Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 28 novembre 10

« La valorisation contemporaine du sujet lui ouvre un espace de liberté, d’invention et de création. Elle ne diminue pas, cependant, l’importance des appartenances collectives, des mémoires et des traditions particulières. Sans elles, en effet, le sujet serait livré à la solitude, à la fugacité de ses émotions, à la fragilité de ses jugements subjectifs. Mais ce qui lui est donné, c’est la possibilité de les filtrer, de les passer au crible de la critique, de les réassumer non point comme un héritage tout fait, mais bien plutôt comme une ressource qu’il s’approprie de manière libre et inventive pour son propre épanouissement personnel. »

André FOSSION, Dieu toujours recommencé, p. 27.

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Pensée du 27 novembre 10

« Le philosophe n’est pas porteur d’une vérité dont il aurait la responsabilité de l’annonce. Il habite la société et le monde, un peu comme ce voyageur discret et inconnu qui passe la nuit à l’auberge. Il ne demande rien, ne réclame rien, seulement d’être toléré, peut-être d’être entendu. Il lui suffit de faire exister en lui l’exigence de la tâche philosophique, dans la patience de vivre humainement. »

Yves CATTIN, « La théologie et l’exil de la parole »

Pensée du 26 novembre 10

« Pour peu qu’on considère avec des yeux attentifs le milieu du siècle où nous vivons, les événements qui nous agitent ou du moins qui nous occupent, nos mœurs, nos ouvrages et jusqu’à nos entretiens, il est bien difficile de ne pas apercevoir qu’il s’est fait à plusieurs égards un changement bien remarquable dans nos idées. »

D’Alembert, in Ernst Cassirer, La philosophie des Lumières, Fayard, p. 141.

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GRILLE DE LECTURE

Ce fragment de d’Alembert est tiré de son essai sur les éléments de philosophie de l’esprit humain. Le siècle dont il est question ici est le Siècle des Lumières. Celui-ci a considérablement marqué les esprits, les mœurs et les entretiens notamment par le changement apporté dans les idées. Une mutation profonde a commencé à toucher la manière de penser des contemporains de d’Alembert. C’est ainsi que vit le jour une nouvelle manière de philosopher et de manipuler les idées qui se démarquait nettement des canons édifiés par la scolastique médiévale. Au sortir du théocentrisme scolastico-cartésien, le XVIIIe siècle arrivait comme le héraut du logocentrisme. Le culte de la raison était très prégnant tout comme la foi dans les prouesses des seules facultés humaines. Un nouvel esprit de connaissance émergea par opposition à l’esprit traditionnel, il soumit toute chose à un examen critique de la raison. Mais le nouvel ordre intellectuel entretenu par la philosophie ne se limitait pas à la libéralisation de la faculté de juger, à l’éducation des masses et à l’introduction d’un changement dans les idées et les mœurs.

L’esprit qui traverse le mouvement des Lumières est profondément créateur, car il développait une ferme confiance dans la rénovation du monde. Le mouvement des idées était désormais lié au progrès des sciences. D’après Dominique Assalé, la conception encyclopédiste de la philosophie chez d’Alembert était l’indice d’un réel essor des sciences. La nouvelle manière de philosopher des Lumières était tributaire de l’enthousiasme qui accompagnait les découvertes scientifiques dans la mesure où le spectacle de l’univers produisait en l’homme une certaine « élévation d’idées ». En fait, le progrès de la philosophie dans le Siècle ne s’appréciait mieux qu’à l’aune de « l’essor de la science de la nature, de la géométrie, de la physique, et de toutes les autres sciences qui ont pris une nouvelle forme dans l’esprit du changement qui s’impose dans tous les domaines de la recherche » (Dominique Assalé, L’idée d’une logique de l’expérience dans la phénoménologie de Husserl, p. 31). Cassirer faisait observer que toutes ces causes scientifiques excitaient dans l’esprit une fermentation comparable à un fleuve qui a brisé ses digues.

En conséquence, l’opinion commune de toute la philosophie des Lumières était de « se dresser contre toute tentative de chercher dans un monde transcendant un point d’appui pour le levier de la connaissance. »  C’est ainsi que se sécularisa progressivement ce qui était considéré comme d’origine divine chez Descartes, Malebranche, Leibniz, Locke… La philosophie en quête d’autonomie voulait dorénavant s’en tenir au domaine phénoménal. La phénoménalisation de la connaissance au Siècle des Lumières sous la houlette de d’Alembert visait à établir une métaphysique du cosmos qui dévoilerait l’en-soi des choses. Il s’ensuit « la relativisation des vérités prétendument révélées et affranchies par décret divin de toute remise en question » (op. cit., p. 34).

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 25 novembre 10

« Le royaume de l’art est bien l’esprit mais en lui le tout de l’esprit n’est pas posé comme un tout. Le tout de l’esprit n’est pas posé en son concept. Cette limite n’a pas la signification d’un moindre être, de ce qui aurait dû ne pas être. Au fond, ne constitue-t-il pas la beauté même de l’art en un certain sens ? Peut-être, est-il heureux que par l’art, les choses soient simplement manifestées en leur rayonnement. Simplement ne renvoie pas ici à une pauvreté, mais à ce qui conduit à une surabondance gracieuse. L’œuvre d’art laisse simplement l’étant être en son rayonnement pour inviter le regard, peut-être, à aller vers ce lieu où le voir et l’entendre s’originent et sont relayés par autre chose. Que peut être ce regard, sinon le regard philosophique ? »

Kouadio Augustin DIBI, Esthétique : la question du beau (Cours inédit)

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Pensée du 24 novembre 10

Parménide d’Elée dit dans son Poème :

« Car même chose sont et l’être et le penser. »

Clément d’Alexandrie, Stromates, IV, 23.

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GRILLE DE LECTURE

Dans Le Sophiste, Platon nous présente Parménide comme un patriarche, vu son importance décisive dans l’histoire de la philosophie. Cela ne l’a pas empêché de commettre un parricide philosophique à son encontre. Il convient de revisiter souvent cette doctrine en fragments dont le rayonnement transcende tous les temps de la philosophie. Parménide a souvent blâmé ceux qui faisaient coïncider l’être et le non-être dans l’intelligible. Le même et le non-même ne sauraient coïncider. Parménide assure qu’une proposition contradictoire ne peut pas être vraie en même temps que celle qu’elle contredit. Cette position a conduit Parménide à réduire au même l’être et l’intellect. Le penser et l’être ne se contredisent pas. Mais avant lui, Aristophane se serait servi du même rapport pour lier l’agir et le penser : « Car agir et penser équivalent au même. » Pour Parménide en effet, si l’être et le non-être ne peuvent pas coïncider dans la pensée, c’est parce que le penser et l’être s’identifient. Mais comment ? L’interprétation que fait Aristote du problème de l’être parménidien oppose l’exigence de la raison selon laquelle l’être est, à l’inexistence des non-êtres. Ainsi l’équation éléate entre le penser et l’être exprimerait-elle l’impossibilité de concevoir autre chose que l’être.

Selon Parménide, on ne peut penser que l’être, le non-être n’étant pas. Il importe peut-être de préciser aux cartésiens que nous sommes, que l’expression « Car même chose sont et l’être et le penser » ne signifie pas que le sujet pensant soit une chose pensante dont l’existence est appréhendée par l’acte même de penser. Le Cogito cartésien n’a pas vu le jour avant Descartes. De l’avis de Plotin, cette affirmation de Parménide signifie que l’intellect est impuissant à saisir autre chose que ce qui est, de sorte que tout ce qui n’est pas se situe en dehors de toute pensée intellectuelle. Penser l’existence du non-être est du ressort de la doxa et des sens. En dépit des contradictions que les spécialistes relèvent dans le Poème de Parménide, on peut retenir que ce dernier oppose à la voie de l’être, la voie du non-être : « Il est ou il n’est pas… Ce qui peut être dit et pensé se doit d’être : car l’être est en effet, mais le néant n’est pas ». On ignore si Parménide a véritablement envisagé une voie intermédiaire, l’éventualité d’une médiation entre l’être et le non-être, une sorte de bicéphalisme de l’être. On sait seulement que Parménide critique sévèrement Héraclite : « Ecarte-toi de l’autre voie : celle où errent des mortels dépourvus de savoir et à double tête. En effet, dans leur cœur, l’hésitation pilote… Etre et non-être sont pris tantôt pour le même et tantôt le non-même… Tout chemin retourne sur le même.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 23 novembre 10

« Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était pris de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences directes qu’a tirées de ce premier principe un philosophe allemand qui va jusqu’à prétendre qu’envers les assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime. »

Benjamin Constant, in Emmanuel Kant, Théorie et pratique. Droit de mentir, Vrin, 1992.

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Pensée du 22 novembre 10

« Par raison, par devoir, constitutionnellement si l’on peut dire, la philosophie doit-elle aboutir, quel que soit le stade de son évolution, à reconnaître en quoi elle est normalement incomplète… »

Maurice Blondel, in Bulletin de la Société française de philosophie, XXXI, p. 88.

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GRILLE DE LECTURE

Aucune philosophie ne saurait s’autosuffire. Toute philosophie est normalement incomplète. Qu’est-ce à dire ? L’autonomie du discours et le principe d’auto-fondation sont souvent perçues comme les exigences fondamentales du discours philosophique. Ainsi, la philosophie ne peut en principe se soumettre qu’à la seule lumière de la raison naturelle. Affirmer son incomplétude comme relevant de la norme, n’est-ce pas porter atteinte à cette autonomie supposée ? Maurice Blondel, dans un texte intitulé « la philosophie chrétienne existe-t-elle comme philosophie ? » soutient que par raison et par devoir, toute philosophie devrait en principe reconnaître en quoi elle est normalement incomplète. Simon Decloux commentant cette idée, note que la question ouverte par Blondel concerne la philosophie dans sa totalité et dans son essence même (Simon DECLOUX, in Pour une philosophie chrétienne). Toute entreprise rationnelle de saisie du sens du réel, poussée au terme de son propre mouvement, trouve sa finalité dernière dans cette humilité philosophique.

En effet, pour Maurice Blondel, toute démarche philosophique doit prendre conscience de la manière dont « elle creuse en elle et devant elle un vide préparé non pas seulement pour ses découvertes ultérieures et sur son propre terrain, mais pour des lumières et des apports dont elle n’est pas elle-même et ne peut devenir l’origine réelle » (idem). C’est pourquoi la réflexion philosophique, quel que soit le stade de son évolution, doit s’ouvrir à une sagesse supérieure. Cette ouverture par le haut est faite en direction de l’Unique nécessaire, génératrice de raison pensante, dont la philosophie ne peut véritablement déterminer la nature, ni la manière dont il s’inscrit dans l’existence de l’homme. Le philosophe ne doit pas rester enfermé dans les limites humaines de son activité. Il doit ouvrir son cœur et son intelligence à accueillir un don qui le dépasse. Nous pensons ici à Pierre-Philippe Druet qui écrivait que « rien d’humain n’est ontologiquement auto-fondé, y compris la démarche philosophique elle-même ». Si tant est que la philosophie est une activité humaine, elle doit se prémunir contre « les extrapolations abusives », « les solutions prématurées » et « les conclusions faussement exclusives ».

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 21 novembre 10

« L’erreur est humaine et elle fait aussi bien avancer qu’une grande découverte. Vérité et Erreur sont nos principales capacités de rebondissement. Si on n’est pas content du matérialisme ou d’autre chose, il est sain de trouver un coupable, de déterminer la cause, mais il ne faut pas en rester là sinon il est presque certain que l’on suivra une direction en zigzag. Voici comment je traite mon rapport avec le passé et le futur : si le matérialisme m’est inconfortable surtout quand tout n’est pas tout rose, alors je me rappelle en souriant qu’il m’a libéré de mes peurs d’enfant et je regarde devant moi pour trouver un remède. Ainsi, je reste en accord avec mon passé et l’avenir est pour moi un prétexte pour avancer. Je ne me voile pas la face, mais cela ne sert à rien de condamner, c’est de l’énergie perdue. Comme cela ne sert à rien de lutter contre la pollution sonore. J’embrasse n’a souffrance, je transforme en nouvelles résolutions. »

« André Comte-sponville ou comment tirer les enseignements de la déconstruction, retrouver un sens à l’existence ? »
(Publié le octobre 17, 2010 par bgn9000).
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Pensée du 20 novembre 10

« Aristote a pénétré la masse entière et tous les aspects de l’univers réel, dont il a assujetti au concept la richesse et la diversité ; la plupart des sciences philosophiques lui sont redevables de leur différenciation et de leur début. »

Friedrich Hegel, Leçons sur l’histoire de la philosophie, trad. Garniron, t. 3, p. 499)

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Pensée du 19 novembre 10

« La dianoématique transcendantale en tant que condition de possibilité de la dianoématique positive devient une méta-métaphysique, en d’autres termes, une métaphysique de l’interprétation. »

Dominique ASSALE AKA-BWASSI, Philosophie des grands courants de l’histoire de la philosophie, p. 20.

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GRILLE DE LECTURE

Le concept de « dianoématique » est emprunté à la « théorie de la dianoématique » chez le philosophe français Martial Guéroult. Dominique ASSALE y distingue les deux composantes suivantes : dia (à travers) et noème (donné objectif ou contenu idéal d’une perception). Chez Husserl, le noème d’une bibliothèque, c’est la bibliothèque en tant que lieu de consultation de livres, de recherche et de lecture. Ce n’est pas seulement ce qui se donne à saisir comme un immeuble ou un style architectural estampillé « Bibliothèque » dans un quartier ou dans une université. La dianoématique se dit d’une expérience philosophique « une » et « identique » à travers le temps. Chez Martial Guéroult, l’expérience philosophico-dianoématique désigne l’invariant philosophique à travers deux espaces de variation historique. C’est non seulement le substrat métaphysique d’une philosophie à travers la variété des systèmes philosophiques contradictoires mais aussi la teneur philosophique des œuvres de culture. L’histoire des productions culturelles offre toujours des faits d’une teneur philosophique (donc métaphysique). L’histoire de la philosophie elle-même est une histoire métaphysique comme lieu d’expérience philosophique positive ; elle n’est philosophique que parce qu’elle s’évalue en termes de métaphysique.

Dominique ASSALE distingue encore chez Martial Guéroult une dianoématique positive d’une dianoématique transcendantale. La dianoématique positive est l’intentionnalité fondamentale et le vécu culturel qui animent chaque philosophie. On trouve une dianoématique positive dans l’ensemble  des systèmes philosophiques de l’histoire de la philosophie, dans leurs caractères propres, tels que l’historien les présente : le réalisme aristotélico-thomiste, le cartésianisme, le sensualisme britannique, le monadisme allemand… La dianoématique transcendantale est présentée ici par Dominique ASSALE en des termes très kantiens : elle est la condition de possibilité de la philosophie comme expérience métaphysique. A ce titre, la dianoématique transcendantale est une méta-métaphysique, une métaphysique de l’expérience philosophique en tant que métaphysique. C’est une métaphysique de l’interprétation des systèmes philosophiques de l’histoire de la philosophie. Martin Heidegger illustre bien cette dianoématique transcendantale lorsqu’il se demande dans Kant et le problème de la métaphysique « Pourquoi l’instauration du fondement de la métaphysique prend-elle chez Kant la forme d’une Critique de la Raison pure ? »

Emmanuel AVONYO, op