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“Du paradoxe de la génération : le miroir adolescent “

Voici, chers lecteurs, un article qui n’a pas besoin d’être introduit. Contentons-nous de mentionner quelques-unes des questions qui y trouvent leur réponse et qui envisagent un au-delà du texte. La jeunesse, l’âge de tous les possibles, peut-elle se poursuivre indéfiniment ? Crise d’adolescence ou crise de transition ? La jeunesse est-elle le produit d’une société mal en point ? La vieillesse voit-elle l’univers des possibles se rétrécir ? Le paradoxe de la génération est-il soluble ? Démocrite, l’auteur de cet article, tient un journal passionnant en ligne. Nous vous invitons à savourer ici cette écriture allègre et critique, et pourquoi pas, à vous abonner à * son  journal de bord. (Merci à Tante Léonie de nous en avoir fait part)

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« Du paradoxe de la génération : le miroir adolescent« 

(publié le 17 mai par Démocrite)

Hannah Arendt écrit dans La Crise de la culture que toute génération montante est potentiellement révolutionnaire, ce qui signifie que la jeunesse porte en elle-même les germes de la crise toujours renouvelable entre les anciens et les nouveaux, entre un monde déjà constitué et un monde à inventer. Le terme de crise laisse penser que la transition, le passage d’une génération à l’autre est tout sauf de l’ordre de l’évidence surtout si celle-ci ou celui-ci débouche sur un acte révolutionnaire, sur un renversement ou un retournement complet du monde connu pour un autre, dont on ignore ce qu’il peut être, et plus encore ce qu’il peut sacrifier comme valeurs ou comme héritage, ce qu’il peut détruire aussi.

La méfiance et la fascination pour la jeunesse ont certainement leur origine dans cette puissance incroyablement inventive d’un âge de la vie qui présente comme principale caractéristique d’être marqué « ontologiquement » par l’aléatoire. Plus nous vieillissons, comme le signale Marcel Conche, plus le champ de l’aléatoire se restreint puisque nous avons réalisé les conditions effectives de notre existence (déterminations familiales, professionnelles, orientations affectives, philosophiques etc.). En revanche, être jeune signifie (dans la représentation) que la vie n’est pas encore déterminée objectivement par les contraintes multiples et le principe de réalité qui finit par imposer sa loi et enserrer peu à peu l’existence dans la direction prise et les orientations fondamentales que nous avons plus ou moins « choisies » . A mesure que nous vivons et vieillissons, nous découvrons la réduction progressive du jeu des possibles jusqu’à l’issue fatale qui est tout sauf aléatoire.

La jeunesse incarne une double tendance contradictoire : elle est perçue à la fois comme source d’une création infinie, au plus près d’un originaire à partir duquel « tout deviendrait possible » et comme potentialité de destruction tout autant infinie pouvant, dans une folie propagée, mettre fin au fragile paradigme qui sous-tend la civilisation. On comprendra pourquoi, dans les sociétés traditionnelles, il n’était pas question de laisser apparaître et a fortiori s’installer un âge transitoire, celui de l’adolescence, car le risque et les menaces constitués par cet aléatoire de l’entre-deux étaient bien trop grands. Aussi, toute une ritualité serrée, puissante et efficace visait à inscrire l’enfant dans le monde des adultes grâce à une transition symbolique institutionnalisée. Ce processus pleinement social d’accompagnement permettait d’assurer la continuité du monde des anciens et de garantir ainsi la pérennité de la tradition elle-même.

Etonnamment, dans nos sociétés dites « post-modernes » et « développées » l’adolescence est devenue cette période interminablement allongée, distandue, caractérisée par la disparition des marqueurs sociaux et des rites qui assuraient autrefois la cohérence des diverses étapes de l’existence. Par exemple, je ne trouve aucun élève de terminale accédant en droit à la majorité et par conséquent au statut de citoyen, se définissant de lui-même comme un (jeune) adulte. A 18 ou 19 ans, on est et on reste un adolescent même si on possède exactement les mêmes droits et si on est obligé par les mêmes devoirs que ses parents ou ses professeurs qui sont pourtant considérés comme des adultes. Le droit et la citoyenneté ne fondent aucunement l’âge adulte, ce qui est, reconnaissons-le, une étrangeté pour le moins stupéfiante quand on sait ce que cela peut impliquer sur le terrain juridique.

On ajoutera qu’aujourd’hui cette méfiance vis-vis des « jeunes » se double d’une crise sans précédent de la culture occidentale et de ses modèles devant les enjeux existentiels et « les situations-limites« , pour parler comme Jaspers. Les problématiques du vieillissement, de la souffrance et de la mort, de la dépendance aux objets (de consommation), de la croissance infinie dans un monde fini, surdéterminent les tensions et les contradictions du regard porté sur une jeunesse qui sent qu’on la loue et qu’on la flatte à travers un insupportable jeunisme alors même qu’on la méprise dans les faits sous la forme d’un contrôle social accru, d’une angoisse constante du débordement et d’une absence invraisemblable d’exigences sur le terrain de la formation de l’esprit ou  de la construction d’une citoyenneté politique digne de ce nom. Il n’y a qu’à observer les lois sécuritaires qui visent à casser les groupes de jeunes, les couvre-feu, les obligations de suivi scolaire renforcées sous peine de suppression d’allocations familiales, les nouveaux centres de redressement pour les jeunes délinquants et plus récemment le délire de surveillance panoptique autour des apéros-géants qui ont pour spécificité principale d’échapper dans leur création au contrôle social. Par ailleurs, nos publicitaires toujours avisés, ne manquent pas de surfer sur l’obsession du « rester jeune », du « rester beau » dans un corps échappant miraculeusement aux lois du vivant, à la décrépitude du temps et à la mollesse des chairs gagnées par la fatigue et la pesanteur.

Je suspecte cet incroyable allongement de l’adolescence (de 12 à 28 ans !!) de n’être ni plus ni moins que le symptôme d’une pathologie collective qui fait peser sur une génération de plus en plus étendue et lâche (dans les deux sens du terme) son incapacité de transmission des modèles structurants :  faillite flagrante et catastrophique de l’éducation et de l’école, appauvrissement des moyens d’élaboration symbolique et des médiations (langue, signes, pensée…), destruction organisée du monde du travail, recul des droits, angoisse collective devant un avenir effrayant, disparition des rituels collectifs capables d’assurer et de marquer la signification des transitions (diplômes, fêtes…), effondrement symbolique, invasion des images chocs, culture des passions tristes, consumérisme aveugle et obsessionnel, dépolitisation, corruption morale des élites, catastrophisme planétaire annoncé, rapport à la loi littéralement ruiné par les intérêts de la domination et j’en passe.

Tout un ensemble de représentations et de faits sont susceptibles de retarder voire d’interdire le déploiement d’une pensée critique et d’une révolution pouvant mettre à mal les illusions massives dont sont porteurs les adultes d’aujourd’hui dans leur manque de sagesse et leur veulerie collective. Si nous avons les adolescents que nous « méritons », il n’est pas sûr qu’ils aient, en face d’eux, les adultes qu’ils méritent. A vrai dire, si la société tolère l’existence d’une période aussi longue et indéterminée, ce n’est qu’à la condition implicite d’avoir abêti, asséché, dévitalisé et aliéné l’adolescence dans les pseudo-valeurs du capitalisme triomphant et du règne sans partage de l’argent roi.

Ayons à l’esprit qu’un être comme celui-là, ne causant de tort à personne, ne concevant ni révolte ni révolution, dont l’esprit sous contrôle est déterminé par le seul objectif d’une consommation croissante et d’un gain financier, cet être-là constitue un esclave contemporain d’un nouveau genre, ignorant jusqu’à sa condition d’esclave et dépendant d’une génération qui le vénère tout en lui interdisant de penser sa vie et de vivre sa pensée (Comte-Sponville).

L’adolescent ne serait-il pas ni plus ni moins que le visage de l’adulte pris dans le reflet du miroir et oublieux des enjeux véritables de l’existence ? Quand nous voyons, quand nous disons « un jeune« , demandons-nous si ce n’est pas notre propre refus de penser que nous voyons, notre propre faillite que nous louons, en somme, notre imposture d’adulte ?

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Pensée du 08 janvier 10

« Le philosophe est toujours dépendant de l’homme : il reste à son école ; il doit l’éclairer, il ne doit pas se substituer à lui. »

HENRY DUMERY, Le problème de Dieu en philosophie de la religion

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GRILLE DE LECTURE

Henry Duméry semble nous inviter à observer que la philosophie est toujours anthropologie, elle est l’écolière de l’homme. Le philosophe ne doit pas perdre de vue que sa discipline est une technique réflexive appliquée au vécu. Cette discipline est la servante de l’homme pensant, de l’homme agissant et souffrant (Ricœur), dans la concrétude de son existence. La philosophie vit de la vie concrète. La philosophie est le verbe de la vie, elle est la vie elle-même. La philosophie, quoi qu’on dise, vient toujours après la vie comme une reprise conceptuelle de celle-ci.

Grâce à la médiation conceptuelle, la vie se fait réflexive car, selon Henry Duméry, la vie en l’homme est conscience de soi et pensée en acte, lumière et liberté. La vie est un dynamisme qui se saisit dans la réflexion. Elle est une lumière qui enveloppe l’homme et l’incite à rechercher son intelligibilité dans l’exercice libre de la pensée. Le vécu porte la pensée en elle comme au stade d’irréflexion. Si la philosophie est le verbe de la vie, n’est-ce pas parce qu’il y a un verbe immanent à la vie, qui doit s’élever en même temps que l’homme au noble niveau du discours philosophique dans un acte second (réflexif) de la pensée ?

La philosophie se rapporte à la vie comme le réflexif au spontané. La vie est « pensée en acte ». La philosophie est pensée seconde, réflexion seconde (pléonasme). Elle est pour cela même anthropologie ; qu’on la définisse comme on veut. Elle est réflexion de l’homme sur la vie, la théorie de la vie, ou mieux, la vie théorique. Car, comme dirait Hannah Arendt, il n’y a pas de Vita activa sans la Vita contemplativa (Condition de l’homme moderne). La conscience spontanée, c’est-à-dire la spiritualité vivante et concrète, ne peut se médiatiser que par des valeurs de travail ou par la vie idéelle. La réflexion philosophique reste dès lors arrimée au comportement pratique qu’elle guide et qu’elle règle.

Emmanuel AVONYO, op

L’ACADEMOS

Pensée du 16 décembre 09

« Je propose le terme de Vita activa pour désigner trois activités humaines fondamentales : le travail, l’œuvre et l’action. Elles sont fondamentales parce que chacune d’elles correspond aux conditions de base dans lesquelles la vie sur terre est donnée à l’homme.»

HANNAH ARENDT, Condition de l’homme moderne

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GRILLE DE LECTURE

Travail (labor), œuvre (work) et action (action) constituent la pierre angulaire de Condition de l’homme moderne. Hannah Arendt évalue ces trois activités comme les traits les plus durables de la condition humaine et politique. Paul Ricœur, auteur de sa préface, fait une lecture trans-historique de cet ouvrage en lien avec Origines du totalitarisme. Pour lui, les trois catégories de la Vita activa répondent à la question historique « à quelle condition un univers non totalitaire est-il possible ? » Une citoyenneté censée et une action raisonnable sont les ressources que la condition humaine doit opposer à l’hypothèse terroriste totalitaire.

Hannah Arendt relève que la vie humaine est fondamentalement marquée par le travail en tant que processus biologique du corps humain, nécessité vitale et source des produits de consommation. La condition humaine est laborieuse, elle produit une œuvre comme la marque de son appartenance-au-monde. L’œuvre est la fabrication d’un monde d’artifices avec les matériaux du monde ; ses produits résistent à l’érosion du temps. Quant à l’action, elle est le ferment d’une société humaine plurielle, l’activité par excellence qui constitue le domaine public, la conditio per quam du déploiement de l’histoire de toute vie politique.

En clair, le travail assure la survie de l’individu et de l’espèce sans rien laisser derrière soi, l’œuvre confère une permanence, une durée à la futilité de l’existence mortelle, l’action en maintenant les organismes politiques crée l’Histoire. Selon Ricœur, une connotation temporelle distingue produits du travail et de l’œuvre : les premiers sont consommés, les derniers sont à notre usage, les uns passent et changent, les autres durent et persévèrent. Arendt s’oppose à la substitution des produits de l’œuvre à ceux du travail et fustige la tradition utilitariste qui efface la distinction entre les deux types d’objets. Rapporté à l’action, le travail permet de sérier sphère politique et sphère économico-sociale, domaine public et domaine privé.

A travers cette critique de l’homme moderne, nous lisons une exposition de la condition métaphysique de l’homme. Si la vie sur terre est absolument donnée à travers ce triptyque, il n’est pas anodin que le travail, l’œuvre et l’action soient référés à la mort et la mortalité. Car le monde de la Vita activa est celui des produits temporels de l’homme. Ainsi tout ce que l’homme fait entrer dans le monde est frappé de la condition humaine. Arendt souligne la grandeur et l’illusion de l’homme qui ne pense l’éternité qu’en être mortel. L’entreprise politique qui est le fait du citoyen, est un effort d’immortalisation de l’homme. L’homme ne se confère l’immortalité que pour pouvoir endurer sa condition mortelle.

Arendt pense à la suite de saint Augustin, que l’homme est une question pour lui-même et ne peut pas sauter par-dessus son ombre. Toutefois il doit chercher dans la vie politique un équilibre entre sa grandeur et sa vanité. Ce souci d’équilibre amène Arendt à mettre dos à dos les traditions antique, médiévale et moderne. Elle met en question d’un côté la sous-estimation de la Vita activa chez les platoniciens et médiévaux du christianisme au profit de la Vita contemplativa, et de l’autre, la surestimation de la catégorie du travail depuis Adam Smith et Marx. Elle conteste aussi la hiérarchisation dépréciative, au sein de la Vita activa, de l’agir de l’homme d’Etat, du faire de l’artisan et du labeur du corps humain.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 15 décembre

L’academos

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