste, pour être en phase avec la vie, ne doit plus surplomber la vie, elle doit en devenir l’expression la plus amicale.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 14 juillet 11

« Une philosophie, quand elle est dans sa pleine virulence, ne se présente jamais comme une chose inerte, comme l’unité passive et déjà terminée du Savoir ; née du mouvement social, elle est mouvement elle-même et mord sur l’avenir : cette totalisation concrète est en même temps le projet abstrait de poursuivre l’unification jusqu’à ses dernières limites ; sous cet aspect, la philosophie se caractérise comme une méthode d’investigation et d’explication ; la confiance qu’elle met en elle-même et dans son développement futur ne fait que reproduire les certitudes de la classe qui la porte. »

Jean-Paul SARTRE, Critique de la raison dialectique (1960), t. I, Ed. Gallimard, 1985, p. 16.

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Pensée du 13 juillet 11

« La manière dont se présente l’Autre, dépassant l’idée de l’autre en moi, nous l’appelons, en effet, visage. Cette façon ne consiste pas à figurer comme thème sous mon regard ; à s’étaler comme un ensemble de qualités formant une image. Le visage d’autrui détruit à tout moment, et déborde l’image plastique qu’il me laisse, l’idée à ma mesure… l’idée adéquate. »

Emmanuel LEVINAS, Totalité et Infini p.21

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GRILLE DE LECTURE

Cette définition du visage par Levinas lui-même laisse le lecteur sur sa soif. Même dans la définition, le visage n’est qu’effleuré, tellement il dépasse l’idée que nous en faisons, il déborde l’image plastique qu’il me laisse, il ne thématise ni ne qualifie, il est l’au-delà de toute adéquation. Et pourtant, cet effleurement dit essentiellement le visage comme une échappée belle. Alain Finkielkraut n’écrivait-il pas (La sagesse de l’amour, p. 30 et 29) que ce qui définit positivement le visage, c’est sa désobéissance à la définition, c’est-à-dire cette manière de ne pas tenir tout à fait dans la place que lui assignent mes propos les plus acérés ou mon regard le plus pénétrant ?

En langage husserlien, nous dirons que le visage se joue de toute adéquation parce qu’il est démesure, excès constant de l’être visé sur l’intention qui le vise, débordement de l’intention de signification par l’intuition. Le visage ne se soumet à aucune réduction phénoménologique car elle s’absout de son propre image pour s’imposer par-delà la forme, le thème, la façon, et ne laisser entre les mains que sa dépouille quand c’est sa vérité que je crois extraire. Pour cela, rencontrer un homme, c’est être tenu en éveil par une énigme dont le déchiffrement est sans garantie. C’est aussi pourquoi Paul Valéry pouvait écrire que l’œuvre philosophique de Levinas nous apprend non pas à mieux voir le visage ou à le voir autrement, mais à ne plus l’identifier avec ce que la vue peut en obtenir.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 12 juillet 11

« S’il y a un être du soi, il ne peut être atteint que par des détours d’altérité. Ces détours d’altérité sont de deux types. Le premier est phénoménologique : la chair, le corps, le corps propre, l’autre, la conscience et le monde. Le second est herméneutique : le symbole, le signe, le texte, l’action, l’histoire et l’œuvre. »

David-Le-Duc TIAHA, Paul Ricœur et le paradoxe de la chair. Brisure et suture. L’Harmattan, 2009.

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Pensée du 11 juillet 11

CONSCIENCISME ET HISTOIRE DE L’AFRIQUE

« Notre renaissance africaine insiste beaucoup sur la façon de présenter l’histoire [puisque] L’histoire de l’Afrique telle que l’exposent les universitaires européens, a été encombrée de mythes pervers ».

Nkrumah K., Le consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, pp. 99, 97.

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GRILLE DE LECTURE

L’histoire est un domaine essentiel pour qui veut prétendre à unifier un continent comme le consciencisme de Nkrumah. Une des difficultés est celle de réécrire l’histoire puisqu’à l’évidence, l’histoire de notre continent telle qu’elle a été faite a surtout servi à détruire toute capacité du Noir d’être fier de lui. On [l’Occident impérialiste, puisqu’il faut le nommer] a ainsi vulgarisé l’idée selon laquelle l’Afrique a toujours été dominée par l’Occident et que le Nègre est naturellement inférieur au Blanc. Nous savons aujourd’hui – même si certaines personnes soutiennent consciemment ou inconsciemment une pareille thèse désuète – que rien n’est éloigné de la réalité qu’une pareille déclaration et Nkrumah est préoccupé par le sujet car conscient de ces déformations de l’histoire.

Pour le premier président du Ghana, il est nécessaire de refaire l’histoire africaine avec objectivité, c’est-à-dire qu’il ne faut la faire ni plus belle ni plus dramatique qu’elle ne fût en réalité pour éviter deux excès : l’absolutisation de la culture africaine et sa minimisation. Et nous savons déjà depuis Platon et Aristote, que la mesure – la juste mesure précisément – est importante dans la vie. Mais contrairement au mouvement de reconnaissance, il ne brandit pas la culture comme étant la preuve de l’humanité de l’homme Noir car cette question semble déjà être résolue depuis le temps des premières calomnies impérialistes et de leurs réfutations.

On peut regretter que Nkrumah n’ait pas été au fait des productions littéraires de Cheikh Anta Diop, ce qui lui aurait donné un socle scientifique – car son argumentation est avant tout abstraite et trop peu étayée par les exemples – pour la vérification de son intuition. Mais nous, Africains actuels, avons la chance de n’avoir pas que Nkrumah et pour cette raison, il nous importe de faire le lien entre ces deux grands penseurs qui ont marqué notre temps à jamais par leurs productions intellectuelles.

Jean Eric BITANG

Pensée du 10 juillet 11

« Les grands économistes anglais Adam Smith et David Ricardo amorcèrent la théorie de la valeur-travail. Mais ils ne surent pas saisir, par delà l’échange des marchandises, les rapports objectifs entre hommes. Ils ne purent donc montrer que la valeur de toute marchandise est déterminée par le temps de travail socialement nécessaire à sa production. Le mérite de Marx fut précisément d’identifier la véritable nature de la valeur d’échange, comme cristallisation du travail social. Ainsi faisant, Marx dépassait les limites de l’économie politique anglaise, qui avait été incapable de pousser jusqu’au bout l’analyse du capitalisme, parce que de puissants intérêts de classe s’y opposaient .Les économistes croyaient le capitalisme éternel. Marx fit faire un bond décisif à l’économie politique par la découverte de la plus-value. »

Guy Besse et Maurice Caveing, Principes  fondamentaux de philosophie, Editions sociales, 1954.

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Pensée du 09 juillet 11

 « Dans son sens véritable et le plus complet, la justice gouverne seulement les relations entre les citoyens libres et égaux à l’intérieur d’une polis. Non seulement la polis et ses institutions sont nécessaires pour produire des personnes justes et un ordre juste, mais il y a plus : le domaine propre de la justice, dans son sens véritable et le plus complet, est la polis particulière… Il est important de reconnaître que dans la conception aristotélicienne, les normes de la justice gouvernent les relations de ceux qui d’une façon ou d’une autre sont aussi liés plus fondamentalement par des liens d’amitié. Car la justice est à elle seule un lien insuffisant. »

Alasdair MacIntyre, Quelle justice, quelle rationalité, Paris, PUF, 1993, p. 131.

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Pensée du 08 juillet 11

« La nécessité est dure, mais seule la nécessité permet à l’homme de montrer s’il a du fond. N’importe qui peut vivre arbitrairement ».

Goethe, Lettre de janvier 1781 à Johano friedrich KRAFFRT

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GRILLE DE LECTURE

La nécessité est le propre de l’homme, elle est la catégorie substantielle de l’homme. Elle est au-delà de toutes les contingences de la vie et demeure comme le substrat de l’existence humaine en tant que telle. L’homme est appelé à vivre la nécessité de son être. Vivre la nécessité de son être, c’est ne pas vivre arbitrairement et ne pas vivre arbitrairement c’est échapper à la contingence, à l’accidentel, au superficiel. En clair, c’est se décider au sens, revenir à soi-même comme à son plus sûr logis et ne devoir son bonheur qu’à soi. Ceci ne révèle pas autre chose que le désir d’un centre, d’un chez soi.

Centre signifie ce qui me permet de rester moi-même, de jouir d’une sorte de fraîcheur, de retrouver mon intimité. Dans l’absence de ce centre, je sors de plus en plus de moi pour m’éparpiller. L’éparpillement ne traduit point que j’acquiers ainsi densité ! Au contraire, en allant dans toutes les directions, je m’épuise. Essoufflé, je tombe dans la distraction, le divertissement qui au lieu de me ramener à moi-même m’enfonce loin de mon centre. Seule la nécessité peut me ramener à moi-même. Cet effort de retour à soi est violence faite sur soi-même, la conquête de la nécessité est endurance c’est pourquoi elle est dure.

Mervy-Monsoleil AMADI, op

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Pensée du 07 juillet 11

« Ainsi donc, si ce fut bien pour échapper à l’ignorance que les premiers philosophes se livrèrent à la philosophie, c’est qu’évidemment ils poursuivaient le savoir en vue de la seule connaissance et non pour une fin utilitaire. Et ce qui s’est passé en réalité en fournit la preuve : presque toutes les nécessités de la vie, et les choses qui intéressent son bien-être et son agrément avaient reçu satisfaction, quand on commença à rechercher une discipline de ce genre. Je conclus que, manifestement, nous n’avons en vue, dans notre recherche, aucun intérêt étranger. Mais, de même que nous appelons libre celui qui est à lui-même sa fin et n’existe pas pour un autre, ainsi cette science est aussi la seule de toutes les sciences qui soit une discipline libérale, puisque seule elle est à elle-même sa propre fin. »

ARISTOTE, Métaphysique, A, 2, 982 b 10, trad. J. Tricot, Vrin.

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Pensée du 06 juillet 11

« Le visage, dans sa nudité, exprime la faiblesse d’un être unique exposé à la mort, mais en même temps l’énoncé d’un impératif qui m’oblige à ne pas le laisser seul ».

Emmanuel LEVINAS, Les imprévus de l’histoire

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GRILLE DE LECTURE

S’il y a une partie du corps qui dit proprement l’homme dans tout ce qu’il est, c’est sans conteste son visage. Le visage est le témoin expressif de ce que nous ressentons, de ce que nous sommes parce qu’il n’est jamais matière simplement ou extériorité pure, parce qu’il est toujours chair et esprit. Nous pouvons alors considérer le visage comme une totalité expressive qui signifie une personne. Tout un chacun sait, parce qu’il vit au quotidien, que notre visage exprime et signifie nos états affectifs et intérieurs et ce par le regard en particulier qui varie en intensité, qui s’illumine ou s’assombrit. Les poètes sont même allés jusqu’à dire que le visage est l’expression de l’intériorité intime puisqu’ils en ont fait les « balcons de l’âme ».

La nudité du visage qui exprime la faiblesse d’un être unique exposé à la mort révèle une idée : celle de l’identité. Ici l’identité dit ce qui porte en soi l’esprit. L’identité de l’homme est différente de celle d’une chose close et fermée sur soi. L’identité de l‘homme renvoie sans doute à l’intime, au secret. Ici le secret n’est pas fermeture, mais il confesse le sacré, qu’on  ne doit pas violer et violenter, il inspire respect. Il est donc la profondeur comme ce qui rend possible l’ouverture. La nudité du visage de l’autre en quoi réside la profondeur de son être unique, en faisant signe vers le secret de l’autre, dé-signe ma vocation comme vocation éthique selon Levinas. C’est pourquoi le visage de l’autre me convoque, m’oblige, me rappelle la responsabilité éthique. L’autre vient à moi comme un opprimé, un serviteur souffrant qui supplie mon aide.

Mervy-Monsoleil AMADI

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