Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 25 février 11

« La philosophie se produit comme une forme sous laquelle se manifeste le refus d’engagement dans l’Autre, l’attente préférée à l’action, l’indifférence à l’égard des autres.»

Emmanuel LEVINAS, Humanisme de l’autre homme.

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GRILLE DE LECTURE

Emmanuel Levinas a tenté comme tout bon éthicien à revaloriser la relation responsable entre les hommes. La responsabilité qu’un humain doit avoir vis-à-vis de l’autre est une exigence éthique. Levinas parle d’un face-à-face avec l’autre, un face-à-face auquel chaque homme est appelé. Mais pour lui, la philosophie se dérobe à cette invite, à cette tâche, à ce service. Il nous faudrait comprendre que la citation lévinassienne ici se situe dans la trame de la critique de l’ontologie fondamentale. En effet, pour lui, l’ontologie fondamentale étudie l’être qui se ferme, qui est clos en lui-même et qui se refuse à s’ouvrir à l’altérité. Et l’altérité qui dit l’autrui n’est donc pas pris en compte dans cette science. La philosophie étudie l’être mais elle ne l’aborde pas dans le sens d’une ouverture de soi à l’autre, au monde. Or, pour Levinas, tout doit concourir à l’éthique qui, seule, permet cette éclosion, cette rencontre entre les consciences, entre les humains qui s’appellent l’un l’autre nécessairement, dans leur seul exister.

La philosophie n’aide pas à un engagement dans l’Autre. Elle reste inopérante au plan relationnel, disons-le. La philosophie n’est pas active dans ce sens puisqu’elle ne permet pas un engagement, une action de soi à l’endroit de l’autre. Les autres ne sont pas pris en compte dans son déploiement, dans ses recherches, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas « touchés » dans leur existence concrète. Au fait, la nature de l’ontologie fondamentale, comme susmentionnée est de scruter l’être et l’être en soi pour le saisir, le connaître et l’expliquer. Elle ne pousse pas à un face-à-face avec autrui dans le sens d’une considération de la vie, de l’exister humain. Ainsi, ce qui devrait être l’horizon de toute science est occulté : l’homme. Voilà la subversion de la philosophie, de l’ontologie. Il y a ici l’affirmation de la primauté de l’éthique sur la philosophie, sur l’ontologie fondamentale. L’humanisme est ce qui résume et redessine tout l’horizon de toute pensée.

Aristide BASSE, o.p.

Pensée du 24 février 11

« Montaigne est une belle aurore après cette longue nuit. Nourri des anciens, doutant assez fortement pour dominer tous les pièges de la logique, et suivant par ferme jugement la sagesse stoïcienne, qui apprend à souffrir en homme et à bien mourir, Montaigne représente le jugement seul, ou l’homme sans Dieu. Une force d’esprit admirable contre l’imagination, la superstition, le préjugé, les passions, circule dans les Essais, le seul livre de philosophie peut-être qui s’offre sans système et sans la fureur de prouver. Mais les partis l’ont mal jugé car il les juge tous. »

Alain, Abrégé pour les aveugles, Bibliothèque de la Pléiade, 1960, p. 804.

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Pensée du 23 février 11

« La fugacité du temps laisse des traces d’éternité ; ce sont elles qui garantissent la permanence du vrai »

JEAN GRANIER, Art et vérité

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GRILLE DE LECTURE

Le temps est l’instant hors de soi et en fuite devant lui-même selon les trois ek-stases de la temporalité : le présent, le passé et l’avenir, qui nous entraîne dans  sa marche inéluctable vers l’accomplissement de notre destinée. La destinée ne dit-elle pas l’attitude de l’être tendu vers la mort au sens heideggérien ? La mort comme passage obligé de l’être humain et ouverture sur un autre monde, celui qui nous fait entrer dans la béatitude de l’Etre. Le temps est donc l’essence de l’homme, il est une dimension fondamentale de l’existence humaine. Etant essence de notre être, voué à la finitude, le temps est toujours en marche vers un avenir. Il est une marche vers l’avenir. Le temps en tant que temporalité se temporalise comme avenir-qui-va-passer-en-venant-au-présent. En ce sens l’avenir n’est pas antérieur au passé et celui-ci n’est pas antérieur au présent.

Le temps est cela qui est à la fois distinct et inséparable ; le présent n’est pas fermé sur lui-même mais se transcende vers un avenir et au-delà d’un passé qui forment avec lui l’unité du temps intérieur. Cette fuite des instants du temps devant lui-même, ne vient-elle pas dire la fugacité du temps ? La fugacité dit la dimension d’une chose qui est en fuite d’elle-même. Or il semble qu’il n’y a de mouvement que par rapport à une stabilité. En ce sens, encore une fois, la fugacité du temps ne vient-elle pas dire la nécessité de la permanence ? La mobilité fait du temps la substance des choses. Dans le passage du temps, seul reste les traces de d’éternité, ces traces sont seules ce qui nous rassure de l’éternité du temps et de la permanence de notre être.

Mervy-Monsoleil AMADI, op

Pensée du 22 février 11

« L’humanisme est d’abord un combat pour l’homme ou, plus précisément, pour l’humanité de l’homme : il s’agit de défendre non une espèce seulement (l’humanisme n’est pas un sous-ensemble de l’écologisme), mais ce que celle-ci a fait de soi, non l’homo sapiens mais l’humanité civilisée. En ce sens nous sommes tous humanistes… Humanisme pratique, il s’agit d’agir, et l’humanité est le but – ici, maintenant – de notre action. Nous considérons l’humanité de l’homme comme une fin (comme dirait Kant) et nous la désirons (comme dirait Spinoza), et c’est ce qui nous fait humains ou dignes de l’être : l’humanisme pratique n’est que l’affirmation et la défense de l’humanité comme valeur. »

André Comte-Sponville, Valeur et vérité. Etudes cyniques, Paris, PUF, 1994.

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Pensée du 21 février 11

« La philosophie de Hegel est une philosophie de la confiance en soi. »

Karl BARTH, Hegel, Cahiers théologiques 38, p. 15.

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GRILLE DE LECTURE

Pour Karl Barth, la philosophie de Hegel est marquée par un trait distinctif incarné par l’auteur lui-même : le principe de la confiance en soi. Au nom de ce principe, l’homme pensant, Hegel, est un homme totalement et fermement digne de foi vis-à-vis de lui-même. Cet homme pensant, Hegel, pouvait douter de tout parce qu’il ne doute pas un seul instant de lui-même. Il a connaissance de tout, simplement parce qu’il a pleinement connaissance de lui-même. Karl Barth présente plus explicitement le concept de confiance en soi en ces termes : « La confiance en soi de Hegel réside dans l’équivalence entre sa pensée et l’objet pensé par lui, c’est-à-dire la présence totale de sa pensée dans l’objet pensé par lui, et la présence totale de l’objet pensé par lui dans sa pensée. » On se croirait (excusez l’anachronisme) dans une philosophie de l’intuition bergsonienne où la conscience de l’objet donne lieu au transport du sujet dans l’objet, dans une totale sympathie philosophique. Le secret du secret de Hegel, c’est qu’il croit fermement en l’équivalence de l’homme pensant et de l’objet pensé.

Par-dessus tout, c’est dans l’identité des deux choses que Hegel place sa confiance. L’acte de la pensée assume l’identité entre le sujet pensant et l’objet pensé. Cette identité peut prendre le nom d’esprit, de Dieu. Ce qui fait dire à Karl Barth que la philosophie de la confiance en soi n’est rien d’autre qu’une philosophie de la confiance en l’esprit, en Dieu. Mais si l’on parle de confiance en soi, c’est qu’il y a aussi identité entre le soi et l’esprit, comme l’objet s’identifie au sujet. Il semble d’ailleurs que toute la visée de la philosophie de Hegel se ramène à proclamer cette confiance en soi philosophique et à appeler les autres à partager cette confiance. Car, pour Hegel, cette confiance est loin d’être une distinction personnelle, ou le fruit d’une illumination individuelle : la confiance en soi doit être entièrement comprise comme la confiance dans la raison humaine, universelle, connue de tous et à la disposition de chacun. Par le concept de la confiance en soi, Hegel revendique clairement l’héritage des Lumières : la raison humaine doit se comprendre elle-même d’une façon critique. Ainsi, la confiance en soi pourrait être dans le sens des Lumières la raison fondée en elle-même, la raison libérée et désormais maîtresse, en principe, de toute chose.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 20 février 11

« La compréhension de l’idée de substance dans le phénomène se constitue dans l’intellectualité du temps comme durée. Kant distingue dans le temps le moment de la pure durée et celui de la série. La durée du temps correspond à son étendue (Zeitumfang), le fait que le temps est d’abord contemporanéité et simultanéité avant d’être succession. La série est succession (Zeitreihe), le passage de l’antériorité à la postériorité. Le temps précédant qui passe continuellement le relais au temps suivant. »

Dominique Assalé Aka-Bwassi, L’idée d’une logique de l’expérience dans la phénoménologie de Husserl, Paris, L’Harmattan, 2009.

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Pensée du 19 février 11

« La philosophie de Hegel est une philosophie de la confiance en soi. Si elle a agit d’une façon si conforme à l’esprit du siècle, si elle a été à tel point un accomplissement de ce que ce siècle tout entier sentait en lui comme une promesse, c’est qu’elle présupposait et confirmait tout à la fois ce principe, qui apparaissait à ce siècle comme lumineux et évident. Si elle parut si grandiose et si fructueuse, c’est que ce principe (la confiance en soi de l’homme pensant comme philosophie), en dépit de l’art avec lequel il fut développé et appliqué, était d’une étonnante simplicité. Si elle eut une action si convaincante, c’est que Hegel osa prendre au sérieux, jusqu’à ses dernières conséquences et avec toute la fidélité imaginable, ce principe simple, approuvé par tout contemporain authentique. »

Karl BARTH, Hegel, Cahiers théologiques 38, p. 15.

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Pensée du 18 février 11

« Intuition signifie donc d’abord conscience, mais conscience immédiate, vision qui se distingue à peine de l’objet vu, conscience qui est en contact et même coïncidence. »

Henri Bergson, La pensée et le mouvant

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GRILLE DE LECTURE

L’intuition serait-elle le postulat ontologique de la philosophie bergsonienne ? Pourquoi pas ? Dire que Bergson est le philosophe de l’intuition, c’est toucher directement la porte d’entrée de cette belle philosophie de la conscience comme intuition. L’auteur définit dans un passage de La pensée et le mouvant ce qu’est l’intuition. L’intuition bergsonienne est d’abord conscience immédiate, coïncidence, vue directe d’un objet de pensée actuellement présent à l’esprit et saisi dans sa réalité individuelle. Elle est une sorte de sympathie par laquelle la connaissance humaine coïncide (sympathise) avec les choses. Autrement dit, l’intuition est la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique, d’inexprimable. Ainsi, on ne peut saisir par exemple l’absolu que par l’intuition.

Cette première conception de l’intuition n’est pas pour autant opposable à l’intuition perçue comme conscience élargie. Ici, la conscience qui se transporte à l’intérieur de l’objet n’a plus qu’un objet inerte en face, mais une vraie conscience. L’intuition dans son sens large est le lieu d’une interconnexion des consciences, d’une intersubjectivité. Dans ce cadre, sympathie et antipathie peuvent se côtoyer dans la mesure où le transport dans l’objet peut être conflictuel. Mais la coïncidence n’est pas moins réalisée. Car c’est ce contact médiat qui crée l’antipathie. En d’autres termes, il n’y a pas d’antipathie sans sympathie préalable. C’est peut-être faire une interprétation trop littéraire de Bergson que de dire comme Corneille que l’inimitié succède à l’amitié trahie.

Revenons dans la pensée de Bergson et mettons-la en discussion avec ses pairs philosophes. Comme Bergson, Pascal affirme que l’intuition est une connaissance directe, sans règle, car il faut tout d’un coup voir la chose d’un seul regard et non par progrès de raisonnement. Les deux philosophes semblent présenter l’intuition par opposition au raisonnement discursif et à l’analyse qui ne sont plus une saisie immédiate de la chose. Si l’intuition est la saisie directe par l’esprit de la vérité des concepts ou de la réalité intime des choses, le raisonnement est plutôt un procédé indirect de justification soumis aux règles de la logique. Ajoutons que pour Kant, l’intuition humaine suppose qu’un objet nous est donné, c’est-à-dire affecte notre esprit, grâce à la faculté de la sensibilité. Chez celui-ci, une intuition intellectuelle est donc impossible car l’esprit ne peut pas se donner à lui-même un objet.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 17 février 11

« Ce qui rend difficile toute confrontation du freudisme avec d’autres théories de la culture, c’est que son créateur n’a jamais proposé lui-même de réflexion sur les limites de son interprétation : il admet qu’il y a d’autres pulsions que celles qu’il étudie, mais il n’en propose pas l’énumération complète ; il parle du travail, du lien social, de la nécessité et de la réalité, mais sans laisser apercevoir comment la psychanalyse pourrait se coordonner avec des sciences ou avec des interprétations autres que la science. Cela est bien ainsi : sa robuste partialité nous laisse dans une perplexité utile ; à chacun la responsabilité de situer la psychanalyse dans sa vision des choses. »

Paul Ricœur, Le conflit des interprétations, Paris, Seuil, 1969.

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Pensée du 14 février 11

« C’est la mélancolie profonde du cours même de l’histoire, de la fuite du temps qui montre ainsi que des contenus éternels, que des attitudes éternelles perdent leur sens dès qu’ils ont fait leur temps – que le temps peut dépasser l’éternel.»

Georg LUKÁCS, La théorie du roman

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GRILLE DE LECTURE

La grille de lecture de ce jour se veut délibérément questionnante ; elle est innervée par l’interrogation d’un de nos cafés philosophiques. « Penser, c’est dire merci ». Dire merci, c’est aussi aller plus au large et étendre les filets du sens. Fort de cela, nous estimons que ce n’est pas la mélancolie du cours de l’histoire qui fait des valeurs vraies ; ce n’est pas la fuite incoercible du temps qui conditionne la vérité de nos valeurs. L’éternité n’existe que pour celui qui y croit. Le temps n’est réel et fugace que pour celui qui en fait ainsi l’expérience. Le sens des attitudes éternelles ne se délite que pour celui qui le vide de tout contenu.

Et qu’ainsi, la mélancolie n’engendre rien, ce sont nos échelles de valeurs, nos conditionnements philosophiques, sociaux, historiques, ce sont nos appréhensions de l’existence qui font une histoire mélancolique ou un temps « sans temps », un temps qui défie l’éternel. En effet, comment le temps passerait-il l’éternel, s’il n’y a de temps que par rapport à l’éternité ? A titre d’hypothèse, concédons que c’est l’éternité qui passe le temps. Même ici, comment ces attitudes éternelles ne perdraient-elles pas leur sens, si l’homme qui leur désigne des contenus passe infiniment pour un « être-pour-la-mort ? En dépit du fait que l’homme passe, il n’y a de temps que pour l’homme, et il n’y a d’éternité que pour l’homme.

Certes, l’homme est temporel, l’homme n’est pas éternel. L’homme est temporel et le temps passe l’homme comme l’éternité passe le temps. C’est finalement l’homme qui sort du temps, et le temps, de l’éternité. Double victoire par étapes de l’éternité sur le temps, et du temps sur l’homme. Et si le temps passe l’homme qui passe, comment ne passerait-il pas l’éternel dans l’esprit de Georg LUKÁCS, c’est-à-dire dans l’entendement de celui qui le conçoit ? D’où le mirage. N’est-ce pas en vérité l’éternel qui passe le temps et l’homme ? Les attitudes éternelles et leurs contenus ne débordent-ils pas l’homme et le temps de part en part ? Beau sujet de méditation, qui passe les limites de la raison incapable de rendre raison de son raisonnement. Le cours de cette histoire peut paraître dès lors mélancolique comme la fuite désespérée du temps et l’inconsistance de l’homme.

Emmanuel AVONYO, op