Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 11 avril 11

« L’homme est extérieurement limité et intérieurement illimité. »

Johann Wolfgang von Goethe, Prologue de Faust.

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GRILLE DE LECTURE

Misère et grandeur de l’homme : tel pourrait être le titre de la grille de lecture de la pensée de ce jour. Le philosophe Platon présentait le corps humain comme une prison, un lieu de déchéance et de sépulture de l’âme. Il est indéniable que l’homme est un être matériellement fragile, son corps apparaît comme le symbole de sa faiblesse et de ses limites. Le corps humain se corrompt de la flétrissure du vieillissement, il est la marque authentique d’une faiblesse congénitale. Les jours terrestres de l’homme sont comptés, il est « une ombre qui passe », dit le psalmiste ; l’homme est un être-pour-la-mort, caractérisé par un défaut-d’être-par-soi. Mais quoi qu’il en soit de cette limitation extérieure et de cette petitesse physique, à la différence de toutes les autres créatures terrestres, la grandeur de l’homme réside dans sa vocation spirituelle, dans son intelligence, celle que Thomas d’Aquin considère comme le point d’insertion de la transcendance divine en l’homme. D’après l’Aquinate, la personne humaine est ce qu’il a de plus parfait dans la nature, sa plus haute dignité étant de « subsister dans une nature raisonnable ». Pascal affirmait que la condition humaine oscille entre inconsistance, ennui et inquiétude. Mais il s’est vite ravisé de la grandeur spirituelle de l’homme lorsqu’il écrivait dans ses pensées : « Par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point : par la pensée je le comprends. » Matériellement limité, parce que comparable aux autres créatures terrestres sans transcendance, l’homme est intérieurement perché sur l’océan du monde. Par la pensée, l’âme humaine respire au-dessus du temps.

Bref, l’intelligence, la raison, la pensée, l’âme, toutes ces facultés déclinent la profondeur intérieure de l’homme. Ils désignent uniment le lieu de floraison et de surpassement de la personne humaine qui apparaît comme un être intérieurement illimité. Il n’est pas étonnant d’entendre Edith Stein dire que « L’homme ‘éclôt’ de son âme qui forme le centre de son être ».  Dibi Kouadio Augustin aime citer cette pensée à l’occasion de ses colloques de philosophie : L’animal contemple la terre, et l’homme le ciel, par quoi chacun dit qui il est. En effet, l’homme est le seul des animaux qui soit droit (Aristote), et ce n’est pas fortuit. Il est un sanctuaire d’une ampleur infinie (Saint Augustin). On dirait que plus il met en valeur son intériorité, mieux il se défait des étreintes sensibles,  plus il est capable de Dieu. Car « Les yeux de l’esprit ne commencent à être perçants que quand ceux du corps baissent » (Platon). Achevons cette ballade en pensées philosophiques par une parole non moins profonde de Jacques Maritain qui ne manquera pas de poursuivre en nous la méditation amorcée : « Nous possédons en nous l’Intellect Illuminant, soleil spirituel sans cesse rayonnant qui active toute chose dans l’intelligence et dont la lumière fait surgir toutes nos idées en nous et dont l’énergie pénètre toutes les opérations de notre esprit. Cette source originelle de lumière nous demeure invisible, cachée dans l’inconscient de l’esprit.»  L’intuition créatrice dans l’art et la poésie.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 10 avril 11

« S’écrouler dans un aveu : est-ce faiblesse ou au contraire le seul acte de force par lequel l’homme témoigne qu’il est capable d’imiter l’Infini qui l’invite inlassablement à se laisser aimer… La vraie vie commence le jour où chacun s’écroule devant sa propre fragilité… Mystère de l’amour, force du silence. »

BERNARD BRO, Mais que foutait Dieu avant la création du monde, Fayard, 1997, p. 50-51.

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Pensée du 09 avril 11

« Aussi, quand tu vois un homme se lamenter sur lui-même, à la pensée qu’après la mort il pourrira, une fois son corps abandonné, ou qu’il sera dévoré par les flammes, ou par la mâchoire des bêtes sauvages, tu peux dire que sa voix sonne faux, et que se cache dans son cœur quelque aiguillon secret, malgré son refus de croire qu’aucun sentiment puisse subsister en lui dans la mort… Le vivant, en effet, qui se représente que son corps, après la mort, sera déchiré par les oiseaux et les bêtes de proie, s’apitoie sur sa propre personne : c’est qu’il ne se sépare pas de cet objet, il ne se distingue pas assez de ce cadavre étendu, il se confond avec lui, et, debout à ses côtés, il lui prête sa sensibilité. »

Lucrèce, De la Nature, Livre III, v. 870 ss

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Pensée du 07 avril 11

« Pour dire encore un mot sur la prétention d’enseigner comment doit être le monde, nous remarquons qu’en tout cas la philosophie vient toujours trop tard. En tant que pensée du monde, elle apparaît seulement lorsque la réalité a accompli et terminé son processus de formation. Ce que le concept enseigne, l’histoire le montre avec la même nécessité ; c’est dans la maturité des êtres que l’idéal apparaît en face du réel et, après avoir saisi le même monde dans sa substance, le reconstruit dans la forme d’un empire d’idées. Lorsque la philosophie peint sa grisaille dans la grisaille, une manifestation de la vie achève de vieillir. On ne peut pas la rajeunir avec du gris sur du gris, mais seulement la connaître. Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol. »

Friedrich Hegel, Principes de la philosophie du droit (fin de la préface), in Paul Ricœur, Le conflit des interprétations, Paris, Seuil, 1969, p. 405.

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Pensée du 06 avril 11

« Le concept d’éthique implique dans son nom même la référence à cette fondation par Aristote de l’aretè dans l’exercice et dans l’ethos. »

Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil, 1976.

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GRILLE DE LECTURE

Le concept d’« éthique » tire son origine du grec ethos. Quand on parle généralement d’éthique, on entend la science des mœurs, la science pratique qui réfléchit aux conditions d’un agir humain correct. Cette partie générale de la morale s’occupe de la description des mœurs humaines et de l’appréciation de l’agir humain. L’éthique met donc en jeu les notions de vertu (aretè) et de mœurs (ethos). L’éthique dans son acception aristotélicienne est celle qui place la vertu dans l’agir moral, dans la pratique des bonnes mœurs. L’éthique aristotélicienne situe le savoir moral (l’excellence, la vertu) dans la tension constante vers un bien pratique. Gadamer écrit que « C’est par la limitation qu’il impose à l’intellectualisme socratique et platonicien dans la question du Bien qu’Aristote, comme on le sait, devient le fondateur de l’Ethique comme discipline autonome par rapport à la Métaphysique.» En effet, la doctrine socratico-platonicienne de la vertu est assez intellectualiste. Elle est déterminée par l’Idée du Bien logée au ciel de la contemplation et établit une équivalence entre vertu et savoir. Aristote s’oppose donc à cette doctrine morale dominée par la théorie platonicienne des Idées. Pour le Stagirite de l’Ethique à Nicomaque, l’Idée du Bien défendue par son maître n’est qu’une généralité creuse. Il faut lui opposer une conception du bien humain, du bien en ce qui concerne l’agir humain.

Le bien, tel qu’Aristote le conçoit, se présente toujours à l’homme dans le concret de la situation où il se trouve comme le fruit de la vertu. En fait, on n’apprécie la vertu humaine qu’à l’aune de l’exercice de ses facultés et de son comportement dans des situations existentielles. Aristote distingue ainsi Métaphysique et Ethique, ramenant l’éthique dans la sphère du bien pratique. Devenue une discipline autonome sous la houlette d’Aristote, l’éthique ne fait qu’honorer son étymologie. Mais elle avoue en même temps les limites de son projet. Fondant l’éthique dans l’existence concrète, et répudiant l’intellectualisme moral de Socrate, « Aristote souligne que le problème éthique ne peut atteindre à l’exactitude suprême à laquelle le mathématicien accède. » L’éthique se contente d’aiguiser et d’éclairer la conscience morale en définissant les contours de l’action humaine. Un agent moral doit toujours discerner et décider lui-même. Il doit avoir développé une attitude qu’il lui faut constamment maintenir et confirmer par un juste comportement dans les situations concrètes de sa vie. On le voit bien, sans rechercher l’exactitude scientifique, Aristote ne se passe pas pour autant du savoir.  Le savoir moral de la phronesis est nécessaire à l’être éthique de l’homme et au « faire » humain. Ce savoir qui n’est ni un savoir de la science, ni un savoir théorique de l’épistémè, aide à délibérer sur le moyen de l’action et la conduite de l’homme selon les modes de comportement propres aux sociétés. Le savoir éthique, ce savoir en situation, fait passer des normes générales aux situations particulières. Gadamer tire cette conclusion : « Aristote reste assez socratique pour maintenir le savoir comme élément essentiel de l’être éthique. »

Emmanuel AVONYO, op

 

Pensée du 05 avril 11

« Lorsque quelqu’un vient nous annoncer qu’il a trouvé un homme instruit de tous les métiers, qui connaît tout ce que chacun connaît dans sa partie, et avec plus de précision que quiconque, il faut lui répondre qu’il est un naïf, et qu’apparemment, il a rencontré un charlatan et un imitateur, qui lui en a imposé au point de lui paraître omniscient, parce que lui-même n’était pas capable de distinguer la science, l’ignorance et l’imitation. »

PLATON, La République, livre X, 598a-599b.

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Regards de Paul Ricoeur sur la philosophie personnaliste d’Emmanuel Mounier

L’ATELIER DES CONCEPTS,

Par Emmanuel AVONYO, op

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La réflexion de Ricœur dont nous rendons compte ici est un échange amical avec Mounier. Son dessein n’est pas de résumer la recherche philosophique de ce dernier, mais de dégager la trame secrète et les intentions pédagogiques qui animent une œuvre à tous égards respectueuse de la dignité humaine. Ricœur montre comment cet intellectuel dont la « vocation transcende l’existence » fait dialoguer un personnalisme aimanté par une intuition civilisatrice d’essence religieuse et la tradition philosophique existentialiste de son temps. L’intention centrale de la philosophie personnaliste de Mounier, le mystère de la liberté créatrice de valeurs, apparaît à Ricœur comme reposant sur l’affirmation métaphysique de la personne en tant que valeur suprême et sur le « primat du spirituel » dans une action fécondante mise au service d’une pensée prophétique. Plus qu’une philosophie de l’existence, le personnalisme est une philosophie des valeurs qui met en avant la dimension personnelle de la communauté par-delà le caractère communautaire de l’accomplissement de la personne humaine.

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REGARDS DE PAUL RICOEUR SUR LA PHILOSOPHIE PERSONNALISTE DE MOUNIER

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Pensée du 04 avril 11

« L’espèce humaine serait en péril, et serait bientôt au désespoir, si elle se dérobait aux beaux dangers de l’intelligence et de la raison. »

Jacques Maritain, La philosophie dans la cité, Paris, Editions Alsatia, 1960, p. 11.

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GRILLE DE  LECTURE

La société humaine n’est pas une pure société animale mais une société d’êtres raisonnables ordonnée au bien par la vérité. C’est une société de personnes douées d’intelligence et de liberté. Elle serait bientôt en péril de désespoir si elle venait à être amputée de ce qui fait sa particularité, l’intelligence et la raison. La philosophie est l’un des lieux où s’exerce le mieux son noble art de penser et d’intelliger les choses. Mais la philosophie apparaît comme un danger selon une  double accusation souvent portée contre elle par l’homme ordinaire : d’après la première, en philosophie, la raison se contenterait de la contemplation fascinée d’elle-même ; et selon la seconde, à trop philosopher, on devient un grand rêveur qui ne sait plus partager les humbles joies d’ici-bas. Les critiques de la philosophie sont très nombreux.

Citons ici Emil Cioran qui présente la philosophie tantôt comme une prostituée, tantôt comme une sorte d’anémie de l’esprit : « En regard de la musique, de la mystique et de la poésie, l’activité philosophique relève d’une sève diminuée et d’une profondeur suspecte, qui n’ont de prestiges que pour les timides et les tièdes. D’ailleurs, la philosophie – inquiétude impersonnelle, refuge auprès d’idées anémiques – est le recours de tous ceux qui esquivent l’exubérance corruptive de la vie » (Précis de décomposition). Ce qui paraît plus regrettable encore, c’est que les philosophes sont divisés entre eux autour de l’éternel objet de leur recherche. Sous ces multiples rapports, la philosophie peut être considérée comme un danger pour l’intelligence. Autrement dit, la rationalité philosophique serait dangereuse pour la société des hommes qui veulent jouir de la vie.

Jacques Maritain fait remarquer que la philosophie, si elle était un danger, serait un beau danger de l’intelligence. Et même si les philosophes sont divisés entre eux sans espoir dans leur quête d’une vérité supérieure, du moins peut-on se féliciter qu’ils cherchent cette vérité. Cela revient à dire que les controverses des philosophes, toujours renaissantes soient-elles, ne sont pas la preuve de l’inaccessibilité ou du caractère illusoire de ce qu’ils cherchent. C’est plutôt le signe que cette vérité est décisive pour l’homme. Si les choses belles sont toujours difficiles à acquérir, il y a de quoi ne pas esquiver les beaux dangers de la raison, surtout s’ils sont vitaux pour le bien-être de l’espèce humaine. La philosophie est une des forces qui contribuent au mouvement de l’histoire et aux transformations qui surviennent dans le monde. Elle demeure un impérieux besoin pour tous.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 03 avril 11

« La formulation thématique de la brisure et de la suture a une résonnance clinique. Il peut paraître surprenant que ces termes réservés à la pratique médicale soient appropriés pour donner le fil directeur de la compréhension d’une philosophie. Pourtant, le constat de la brisure et l’opération de la suture traversent, travaillent et commandent souterrainement la phénoménologie herméneutique de Ricœur. La brisure et la suture, il faut le reconnaître, n’ont jamais fait l’objet d’un traitement explicite et thématique dans l’œuvre de ce philosophe. »

David-Le-Duc TIAHA, Paul Ricœur et le paradoxe de la chair. Brisure et suture. L’Harmattan, 2009.

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Pensée du 02 avril 11

« Maintenant habitue-toi à la pensée que la mort n’est rien pour nous, puisqu’il n’y a de bien et de mal que dans la sensation et la mort est absence de sensation. Par conséquent, si l’on considère avec justesse que la mort n’est rien pour nous, l’on pourra jouir de sa vie mortelle. On cessera de l’augmenter d’un temps infini et l’on supprimera le regret de n’être pas éternel. Car il ne reste plus rien d’affreux dans la vie quand on a parfaitement compris qu’il n’y a pas d’affres après cette vie. Il faut donc être sot pour dire avoir peur de la mort, non pas parce qu’elle serait un événement pénible, mais parce qu’on tremble en l’attendant. »

Epicure, Lettre à Ménécée, trad. trad. E. Boyancé P.U.F.

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