Archive for the ‘METAPHYSIQUE’ Category

Pensée du 02 mars 11

« Ce qui est hasard à l’égard des hommes est dessein à l’égard de Dieu  »

Jacques-Bénigne BOSSUET, Politique, V.

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GRILLE DE LECTURE

Le hasard est ce qui arrive de manière fortuite, sans une certaine prévisibilité, sans crier garde, dirions-nous. En d’autres termes, le hasard est ce qui vient s’effectuer dans la non-attente. C’est donc un non-attendu qui se fait événement. Il est ici assimilable à un accident historique. La prédiction échappe à la sphère du hasard. Tout fait dans la vie est événement, avènement de quelque chose dont la possibilité a été pensée ou non. Nous voulons dire que tout événement surgissant dans l’existence est soit attendu ou inattendu. Du côté des hommes, cela se vérifie du fait que leur vie est faite de recherches, de programmations, de projets etc. Les hommes se posant en des êtres éveillés, procèdent de temps en temps par prévisions mais parfois il y a des événements qui les surprennent dans leur être-naturel. Tout ce qui arrive sans une prévision humaine, sans une prédiction et qui surprend est qualifié de hasardeux. Ce qui est hasardeux vient par-la-force-des-choses dans sa contingence.

De Dieu, nous ne pouvons dire cela. En effet, Dieu est omniscient, il est la Sagesse et il agit dans cette Sagesse, selon cette Sagesse qui n’est pas un être à côté de Dieu, mais cette Sagesse est Dieu lui-même et à la fois une faculté de Dieu. La Sagesse de Dieu dit sa Connaissance créatrice. Dieu est Cause connaissante des choses ou des êtres qu’il crée ; il connaît donc tout ce qu’il fait, tout ce qu’il crée de toute éternité. D’un seul regard, Dieu connaît de toute éternité tous les êtres qu’il crée ainsi que leur développement historique et existentiel. C’est pour dire que rien en ce monde, surgissant, ne survient pour Dieu. Rien n’est événement pour Dieu, événement au sens de ce qui surgit et se donne d’être nouveau, nouvellement découvert et saisi par celui qui le perçoit. Dieu sait tout, et il sait de toute éternité ce qui arrivera dans l’histoire. En créant, Dieu imprime une histoire en tout. Tout est donc dessein pour Dieu. Tout part de la création comme production par Dieu de quelque chose qui n’était pas. Dieu vit dans la perpétuelle présence. Le temps de Dieu est le présent, l’éternité ; ce qui fait que rien ne lui échappe. Ainsi, ce qui est hasard pour les hommes est dessein pour Dieu.

Aristide BASSE, o.p.

Pensée du 15 février 11

« La Philosophie apparaît à certains comme un milieu homogène : les pensées y naissent, y meurent, les systèmes s’y édifient pour s’y écrouler. D’autres la tiennent pour une certaine attitude qu’il serait toujours en notre liberté d’adopter. D’autres pour un secteur déterminé de la culture. A nos yeux, la Philosophie n’est pas ; sous quelque forme qu’on la considère, cette ombre de la science, cette éminence grise de l’humanité n’est qu’une abstraction hypostasiée. En fait, il y a des philosophies. Ou plutôt – car vous n’en trouverez jamais plus d’une à la fois qui soit vivante – en certaines circonstances bien définies, une philosophie se constitue pour donner son expression au mouvement général de la société ; et tant qu’elle vit, c’est elle qui sert de milieu culturel aux contemporains. Cet objet déconcertant se présente à la fois sous des aspects profondément distincts dont il opère constamment l’unification. »

Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique (1960), t. I, Ed. Gallimard, 1985.

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Pensée du 08 février 11

« La crise de l’humanisme à notre époque a, sans doute, sa source dans l’expérience de l’inefficacité humaine qu’accusent l’abondance de nos moyens d’agir et l’étendue de nos ambitions… Notre époque ne se définit pas par le triomphe de la technique pour la technique, comme elle ne se définit pas par l’art pour l’art, comme elle ne se définit pas par le nihilisme. Elle est action pour un monde qui vient. Elle est action pour un monde qui vient, dépassement de son époque, dépassement de soi qui requiert l’épiphanie de l’Autre. »

Emmanuel LEVINAS, Humanisme de l’autre homme

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Pensée du 05 février 11

« Le génie cartésien est d’avoir porté à l’extrême cette intuition d’une pensée qui fait cercle avec soi en se posant et qui n’accueille plus en soi que l’effigie de son corps et l’effigie de l’autre… L’existence du monde qui prolonge celle de mon corps comme son horizon ne peut plus être suspendue sans une grave lésion du Cogito lui-même qui, en perdant l’existence du monde, perd celle de son corps et finalement son indice de première personne.»

PAUL RICOEUR, Philosophie de la volonté, I

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Pensée du 25 janvier 11

« La faute est une aventure dont les possibilités sont immenses ; à ses dernières limites elle est une découverte de l’infini, une épreuve du sacré, du sacré en négatif, du sacré dans le diabolique… C’est la faute qui illimite le moi par-delà ses actes. Ainsi c’est en traversant sa faute que la conscience va à sa liberté fondamentale. Elle l’expérimente en quelque sorte en transparence. »

PAUL RICOEUR, Philosophie de la volonté, I

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Pensée du 23 janvier 11

« Le génie est le talent (don naturel) qui donne à l’art ses règles. Dans la mesure où le talent, comme pouvoir de produire inné chez l’artiste, appartient lui-même à la nature, on pourrait aussi s’exprimer ainsi : le génie est la disposition innée de l’esprit (ingenium) par l’intermédiaire de laquelle la nature donne à l’art ses règles… Car tout art suppose des règles par le truchement desquelles seulement un produit est représenté comme possible, s’il doit être distingué comme un produit de l’art. »

Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger (1790), trad. A. Renaut, Flammarion, 2000, p. 293.

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Pensée du 16 janvier 11

« Une intelligence tendue vers l’action qui s’accomplira et vers la réaction qui s’ensuivra, palpant son objet pour en recevoir à chaque instant l’impression mobile, est une intelligence qui touche quelque chose de l’absolu. L’idée nous serait-elle jamais venue de mettre en doute cette valeur absolue de notre connaissance, si la philosophie ne nous avait montré à quelles contradictions notre spéculation se heurte, à quelles impasses elle aboutit ? Mais ces difficultés, ces contradictions naissent de ce que nous appliquons les formes habituelles de notre pensée à des objets sur lesquels notre industrie n’a pas à s’exercer et pour lesquels, par conséquent, nos cadres ne sont pas faits. La connaissance intellectuelle, en tant qu’elle se rapporte à un certain aspect de la matière inerte, doit au contraire nous en présenter l’empreinte fidèle, ayant été clichée sur cet objet particulier. Elle ne devient relative que si elle prétend, telle qu’elle est, nous représenter la vie, c’est-à-dire le clicheur qui a pris l’empreinte. »

Henri Bergson, L’Evolution créatrice, Paris, PUF, 1959 (Introduction).

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Pensée du 15 janvier 11

« Intentionnalité et constitution renvoient toutes les deux au facteur commun du sens. Constituer c’est établir dans et à partir de la vie absolue de la conscience l’origine du sens donné à l’objet dans l’attitude naturelle. L’intentionnalité quand à elle a été originairement définie chez les scolastiques comme l’existence immanente de l’objet dans la conscience. Ce mode d’existence permettait de distinguer objet mental et objet réel. »

Dominique Assalé Aka-Bwassi, L’idée d’une logique de l’expérience dans la phénoménologie de Husserl, L’Harmattan, Paris, 2009, p. 419.

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Pensée du 14 janvier 11

« L’honneur est un sentiment qui, sans envisager l’utilité personnelle et même en la méprisant, sans envisager l’utilité sociale quoique ne la méprisant pas, mais ne s’y arrêtant point, nous persuade que nous sommes les esclaves de notre dignité, de notre noblesse. »

Emile FAGUET, La démission de la Morale, p. 303-304.

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GRILLE DE LECTURE

Les partisans des morales du sentiment n’admettent pas que la raison puisse déterminer l’idéal à suivre ; d’autre part, ils se refusent à placer le but de la vie dans le plaisir sensible. Pour eux, le but de la vie est avant tout la satisfaction des sentiments élevés du cœur humain, dans la droiture et la loyauté, la justice et l’équité… C’est ce qui confirme que la morale du sentiment (de l’honneur) est une morale de la réaction de la raison devant l’activité humaine, de l’accord de la raison avec l’expérience. Emile Faguet affirme que l’honneur est un sentiment qui nous persuade que nous sommes esclaves de notre noblesse. La dignité de l’homme commande en maître, elle assujettit l’homme à tout ce qui l’ennoblit. L’homme est esclave de sa dignité parce qu’on a beau proclamer que notre honneur ne compte pas, il est le sous-entendu majeur de tous engagements politiques. « L’honneur, c’est la poésie du devoir », clamait Alfred de Vigny. Positivement, l’honneur inspire à l’homme la morale du devoir, et négativement, toutes les fois que l’homme assume son devoir social, il se met implicitement au service de son unique maître, l’honneur, la dignité, la noblesse. Il s’ensuit qu’une petite ambiguïté reste constitutive des morales du sentiment. Elles ne refusent le plaisir comme but de la vie que pour plonger leurs racines dans les profondeurs esclavagistes de l’ego personnel. La morale du sentiment se réduit à la morale de l’intérêt et du plaisir.

Notons que les morales du sentiment font partie des morales dites empirico-rationnelles, c’est à dire celles dont les principes moraux résultent d’une réflexion pratique de l’esprit sur les données de l’expérience humaine. Il faut noter que tandis que les morales empiriques affirment que c’est à l’expérience (aux tendances de l’activité humaine) qu’il faut demander les principes moraux, les morales rationalistes déterminent le but de la vie selon des normes indépendantes de l’expérience, des règles qui sont l’apanage de la raison. La synthèse morale empirico-rationnelle, les renvoyant dos à dos, soutient que l’homme n’induit pas de ce qui est ce qui doit être (on ne doit pas édicter les règles générales de la conduite humaine à partir des cas singuliers), comme l’insinuent les empiristes, et que contrairement à la pensée rationaliste, l’homme ne déduit pas non plus les règles de l’activité humaine de notions antérieures à toute expérience. Ainsi, c’est dans ce qui est ou à l’occasion de ce qui est que l’homme conçoit ce qui doit être. C’est à l’expérience intégrale impliquant la raison que se réfèrent les morales empirico-rationnelles et les morales fondées sur le sentiment. Les morales qui portent sur les questions d’honneur, de dignité, de respect…, se rangent dans la catégorie constituée par cette nouvelle synthèse morale. La morale de l’honneur est donc une morale empirico-rationnelle.

 

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 07 janvier 11

« L’art consiste à inventer et non à copier… L’art doit être libre dans son invention, il doit nous enlever à la réalité trop présente. »

Fernand LEGER, « Peinture moderne », dans Fonctions de la peinture (1965)

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GRILLE DE LECTURE

Le peintre Fernand LEGER nous introduit dans une des plus grandes problématiques de l’art. L’artiste est-il libre ? L’artiste est-il libre de ne pas imiter du tout la Nature ? On  se souvient que dans le monde grec, la Nature est le symbole de la perfection et de la justice. Le bon artiste est donc celui qui se contente d’imiter la Nature le plus parfaitement possible. La peinture, la poésie et le théâtre se référaient constamment à la réalité, à la Nature. L’œuvre artistique était essentiellement figurative, c’est-à-dire que la figuration de la Nature était un passage obligé pour l’art ; la réalité qui lui servait de modèle était facilement identifiable dans son produit. En effet, dans la sculpture grecque, il y avait des moulages de taureau, des portraits destinés à immortaliser certains personnages mythiques (Jupiter, Zeus, Athéna…), à exalter la gloire des rois et des dieux. D’ailleurs, jusqu’au XVIIe siècle, certaines familles nobles d’Occident avaient encore leur peintre attitré pour les services artistiques qui leur étaient dévolus.

Mais il convient de souligner que cette façon de considérer l’art n’est pas partagée par tout le monde grec. Pour preuve, lorsque dans le Livre III de La République de Platon, ce dernier reproche aux artistes de tromper leur public, il semble condamner presque sans appel les imitateurs de la Nature au nom d’une conception de la philosophie et de la vérité qui dévalue aussi bien la connaissance sensible que la contemplation ou la reproduction d’images. Imiter la Nature, c’est en rester à l’apparence, et faire passer la copie pour le modèle. Cette vision platonicienne primitive de l’art correspond à l’esprit postmoderne qui ne s’accommode plus de l’art-imitation. Notre idée postmoderne de l’art privilégie le caractère original, subjectif, personnel de l’œuvre d’art. S’inspirer de la réalité, ce n’est guère fabriquer des imitations parfaites de la réalité sensible.

D’abord parce que les copies ne sont jamais à la hauteur de leur modèle artistique, ensuite parce que l’art vise la révélation de ce qui n’est pas immédiatement accessible au regard. Ainsi, l’art est essentiellement création, invention artistique. C’est ce qui fait dire à Fernard LEGER que l’art consiste à inventer et non à copier, que l’artiste doit être libre dans son invention, il doit nous enlever à la réalité trop présente. L’artiste peut s’accorder la liberté de ne pas imiter du tout la Nature. Reproduire parfaitement la réalité n’est pas le but essentiel de l’art. La technique est appelée à se mettre au service de l’imagination et du génie de l’artiste. Seule une totale liberté d’expression de l’intention de l’artiste permet de donner à voir autre chose que les apparences immédiatement perceptibles. Ne faut-il pas affirmer plutôt que la vocation de l’art est de créer la réalité ?

 

Emmanuel AVONYO, op