Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 07 août 11

« Le bon et salutaire danger est le voisinage du poète qui chante. »

HEIDEGGER, L’Expérience de la pensée

________________________________________________________________

Pensée du 06 août 11

« Pour expliquer la façon dont s’est constituée chez Spinoza la notion de substance, il ne faut pas perdre de vue la relation d’identité qu’elle a eue de bonne heure et que même elle a conservée chez lui avec celle d’attribut. Il y a eu là sans doute une influence de Descartes. On sait que si Descartes paraît faire quelquefois de la substance une espèce de réalité indéterminée et indépendante de ses attributs, il l’identifie ailleurs catégoriquement avec son attribut principal[1] : la pensée peut être dite également attribut principal ou substance de l’âme, comme l’étendue peut être dite également attribut principal ou substance des corps ; une substance ou un attribut principal, c’est avant tout une essence, conçue, soit dans le sujet où elle est réalisée, soit dans la nature intelligible qui en fait l’objet d’une notion complète et distincte. »

Victor Delbos, « La notion de substance et la notion de Dieu dans la philosophie de Spinoza », Revue de métaphysique et de morale, 1908.


[1] Principia philosophiae, I, 53 ; I, 63.

Pensée du 04 août 11

« Si une action humaine est fin ultime, il faut qu’elle soit volontaire, sans quoi elle ne serait pas humaine, ainsi qu’on vient de le dire. Mais une action est dite volontaire de deux façons: ou bien il s’agit d’une action commandée par la volonté, comme marcher ou parler; ou bien d’une action émise par la volonté, comme le fait même de vouloir. Or il est impossible que l’acte même émis par la volonté soit une fin ultime. En effet, la fin est l’objet même de la volonté de la même manière que la couleur est l’objet de la vue. Or, il est impossible d’attribuer à l’acte même de voir le caractère de première chose visible, car tout acte de ce genre s’adresse d’abord à un objet, à ce qui se voit; ainsi est-il impossible que le désirable premier, qui est la fin, se confonde avec le vouloir même. Il reste donc que si une action humaine est une fin ultime, il s’agit d’une action commandée par la volonté. Et ainsi, même dans ce cas, il demeure au moins un acte, l’acte de vouloir, qui est en vue d’une fin. Donc, quoi que l’homme fasse, il est vrai de dire qu’il agit pour une même fin quand il accomplit l’action -qui est sa fin ultime. »

THOMAS D’AQUIN, SOMME DE THEOLOGIE, Ia IIae q.1 a.1

__________________________________________________________________

Pensée du 03 août 11

« Qu’est-ce que la raison ? C’est cette faculté qui m’est donnée par la nature de me déterminer pour tel objet et de fuir tel autre, en proportion de la dose de plaisir ou de peine reçue de ces objets : calcul absolument soumis à mes sens, puisque c’est d’eux seuls que je reçois les impressions comparatives qui constituent ou les douleurs que je veux fuir, ou le plaisir que je dois chercher. La raison n’est donc autre chose, ainsi que le dit Fréret, que la balance avec laquelle nous pesons les objets, et par laquelle, remettant sous le poids ceux qui sont éloignés de nous, nous connaissons ce que nous devons penser, par le rapport qu’ils ont entre eux, en telle sorte que ce soit toujours l’apparence du plus grand plaisir qui l’emporte. »

Marquis de Sade, Dieu, l’immortalité de l’âme et autres chimères.

________________________________________________________________

Pensée du 01 août 11

« Quoi ! ce Dieu comble son peuple de faveurs et de miracles, et ce peuple chéri ne croit pas à son Dieu ? Quoi ! ce Dieu tonne sur le haut d’une montagne avec l’appareil le plus imposant, il dicte sur cette montagne des lois sublimes au législateur de ce peuple, qui, dans la plaine, doute de lui, et des idoles s’élèvent dans cette plaine pour narguer le Dieu législateur tonnant sur la montagne ? Il meurt enfin, cet homme singulier qui vient d’offrir aux Juifs un Dieu si magnifique, il expire ; un miracle accompagne sa mort : tant de motifs vont pénétrer sans doute de la majesté de ce Dieu le peuple témoin de sa grandeur que ne doivent point admettre les descendants de ceux qui ont tout vu. Mais, plus incrédules que leurs pères, l’idolâtrie culbute en peu d’années les autels chancelants du Dieu de Moïse, et les malheureux Juifs opprimés ne se souviennent de la chimère de leurs ancêtres que quand ils recouvrent leur liberté. »

Marquis de Sade, Dieu, l’immortalité de l’âme et autre chimères ….

____________________________________________________________________________

Pensée du 30 juillet 11

« Alors même que les philosophes ne s’intéressent qu’aux incarnations de la philosophie et non aux hommes, ces mauvais coucheurs s’occupent de la philosophie. Il y a un manque scandaleux de réciprocité. Aucun d’eux ne saurait regarder la philosophie avec détachement, lorsqu’il la rencontre, bien que les philosophes le regardent lui-même ainsi. Les simples têtes humaines ne sont pas à l’aise dans le ciel glacial des Idées. Les lieux intelligibles ne sont point ainsi faits qu’ils y respirent librement. Ils ont l’impudence de ne point exclusivement s’attacher à l’élégance d’un argument, à la subtilité technique d’une solution, à l’habileté de telle jonglerie : ils demandent qu’on leur explique ce que telle philosophie signifie pour eux, ce qui résulterait réellement pour eux de la mise en vigueur, du succès définitif de telle affirmation philosophique sur le destin des hommes. »

Paul-Yves NIZAN, Les chiens de garde, Paris, Rieder, 1932.

___________________________________________________________________

Pensée du 29 juillet 11

« Parce qu’il est le Logos incarné, l’homme est essentiellement l’ennemi de l’Etre : il est l’être négatif qui est uniquement dans la mesure où il supprime l’Etre.»

Kostas PAPAIOANNOU in Hegel, La Raison dans l’Histoire, p. 12.

________________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

Ce grand interprète contemporain de Hegel a rédigé l’introduction à La Raison dans l’Histoire de Hegel. Il nous situe ici au cœur de la négativité, le moteur rationnel de l’histoire. La dialectique hégélienne prévoit une succession de phases opposées. Le Réel, comme un tout, est toujours en lui-même une unité différenciée, l’unité de déterminations opposées : position, négation et négation de la négation. Mais cette négation n’est qu’une façon de relativiser l’objet nié dans son être afin de l’élever à une nouvelle signification. Dans l’homme, l’identité de l’Absolu passe dans la différence et l’objectivité. Et selon cette considération, ne peut-on pas dire que l’homme est l’ennemi de l’Etre, et qu’il est essentiellement l’être négatif ? C’est une évidence hégélienne.

Seul l’homme peut nier la totalité du donné parce que l’homme est le Concept, le Logos qui s’enracine dans l’histoire, existant concrètement de manière empiriquement perceptible. Pour être le Logos, il est un être supra-naturel, il est Dieu même parvenu à une existence charnelle enfin adéquate à son être. Dans ce processus de division existentielle de l’unité originaire de l’Absolu, l’homme émerge comme négativité pure. La négativité nous permet de saisir l’homme sous une double casquette identitaire : d’un côté, en tant que Concept divin, il manifeste et réalise la vie divine, sa vie est libération de Dieu nié dans la Nature. Contrairement à la vision de Platon, l’homme est quelque chose d’infiniment plus haut car ce qui erre ainsi, c’est l’esprit ; de l’autre, en tant que négativité naturelle, il est comme le « négateur » de l’Idée, le « suppresseur » de l’Etre. Dieu qui meurt dans la Nature, s’éveille par la négation en l’homme qui à son tour oppose une négation totale à l’ensemble du donné. C’est toute la raison d’être de l’homme.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 28 juillet 11

« Il faut, en outre, considérer que, parmi les désirs, les uns sont naturels, les autres vains, et que, parmi les désirs naturels, les uns sont nécessaires, les autres naturels seulement. Parmi les désirs nécessaires, les uns le sont pour le bonheur, les autres pour l’absence de souffrances du corps, les autres pour la vie même. En effet, une étude de ces désirs qui ne fasse pas fausse route, sait rapporter tout choix et tout refus à la santé du corps et à l’absence de troubles de l’âme, puisque c’est là la fin de la vie bienheureuse. Car c’est pour cela que nous faisons tout: afin de ne pas souffrir et de n’être pas troublés. Une fois cet état réalisé en nous, toute la tempête de l’âme s’apaise, le vivant n’ayant plus à aller comme vers quelque chose qui lui manque, ni à chercher autre chose par quoi rendre complet le bien de l’âme et du corps… Et c’est pourquoi nous disons que le plaisir est le principe et la fin de la vie bienheureuse. »

Epicure, Lettre à Ménécée, in Lettres et Maximes, 127-129.

______________________________________________________________

Pensée du 27 juillet 11

« Un roman, un poème, un tableau, un morceau de musique sont des individus… C’est en ce sens que le corps est comparable à l’œuvre d’art.»

Maurice MERLEAU-PONTY, Phénoménologie de la perception

_____________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

Le corps signifie au-delà de lui-même, comme la vision donne à voir beaucoup plus que ce qu’elle voit, comme un roman, un poème, donnent à comprendre plus que les mots, comme la création picturale et la musique dit plus que ce qui est dit. Ainsi, ce style d’être-au-monde qu’est le corps, manifeste une sorte d’imbrication de la nature et de la culture, de l’immanence et de la transcendance. Il est l’horizon de sens par lequel le monde lui-même prend sens et s’exprime tout en étant exprimé.

Ce faisant, les rapports signe-sens, expression-exprimé, sont à réinterpréter, puisque, loin de manifester leur scission, ils témoignent par cette unité existentielle qu’est le corps de leur interdépendance. L’existence charnelle n’est pas d’ordre mécanique, ni non plus du seul ressort de l’organique. Elle est prégnance de sens, ouverture, conscience corporelle et gestes symboliques. En définitive, elle repose sur cette ambiguïté, qui est en même temps condition de richesse, qui fait que l’ordre humain ne vit que d’équivocité ou de plurivocité. Le corps, en tant que style d’être-au-monde, exprime ces sens possibles et ces glissements, porte en lui et hors de lui cette équivocité. Ma chaire est de ce fait une modulation stylistique de mon incarnation, ouverture d’une différence non close sur elle-même.

Dire que le corps est comparable à l’œuvre d’art, cela ne relève pas d’une simple analogie. L’on y voit la preuve tangible de l’origine de tout style, y compris artistique. Exister, humainement s’entend, n’a de sens et de valeur que stylistique. Et, si la comparaison est justement possible, c’est en raison de l’unité vivante et originale qu’est le corps. Dire qu’un roman, un poème, un tableau, un morceau de musique sont des individus, c’est dire que ce sont des êtres où l’on ne peut distinguer l’expression de l’exprimé, ce sont des êtres dont le sens n’est accessible que par un contact direct. Ils rayonnent leur signification sans quitter leur place temporelle.

 Mervy-Monsoleil AMADI, op

 

Pensée du 25 juillet 11

NKRUMAH ET DIEU

« La peur a engendré les dieux, et la peur les protège ».

Nkrumah K., Le consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 28.

_______________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

« Dieu », voilà la réponse des gens qui ne veulent pas réfléchir, qui ne veulent pas chercher plus loin que le bout de leur nez – ou de leur foi –. Il y a quelques siècles, on expliquait les phénomènes naturels par tel ou tel dieu et cette attitude était celle taxée de normale, aujourd’hui nous savons précisément comment arrivent certains phénomènes surnaturels d’autrefois, c’est-à-dire que l’ignorance a reculé. La conséquence immédiate du recul de l’ignorance est le recul de Dieu. Plus on sait, moins on est proche de Dieu, c’est-à-dire de la facilité qui consiste à tout mettre dans sa volonté, dans son bon-vouloir. On s’abandonne de moins en moins aux forces extérieures aux nôtres. Puisque Dieu est la superstition par excellence, certains sont d’autant plus superstitieux qu’ils sont croyants car nul ne peut croire au Diable sans croire en son antidote, c’est-à-dire que le diable est utilisé pour vendre Dieu. C’est d’ailleurs cette stratégie qu’utilisent les religions pour vendre leurs idées : nous présenter l’enfer et nous promettre le paradis. Le substratum de toutes les religions c’est la peur ! Et la peur est entretenue par l’ignorance.

Jean Eric BITANG