Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 24 juillet 11

« Le principe moral que dire la vérité est un devoir, s’il était pris de manière absolue et isolée, rendrait toute société impossible. Nous en avons la preuve dans les conséquences directes qu’a tirées de ce premier principe un philosophe allemand qui va jusqu’à prétendre qu’envers les assassins qui vous demanderaient si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison, le mensonge serait un crime. »

Benjamin Constant, in Emmanuel Kant, Théorie et pratique. Droit de mentir, Vrin, 1992, p. 67.

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Pensée du 23 juillet 11

« Mais quelle que soit l’envie que j’aurais d’acquiescer à ce que ces livres absurdes m’apprennent, je demande si le silence universel de tous les historiens des nations voisines sur les faits extraordinaires qui y sont consignés, ne devrait pas suffire à me faire révoquer en doute les merveilles qu’ils m’annoncent. Que dois-je penser, je vous prie, lorsque c’est dans le sein du peuple même qui m’entretient si fastueusement de son Dieu que je trouve le plus d’incrédules ? »

Marquis de Sade, Dieu, l’immortalité de l’âme et autre chimères ….

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Pensée du 22 juillet 11

« Transcender, c’est dépasser dans un mouvement. Le verbe est meilleur que le nom, et quand on emploie le nom, il faut en user comme d’un substantif d’action plus que comme d’un substantif d’état. »

Emmanuel Mounier, Introduction aux existentialismes, 179.

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GRILLE DE LECTURE

La notion de transcendance joue un rôle important dans tout existentialisme. Mais d’un existentialisme à l’autre, elle recouvre des sens radicalement hétérogènes. Emmanuel Mounier suggère « transproscendance » pour désigner l’être humain comme un projet de transcendance, perpétuellement jeté au devant de soi, comme l’ont thématisé Martin Heidegger et Jean-Paul Sartre. Nicolas Berdiaeff (Cinq leçons sur l’existence) propose le concept de « transcendement » au lieu de transcendance. Jean Wahl emploie « transascendance » pour dire l’expérience d’un mouvement infini ou indéfini vers un plus d’être. Il faisait observer que chez Martin Heidegger, le philosophe d’Etre et Temps, « transcendance » signifie « la transcendance de l’existence sur le néant », « la transcendance de l’existant à l’égard du monde », « la transcendance du monde à l’égard de l’existant », « la transcendance de l’existant par rapport à lui-même, dans le mouvement par lequel il se projette en avant de lui-même vers l’avenir. »

Emmanuel Mounier note qu’une transcendance aussi éclectique recouvre toutes les confusions. Cette ambivalence est celle qui se produit au sujet de l’être, dans la notion sartrienne voisine de « l’éclatement de l’être », destinée à remplacer la vieille notion de substance, conçue comme « persévérance étalée de l’être dans son être ». Pour Emmanuel Mounier, les existentialismes, généralement, ont dégourdi en tous sens cette notion de transcendance ; ils l’ont si bien assouplie qu’elle a plusieurs fois risqué d’y perdre toute consistance. La pensée objectivante a toujours tendance à faire de la transcendance une donnée, une situation élevée que l’on imagine selon le schématisme des plans superposés ; ce qui livrerait à de grossiers quiproquos d’ordre spatial. Si la transcendance n’était qu’un état hors de nos prises, n’est-ce pas l’abolition de la transcendance ou la transcendance absente ? Comment la percevrions-nous comme un mouvement intérieur ?

La transcendance ne saurait donc être un être infiniment au-dessus de nous, dans la mesure où « notre existence est comme un acte sollicité de nous. » Au vrai, la transcendance tient de l’idée de plénitude, de celle de mouvement, de celles aussi bien de l’extériorité que de la domination. La transcendance est un substantif d’action. Elle est l’action humaine de transcender. Il est nécessaire de garder à l’esprit l’action qu’exprime le verbe transcender pour ne pas réduire la transcendance à un état, situé à mille lieues de l’homme. Bien plus, il importe à l’homme de ne pas oublier d’élever son action de transcender à un mode d’être supérieur ou à une plénitude plus achevée (transascendance de Jean Wahl). La transcendance devient donc à titre élémentaire, une expérience de l’inexhaustibilité de l’être, et à titre supérieur, une expérience de dépassement et de débordement qui se saisit comme plénitude commençante et gloire entrevue de l’être.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 21 juillet 11

Voici les trois principales règles de la logique traditionnelle, dite logique formelle : 1.  Le principe d’identité : une chose est identique à elle-même. Un végétal est un végétal ; un animal est un animal. La vie est la vie ; la mort est la mort. Les logiciens, mettant ce principe en formule, disent : a est a. / 2.  Le principe de non-contradiction : une chose ne peut pas être en même temps elle-même et son contraire. Un végétal n’est pas un animal; un animal n’est pas un végétal. La vie n’est pas la mort ; la mort n’est pas la vie. Les logiciens disent : a n’est pas non-a. / 3.  Le principe du tiers exclu (ou exclusion du troisième cas). Entre deux possibilités contradictoires, il n’y a pas place pour une troisième. Un être est animal ou végétal : pas de troisième possibilité. Il faut choisir entre vie et mort ; pas de troisième cas. Si a et non-a sont contradictoires un même objet est ou bien a ou bien non-a.

Guy Besse et Maurice Caveing, Principes  fondamentaux de philosophie, Editions sociales, 1954.

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Pensée du 20 juillet 11

« Les vrais symboles sont gros de toutes les herméneutiques, de celle qui se dirige vers l’émergence de nouvelles significations et de celle qui se dirige vers la résurgence des phantasmes archaïques.»

Paul Ricœur, Le conflit des interprétations, p. 27.

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GRILLE DE LECTURE

Chez Paul Ricœur, le symbole en tant que structure à sens multiples donne toujours à penser ; tout ce qui a une fonction symbolique est porteur d’un univers de sens auquel on accède que par l’interprétation. Deux observations en découlent pour cette explication : tout vrai symbole appelle plusieurs formes d’interprétation, et l’interprétation vise le-dit et le non-dit, le pensé et l’impensé. Selon la première considération, s’agissant des symboles, l’herméneutique plurielle est indépassable. Toutes les herméneutiques peuvent tourner autour d’une unique problématique : l’être de l’existant. L’existence dont traite la philosophie herméneutique est une existence qui se donne comme symbole d’interprétation. Mais les différentes modalités de l’existence ne peuvent être exprimées que dans une herméneutique instruite par des figures symboliques diversement perçues. Très souvent, des herméneutiques rivales se livrent une guerre intestine entre elles pour s’arroger un pouvoir plus certain sur la vérité de l’interprétation.

Un seul et même symbole peut être interprété d’après plusieurs points de vue, au regard de la discipline ou des outils méthodologiques d’approche. Selon Ricœur, ce sont les symboles les plus riches qui assurent l’unité de ces multiples interprétations. Un symbole moins riche donnerait moins à penser, moins à interpréter, il solliciterait moins de domaines d’intérêt et offrirait une approche réduite du sens. L’idée de l’unité des interprétations ne voudrait pas dire que toutes les herméneutiques se valent. C’est précisément le cas en philosophie linguistique, où « toutes les interprétations sont également valables dans les limites de la théorie qui fonde les règles de lecture ». Dans les sciences de l’interprétation, les herméneutiques ne sont pas des « jeux de langage ». Cette multiplicité des approches herméneutiques nous introduit dans la seconde considération selon laquelle un symbole recèle toujours un delà du symbole.

Tandis que certaines interprétations veulent faire sourdre d’un texte (symbole) un sens nouveau, d’autres au contraire ne font que ressasser le-dit explicite du texte. Or, le corrélat de l’interprétation, affirme Jean Granier, n’est jamais un donné brut, achevé dès l’origine. Le propre d’une herméneutique des symboles est de ne pas s’enfermer dans les archaïsmes interprétatifs. Une compréhension est toujours orientée par la manière de poser les questions et par ce qu’elle vise. Elle ne peut donc pas aboutir aux mêmes résultats. Certes, une interprétation part toujours d’un présupposé, d’une précompréhension, que détermine le rapport vital de l’interprète à la chose interprétée. A la suite de Bultmann, Ricœur met en garde contre une identification de la participation au sens du texte par la précompréhension avec quelque coïncidence psychologique entre l’interprète et l’auteur de l’œuvre ou son intention. L’interprétation est le lieu de naissance d’un nouveau sens pour le renouvellement de l’intuition qui l’a porté au jour ; ce qui faisait dire à Schleiermacher qu’elle permet de comprendre le texte mieux que son auteur lui-même ne s’est compris.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 19 juillet 11

« Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? […] Ce sont presque toujours les fripons qui conduisent les fanatiques, et qui mettent le poignard entre leurs mains; ils ressemblent à ce Vieux de la montagne qui faisait, dit-on, goûter les joies du paradis à des imbéciles, et qui leur promettait une éternité de ces plaisirs dont il leur avait donné un avant-goût, à condition qu’ils iraient assassiner tous ceux qu’il leur nommerait. Il n’y a eu qu’une seule religion dans le monde qui n’ait pas été souillée par le fanatisme, c’est celle des lettrés de la Chine. Les sectes des philosophes étaient non seulement exemptes de cette peste, mais elles en étaient le remède; car l’effet de la philosophie est de rendre l’âme tranquille, et le fanatisme est incompatible avec la tranquillité. »

Voltaire, Dictionnaire philosophique (1764), article « Fanatisme ».

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Pensée du 18 juillet 11

CONSCIENCISME ET DIVINITE

« … le consciencisme est une philosophie profondément matérialiste (…) Strictement parlant, l’affirmation de la seule réalité de la matière est un athéisme (…) Bien que profondément enraciné dans le matérialisme, le consciencisme n’est pas nécessairement athée ».

Nkrumah K., Le consciencisme, tr. fr. L. Jospin, Paris, Payot, 1964, p. 128.

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GRILLE DE LECTURE

Nkrumah est athée, mais sa doctrine n’est pas à son image sur ce plan car elle admet l’idée de Dieu. Comment cela est-il possible ? Ce matérialisme pour le moins insolite – à moins qu’on professe un matérialisme du type des stoïciens – a la particularité d’être dialectique, c’est-à-dire d’intégrer l’idée d’esprit à sa formulation à la différence du matérialisme serein qui lui, la récuse. Or Dieu est d’abord une idée et puisque le matérialisme dialectique de Nkrumah accepte l’existence de l’idée, il s’en faut de peu pour accepter aussi l’idée de Dieu. Mais si on conserve ce nom de Dieu, on n’en conserve pas les attributs. En effet, le Dieu que nous propose Nkrumah n’est pas un Dieu créateur de l’homme, mais bien un Dieu créature de l’homme car produit de son intellection par le biais de ce qu’il appelle la conversion catégorielle. L’objection vient directement d’elle-même : pourquoi garder le nom si on ne garde pas le contenu ? La critique est formulée par M. Hountondji en ces termes :

« A vrai dire, si on peut sans contradiction affirmer l’origine matérielle de l’esprit, on ne peut en revanche faire dériver Dieu de la matière sans renoncer au concept habituel de Dieu, lequel implique, entre autres attributs essentiels, l’infinité et l’antériorité absolue. Or, si on change le concept, on voit mal pourquoi on devrait garder le mot. Nkrumah tente ici, visiblement, de manger la chèvre et le chou. Sa volonté de synthèse aboutit en fait à un éclectisme » [Hountondji P., Sur la « philosophie africaine », Yaoundé, CLE, 1980, p. 210].

Nkrumah a-t-il tort de tenter de réconcilier Dieu et le matérialisme ? M. Hountondji a-t-il raison de séparer les deux concepts ? Notre idée est que la philosophie ne pactise pas avec la religion et que les deux activités doivent être séparées ainsi que leurs objets : la société et Dieu.

Jean Eric BITANG

Pensée du 17 juillet 11

« L’ancienne méthode de recherche et de pensée, que Hegel appelle la méthode « métaphysique » qui s’occupait de préférence de l’étude des choses considérées en tant qu’objets fixes donnés et dont les survivances continuent à hanter les esprits, avait, en son temps, sa grande justification historique. Il fallait d’abord étudier les choses avant de pouvoir étudier les processus [c’est-à-dire les mouvements et les transformations]. Il fallait d’abord savoir ce qu’était telle ou telle chose avant de pouvoir observer les modifications opérées en elle. Et il en fut ainsi dans les sciences naturelles. L’ancienne métaphysique, qui considérait les choses comme faites une fois pour toutes était le produit de la science de la nature qui étudiait les choses mortes et vivantes en tant que choses faites une fois pour toutes. »

Engels, Ludwig Feuerbach : Etudes philosophiques, p. 46.

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Pensée du 16 juillet 11

« L’ancienne société (capitaliste) était fondée sur le principe suivant; ou tu pilleras ton prochain, ou c’est ton prochain qui te pillera ; ou tu travailles au profit d’un autre, ou c’est lui qui travaille à ton profit; ou tu es propriétaire d’esclaves, ou tu es esclave toi-même. On conçoit que les hommes élevés dans cette société sucent, pourrait-on dire, avec le lait de leur mère, une psychologie, des habitudes et des idées soit d’esclavagiste, soit d’esclave, soit de petit propriétaire, soit de petit employé, de petit fonctionnaire, d’intellectuel, en un mot d’homme qui ne pense qu’à posséder ce qu’il lui faut et se désintéresse des autres. »

Lénine, Œuvres choisies, t. II, p. 815.

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Pensée du 15 juillet 11

«L’art est la plus haute puissance du faux, il magnifie le « monde en tant qu’erreur », il sanctifie le mensonge, il fait de la volonté de tromper un idéal supérieur.»

Gilles DELEUZE, Nietzsche et la philosophie p. 117.

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GRILLE DE LECTURE

La question de la vérité se retrouve au point de croisement de l’esthétique et de la philosophie. Dans ce réquisitoire dressé contre l’art, le paradoxe de l’énoncé est évident et relance le débat autour du vrai visage de Nietzsche. Nietzsche, on le sait, n’a cessé jamais d’affirmer que l’art avait plus de valeur que la vérité (celle des philosophes s’entend) et que nous avions l’art pour ne pas périr de la vérité. En détruisant le platonisme et les apparences sensibles, en faisant du monde intelligible une fable (Le Crépuscule des idoles), Nietzsche fait de l’art l’une des formes de connaissances les plus hautes. C’est avec juste raison que l’on peut se demander si le philosophe voudrait ici reprendre le manteau des classiques qui faisaient de la beauté esthétique une représentation sensible et dégradée du vrai ? Rien n’est moins sûr. Certes, selon Deleuze, l’art nietzschéen est une puissance du faux, il sanctifie le mensonge dans un monde erroné. Mais il ne faut pas s’arrêter là. Car c’est parce que l’art est faux qu’il est vrai dans l’acception nietzschéenne. Cela s’explique par le fait qu’il ne prétend pas s’élever au-dessus du relativisme de la vie. L’art se présente honnêtement comme une interprétation. Ce faisant, l’art est en accord avec le caractère perspectif de l’existence dont tous nos jugements ne sont que des symptômes, de simples évaluations. Si la vérité artistique est effectuation de la puissance du faux, l’artiste est un chercheur de cette vraie vérité. L’artiste, en traduisant le mensonge du réel en toute vérité, est le seul qui en mentant, ne ment pas. C’est peut-être ce qui fait dire à Deleuze qu’il fait de la volonté de tromper un idéal supérieur. Pour Nietzsche, l’art a une fonction de connaissance, une vocation à traduire une réalité plus réelle que celle des philosophes. Et la pensée du philosophe-artiste, pour être en phase avec la vie, ne doit plus surplomber la vie, elle doit en devenir l’expression la plus amicale.

Emmanuel AVONYO, op