Archive for the ‘METAPHYSIQUE’ Category

Pensée du 24 mai 11

« C’est, en effet, l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, leur étonnement porta sur les difficultés qui se présentaient les premières à l’esprit ; puis, s’avançant ainsi peu à peu, ils étendirent leur exploration à des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Étoiles, enfin la genèse de l’Univers. Or apercevoir une difficulté et s’étonner, c’est reconnaître sa propre ignorance (c’est pourquoi même l’amour des mythes est, en quelque manière amour de la Sagesse, car le mythe est un assemblage de merveilleux). »

Aristote, Métaphysique A, 2, 982 b 10, trad. J. Tricot, Vrin.

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Pensée du 22 mai 11

« (…) Le sens le plus aigu de la dignité de la personne humaine et de son unicité, comme aussi du respect dû au cheminement de la conscience, constitue une acquisition positive de la culture moderne. Cette perception, authentique en elle-même, s’est traduite en de multiples expressions, plus ou moins adéquates, dont certaines toutefois s’écartent de la vérité sur l’homme en tant que créature et image de Dieu et, par conséquent, ont besoin d’être corrigées ou purifiées à la lumière de la foi. »

Ioannes Paulus PP. II, Veritatis splendor

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Pensée du 18 mai 11

« Le problème de la métaphysique se trouve ainsi mis en lumière comme problème d’une ontologie fondamentale. »

Martin Heidegger, Kant et le problème de la métaphysique, Paris, Gallimard, 1953, p. 57.

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GRILLE DE LECTURE

La plupart des commentaires de la Critique de la Raison pure réduisent celle-ci à une entreprise qui sonne le glas de la métaphysique traditionnelle. Elle est perçue comme une théorie de la connaissance qui met en demeure la raison de limiter ses prétentions dogmatiques en ce qui concerne la connaissance au-delà de l’expérience. En vue de remédier à la crise de la métaphysique, Kant s’est demandé comment une connaissance synthétique a priori est-elle possible ? C’est-à-dire comment parvenir à une connaissance qui augmente notre savoir, sans rien devoir à l’expérience, et qui serait valable en tout temps et en tout lieu ? Les lectures qui présent la Critique de Kant comme une théorie de la connaissance affirment que ce dernier veut refonder la métaphysique sur des bases solides en lui conférant la rigueur et la certitude des mathématiques.

L’approche heideggérienne porte l’interprétation de Kant sur un autre plan : elle se propose d’expliquer la Critique de la Raison pure de Kant comme un effort d’instauration du fondement de la métaphysique. Heidegger fait un saut interprétatif qui rapproche singulièrement la philosophie de Kant et la sienne. Il note que le problème de la métaphysique équivaut à celui de l’ontologie fondamentale développée dans Etre et Temps. L’ontologie fondamentale est l’explicitation de l’homme en tant qu’il est l’être spécial qui révèle l’être. Elle révèle que tout questionnement métaphysique renvoie à l’homme et que toute interrogation sur l’homme implique celle sur l’être. Dans son analytique de l’être du Dasein, Heidegger montre en général que la description de l’essence finie de l’homme, qui doit préparer la recherche du fondement de la métaphysique, est fondamentalement portée par la question de l’être. L’homme étant relation à l’être, le problème de ce qu’est l’homme ne peut se poser et se développer qu’en éclaircissant la compréhension de l’être.

Certes, en interprétant la Critique à partir de l’ontologie fondamentale (de la question qu’est-ce que l’homme ?), Heidegger n’écarte pas le soupçon qu’il rechercherait une justification de sa propre pensée. Mais il atteint en particulier un nouveau seuil d’interprétation de Kant selon laquelle une ontologie et une métaphysique se trouvent à la base de la métaphysique. Montrer que le problème de la métaphysique implique l’étude de l’être de l’homme, c’est conférer une dimension métaphysique à la question de l’homme, dans la mesure où l’ontologie fondamentale qui fonde la métaphysique est déjà une métaphysique : la métaphysique de Dasein humain. L’approche heideggérienne de la métaphysique chez Kant indique qu’une ontologie de l’être de l’homme (une métaphysique du Dasein humain) est nécessaire pour rendre la métaphysique possible.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 12 mai 11

« (…) La nostalgie de la vérité absolue et la soif de parvenir à la plénitude de sa connaissance demeurent toujours au fond du cœur de l’homme. L’inépuisable recherche humaine dans tous les domaines et dans tous les secteurs en est la preuve éloquente. Sa recherche du sens de la vie le montre encore davantage. Le développement de la science et de la technique, magnifique témoignage des capacités de l’intelligence et de la ténacité des hommes, ne dispense pas l’humanité de se poser les questions religieuses essentielles ; il la pousse plutôt à affronter les combats les plus douloureux et les plus décisifs, ceux du cœur et de la conscience morale. »

Ioannes Paulus PP. II, Veritatis splendor

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Pensée du 06 mai 11

« La métaphysique arrive-t-on à affirmer de nos jours, traite moins de l’étant en général que du sens de l’existence. »

Paul Gilbert, La patience d’être, Métaphysique

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GRILLE DE LECTURE

Employée par Andronicos de Rhodes pour classer certains ouvrages d’Aristote traitant des sujets qui viennent après ceux de la Physique, l’expression « métaphysique », étude des propriétés générales de l’étant, a coïncidé pendant la scolastique, avec l’ontologie, l’étude de l’être en tant qu’être. Les scolastiques entendaient ainsi montrer que c’est la substance d’Aristote que visait la métaphysique. Il semble que même l’Antiquité grecque de Parménide et d’Aristote ait identifié l’ontologie à la métaphysique, même si ces acceptions n’étaient pas encore en vogue. L’étude de l’être en tant qu’être et l’étude de l’étant renvoyaient à la même réalité. Trois ruptures épistémologiques s’opèrent par la suite : la première rupture, celle de la modernité, a consisté à distinguer la métaphysique générale (traditionnelle) de la métaphysique spéciale.

La métaphysique générale est le domaine de l’ontologie, c’est-à-dire de l’étude de l’être en tant qu’être ou substance. La spéciale comprend la cosmologie rationnelle (l’être de la nature), la psychologie rationnelle (l’être de l’âme) et la théologie rationnelle (l’être de Dieu). La deuxième rupture est celle où l’emploi du terme métaphysique en lien avec l’ontologie a été dénoncé. Kant et Heidegger ont sonné le glas de l’ambition substantialiste de la métaphysique traditionnelle qui identifiait l’ontologie avec l’être en tant que substance d’Aristote.  S’il n’est possible de connaître que le phénomène, la métaphysique comme étude de la substance de l’Etre est obsolète. La troisième rupture qui intervient déplace la métaphysique de l’étude des déterminations communes de l’étant vers  la scrutation du sens de l’existence. Paul Gilbert assume cette nouvelle orientation de la métaphysique. Il veut désormais  ressaisir la substance de l’intérieur, car la scrutation de la substance est l’exercice d’un sens recherché, celui de l’existence.

Pour Paul Gilbert, même si notre époque, « héritière rebelle du rationalisme des temps moderne » doute de la fondation ultime du sens de l’existence, il est important de rappeler que Heidegger a invité à passer des étants à l’être, de l’être en tant qu’être au sens de l’être, afin d’arracher nos espaces intérieurs à la dictature du non sens. Si aucun savoir théorique n’est capable de nous donner adéquatement le sens de l’être, il ne s’ensuit pas que le sens ne se manifeste pas dans nos vies, dans la pratique de nos désirs et de nos affections. La philosophie contemporaine nous offre un moyen privilégié pour la quête du sens de l’existence : la science pratique du discours herméneutique qui éclaire notre agir. Le sens advient grâce à l’interprétation des signes de notre existence et de ses richesses vécues. Le passage de la métaphysique à l’ère de l’herméneutique par le moyen de la phénoménologie ne vise qu’à renouveler notre sens de l’être et notre compréhension de nos traditions culturelles.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 01 mai 11

« L’homme est un animal métaphysique. Sans doute, quand sa conscience ne fait encore que s’éveiller, il se figure être intelligible sans effort ; mais cela ne dure pas longtemps : avec la première réflexion, se produit déjà cet étonnement, qui fut pour ainsi dire le père de la métaphysique. C’est en ce sens qu’Aristote a dit aussi au début de sa Métaphysique :  » En effet, c’est l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques ». De même, avoir l’esprit philosophique, c’est être capable de s’étonner des événements habituels et des choses de tous les jours, de se poser comme sujet d’étude ce qu’il y a de plus général et de plus ordinaire. »

Arthur Schopenhauer, Le Monde comme volonté et comme représentation

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Pensée du 22 avril 11

« Plus un être est spirituellement proche de moi, moins il est objet pour moi et moins il se laisse caractériser. Il en est de même pour moi en tant que j’entretiens avec moi-même un commerce spirituel ; je ne peux pas devenir un tel pour moi. »

GABRIEL MARCEL, Journal métaphysique

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GRILLE DE LECTURE

Un être dans sa tallité (en tant que tel) est a priori un ob-jet, c’est-à-dire un être jeté, posé là devant moi ; et je peux l’observer. Un objet est distinct du moi qui peut le dévisager, du je qui le conquiert par ses sens, principalement par ses yeux. Pour être un autre, un tel, une altérité, un être a à être considéré dans sa réalité existentielle et matérielle comme quelque chose que je nie comme étant moi. Un ob-jet est alors distinct et distant de moi, je peux le caractériser pour le saisir dans sa matérialité, pour le montrer, pour le présenter. Je peux toucher un ob-jet et dire qu’il est tel ou tel en réalité. Donc je peux voir les contours d’un ob-jet, les appréhender. Caractériser un être, n’est-ce pas dire qu’il est fait de telle ou telle chose, fait de telle ou telle manière ? Cela signifie qu’on l’aurait déjà posé devant soi en le niant, c’est-à-dire en le distinguant d’un soi qui est là comme maître façonneur de sa réalité pour l’observer et le définir. Mais lorsque Gabriel MARCEL dit que « Plus un être est spirituellement proche de moi, moins il est objet pour moi et moins il se laisse caractériser », il voudrait entendre la spiritualité comme ce qui fait que l’homme ne peut considérer un autre être spirituel comme un objet. La spiritualité est ce qui laisse l’autre être devenir comme moi : il est proche de moi.

Mais l’on ne peut pas dire que l’altérité perd sa qualité d’altérité. Par l’esprit qu’il a, par l’esprit qui le fait être ce qu’il est là, il y a de quoi le considérer comme quelque chose qui est proche de soi. La spiritualité rapproche les êtres les uns des autres. C’est à dire que je me sens être comme l’autre être spirituellement proche de moi. Je le sens en moi. De même, je ne peux pas me considérer, moi qui suis un corps et un esprit comme étant distant de moi-même, comme un être partagé et déchiré en moi-même. Je suis mon corps en même temps que je suis mon esprit. Je ne peux m’objectiver sinon je perdrais mon unité intrinsèque, mon unité existentielle faite de la corporéité et de la spiritualité. Je ne peux donc pas me nier comme je ne dois pas nier les autres êtres proches de moi spirituellement. L’être est un mystère et non un problème, c’est-à-dire qu’il n’est pas quelque chose de posé hors de soi ; mais lorsqu’il constitue un mystère, il pose un problème autour de la question du sujet. Les êtres spirituels sont donc des sujets. N’est-ce pas là une éthique dans ce monde où les valeurs qui nous rassemblent et nous rapprochent sont bafouées, méconsidérées ? Tout en demeurant ce qu’il est, l’autre est proche de moi par l’esprit.

Aristide BASSE, op

Pensée du 15 avril 11

« L’homme est cette nuit, le néant vide qui contient tout dans sa simplicité. C’est cette nuit qu’on aperçoit lorsqu’on regarde un homme dans les yeux. On plonge alors dans une nuit qui devient terrible ; c’est la nuit du monde qui se trouve en face de nous ».

Friedrich Hegel, La philosophie de l’Esprit

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GRILLE DE LECTURE

La nuit traduit l’idée de l’obscurité, du néant, de l’invisible, en clair de ce qui échappe, de l’in-objectif. On pourrait en un autre sens dire que la nuit dit l’apparaître de ce qui est comme une frontière pour la conscience objectivante. La nuit est le lieu du silence, elle est cet instant de l’extase originelle où loin des bruits du monde l’Etre a commencé son poème ; lieu où l’Etre s’est comme retiré en attente de l’éclosion du jour. La nuit en ce sens est la préfiguration du jour, elle est l’annonce du jour. Cela souligne l’idée d’une nécessité interne entre  le jour et la nuit. La nuit est nécessaire pour le jour, et le jour l’est aussi pour la nuit. La nuit est cela qui prépare le jour. Elle est la dimension de l’épaisseur, de la profondeur. Si l’homme est comparé à la nuit, cela veut dire que l’homme est l’être de profondeur. Cette profondeur est cela qui signifie la nuit qu’on aperçoit lorsqu’on regarde l’homme dans ses yeux, dans son visage.

Le visage est la partie de l’homme qui signifie son humanité. Le visage se donne à voir pour un autre visage, un autre regard et il est toujours susceptible de me révéler, de me donner à lire et à interpréter. Au milieu du visage s’ouvrent les yeux et s’allume le regard. L’un est inséparable de l’autre, avec toutefois cette nuance étonnante que souligne Sartre : le regard apparaît précisément à cet instant fugace où les yeux disparaissent, leur couleur, leur contour, pour n’être plus qu’une intentionnalité, une intensité, une émotion. Ne serait-il pas commode en effet de dire que nous touchons là à l’inexprimable, à la profondeur même de l’homme, à cette part irréductible d’obscurité qui nous habite tous ? Si le regard est silencieux, il n’en signifie pas moins et il suscite une interprétation qui, elle, relève bien de l’exprimable. Le regard peut bien être compris comme cet au-delà des yeux qui leur donne un style singulier, il n’est rien d’autre que l’écho de la profondeur d’une existence sortant d’elle-même puisqu’elle est communication et rencontre d’autrui. Ainsi, le regard reste pouvoir d’échappement sans cesser de rayonner d’un soi. Que l’homme par cet abîme qu’on aperçoit dans les yeux soit comparé à une nuit, cela signifie que son être-là est le visible d’un invisible.

Mervy-Monsoleil AMADI, op

Pensée du 11 avril 11

« L’homme est extérieurement limité et intérieurement illimité. »

Johann Wolfgang von Goethe, Prologue de Faust.

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GRILLE DE LECTURE

Misère et grandeur de l’homme : tel pourrait être le titre de la grille de lecture de la pensée de ce jour. Le philosophe Platon présentait le corps humain comme une prison, un lieu de déchéance et de sépulture de l’âme. Il est indéniable que l’homme est un être matériellement fragile, son corps apparaît comme le symbole de sa faiblesse et de ses limites. Le corps humain se corrompt de la flétrissure du vieillissement, il est la marque authentique d’une faiblesse congénitale. Les jours terrestres de l’homme sont comptés, il est « une ombre qui passe », dit le psalmiste ; l’homme est un être-pour-la-mort, caractérisé par un défaut-d’être-par-soi. Mais quoi qu’il en soit de cette limitation extérieure et de cette petitesse physique, à la différence de toutes les autres créatures terrestres, la grandeur de l’homme réside dans sa vocation spirituelle, dans son intelligence, celle que Thomas d’Aquin considère comme le point d’insertion de la transcendance divine en l’homme. D’après l’Aquinate, la personne humaine est ce qu’il a de plus parfait dans la nature, sa plus haute dignité étant de « subsister dans une nature raisonnable ». Pascal affirmait que la condition humaine oscille entre inconsistance, ennui et inquiétude. Mais il s’est vite ravisé de la grandeur spirituelle de l’homme lorsqu’il écrivait dans ses pensées : « Par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point : par la pensée je le comprends. » Matériellement limité, parce que comparable aux autres créatures terrestres sans transcendance, l’homme est intérieurement perché sur l’océan du monde. Par la pensée, l’âme humaine respire au-dessus du temps.

Bref, l’intelligence, la raison, la pensée, l’âme, toutes ces facultés déclinent la profondeur intérieure de l’homme. Ils désignent uniment le lieu de floraison et de surpassement de la personne humaine qui apparaît comme un être intérieurement illimité. Il n’est pas étonnant d’entendre Edith Stein dire que « L’homme ‘éclôt’ de son âme qui forme le centre de son être ».  Dibi Kouadio Augustin aime citer cette pensée à l’occasion de ses colloques de philosophie : L’animal contemple la terre, et l’homme le ciel, par quoi chacun dit qui il est. En effet, l’homme est le seul des animaux qui soit droit (Aristote), et ce n’est pas fortuit. Il est un sanctuaire d’une ampleur infinie (Saint Augustin). On dirait que plus il met en valeur son intériorité, mieux il se défait des étreintes sensibles,  plus il est capable de Dieu. Car « Les yeux de l’esprit ne commencent à être perçants que quand ceux du corps baissent » (Platon). Achevons cette ballade en pensées philosophiques par une parole non moins profonde de Jacques Maritain qui ne manquera pas de poursuivre en nous la méditation amorcée : « Nous possédons en nous l’Intellect Illuminant, soleil spirituel sans cesse rayonnant qui active toute chose dans l’intelligence et dont la lumière fait surgir toutes nos idées en nous et dont l’énergie pénètre toutes les opérations de notre esprit. Cette source originelle de lumière nous demeure invisible, cachée dans l’inconscient de l’esprit.»  L’intuition créatrice dans l’art et la poésie.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 06 avril 11

« Le concept d’éthique implique dans son nom même la référence à cette fondation par Aristote de l’aretè dans l’exercice et dans l’ethos. »

Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil, 1976.

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GRILLE DE LECTURE

Le concept d’« éthique » tire son origine du grec ethos. Quand on parle généralement d’éthique, on entend la science des mœurs, la science pratique qui réfléchit aux conditions d’un agir humain correct. Cette partie générale de la morale s’occupe de la description des mœurs humaines et de l’appréciation de l’agir humain. L’éthique met donc en jeu les notions de vertu (aretè) et de mœurs (ethos). L’éthique dans son acception aristotélicienne est celle qui place la vertu dans l’agir moral, dans la pratique des bonnes mœurs. L’éthique aristotélicienne situe le savoir moral (l’excellence, la vertu) dans la tension constante vers un bien pratique. Gadamer écrit que « C’est par la limitation qu’il impose à l’intellectualisme socratique et platonicien dans la question du Bien qu’Aristote, comme on le sait, devient le fondateur de l’Ethique comme discipline autonome par rapport à la Métaphysique.» En effet, la doctrine socratico-platonicienne de la vertu est assez intellectualiste. Elle est déterminée par l’Idée du Bien logée au ciel de la contemplation et établit une équivalence entre vertu et savoir. Aristote s’oppose donc à cette doctrine morale dominée par la théorie platonicienne des Idées. Pour le Stagirite de l’Ethique à Nicomaque, l’Idée du Bien défendue par son maître n’est qu’une généralité creuse. Il faut lui opposer une conception du bien humain, du bien en ce qui concerne l’agir humain.

Le bien, tel qu’Aristote le conçoit, se présente toujours à l’homme dans le concret de la situation où il se trouve comme le fruit de la vertu. En fait, on n’apprécie la vertu humaine qu’à l’aune de l’exercice de ses facultés et de son comportement dans des situations existentielles. Aristote distingue ainsi Métaphysique et Ethique, ramenant l’éthique dans la sphère du bien pratique. Devenue une discipline autonome sous la houlette d’Aristote, l’éthique ne fait qu’honorer son étymologie. Mais elle avoue en même temps les limites de son projet. Fondant l’éthique dans l’existence concrète, et répudiant l’intellectualisme moral de Socrate, « Aristote souligne que le problème éthique ne peut atteindre à l’exactitude suprême à laquelle le mathématicien accède. » L’éthique se contente d’aiguiser et d’éclairer la conscience morale en définissant les contours de l’action humaine. Un agent moral doit toujours discerner et décider lui-même. Il doit avoir développé une attitude qu’il lui faut constamment maintenir et confirmer par un juste comportement dans les situations concrètes de sa vie. On le voit bien, sans rechercher l’exactitude scientifique, Aristote ne se passe pas pour autant du savoir.  Le savoir moral de la phronesis est nécessaire à l’être éthique de l’homme et au « faire » humain. Ce savoir qui n’est ni un savoir de la science, ni un savoir théorique de l’épistémè, aide à délibérer sur le moyen de l’action et la conduite de l’homme selon les modes de comportement propres aux sociétés. Le savoir éthique, ce savoir en situation, fait passer des normes générales aux situations particulières. Gadamer tire cette conclusion : « Aristote reste assez socratique pour maintenir le savoir comme élément essentiel de l’être éthique. »

Emmanuel AVONYO, op