Posts Tagged ‘Emmanuel Levinas’

Pensée du 12 juin 11

« Le fait accompli, emporté par un présent qui fuit, échappe à jamais à l’emprise de l’homme, mais pèse sur son destin. Derrière la mélancolie de l’éternel écoulement des choses, de l’illusoire présent d’Héraclite, il y a la tragédie de l’inamovibilité d’un passé ineffaçable qui condamne l’initiative à n’être qu’une continuation. La vraie liberté, le vrai commencement exigerait un vrai présent qui, toujours à l’apogée d’une destinée, la recommence éternellement. »

Emmanuel Levinas, Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme, Éditions Fata Morgana.

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Pensée du 28 mai 11

« Les libertés politiques n’épuisent pas le contenu de l’esprit de liberté qui, pour la civilisation européenne, signifie une conception de la destinée humaine. Elle est un sentiment de la liberté absolue de l’homme vis-à-vis du monde et des possibilités qui sollicitent son action. L’homme se renouvelle éternellement devant l’Univers. À parler absolument, il n’a pas d’histoire. Car l’histoire est la limitation la plus profonde, la limitation fondamentale. Le temps, condition de l’existence humaine, est surtout condition de l’irréparable. »

Emmanuel Levinas, Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme, Éditions Fata Morgana.

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Pensée du 22 mars 11

« L’homme conserve la possibilité – surnaturelle, certes, mais saisissable, mais concrète – de résilier le contrat par lequel il s’est librement engagé. Il peut recouvrer à chaque instant sa nudité des premiers jours de la création… Cette liberté infinie à l’égard de tout attachement, par laquelle, en somme, aucun attachement n’est définitif, est à la base de la notion chrétienne de l’âme. Tout en demeurant la réalité suprêmement concrète, exprimant le fond dernier de l’individu, elle a l’austère pureté d’un souffle transcendant. À travers les vicissitudes de l’histoire réelle du monde, le pouvoir du renouvellement donne à l’âme comme une nature nouménale, à l’abri des atteintes d’un monde où cependant l’homme concret est installé. Le paradoxe n’est qu’apparent. Le détachement de l’âme n’est pas une abstraction, mais un pouvoir concret et positif de se détacher, de s’abstraire. La dignité égale de toutes les âmes, indépendamment de la condition matérielle ou sociale des personnes (…) est due au pouvoir donné à l’âme de se libérer de ce qui a été, de tout ce qui l’a liée, de tout ce qui l’a engagée – pour retrouver sa virginité première. »

Emmanuel Levinas, Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme, Éditions Fata Morgana.

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Pensée du 08 février 11

« La crise de l’humanisme à notre époque a, sans doute, sa source dans l’expérience de l’inefficacité humaine qu’accusent l’abondance de nos moyens d’agir et l’étendue de nos ambitions… Notre époque ne se définit pas par le triomphe de la technique pour la technique, comme elle ne se définit pas par l’art pour l’art, comme elle ne se définit pas par le nihilisme. Elle est action pour un monde qui vient. Elle est action pour un monde qui vient, dépassement de son époque, dépassement de soi qui requiert l’épiphanie de l’Autre. »

Emmanuel LEVINAS, Humanisme de l’autre homme

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Pensée du 27 janvier 11

« Le sens, en tant qu’orientation, n’indique-t-il pas un élan, un hors de soi vers l’autre que soi alors que la philosophie tient à résorber tout Autre dans le Même et à neutraliser l’altérité… La philosophie se produit comme une forme (de pensée) sous laquelle se manifeste le refus d’engagement dans l’Autre, l’attente préférée à l’action, l’indifférence à l’égard des autres… »

Emmanuel LEVINAS, Humanisme de l’autre homme

Pensée du 20 mars 10

« Le visage, dans sa nudité, exprime la faiblesse d’un être unique exposé à la mort, mais en même temps l’énoncé d’un impératif qui m’oblige à ne pas le laisser seul ».

Emmanuel LEVINAS, Les imprévus de l’histoire

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GRILLE DE LECTURE

S’il y a une partie du corps qui dit proprement l’homme dans tout ce qu’il est, c’est sans conteste son visage. Le visage est le témoin expressif de ce que nous ressentons, de ce que nous sommes parce qu’il n’est jamais matière simplement ou extériorité pure, parce qu’il est toujours chair et esprit. Nous pouvons alors considérer le visage comme une totalité expressive qui signifie une personne. Tout un chacun sait, parce qu’il vit et fait au quotidien l’expérience sensible du visage, que notre visage exprime et signifie nos états affectifs et intérieurs, et ce par le regard en particulier qui varie en intensité, qui s’illumine ou s’assombrit. Les poètes sont même allés jusqu’à dire que le visage est l’expression de l’intériorité intime puisqu’ils en ont fait les « balcons de l’âme ».

Mais la nudité du visage exprime la faiblesse d’un être solitaire, exposé à la mort ; elle révèle une idée de l’identité profonde de tout homme.  Ici l’identité dit ce qui porte en soi l’esprit. L’identité de l’homme est différente de celle d’une chose close et fermée sur soi. L’identité de l‘homme renvoie sans doute à l’intime, au secret. Et le secret n’est pas fermeture, mais il confesse un au-delà du matériel, le sacré, qu’on  ne doit pas violer et violenter, il inspire respect. L’identité intime est la profondeur qui rend possible l’ouverture.  Ainsi,  la nudité du visage de l’autre, en quoi réside la profondeur de son être unique, en faisant signe vers le secret de l’être, dé-signe ma vocation comme vocation éthique selon Levinas. C’est pourquoi le visage de l’autre me convoque, m’oblige, me rappelle la responsabilité éthique. L’autre vient à moi comme un opprimé, un serviteur souffrant qui supplie mon aide.

Mervy Monsoleil AMADI, op

L’intelligibilité à l’aulne de la transcendance

L’Atelier des concepts, par Emmanuel AVONYO, op

Semaine du 1er février 2010

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Après avoir montré dans « La facticité de la condition existentielle » le caractère prépondérant de la facticité dans le réseau des concepts de la philosophie existentielle, la question se pose de savoir comment s’articulent ces différents modes d’être dans l’existence de l’homme. Nous partons du présupposé suivant : que l’on soit adepte du relativisme, du nihilisme ou du dogmatisme, l’on ne peut se dispenser de l’épreuve du retour réflexif sur soi par lequel la conscience est mise en demeure d’élucider son existence factice. Dans ces conditions, l’exigence humaine d’intelligibilité culmine souvent dans l’affirmation de la transcendance comme une logique de l’existence et une condition de la liberté de l’homme.

Télécharger >>> L’intelligibilité à l’aulne de la transcendance.pdf

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Domaine du discours

L’exigence d’intelligibilité

Intelligibilité et transcendance

Transcendance et limite de l’intelligibilité

La transcendance immanente

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La facticité de la condition existentielle de l’homme reçoit une explication par l’intelligibilité qu’elle reçoit de la transcendance. Pour prendre conscience de soi comme icône de la transcendance, l’homme doit admettre qu’il s’origine dans le transcendant. Sans transcendance, il n’y a pas d’intelligibilité, et sans intelligibilité, il n’y a pas de liberté, c’est le règne absolu de la contingence. L’homme choit au rang d’un simple fait biologique parmi d’autres. Il est livré aux lois de la nécessité naturelle et des fatalités invincibles de l’imaginaire. Sans intelligibilité, l’existant est abandonné au pessimisme de la course à la mort, au déclin de la conscience. La reconnaissance de la transcendance comme source première d’intelligibilité n’est-elle pas la foi philosophique de l’homme en ses possibles, la condition de la projection d’un idéal d’homme ?

>>> La facticité de la condition existentielle >>>

>>> L’existentialisme athée de Merleau-Ponty >>>

>>> L’existentialisme athée de Sartre>>>

>>> Qu’est-ce que l’existentialisme ?>>>

Pensée du 31 janvier 10

« Le philosophe cherche et exprime la vérité. La vérité, avant de caractériser un énoncé ou un jugement, consiste en l’exhibition de l’être. »

Emmanuel Levinas, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence

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GRILLE DE LECTURE

Trois indicateurs d’analyse à ne pas perdre de vue : le philosophe, la vérité, l’être. Il convient de commencer par se questionner, peut-être lèverions-nous l’équivoque sur ce qui milite en faveur de la cohésion de ces indicateurs. Prenons la posture questionnante de Levinas lui-même : qu’est-ce qui se montre, sous le nom de l’être, dans la vérité ? S’agit-il d’un nom ou d’un verbe, de l’être ou du processus d’être de l’essence ? Il est certain que la réponse ultime exigée est en termes d’être, parce que la quête du philosophe se déroule entièrement dans l’être, c’est-à-dire au sein de ce qu’il cherche. Si la vérité recherchée est celle de l’être, toute philosophie est exhibition, mieux, effectuation, de l’être même qu’elle cherche à comprendre.

Tant qu’il y aura adhérence entre l’objet de la philosophie et l’être, toute philosophie se déclinera comme ontologie, intelligibilité de l’être, intellection de l’être de l’étant, intelligence intuitive de l’essence. Pour Levinas, l’exhibition de l’être culmine dans l’éthique. Le sommet de l’ontologie est atteint par le truchement du visage de l’autre être. Avec un clin d’œil à Heidegger (et à Ricœur), on peut percevoir subtilement un cercle dans l’ordonnancement des indicateurs philosophe-vérité-être. C’est par la philosophie que l’être parvient à l’intelligibilité, que le mystère de l’être et de l’étant accède au dit dans le dire du jugement. La pensée accomplit par le fait même la relation de l’homme à l’être et celle de l’être à l’essence du philosophe. Le philosophe réalise son essence au contact de l’être offert par la pensée de l’être. D’où la circularité interprétative des indicateurs proposés.

Toutefois, ce qui importe, ce n’est pas l’articulation langagière ou logique du sens. C’est le dire aléthétique de l’être à travers le philosophe. Le philosophe ne produit pas lui-même la double relation au vrai dont nous avons parlé. La pensée philosophique la présente, elle l’exhibe, comme ce qui lui est remis par l’être. Dans la pensée, l’être vient au langage et y trouve son abri. C’est cet abri qu’habite le philosophe lui-même. Il doit l’habiter pour laisser l’être susurrer son sens ontologique à son oreille. Chercher et exprimer la vérité n’est rien d’autre que rester à son écoute, adopter une proximité auditive et amicale dans la maison de l’être qu’est le langage. Chercher la vérité, c’est accomplir la révélabilité de l’être en soi. Penser, c’est définitivement s’offrir à l’engagement par l’être pour l’être. Expliquer rétrospectivement Levinas par Heidegger, c’est montrer qu’entre le maître et le disciple comme entre l’ontologie et l’éthique, il y a bien continuité.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 16 janvier 10

« La manière dont se présente l’Autre, dépassant l’idée de l’autre en moi, nous l’appelons, en effet, visage. Cette façon ne consiste pas à figurer comme thème sous mon regard, à s’étaler comme un ensemble de qualités formant une image. Le visage d’autrui détruit à tout moment, et déborde l’image plastique qu’il me laisse, l’idée à ma mesure… l’idée adéquate. »

Emmanuel LEVINAS, Totalité et Infini

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GRILLE DE LECTURE

Cette définition du visage par Levinas lui-même laisse le lecteur sur sa soif. Même dans la définition, le visage n’est qu’effleuré, tellement il dépasse l’idée que j’en fais, il déborde l’image plastique qu’il me laisse, il ne thématise ni ne qualifie, il est l’au-delà de toute adéquation. Et pourtant, cet effleurement dit essentiellement le visage comme une “échappée belle”. Alain Finkielkraut n’écrivait-il pas (La sagesse de l’amour) que ce qui définit positivement le visage, c’est sa désobéissance à la définition, c’est-à-dire cette manière de ne pas tenir tout à fait dans la place que lui assignent mes propos les plus acérés ou mon regard le plus pénétrant ?

En langage husserlien, nous dirons que le visage se joue de toute adéquation parce qu’il est démesure, excès constant de l’être visé sur l’intention qui le vise, débordement de l’intention de signification par l’intuition. Le visage ne se soumet à aucune réduction phénoménologique car elle s’abstrait de son image pour s’imposer par-delà la forme, le thème, la façon, et ne laisser entre les mains que sa dépouille quand c’est sa vérité que je crois extraire. Pour cela, rencontrer un homme, c’est être tenu en éveil par une énigme dont le déchiffrement est sans garantie. C’est aussi pourquoi Paul Valéry pouvait écrire que l’œuvre philosophique de Levinas nous apprend non pas à mieux voir le visage ou à le voir autrement, mais à ne plus l’identifier avec ce que la vue peut en obtenir.

Emmanuel AVONYO, op

>>>SOMMAIRE>>>

Pensée du 03 décembre 09

« La responsabilité pour les autres n’a pas été un retour à soi, mais une crispation, irreboutable, que les limites de l’identité ne peuvent pas retenir. La récurrence se fait identité en faisant éclater les limites de l’identité, le principe de l’être en moi, l’intolérable repos en soi de la définition.»

EMMANUEL LEVINAS, Autrement qu’être ou au-delà de l’essence

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GRILLE DE LECTURE

C’est un repas solide qui est servi au café philosophique de l’academos de ce jour. Qui pourra réaliser un saut dans cette pensée ? Ces mises en garde disent assez l’humilité dont nous nous armons avant de tenter d’arracher quelques miettes de compréhension à ce qui tombe de la table des grands.

La réflexion sur la responsabilité constitue l’un des thèmes fondamentaux de la pensée de Levinas. Nous avons donc le devoir de nous soumettre à l’analyse phénoménologique de ce penseur de la relation d’altérité afin de découvrir au cœur de celle-ci la « signifiance » de la responsabilité. Levinas essaye d’éveiller le Moi à la dimension d’une responsabilité indéclinable. Il nous révèle la relation absolue reliant la subjectivité et l’altérité.

Nous pouvons affirmer qu’en parlant d’une responsabilité pour l’autre, Levinas fait signe vers un double clivage. Deux pour l’autre se succèdent dialectiquement. Il y a un premier qui surgit du dévoilement de l’autre, et un second qui établit ma responsabilité. Figurons-nous que la montration de l’autre suscite déjà une crispation identitaire. Mais Levinas appelle à aller plus loin, c’est-à-dire, jusqu’à la substitution. L’appel récurrent de l’autre à venir à son secours fait éclater les limites de l’identité qui se décline désormais par l’impossible repos en soi.

La crispation de l’identité face au dévoilement est une passivité qui subit une nouvelle irruption, celle qui décuple notre responsabilité. En cela, le retour en soi comme le repos ne sont pas possibles. « Cette passivité de la récurrence à soi qui n’est pas cependant l’aliénation d’une identité trahie – que peut-elle d’autre sinon la substitution de moi aux autres ? » se demande Levinas (A. E. p. 144). Impossible de ne se soucier que de soi. Le Moi doit être responsable pour l’autre. La responsabilité dans l’obsession ou la récurrence de l’autre est une responsabilité du moi pour ce que le moi n’avait pas voulu.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 02 Décembre

L’academos

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