Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 02 janvier 11

« Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était pris de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences directes qu’a tirées de ce premier principe un philosophe allemand qui va jusqu’à prétendre qu’envers les assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime. »

Benjamin Constant, in Emmanuel Kant, Théorie et pratique. Droit de mentir, Vrin, 1992.

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Pensée du 01 janvier 2011

« Il faut d’abord vivre, et philosopher ensuite. Pour le philosophe, la vie est ailleurs, avant et après la philosophie, et la vérité ne se fait pas dans la philosophie. Au mieux, elle s’y vérifie en s’y manifestant, mais c’est là un événement second et secondaire. C’est pourquoi ce philosophe sans feu ni lieu hante tous les lieux. Pèlerin sans pèlerinage, il ne cherche pas un autre monde. Il se débarrasse de tous les mondes, de tous ces mondes, dans la nostalgie d’un monde oublié. Le philosophe parle seulement, non pas pour dire des vérités, mais pour rappeler que la liberté peut encore prévenir notre inhumanité, que l’heure des trahisons est encore à venir, que nous avons encore le choix. Plus que d’offrir des vérités, il appelle à une pensée rebelle contre les pensées soumises, dans une lente reconquête de la lucidité. Et s’il lui arrive d’en appeler à l’histoire, c’est toujours pour montrer qu’elle est sans fin et qu’elle ne dévoile aucune promesse. Toujours l’homme en est par avance dégagé et responsable. »

Yves CATTIN, « La théologie et l’exil de la parole ».

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Pensée du 26 décembre 10

« Le visage s’impose à moi sans que je puisse rester sourd à son appel, ni l’oublier, je veux dire, sans que je puisse cesser d’être responsable de sa misère. La conscience perd sa première place. La présence du visage signifie ainsi un ordre irrécusable – un commandement – qui arrête la disponibilité de la conscience. »

LEVINAS, L’Humanisme de l’autre homme

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Pensée du 25 décembre 10

« Comment penser sagement au milieu des troubles de la chair, de ces alternatives de désirs, de furies, de déceptions, de regrets, de reprises qui dévorent les forces de l’âme et sous le poids des ces chaînes de l’habitude qui entravent nos mouvements ? »

SERTILLANGES, A.-D. Saint Thomas d’Aquin,

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Pensée du 24 décembre 10

« L’advenue de quelque chose comme ‘‘Dieu’’ en philosophie relève donc moins de Dieu même que de la métaphysique, comme figure destinale de la pensée de l’Etre. »

Jean-Luc MARION, Dieu sans l’être, p. 53.

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GRILLE DE LECTURE

Le philosophe Jean-Luc Marion a été élu à l’Académie française le 06 novembre 2008, reçu à l’Institut de France le 25 janvier 2010. Jean-Luc Marion fait une philosophie de Dieu aux accents théologiques indéniables. Il n’est pas étonnant qu’il occupe sous la Coupole le fauteuil du cardinal Jean-Marie Lustiger. Jean-Luc Marion fait observer, à la lecture de l’histoire de la pensée, que Dieu et l’amour sont absents de la philosophie. Le Dieu dont parle la philosophie est une pure création de la métaphysique de l’Etre. En dépit de sa portée positive, le « Dieu » de la métaphysique n’est pas Dieu lui-même, il n’est que l’objet final de la pensée conceptuelle de l’Etre. Cette notion doit donc être pensée autrement en philosophie. Repenser Dieu en philosophie revient à accéder à une pensée de Dieu qui ne soit ni illusoire ni idolâtrique.

En effet, la représentation conceptuelle de Dieu à laquelle procède la philosophie risque de sombrer dans l’idolâtrie. Elle n’offre de Dieu qu’une idole si limitée qu’elle ne peut ni prétendre à un culte et à une adoration. Ce « Dieu », nul ne peut ni le prier, ni lui sacrifier (Heidegger). Concrètement, la philosophie de Dieu doit quitter le domaine de l’Etre pour accéder au domaine de l’amour ou de la charité. Il faut un Dieu sans conçu autrement que d’un point de vue ontologique. Au lieu de concevoir Dieu comme efficience, Etre, cause, ou comme un concept, il faut laisser Dieu se penser à partir de sa seule et pure exigence, l’agapè, qui outrepasse les prérogatives du concept. Dieu n’a pas à être, c’est en aimant qu’il se révèle et c’est à aimer qu’il se donne. Le propre de l’amour consiste en ceci qu’il se donne.

Dieu ne peut se donner à penser sans idolâtrie qu’à partir de lui seul : c’est-à-dire se donner à penser comme amour, comme une pensée du don, ou mieux, comme un don de la pensée. Jean-Luc Marion, avec une finesse toute heideggérienne, fait remarquer qu’un don qui se donne à jamais, ne peut se penser que par une pensée qui se donne au don à penser. Et pour la pensée, qu’est-ce que se donner, sinon aimer ? Autrement dit, philosophie et métaphysique doivent faire allégeance à Dieu pour en révéler toute la splendeur, c’est à l’intérieur du mouvement divin d’amour que la philosophie de Dieu doit se réinventer de façon crédible.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 23 décembre 10

« Il peut paraître humiliant pour le philosophe d’avouer la présence au cœur de l’homme d’un irrationnel absolu, non plus d’un mystère vivifiant pour l’intelligence même, mais d’une opacité centrale et en quelque sorte nucléaire qui obstrue les accès même de l’intelligibilité aussi bien que ceux du mystère. »

PAUL RICOEUR , Philosophie de la volonté, I

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Pensée du 22 décembre 10

« La personne est à-être ; la seule manière d’y accéder, c’est de la faire être ; en langage kantien : la personne est une manière de traiter l’autre et de se traiter soi-même. »

Paul Ricœur, Philosophie de la volonté, II, p. 89

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GRILLE DE LECTURE

Cet extrait de Philosophie de la volonté de Paul Ricœur laisse surgir la problématique du Soi-même comme un autre. Il rappelle aussi les Fondements de la métaphysique des mœurs d’Emmanuel Kant. Ce dernier écrivait que les hommes en tant qu’êtres rationnels sont appelés des personnes pour une raison fondamentale. C’est parce que leur nature les désigne déjà comme des fins en soi. En effet, tout être raisonnable existe comme une fin en soi et non pas seulement comme un moyen dont telle ou telle volonté puisse user ou disposer comme bon lui semble. Pour Kant, il est clair qu’une existence a en soi-même une valeur absolue. Paul Ricœur partage cette conception de l’homme comme une chose dont l’existence est une fin en soi.  Cela présente un intérêt certain. Si la personne est une manière de traiter l’autre et de se traiter soi-même, ou de traiter l’autre comme soi-même, on peut penser que considérer l’autre comme une fin objective, comme une fin en soi, comme une personne, c’est se poser soi-même dans les mêmes termes. Faire être l’autre, Montaigne dirait « faire bien l’homme », c’est lui conférer tous les attributs personnels humains qui l’élèvent au rang d’une fin.

Le Soi personnaliste ricoeurien se donne d’abord dans une intentionnalité, dans une façon d’exister de manière intentionnelle, portée par une fin visée. Le Soi se porte naturellement vers un « objet » qu’il doit considérer comme une fin existante. C’est pourquoi la conscience de Soi, telle la conscience d’une chose, est une conscience intentionnelle. Concevoir l’homme comme une fin en soi, c’est le considérer comme un objet éthique, un objet visé par la conscience relativement au bien. Cette projection de soi vers l’autre est d’autant plus impérieuse que c’est en tant que conscience intentionnelle que le Soi se fait conscience de Soi. Tout comme « l’objet » est le projet de la conscience, l’autre est le projet du Soi. Finalement, le Soi est un Soi projeté. On dirait même que le Soi est un projet reconstitué, dans son retour à soi par la médiation de l’autre. Notons que tandis que la conscience de la chose est une intention théorique, la conscience de Soi, c’est-à-dire la conscience de la personne, est une intention pratique (éthique). Elle me fait être en faisant être l’autre. La personne a à-être veut dire que tout être raisonnable à à-être traité comme une fin. Cela veut dire encore qu’un être raisonnable ne devient personne qu’en advenant à sa plénitude d’être par la médiation existante qui le finalise (ici, le considère comme une fin).

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 21 décembre 10

« La tradition philosophique, l’histoire de la philosophie, n’est pas la transmission d’un espace de manifestation de la vérité. Cet espace, chaque philosophe doit l’inventer dans l’engagement historique qui est le sien. L’histoire de la philosophie relève plutôt du témoignage. Elle raconte comme une nostalgie ; c’est l’histoire d’une vieille blessure ouverte dans les plénitudes immobiles de l’existence humaine. D’une certaine manière, on peut dire que cette histoire ouvre un espace et un lieu où la philosophie se met à exister. Mais ce lieu est un lieu impossible. La vérité qui s’y révèle en est toujours absente et la philosophe n’est jamais le sujet de cette révélation, mais bien plutôt l’objet, le patient. Comme si la vérité, pour se manifester à l’homme, devait le faire par effraction, dans le creusement de sa vie. Dès lors, la pensée philosophique se déploie littéralement dans le vide, elle est littéralement atopique. »

Yves CATTIN, « La théologie et l’exil de la parole

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Pensée du 20 décembre 10

« Nous sommes raisonnables, notre vertu, notre prétention, c’est d’aimer la Raison, ou plutôt d’aimer l’Ordre… Appliquons-nous donc à connaître, à aimer, à suivre l’Ordre : travaillons à notre perfection. »

MALEBRANCHE, Traité de morale, Editions H. Joly, p. 9.

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GRILLE DE LECTURE

Descartes écrivait que l’homme est une chose qui aspire sans cesse à quelque chose de meilleur et de plus grand qu’il n’est. Les choses pensantes, les êtres raisonnables, ont une prétentieuse vertu : non seulement ils cherchent sans cesse à atteindre à la perfection mais ils aiment aussi la Raison et l’Ordre. Dit autrement, la Raison est l’un des chemins qui perfectionnement l’homme. La Raison ici n’est pas d’abord une faculté d’abstraction mais d’Ordre, une vertu. Malheureusement, la vertu des êtres raisonnables est à la fois une prétention, parce qu’elle s’accompagne de la foi démesurée en la Raison. Malebranche, héritier de Descartes, encourage l’amour de la Raison pour deux raisons : la première est que cela conduit à la perfection, et la seconde, Dieu « récompense nécessairement la vertu ». Si l’on s’en tient à la première raison qui apparaît clairement dans cette pensée, le moins qu’on puisse dire, c’est que la morale est comme indissociable de la vie raisonnable. La Raison perfectionne l’homme et donne direction et signification à l’œuvre humaine.

Ruyer affirmait dans sa Philosophie de la valeur que la logique est la morale de la pensée. La morale en matière de vie pensante, ne se définit pas ici dans les termes axiologiques (normatifs) du bien et du mal. La morale de la pensée prend le sens de l’inspirateur d’Ordre. Elle invite à atteindre la perfection par l’amour de l’Ordre et de la logique. C’est une morale de la perfection, mais la perfection dans l’Ordre. L’Oratorien Malebranche a toujours soutenu que la morale de la perfection est préférée par les âmes cultivées, par les choses pensantes dirait Descartes. La morale de la perfection est faite pour les hommes cultivés si tant est qu’ils aspirent de nature à quelque chose de meilleur qu’eux-mêmes, et que le propre de la culture est de dessiller les yeux et de faire découvrir le chemin qui sépare l’homme de la perfection.

La culture permet à l’homme de reconnaître la place de l’Ordre dans sa vie et afin de lui vouer un amour intelligent. L’Ordre ne vient pas se surajouter à l’homme comme une matière venant de l’extérieur ; car si la Raison est la chose la mieux partagée des humains, l’Ordre s’avère l’apanage absolu des choses pensantes que nous sommes. Ainsi, la culture ne fait que susciter et développer cette morale de l’Ordre pour porter la Raison à son achèvement et l’homme à la perfection proportionnée à sa nature d’être raisonnable. N’oublions guère que l’homme vaut toujours plus par ce qu’il est que par ce qu’il acquiert ou fait. La plus grande valeur de l’homme se trouve dans l’amour non démesuré de la Raison en vue de sa perfection morale, spirituelle et intellectuelle.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 19 décembre 10

« Outre la place importante que l’interprétation de l’Ecriture tient effectivement dans l’existence et les recherches de Ricœur, plusieurs traits de son entreprise philosophique peuvent nous conduire à nous tourner vers elle avec l’espoir d’en tirer profit pour l’herméneutique biblique. Philosophie réflexive du sujet, la démarche ricoeurienne part de l’intuition fondamentale que l’existence humaine est porteuse de sens. Ce sens, Ricœur essaie d’en quêter la trace dans toutes les œuvres humaines qui témoignent de notre effort pour exister et de notre désir d’être. Aussi Ricœur n’a jamais accepté de dogmatismes, que ce soient l’autoritarisme politique ou la fascination du savoir absolu. »

François Xavier AMHERDT, Paul Ricœur. L’herméneutique biblique, p.18.

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