Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 31 mars 11

« La chose étonnante, c’est que l’homme du XIXe siècle n’ait pas effectivement reconnu dans la philosophie de Hegel la réponse définitive à son exigence dans le domaine de la pensée, à son exigence spirituelle essentielle ; la chose étonnante, c’est qu’au lieu de s’évader dans toutes les directions (comme si rien ne s’était passé), il ne se soit pas contenté de repenser la sagesse de Hegel, ou en tout cas de la formuler en termes nouveaux, de la corriger avec prudence dans ses parties les plus faibles, et tout le reste, d’en faire l’application dans toutes les directions, avec un sentiment de reconnaissance… Pourquoi Hegel n’est-il pas devenu pour le monde protestant ce que Thomas d’Aquin est devenu pour le monde catholique ? Comment a-t-il pu se faire que déjà peu de temps après sa mort – et d’une façon toujours plus accentuée à partir du milieu du siècle – on ait en général commencé à considérer son œuvre avec un sourire de pitié, comme un point de vue dépassé (tout en se nourrissant subrepticement de certains éléments isolés de sa pensée) ?»

Karl BARTH, Hegel, Cahiers théologiques 38, p. 7-8.

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Pensée du 30 mars 11

« La lutte pour les droits de l’homme rend-elle possible un nouveau rapport à la politique ? »

Claude LEFORT, « Droits de l’homme et politique », in L’invention démocratique.

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GRILLE DE LECTURE

Pour Claude Lefort, on doit pouvoir donner une réponse positive à cette question et la soutenir sans hésiter en regard des sociétés démocratiques de notre temps. Mais il adresse une mise en garde à toute réponse excessivement optimiste. Il est de notoriété publique qu’il est de l’essence du totalitarisme de récuser les droits humains, alors que ces droits sont un des principes générateurs de la démocratie. Ce clivage entre totalitarisme et démocratie ne doit pas faire penser que ces droits existeraient de fait dans les sociétés démocratiques tandis qu’ils seraient interdits ou bafoués dans les systèmes totalitaires. Car dans nos démocraties, les droits de l’homme n’existent pas non plus comme des institutions positives. C’est-à-dire qu’ils sont à conquérir grâce aux garanties offertes. Qu’il suffise de songer aux nombreuses démocraties dans le monde en voie de développement. Il serait peut-être plus juste de parler de monde en-voie-de-démocratisation. Pour ce monde-ci, l’existence des droits de l’homme ne concerne que ceux qui les défendent. Au vrai, l’efficacité des principes démocratiques tient à la qualité de l’adhésion qui leur est apportée.

Les droits ne sont pas dissociables de la conscience des droits. Et la conscience des droits, c’est-à-dire l’adhésion collective aux principes démocratiques, se trouve d’autant mieux partagée quand ces droits sont déclarés publiquement. Les droits humains ne sont portés par la conscience des droits que lorsque les pouvoirs publics affirment s’en faire le garant et que sont rendus visibles par les lois les repères des libertés. C’est à ce prix qu’émergera un nouveau rapport à la politique. Si les droits n’ont aucune réalité objective, s’ils ne sont reconnus que dans les textes et des discours officiels, l’espace politique ne serait plus qu’un champ de guerre où la justice serait réduite au silence. Les luttes inspirées par la notion des droits n’améliorent la politique que dans la mesure où le pouvoir est le garant du droit qui l’a institué. Le droit est l’émanation du pouvoir, ne serait-ce que du pouvoir législatif. Mais il est en même temps une dimension constitutive du pouvoir d’Etat, pouvoir sur la société et ses membres. Le droit est pouvoir de s’opposer, pouvoir de remettre en question le pouvoir. Cela explique l’écart perceptible entre les droits et la conscience des droits. La notion des droits de l’homme est une exigence inconditionnée dans toute culture démocratique.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 29 mars 11

« Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être : nous voulons vivre dans l’idée des autres d’une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à embellir et conserver notre être imaginaire, et négligeons le véritable. Et si nous avons ou la tranquillité, ou la générosité, ou la fidélité, nous nous empressons de le faire savoir, afin d’attacher ces vertus-là à notre autre être, et les détacherions plutôt de nous pour les joindre à l’autre ; et nous serions de bon cœur poltrons pour en acquérir la réputation d’être vaillants. Grande marque du néant de notre propre être, de n’être pas satisfait de l’un sans l’autre, et d’échanger souvent l’un pour l’autre ! Car qui ne mourrait pour conserver son honneur, celui-là serait infâme. »

Blaise PASCAL, Pensées (posthume) : 147, 152 et 153, (classement de L. Brunschvicg), Classiques Hachette, 1976.

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Pensée du 28 mars 11

« De toute façon, il suffit de dire que, du point de vue de la simple imitation, l’art ne pourra jamais rivaliser avec la nature et se donnera l’allure d’un verre de terre rampant derrière un éléphant. »

Friedrich HEGEL, Cours d’esthétique (1818-1829), tome 1, Aubier, 1995.

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GRILLE DE LECTURE

On se rappelle que selon l’historien Erwin Panofsky, la valeur d’une création artistique se détermine pour Platon comme « valeur d’une recherche scientifique », c’est-à-dire « en fonction de l’intelligence théorétique et surtout mathématique qui s’y trouve investie ». Dans La République et Le Sophiste, Platon a lancé des condamnations bien connues contre l’art mimétique ; celui-ci n’étant pas conforme au canon « mathématique » des Idées. Platon rejette donc l’art par imitation, l’art par simulacre. Quant à Hegel, l’un des plus dignes porte-parole de la philosophie moderne de l’art, il a une conception plus mitigée de l’image artistique. L’apparence est l’essence de l’art, et l’imitation fait partie de l’art. L’imitation parfaite est cependant un leurre. Hegel n’hésite pas à affirmer que l’imitation parfaite de la nature n’est pas le but de l’art. A supposer qu’un artiste reproduit si parfaitement un insecte que cela abuse un singe qui bondit sur l’image pour la déchiqueter, on doit pouvoir reconnaître que c’est un échec pour l’artiste. D’après Hegel, l’art ne se réduit pas à une parfaite maîtrise des techniques de reproduction et de représentation. C’est un but médiocre que l’on assigne souvent à l’œuvre d’art comme fin suprême et ultime.

Hegel emploie une image très forte, celle d’un verre de terre rampant derrière un éléphant, pour désigner l’insignifiante course de l’artiste qui veut reproduire la nature. L’art-imitation ne peut jamais rivaliser avec la nature, dit-il. Car, la simple production de copies ne réussit jamais à égaler parfaitement le modèle naturel. D’ailleurs, le philosophe allemand soutient que l’on ne peut se réjouir de pouvoir produire quelque chose qui existe déjà par ailleurs ; l’œuvre d’art est dû à son propre travail, à son habileté et à son application propres. La seule fin qu’on puisse désormais assigner à l’art est « le plaisir pris au tour d’adresse consistant à réaliser quelque chose qui ressemble à la nature. » Une création par simple imitation peut ressembler à la nature. Il sied mieux à l’homme de prendre plaisir à ce qu’il produit de semblable à la nature à partir de ses propres ressources. Ce que désapprouve Hegel, c’est la prétention et l’illusion de la parfaite reproduction. On attend de la libre puissance productrice de l’homme qu’il rappelle les inflexions de l’émotion humaine et montre son habileté imitative en recherchant une certaine originalité dans toute œuvre artistique. L’imitation n’est pas en soi condamnable, mais elle doit être consciente de ses limites et les confesser esthétiquement.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 25 mars 11

« Le droit individuel au suicide, cela se discute, le droit au suicide de l’humanité, cela ne se discute pas ».

Hans JONAS, Principe Responsabilité.

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GRILLE DE LECTURE

Hans Jonas, en pensant la technoscience dans la démesure de sa production voit que l’humanité tout entière est menacée, elle court un danger. La menace plane sur la vie de l’homme individuel et sur celle de l’humanité puisque les dégâts collatéraux de l’agir ultra-technologique de l’homme sont de plus en plus importants. Le technoscientique est en train de risquer sa vie et celle de tous ceux qui partagent les mêmes conditions d’existence que lui, ceux qui sont dans une même communauté de vie que lui. La vie de tous est pariée. Mais le pari ne concerne que soi, en ce sens que l’on ne peut risquer que ce qui nous est propre. L’on ne doit pas risquer quelque chose qui appartient aux autres. C’est pourquoi, le suicide qui est toujours un fait personnel peut se décider par celui qui veut s’ôter la vie. Lui-même réfléchit, voit les contours de son action et peut décider de l’assumer. C’est dans ce sens que Hans Jonas entend la discussion permise en ce qui concerne le suicide personnel, individuel. Vouloir se suicider, c’est vouloir délibérément s’enlever la vie. L’homme qui vit a la vie en propre, comme une propriété. On dirait qu’il est le « propriétaire » de sa propre vie.

L’humanité dépasse l’homme individuel, c’est une entité plus large qui englobe toute l’existence humaine. L’homme ressemble à une goutte d’eau dans cette mer de l’humanité. L’homme ne peut donc pas risquer la vie de toute une masse de gens. L’humanité n’est pas une personne qui peut décider de s’enlever la vie, de risquer, de parier sur quelque chose qui lui est propre. On ne peut donc discuter du suicide de l’humanité. Le suicide d’une collectivité ne peut être décidé par quelqu’un. Seule la collectivité a les droits de cession et de leg sur ses biens, ses affaires, sur ses acquis, bref, sur ce tout ce qui lui appartient et dont elle peut jouir à son aise, à sa guise. Droits et obligations à l’égard de l’autre, à l’égard de tout ce qui le fait, à l’égard de tout ce qu’il a et de tout ce qu’il est sont soulignés ici. L’éthique des relations humaines est ici revalorisée.

Aristide BASSE, op

Pensée du 24 mars 11

Ce n’est pas parce que la polis se définit par sa fonction comme la forme d’association humaine dont le telos propre est la réalisation du bien en tant que tel – et de ce fait une forme d’association qui englobe toutes les formes d’association dont le telos est la réalisation de tel ou tel bien particulier – que les citoyens de chaque polis possède les ressources rationnelles leur permettant de juger si leur cité réussit ou non à être et à agir en conformité avec la polis idéale. »

Alasdair MacIntyre, Quelle justice, quelle rationalité, Paris, PUF, 1993.

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Pensée du 23 mars 11

« A l’extérieur s’offrent à ma vue des fleurs, des figures, une multitude de couleurs, des paysages verdoyants. Je les contemple. A l’intime de moi-même, saisi par une émotion, je me surprends à murmurer d’un murmure simple : que c’est beau ! »

Augustin KOUADIO DIBI, « La question du beau », Cours d’esthétique UCAO-UUA 2009.

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GRILLE DE LECTURE

La question « qu’est-ce que le beau ? » est suscitée par deux principaux ordres de raisons : le premier est une exigence philosophique et le second, la traduction en des termes questionnants de l’émotion esthétique qui étreint tout homme à la vue du beau. Depuis Platon, philosopher exige de fonder en raison ce que l’on dit. Ainsi, afin de marcher avec assurance et pour ne pas ressembler à des voyageurs obscurs sur une terre étrange, Dibi Kouadio Augustin trouve nécessaire de se poser une question de principe : qu’est-ce que le beau ? La question du beau est à situer au fondement de celle de l’esthétique. André Lalande définit l’esthétique comme la « science ayant pour objet le jugement d’appréciation en tant qu’il s’applique à la distinction du beau et du laid. » Cette définition appelle à accorder son attention aux termes « appréciation » et « beau ». L’appréciation est, selon Dibi Kouadio Augustin, une opération de l’esprit relative non à l’existence d’un objet comme tel mais à sa valeur. Cela revient à porter un jugement sur le degré de perfection d’un objet du point de vue du vrai, du juste et du beau. La science de l’esthétique est donc le savoir spéculatif qui distingue le beau et le laid.

La question du beau, impliquée par l’exclamation émue « que c’est beau ! » devant toute œuvre de beauté, a reçu un traitement pensant chez plusieurs philosophes. C’est le cas chez Kant qui pense que le beau procure « une satisfaction libre et désintéressée». C’est bien ce que traduit la simplicité du murmure exclamatif. Le simple, c’est ce qui n’est affecté de rien, ce qui librement surgit, ce dont l’essence est spontanéité pure, sans une contrainte autre que celle de sa propre nécessité. Comme le simple, le beau est sa propre nécessité. Devant le beau, notre esprit est comme rempli par quelque chose qu’il ne peut qu’accueillir. En effet, « le beau relève de lui-même, pur et sans tâche, s’imposant à nous, dans une contrainte qui est liberté et désintéressement », affirme Dibi. Selon les catégories de Kant, du point de vue de la « qualité », le beau est présenté comme « la satisfaction sans intérêt » ; selon la « quantité », c’est ce qui plaît universellement sans concept ; d’après la « relation », le beau est une finalité sans fin ; du point de vue de la « modalité », le beau est une nécessité sans loi ».

Emmanuel AVONYO, op

 

Pensée du 22 mars 11

« L’homme conserve la possibilité – surnaturelle, certes, mais saisissable, mais concrète – de résilier le contrat par lequel il s’est librement engagé. Il peut recouvrer à chaque instant sa nudité des premiers jours de la création… Cette liberté infinie à l’égard de tout attachement, par laquelle, en somme, aucun attachement n’est définitif, est à la base de la notion chrétienne de l’âme. Tout en demeurant la réalité suprêmement concrète, exprimant le fond dernier de l’individu, elle a l’austère pureté d’un souffle transcendant. À travers les vicissitudes de l’histoire réelle du monde, le pouvoir du renouvellement donne à l’âme comme une nature nouménale, à l’abri des atteintes d’un monde où cependant l’homme concret est installé. Le paradoxe n’est qu’apparent. Le détachement de l’âme n’est pas une abstraction, mais un pouvoir concret et positif de se détacher, de s’abstraire. La dignité égale de toutes les âmes, indépendamment de la condition matérielle ou sociale des personnes (…) est due au pouvoir donné à l’âme de se libérer de ce qui a été, de tout ce qui l’a liée, de tout ce qui l’a engagée – pour retrouver sa virginité première. »

Emmanuel Levinas, Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme, Éditions Fata Morgana.

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Pensée du 21 mars 11

« L’imitation est donc loin du vrai, et si elle façonne tous les objets, c’est semble-t-il, parce qu’elle ne touche qu’à une petite partie de chacun, laquelle n’est d’ailleurs qu’une ombre. »

PLATON, La République, livre X, 598a

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GRILLE DE LECTURE

Parmi les artistes, les poètes semblent être ceux que Platon considère le plus comme des imitateurs, car ils « créent des fantômes, et non des réalités ». Contrairement au jugement de la multitude, ils ne savent pas ce dont ils parlent si bien. Et pour cause, ils n’ont accès qu’à une infime partie du réel. Les poètes sont éloignés au troisième degré du réel. On sait que Platon distingue dans La République, trois niveaux d’accès au réel, à partir de l’exemple d’un lit à représenter. L’Idée du lit, dont s’inspire le charpentier, est le degré le plus élevé de la réalité. Cependant, le lit physique, en bois, n’est que le deuxième degré d’accès à la réalité. Quant à l’apparence du lit (en peinture par exemple), elle est le troisième degré du réel. On comprend pourquoi pour Platon, les poètes, rivés à ces deux derniers degrés de réalité, sont considérés comme faisant passer l’ombre pour le vrai, la copie pour le modèle. Leur attitude est comparable à  celle des sophistes des Dialogues de Platon qui ne cultivent l’art de bien parler que pour séduire leur auditoire. Bref, les poètes, pâles imitateurs du réel, tristes fabricateurs d’illusions, éloignent de la recherche de la vérité ceux qui contemplent leurs œuvres.

La critique platonicienne des arts « mimétiques » ne revient-elle pas à lui refuser toute valeur (scientifique) ? Platon confond-il création artistique et recherche scientifique ? Une création artistique a-t-elle forcément à voir avec la vérité scientifique ? Ces questions dépassent le propos limité de cette grille de lecture. Qu’il suffise de rappeler ici la critique adressée par l’historien Erwin Panofsky à la philosophie platonicienne de l’art : « … Il n’en demeure pas moins légitime de désigner la philosophie de Platon, sinon comme une ennemie déclarée de l’art, du moins comme une philosophie étrangère à l’art. » En effet, en mesurant la valeur des productions de la sculpture et de la peinture en fonction du concept scientifique d’une vraie connaissance, c’est-à-dire du concept de la conformité à l’Idée (essence intelligible des réalités sensibles), Platon montre tout d’abord qu’une esthétique des arts plastiques est absente dans son système philosophique, ou y reçoit une valeur conditionnelle, à titre spécifique de domaine de l’esprit ; ensuite, si l’art a pour mission d’être vrai au sens idéaliste, c’est-à-dire s’il doit entrer en concurrence avec la connaissance rationnelle, son but consisterait nécessairement alors à ramener le monde visible aux Formes idéelles éternellement valables. L’art-imitation des Grecs est rejeté au profit de l’art canoniquement valable, obéissant à des règles esthétiques.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 20 mars 11

« On dispute tous les jours sur ce qu’on doit appeler esprit : chacun dit son mot ; personne n’attache les mêmes idées à ce mot, et tout le monde parle sans s’entendre. Pour pouvoir donner une idée juste et précise de ce mot esprit et des différentes acceptions dans lesquelles on le prend, il faut d’abord considérer l’esprit en lui-même. Ou l’on regarde l’esprit comme l’effet de la faculté de penser (et l’esprit n’est, en ce sens, que l’assemblage des pensées d’un homme) ; ou l’on le considère comme la faculté même de penser. Pour savoir ce que c’est que l’esprit, pris dans cette dernière signification, il faut connaître quelles sont les causes productrices de nos idées. Nous avons en nous deux facultés, ou, si je l’ose dire, deux puissances passives, dont l’existence est généralement et distinctement reconnue. L’une est la faculté de recevoir les impressions différentes que font sur nous les objets extérieurs ; on la nomme sensibilité physique. L’autre est la faculté de conserver l’impression que ces objets ont faite sur nous ; on l’appelle mémoire : et la mémoire n’est autre chose qu’une sensation continuée, mais affaiblie. Ces facultés, que je regarde comme les causes productrices de nos pensées, et qui nous sont communes avec les animaux, ne nous occasionneraient cependant qu’un très-petit nombre d’idées, si elles n’étaient jointes en nous à une certaine organisation extérieure. Si la nature, au lieu de mains et de doigts flexibles, eût terminé nos poignets par un pied de cheval ; qui doute que les hommes, sans art, sans habitations, sans défense contre les animaux, tout occupés du soin de pourvoir à leur nourriture et d’éviter les bêtes féroces, ne fussent encore errants dans les forêts comme des troupeaux fugitifs ? »

C. A. HELVETIUS, De l’esprit

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