Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 18 décembre 10

« L’individualisation progressive du religieux au cours des cinq derniers siècles n’est pas uniquement liée à la revendication d’autonomie des Modernes. Elle s’inscrit aussi dans une longue évolution interne du christianisme. Pour comprendre les racines de l’individualisme religieux contemporain, il faudrait considérer les liens étroits entre la thématique moderne du Sujet, qui implique raison critique et autonomie, et la notion de personne, en ce qu’elle met en valeur la raison et le libre arbitre individuel. »

Frédéric LENOIR, Les métamorphoses de Dieu, p. 36.

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Pensée du 17 décembre 10

« Depuis l’origine de la philosophie, la question du « summum bonum », ou, en d’autres termes, du fondement de la morale, a été considérée comme le plus important des problèmes posés à la pensée spéculative »

John Stuart Mill, L’utilitarisme, p. 37.

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GRILLE DE LECTURE

 

L’utilitarisme de John Stuart Mill a été publié en 1863. Sa philosophie pratique y a acquis sa forme définitive. Ce disciple de Bentham, fidèle à la tradition empiriste anglaise, est un des tenants de la morale utilitariste. En consacrant sa réflexion à l’expérience morale, il s’est attelé à donner à la morale une conscience, le sentiment d’un devoir et d’une obligation morale. Car depuis l’origine de la philosophie, depuis le temps où le jeune Socrate écoutait le vieux Protagoras, le problème central de la pensée aura été la question du Summum bonum, du critérium du bien et du mal.

Mais la pensée spéculative lui paraît avoir été incapable de faire face adéquatement à ce problème axiologique (de valeur morale), qui a divisé selon lui d’éminents penseurs en sectes et écoles dressées les unes contre les autres. Même si une situation analogue règne dans beaucoup d’autres sciences, il lui importe qu’un fondement soit fourni à la morale. Ce critérium du bien devrait permettre de déterminer avec certitude ce qui est bien ou mal. L’attachement de John Stuart Mill à la morale (au problème moral) s’explique par l’importance qu’elle revêt dans le champ de l’action humaine.

Comme Bergson, John Stuart Mill pensait qu’il fallait agir en homme de pensée et penser en homme d’action. Au sein du courant utilitariste, il était un révolutionnaire par rapport à son maître Bentham. Pour John Stuart Mill, il ne s’agissait pas seulement de chercher le bonheur du plus grand nombre en identifiant toujours l’intérêt de l’individu à l’intérêt universel, mais il était aussi convaincu qu’on trouve d’autant mieux le bonheur personnel qu’on le cherche moins, et que l’on le trouve en travaillant à l’amélioration de la condition humaine. Il s’est battu entre autres pour le suffrage des femmes, la représentation proportionnelle, les réformes de structure orientées vers le socialisme.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 16 décembre 10

« La valorisation contemporaine du sujet lui ouvre un espace de liberté, d’invention et de création. Elle ne diminue pas, cependant, l’importance des appartenances collectives, des mémoires et des traditions particulières. Sans elles, en effet, le sujet serait livré à la solitude, à la fugacité de ses émotions, à la fragilité de ses jugements subjectifs. Mais ce qui lui est donné, c’est la possibilité de les filtrer, de les passer au crible de la critique, de les réassumer non point comme un héritage tout fait, mais bien plutôt comme une ressource qu’il s’approprie de manière libre et inventive pour son propre épanouissement personnel. »

André FOSSION, Dieu toujours recommencé, p. 27.

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Pensée du 15 décembre 10

« (…) Toute connaissance humaine procède de la révélation et de la foi, parce que tout procédé de démonstration porte au fatalisme et l’on ne peut démontrer que des ressemblances ; par la foi nous connaissons le fini et l’infini, l’existence de notre corps. »

Friedrich Heinrich JACOBI, Lettres sur la doctrine de Spinoza

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Lucien Goldman écrivait que « si le spinozisme est – par son refus de toute transcendance – l’aboutissement naturel du rationalisme et de l’individualisme cartésien, il est aussi – par l’introduction de l’idée de totalité – leur dépassement et le retour à une philosophie authentiquement religieuse. » (L. Goldman Dieu caché). Si l’on rapporte à la pensée de ce jour à Spinoza, l’on ne manquera pas de se demander de quelle révélation et de quelle foi il s’agit ? Selon Jacobi, le spinozisme rejetterait la transcendance de Dieu et la liberté de la volonté. Baruch de Spinoza, dans son Traité théologico-politique (1670), affirmait « Il reste à montrer enfin qu’entre la Foi ou la Théologie et la Philosophie il n’y a nul commerce, nulle parenté ; nul ne peut l’ignorer qui connaît le but et la finalité de ces deux disciplines, lesquels sont entièrement différents. » Il est clair que Spinoza oppose foi et philosophie en ce qui concerne leurs fondements. On peut inférer que la philosophie religieuse de Spinoza ne fait pas l’amalgame pour ce qui est du domaine de la foi et de celui de la raison. Ce qui indique, s’il en était besoin, qu’on peut faire de la philosophie religieuse sans y engager sa foi ou une pratique religieuse quelconque.

Il reste que la philosophie religieuse de Spinoza est assez subtile. La foi est du ressort de la révélation. Mais la révélation est celle d’un Dieu naturel, du « Deus sive natura ». Par « toute connaissance humaine procède de la révélation et de la foi », il faut entendre non seulement que la réflexion sur l’expérience religieuse relève de l’expérience de foi, mais que toute connaissance vraie procède de la foi révélée par un Dieu immanent. Il convient en effet de ne pas perdre de vue que le Dieu de Spinoza n’est pas celui des religions historiques, chrétienne ou autres : il n’est ni transcendant ni providentiel, ni anthropomorphe. Il est au contraire immanent, c’est-à-dire confondu avec la totalité du monde. Dans ces conditions, si toute connaissance procédait de la foi, n’est-ce pas d’une foi philosophique ? C’est d’autant plus plausible que la suite de la pensée dit que « par la foi nous connaissons le fini et l’infini, l’existence de notre corps. » Si l’existence de notre corps même relève de la foi, on comprend bien pourquoi aucune démonstration n’aurait encore droit de cité. Le spinozisme est une doctrine philosophique entre deux lignes, entre foi philosophique et religion philosophique, entre athéisme et panthéisme.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 14 décembre 10

« La démocratie peut être considérée à plusieurs niveaux. Elle est tout d’abord un système politique, garanti par un ensemble de lois constitutionnelles, qui confère la souveraineté au peuple, distingue et limite les différents pouvoirs, protège les libertés individuelles fondamentales. Ce système politique de la démocratie, au moins à titre idéal, vise le bien commun et, à la fois, la promotion des droits de chacun des citoyens. Ainsi s’efforce-t-il de rencontrer deux exigences opposées : l’organisation de la justice et, à la fois, le respect des libertés individuelles… »

André FOSSION, Dieu toujours recommencé.

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Pensée du 13 décembre 10

 

« Je suis une chose qui aspire sans cesse à quelque chose de meilleur et de plus grand que je ne suis. »

René DESCARTES, Méditations métaphysiques, III, 24.

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GRILLE DE LECTURE

L’homme est un être fini mais pas un être achevé. Il est à l’état de possibilité pure. Tout son effort consiste à actualiser le monde des possibles qu’il recèle. Son esprit est un puissant moteur d’accroissement de potentialités et d’élévation de soi. Et quand bien même par son esprit, l’homme peut connaître la terre et ses royaumes, le firmament et les étoiles, contenir tout l’univers, l’homme désire ce qui le comble de biens de façon durable. Il est pleinement homme mais il recherche sans cesse ce qui perfectionne son humanité. L’homme est une chose qui pense et qui se dépasse, qui se transcende infiniment, qui réalise que son origine est hors de lui. « Et quelle peut-être mon origine vraiment première, sinon quelque chose de plus grand et de meilleur que moi ? Ma fin est hors de moi : et quelle peut être ma fin vraiment dernière, sinon encore quelque chose de plus grand et de meilleur que moi ? » 

Certes, aucun homme ne peut se considérer soi-même sérieusement sans se demander ce qui soutient son devenir et ce qui l’attire vers un meilleur être. Les questions métaphysiques telles que  « que puis-je ? » « que suis-je ? » « quel est mon principe ? »  « quelle est ma fin ? » nous remettent sans cesse devant la vérité de nos aspirations les plus profondes. Elles nous rappellent aussi la nécessité de dépasser l’évanescence de l’existence. Tout ce qui sépare l’homme de ce qui le finalise fragilise la consistance ontologique de son existence. La réalité telle que nous la trouvons dans le monde, écrit Karl Jaspers, a un caractère évanescent entre Dieu et l’existence.  La vie est évanescence totale dès lors qu’elle n’est pas orientée vers la perfection proportionnée à notre meilleur être-homme. Une autre question : comment l’homme en vient-il à la prise de conscience de ses potentialités spirituelles ? Au sein des situations heureuses, lorsque les vœux humains sont exaucés, les hommes se laissent séduire par la vie, le monde leur apparaît comme une harmonie de l’être. Mais quand se dresse en révolte l’expérience du malheur dans son atrocité, le désespoir jette un défi nihiliste à l’harmonie de l’être. Du coup, l’homme se rappelle qu’il est fait pour plus, qu’il doit viser plus haut. Il laisse libre cours aux semences d’éternité qui sommeillent en lui et qui appellent une satisfaction durable. Il se dit que l’homme ne peut qu’être le servant de son origine (Heidegger), car « dans notre liberté, nous sommes à nous-mêmes un cadeau, un don de la transcendance. »

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 12 décembre 10

« La liberté en tant qu’homme, j’en exprime le principe pour la constitution d’une communauté dans la formule : personne ne peut me contraindre à être heureux d’une certaine manière (celle dont il conçoit le bien-être des autres hommes), mais il est permis à chacun de chercher le bonheur dans la voie qui lui semble, à lui, être la bonne, pourvu qu’il ne nuise pas à la liberté qui peut coexister avec la liberté de chacun selon une loi universelle possible (autrement dit, à ce droit d’autrui). »

Emmanuel Kant, Théorie et pratique. Droit de mentir, Vrin, 1992.

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Pensée du 11 décembre 10

« En même temps, on pourrait dire que vos pensées sont comme une onde. Elles partent de vous, tournent autour de la Terre, et sont attirées par les lieux où leurs semblables existent déjà. Ainsi, votre pensée de haine s’arrête à l’endroit où la haine existe déjà ; votre pensée d’amour tourne autour de la Terre et va renforcer l’amour à l’endroit où il existe déjà. Toutes vos pensées nourrissent non seulement votre esprit et ceux qui vous entourent, mais aussi tous les lieux où d’autres esprits sont dans la même résonance. Voilà pourquoi, nous disons que nous sommes responsables de tout ce qui se vit sur Terre, le beau comme le laid. »

Sélim Aïssel, Maître de la 4ème Voie, entretien avec ses élèves.
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Pensée du 10 décembre 10

« La presse, lorsqu’elle est libre, peut être bonne ou mauvaise ; mais assurément, sans la liberté elle ne sera jamais autre chose que mauvaise. »

Albert Camus, in Daniel Cornu, Journalisme et vérité, p. 89.

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GRILLE DE LECTURE

La presse a une mission essentielle : informer le citoyen, afin qu’il soit capable de former sa propre opinion. Or, cette mission ne peut être accomplie sans liberté. La liberté est d’autant plus importante qu’elle détermine les caractères de vérité et de justice de l’information. Le devoir premier du journaliste dans la recherche, la rédaction et le commentaire des événements est de respecter la vérité quelles qu’en puissent être les conséquences pour lui-même. Le respect de la vérité s’impose à cause de la place décisive qu’elle occupe dans l’information et en raison du droit que le public a de connaître la vérité. La vérité est l’objet de la philosophie et des sciences depuis des lustres parce qu’elle est le moteur du progrès de l’esprit humain. La question se pose à juste titre de savoir à quoi servirait une information si elle n’est pas exacte et juste. Informer, c’est mettre en forme et renseigner, signaler un événement, apporter quelque chose de nouveau à la connaissance de l’auditeur ou du lecteur. Si l’information n’est pas exacte, elle est un leurre, une tromperie, un mensonge. Elle n’informe plus mais déforme l’homme. Si elle est un leurre, elle fait entorse à sa mission, elle n’est pas juste. Elle devient un facteur de manipulation et de propagande : elle manipule un message et manipule la conscience qui le reçoit.

Pour ne pas être un instrument de conditionnement totalitaire, la presse doit être libre, elle doit être vraie et juste. Un cercle se profile. La liberté étant la condition d’une information vraie et juste, sans la liberté, la presse ne sera jamais autre chose que mauvaise. Si le journaliste est libre, il ne lui sera pas toléré de se contenter d’informer. On attendra de lui une démarche active de recherche et de respect de la vérité, en tant qu’il y a un lien profond entre information et vérité. Certes, la liberté est essentielle à l’œuvre journalistique, mais elle n’est pas une potion magique. C’est dans ce sens que Camus affirme que quand elle est libre, la presse peut encore être mauvaise ou bonne. Une presse libre ne fait la preuve de sa liberté qu’en s’adonnant à l’éthique de l’information qui présuppose la liberté (il n’y a pas d’éthique sans liberté) et libère celui qui la reçoit. Pour Camus, si le journalisme est vraiment libre, il sera l’une « des plus grandes professions de ce temps » « dans la mesure où elle permet à des hommes de servir au plus haut niveau leur pays et leur temps. »

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 09 décembre 10

« Lorsqu’un philosophe se met à parler de la théologie et des théologiens, c’est presque toujours avec une secrète nostalgie, comme s’il parlait d’un impossible rêve ou d’une inavouable tentation. En effet, le rapport que le théologien est supposé entretenir avec la vérité apparaît au philosophe comme le bonheur impossible de l’immédiateté, dans la lumière d’une révélation accomplie de la vérité du monde. Et dans cette sorte d’inquiétude nocturne où se tient la philosophie, dans l’ombre portée du doute, la vérité théologique a toujours été pour beaucoup de philosophes et reste pour quelques-uns, comme une sorte de point de fuite, un lieu d’achèvement et de plénitude.  Mais ce lieu est aussi un lieu d’anéantissement de la philosophie et de renoncement du philosophe à lui-même dans la fréquentation du vrai. Car il s’agit de cela : le théologien semble fréquenter le vrai, il semble avoir avec la vérité une familiarité telle que le philosophe ne peut que l’envier, lui qui vit des rapports difficiles avec la vérité, dans l’horizon vide d’un absolu toujours absent. »

Yves CATTIN, « La théologie et l’exil de la parole ».