Archive for octobre, 2009

Pensée du 19 octobre

« L’interprétation utilitariste de la justice consiste chez Epicure à garder l’enveloppe de ce qui est juste tout en en rejetant le contenu. Pour lui, est juste ce qui est utile en société.»

Dominique ASSALE AKA-BWASSI, Extrait du cours des Grands courants de philosophie, L2, 2008-2009, UCAO-UUA, ABIDJAN

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GRILLE DE LECTURE

L’utilitarisme contemporain porte la marque des philosophes anglo-saxons. L’école utilitariste rassemble depuis le 19e siècle des figures comme James Mill, Jeremy Bentham, John Stuart Mill, Henry Sidgwick, Edward Moore. Cette doctrine politique et morale se définit comme la recherche du plus grand bonheur pour le  plus grand nombre. Elle soutient que les actions sont bonnes et justes dans la mesure où elles tendent à accroître le bonheur (eudémonisme). La valeur morale d’une action est déterminée par l’utilité sociale. Ainsi, en société, à force de chercher à maximiser le plus le bien-être du plus grand nombre, l’on peut être amené à sacrifier ceux qui ne sont pas utiles (infirmes, impotents, chômeurs…) Cette forme de justice est qualifiée de téléologique, elle est préconisée par l’utilitarisme qui proclame la priorité du bien recherché sur le juste. C’est le contraire que revendique le déontologisme de Jürgen Habermas et de John Rawls dans sa Théorie de la justice comme équité.

La pensée de Dominique ASSALE a le mérite de nous renvoyer aux sources antiques de l’utilitarisme. Epicure (-341.-270) serait le père de l’utilitarisme. En plaçant le bonheur suprême dans le plaisir sensible (hédonisme), les épicuriens faisaient déjà le lit de l’utilitarisme contemporain. En effet, rechercher seulement le plaisir, le bonheur et l’utilité sans se préoccuper d’attribuer à aux citoyens ce qui leur revient de droit, c’est travestir la définition de la justice. Faire de l’utile en société ce qui est juste, c’est chercher la production sans aucun égard pour le producteur. Le sage épicurien, selon ASSALE, peut bien rendre à chacun ce qui lui est dû et obéir aux lois dans le seul but de garder la paix. C’est cette vision restrictive du bien et ce formalisme de la justice qui justifient l’idée selon laquelle l’interprétation utilitariste de la justice garde l’enveloppe de ce qui est juste tout en la vidant de son contenu.

Emmanuel Sena AVONYO, op

Pensée du 18 octobre

NUL N’ENTRE ICI S’IL N’EST GEOMETRE>>>

Le billet de Mejnour 36

Endurance, persévérance, ruse

Vivre! Ce verbe ne se conjugue vraiment qu’avec art. En effet, se donner le temps de vivre exige qu’on en possède l’art. Et qu’est-ce l’art de vivre sinon le choix de persévérer dans ses options jusqu’à leur entière satisfaction? Cela exige une résistance à toute épreuve. Car nul n’avance seul. Chacun a ses adjuvants et ses opposants. Tous, nous sommes mus par quelque force (humaine ou surhumaine, matérielle ou spirituelle) vers les horizons et l’azur de bonheurs divers. Et tout au long de ce périple vers l’azur, il est nécessaire de faire face à moult fluctuations et frustrations. Mais il ne faut pas perdre de vue l’objectif, ne pas lâcher la proie pour son ombre.

Résister au sens où il faut « croire qu’un autre monde est possible et contribuer à le bâtir » est un signe patent de cette endurance qui prend l’éclat de sa splendeur dans une persévérance éclairée par la raison. A bien réfléchir, personne ne veut partager le destin des feuilles mortes qu’emporte le moindre vent. Et s’il faut, pour atteindre ses objectifs, soulever la terre et manquer de se laisser écraser par elle, ce n’est point dramatique. L’essentiel est de ne point perdre de vue ce qu’on cherche. Et tant que le jeu en vaut la chandelle, il peut être utile, agréable et nécessaire d’user de ruse. User, pas abuser. Telle est l’une des leçons possible de ce jeu de la vie dont Hercule nous livre un des nombreux aspects. Simplement. Mejnour te salue!

>>>VOIR LE BILLET DE MEJNOUR 35

>>>SOMMAIRE

Approche philosophique de la démocratie

Emmanuel Sena AVONYO, op
Le texte que vous allez parcourir a été l’objet d’un devoir de philosophie politique en L2 à l’UCAO-UUA le 27/05/2008. Ce travail, corrigé par le Père Zacharie BERE, a été présenté sous le titre « approche critique de la démocratie » et a obtenu 15/20. Le professeur a estimé que l’étudiant devait mieux approfondir la notion de « types de régimes démocratiques ». Sa publication sur L’academos veut satisfaire à la demande de certains internautes. A cet effet, aucune modification n’a été apportée au texte original. Vos critiques seront accueillies favorablement. Vous aussi, faites-nous parvenir  les travaux qui pourraient inspirer les autres. Nous rappelons aux étudiants que rien ne vaut l’effort personnel en philosophie. >>> Consulter un autre travail ?>>>

Voir aussi >>> La représentation démocratique

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APPROCHE CRITIQUE DE LA DEMOCRATIE

La fin du XXe siècle a vu le triomphe sans précédent de la démocratie dans plusieurs pays du monde. Les principales alternatives à la démocratie se sont effondrées ou transformées en pittoresques survivances. Les monarchies centralisées, les aristocraties héréditaires, les oligarchies exclusives, les régimes fascistes, nazis et communistes, ne permettant qu’à un petit nombre de s’exprimer, avaient ruiné leur légitimité dans le monde et se sont retranchés dans leurs dernières forteresses. En dépit des sentiments antidémocratiques toujours tenaces et des nombreuses résistances idéologiques, la démocratie a pris progressivement corps. Elle est aujourd’hui riche d’une longue histoire ; mais elle a désigné différentes réalités selon les époques au point que la définition de ses attributs et de son contenu n’est guère unanimement admise à cause des particularismes socioculturels. A quels critères doit satisfaire un régime politique aujourd’hui pour être qualifié de « démocratique » ? Pourquoi la démocratie est-elle présentée seulement comme une forme souhaitable de gouvernement ? Les questions sont nombreuses, qui nécessitent une réponse approfondie. Mais nous nous contenterons, dans la perspective d’un examen critique du statut de cette forme de gouvernement, d’aborder au cours de notre développement les origines historiques du concept de démocratie, ses caractéristiques fondamentales, les avantages de la démocratie et ses principales insuffisances.

I. AUX SOURCES HISTORIQUES DE LA DEMOCRATIE

La « démocratie » vient du grec « demokratia », de « dèmos », peuple et de « kratos », pouvoir. Elle signifie « pouvoir du peuple ». De la lettre du concept se dégagent donc deux principes, quant à la source et à la légitimité du pouvoir. Ainsi, dans une démocratie, le pouvoir n’est légitime que s’il résulte de la volonté populaire. Selon son étymologie, la démocratie est un régime politique fondé sur la souveraineté du peuple ou de l’ensemble des citoyens[1]. La démocratie comme conception politique du pouvoir est vieille d’au moins vingt cinq siècles, mais son invention et sa réalisation s’inscrivent dans un processus qui n’est jamais achevé[2]. Au dire d’Hérodote[3], c’est Otanès, qui au Ve siècle Av. J.-C., plaida pour la première fois en faveur de l’« isonomia » (égalité devant la loi) comme meilleur principe de gouvernement politique. Mais Périclès, descendant de Clisthène, serait le véritable fondateur de la « démocratie » grecque. Périclès exigeait que dans un régime démocratique, « théoriquement le peuple [soit] souverain, [et] l’Etat, gouverné par le premier citoyen de la cité »[4]. Dans la République[5], Platon de son côté a défini la « démocratie » comme « politeia » (république). La « politeia » de Platon, c’est « la cité en tant qu’elle s’institue, se donne des lois, régule l’attribution du pouvoir. Elle définit les rapports institutionnels et les formes de l’existence commune.»[6]

A la même époque, c’est-à-dire 500 ans avant notre ère, les Romains ont instauré la « respublica », du latin « res » (chose, affaire) et « publica » (publique). La république[7] fut un système de gouvernement qui offrait à un nombre relativement important la possibilité de participer aux prises de décision mais le droit de participation au gouvernement était exclusivement réservé aux hommes. La démocratie athénienne et la république romaine avaient une notion restreinte de la citoyenneté. On pourrait  appeler aujourd’hui la démocratie athénienne « démocratie directe », elle comportait, à côté d’une forme de Sénat, une assemblée de citoyens dite Ecclesia. La démocratie athénienne s’était trouvée affaiblie à partir de 130 Av. J.-C. Après la chute de la république romaine vers l’an 44, ce type de gouvernement avait disparu de l’Europe du Sud. Grecs et Romains étaient revenus au régime aristocratique jusqu’au Moyen Age. A l’origine, « démocratie » et « république » n’ont pas désigné deux types de gouvernement foncièrement différents[8]. C’étaient des formes de gouvernements populaires qui ne possédaient pas les mêmes caractéristiques que les régimes représentatifs modernes dotés de parlement.

II. LA DEMOCRATIE MODERNE ET SES CARACTERISTIQUES

Sans ériger la démocratie antique en paradigme de toute démocratie, il convient de souligner que la problématique du « pouvoir du peuple » a été posée pour la première fois lors de la mise sur pied d’une constitution politique en Grèce et dans la Cité-Etat d’Athènes. La démocratie athénienne repose sur un certain nombre de principes fondamentaux que sont l’égalité devant la loi (isonomie)[9], la liberté d’opinion et de pensée (iségorie), la participation aux affaires publiques (isogonie), l’alternance des magistratures et la reddition de compte en fin d’exercice d’une charge, c’est-à-dire la responsabilité. Ces principes restent encore valables mais la démocratie moderne s’est éloignée du modèle antique. Dans la période qui va de la Réforme jusqu’au XIXe siècle, la démocratie s’est enrichie des diverses réflexions de grands hommes politiques et des philosophes tels Montesquieu, Rousseau, Tocqueville. Déjà au XVIIIe siècle, le concept de démocratie dans sa conception moderne s’appliquait aux Etats-Unis, à la France, à la Grande Bretagne. La définition moderne de la démocratie s’énonce sous cette formule d’Abraham Lincoln « le gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple », introduite dans la constitution du 4 octobre 1958 de la Ve République française. La démocratie moderne se décline de différentes façons.

1.   Caractéristiques de la démocratie moderne

Une démocratie est un Etat dont les institutions ont pour vocation d’assurer la souveraineté du peuple. Les théoriciens du droit constitutionnel contemporain caractérisent la démocratie comme « le régime politique où, ni un individu, ni un groupe, ne s’approprie le pouvoir, ses titulaires sont désignés par le peuple, par voie d’élections périodiques et sont contrôlés par lui.»[10] Ainsi, un « Etat est démocratique, lorsque le peuple dispose de la souveraineté, que les gouvernés sont leurs propres gouvernants, en un mot, que le pouvoir est attribué à l’universalité des citoyens, conformément aux principes de l’égalité juridique et des droits fondamentaux.»[11] Concrètement, la démocratie est non seulement ce mode idéal de gouvernement qu’un régime tend à réaliser mais aussi tout régime politique, toute association ou organisation sociale, qui respecte dans une large mesure les critères d’un processus démocratique. La démocratie directe suit le modèle originel de la démocratie antique, la démocratie représentative est le modèle contemporain de la démocratie.

Les principes de la démocratie sont universels (la souveraineté du peuple, le suffrage universel et l’élection libre des gouvernants), mais ses modalités pratiques sont variables dans le temps et l’espace. Les éléments distinctifs de la démocratie moderne[12] sont une constitution définissant les droits et devoirs fondamentaux des citoyens, les fonctions de l’état et les limites du pouvoir, les procédures de prise de décisions et de délibération politique. D’un point de vue éthique, « la liberté et l’égalité sont toutes deux des valeurs centrales de la démocratie…La liberté implique l’égalité au titre de condition nécessaire de possibilité.»[13] John Rawls a présenté dans sa Théorie de la justice, l’égale liberté pour tous et la juste égalité des chances comme les principes de la justice devant servir de base à des institutions démocratiques[14] viables. Toute démocratie est donc appelée à garantir les droits de l’homme, les libertés politiques et l’égalité devant la loi, le droit de vote et le principe d’identité (un homme, une voix), la participation effective de tous, la libre information pour tous, la répartition des pouvoirs entre le parlement (législatif), le gouvernement (exécutif), les tribunaux (judiciaire).

Historiquement, Montesquieu est l’auteur du principe de la « séparation des pouvoirs », mais bien avant lui, John Locke a mené une réflexion digne d’intérêt sur le pouvoir[15]. Il distinguait le pouvoir législatif, le pouvoir exécutif et le pouvoir fédératif qui s’occupe des accords et des conflits avec d’autres communautés. Le pouvoir judiciaire n’était qu’un appendice du pouvoir exécutif. Locke a rejeté le pouvoir sans partage. Mais il a fallu Montesquieu pour que les différents pouvoirs se mettent en place. Les révolutions américaine et française ont fait de la séparation des pouvoirs un modèle juridique de répartition stricte des fonctions dans l’Etat. Le point clef qui distingue les formes de démocratie est le contrôle du pouvoir par le peuple ou ses représentants.

2.   Les différentes formes de démocratie

On distingue plusieurs formes de démocratie[16] : la démocratie directe est celle dans laquelle le peuple adopte lui-même les lois et décisions importantes et choisit ses responsables. Elle peut s’accompagner de la suppression de toute délégation de pouvoir. La démocratie dite participative suit les processus décisionnels de la démocratie directe et se trouve à mi-chemin entre la représentation et l’autogestion. Dans une démocratie indirecte, les représentants exercent le pouvoir au nom du peuple. C’est une sorte d’aristocratie élective encore appelée démocratie délégative ou représentative. La démocratie semi directe est une forme de démocratie où le peuple statue sur certaines lois par référendum. L’on entend parler aussi de démocratie constitutionnelle (régulée par une constitution) et de république. Une démocratie est une république lorsque le pouvoir appartient au peuple par ses élus ; le peuple est responsable de la gestion souveraine de la res-publica. Ainsi, la république est le plus souvent associée à l’affirmation (constitutionnelle) d’un bien commun et d’une chose publique. Une république peut être aujourd’hui rapprochée des démocraties représentatives. Notons qu’en son temps, Kant a radicalement opposé démocratie et république qu’il ne faut ne pas confondre[17], parce que la démocratie serait despotique. En revanche, Rousseau appelait République tout Etat, régi par des lois, où l’intérêt public et la volonté générale gouvernent[18]. Dans la démocratie moderne, le partage et la gestion du pouvoir sont devenus des éléments fondamentaux d’appréciation des régimes démocratiques.

3.   Les types de régimes démocratiques

On distingue de nos jours différents régimes politiques, en fonction du partage du pouvoir. Les régimes présidentiels (Etats-Unis)[19], parlementaires (Grande Bretagne)[20] et semi-présidentiels (France). Dans un régime présidentiel, le pouvoir exécutif est incarné par un Président qui cumule les fonctions de chef de l’Etat et de chef de gouvernement, il ne peut être renversé par le législatif. L’exécutif a plus de pouvoir que le législatif. Dans un régime parlementaire, comme celui de la RFA, le pouvoir est incarné par le gouvernement et ses ministres responsables mais « soumis » au pouvoir du législatif. Quant au régime semi-parlementaire ou semi-présidentiel, celui de la Ve République en France, l’exécutif et le législatif s’y équilibrent. Ces trois régimes politiques sont celles qu’adoptent aujourd’hui les plus grandes démocraties du monde. Si la démocratie est un ensemble de règles politiques régissant le fonctionnement d’un groupe, elle demeure aussi un corpus de principes philosophiques et politiques. Il y a peut-être là une raison suffisante à se tourner vers la philosophie avec l’exigence de rigueur conceptuelle qu’elle renferme pour saisir le vrai statut du concept.

III. LA DEMOCRATIE, UNE PROBLEMATIQUE PHILOSOPHIQUE

S’il y a une pertinence philosophique à tenir un discours sur la démocratie[21], c’est davantage la question du statut de la démocratie qui préoccupe les esprits. La démocratie est un objet d’étude pour la philosophie. Elle est un concept et une problématique de philosophie politique depuis l’Antiquité. La démocratie a toujours été interrogée comme une forme de gouvernement véhiculant des valeurs et des principes. Si la démocratie a des grandeurs certaines, elle est très critiquée en philosophie pour ses grandes faiblesses.

1.   Grandeurs de la démocratie

Rousseau, philosophe du XVIIIe siècle, est présenté comme un défenseur de la démocratie d’autant plus que selon sa conception de la souveraineté du peuple, la liberté politique réside dans l’obéissance à la volonté générale et à la loi. En tout cas, grâce aux Lumières, la démocratie a conduit à la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme en 1791. Duverger a pu dire que « la démocratie est un système de libertés parce que les lois sont faites par tous ceux qui leur sont soumis »[22]. En effet, la démocratie assure un plus vaste espace aux libertés individuelles et politiques tout en préservant les intérêts fondamentaux des citoyens. Elle reconnaît aux citoyens l’égalité devant la loi, les libertés fondamentales telles que la liberté de conscience, la liberté d’expression et d’association. L’exigence d’un système judiciaire basé sur des lois et une constitution librement établies par le peuple ou ses représentants, est un gage de sécurité et de justice. La démocratie promeut les droits humains et une culture humaniste en politique, une dynamique de construction du bien commun et du partage du pouvoir, une réelle participation du peuple aux choix politiques et électoraux, la libéralisation des médias, le pluralisme et l’alternance politiques dans un Etat de droit. Au regard des bienfaits de la démocratie, Jean Baechler écrivait que « l’homme est naturellement démocrate, la démocratie est le régime naturel de l’espèce Homo sapiens sapiens… l’homme est donc naturellement conçu pour vivre dans des démocraties, grâce auxquelles l’homme maximise les virtualités de son être.»[23] Pour avoir mené à des institutions politiques plus stables et plus pacifiques, la démocratie est de nos jours une référence obligée, elle s’est imposée progressivement comme une nécessité malgré ses faiblesses.

2.   Misères de la démocratie

Le terme « démocratie » est dans une précarité entretenue par la polysémie et l’imprécision de ses déterminations à l’époque moderne. Il a donné lieu à des interprétations variées au point qu’aujourd’hui, il n’existe pas de définition communément admise de ce qu’elle est ou de ce qu’elle doit être. Elle « est en passe de devenir dans le discours contemporain un terme vide, ne dénotant rien de déterminé, ayant pour seule fonction de teinter d’une nuance laudative ce qu’il est supposé qualifier.»[24] En toute réalité, les misères de la démocratie ont commencé depuis l’Antiquité. L’approche philosophique du concept de démocratie oblige pour cela à être attentif aux tournants décisifs de l’histoire de la philosophie politique.

Platon[25] a examiné dans la République les différentes formes de gouvernement que peut adopter la cité, lorsqu’elle s’éloigne de l’idéal de justice : ce sont la timocratie, l’oligarchie, la démocratie, la tyrannie. La démocratie est une corruption de la constitution idéale fondée sur la justice, car la liberté et l’égalité sont ruineuses pour l’harmonie de l’âme : « la démocratie est ce régime qui sous prétexte de liberté, renonce à toute norme réglant la vie des hommes de la cité. Au nom de l’égalité, celle-ci attribue les charges sans souci de compétence[26] La démocratie est donc la pire des formes de constitution, elle dégénère en anarchie[27] ou en tyrannie. En ce qui concerne Aristote, le disciple de Platon, il a aussi considéré la démocratie comme la corruption de la « politeia» ou du gouvernement constitutionnel. Si la démocratie est recherche de la liberté et exigence d’égalité, comment pourrait-elle se faire obéir et éviter le nivellement par le bas ? Ces questions sont constitutives de l’idée de démocratie chez Aristote[28].

C’est probablement cette approche qui a influencé des philosophes de la modernité. Jean Bodin, dans les Six livres de la République, montrait que la souveraineté populaire est impossible, parce qu’il n’y a pas de souveraineté sans obéissance et que dans une démocratie, personne n’obéit. Montesquieu, dans le Livre XI de L’esprit des lois[29], a orienté sa théorie du gouvernement vers la monarchie constitutionnelle qui ressemble beaucoup à une république. Pour lui, le pouvoir du peuple peut induire la restriction des libertés dont chacun dispose ; un pouvoir fort ou tyrannique est incompatible avec les libertés individuelles. Qui plus est, la démocratie peut se transformer en dictature de la majorité si elle n’est pas encadrée par des lois immuables. Aujourd’hui, dans plusieurs Etats dits démocratiques, l’arbitraire du pouvoir et la violation des droits de l’homme sont encore frappants. En Afrique, malgré l’avancement du processus de démocratisation, les coups d’Etats n’ont pas pris fin, les techniques se sont plutôt affinées, et aucun Etat ne semble ne semble capable de faire respecter le bien commun[30]. Les constitutions ne sont plus une protection suffisante contre la boulimie du pouvoir. Les Etats-Unis ont envahi l’Irak et fait prisonniers des milliers de personnes au nom des idéaux de démocratie et de liberté. Même « la démocratie onusienne s’est malheureusement pervertie par un droit de véto détenu jalousement par de soi-disant démocraties du Nord, et qui crée deux niveaux d’Etats membres.»[31] Benjamin Constant et Alexis de Tocqueville avaient pressenti le danger : ils considéraient la marche vers la démocratie immuable mais ils lui reconnaissent des dérives dans l’usage abusif du pouvoir. Tocqueville de renchérir : « J’ai voulu connaître la démocratie, ne fut-ce que pour savoir du moins ce que nos devrions espérer ou craindre d’elle[32]

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Que peut-on espérer de la démocratie ? Le rapport de la pensée philosophique à l’idée de démocratie est globalement négatif. La philosophie se constitue pour une large part en une critique de la démocratie parce que la notion de démocratie est problématique[33]. Entre la croyance en la démocratie et la réalité du quotidien, il y a un immense fossé. La démocratie prête le flanc à toutes sortes de dérives autocratiques. L’on enregistre dans les Etats démocratiques de graves dysfonctionnements électoraux et judiciaires. En Afrique, les chefs d’Etats passent pour de véritables monarques prêts à se muer en tyrans.  Toutefois, la démocratie est aujourd’hui, malgré ses faiblesses, une culture acquise, un système politique éprouvé et une forme d’organisation sociale souhaitable. Son efficacité réside dans les possibilités de délibération et de représentation politiques offertes, la protection des libertés et la recherche du bien commun, la garantie de la participation effective de tous aux élections et au partage du pouvoir. Mais elle se révèle comme un horizon politique, un idéal vers lequel tendent toutes les méthodes de gouvernement, puisque dans les faits, aucun système politique n’est complètement démocratique. Jean-Jacques Rousseau trouvait que cette forme politique était difficile à réaliser et qu’elle n’avait jamais existé dans la rigueur de l’acception. Il en a même fait un idéal inaccessible. La démocratie serait-elle un gouvernement digne d’un peuple de dieux, un gouvernement si parfait qu’il soit loin de convenir aux hommes[34] ?

Emmanuel Sena AVONYO, op,

enestamail@lacademos.org

La représentation démocratique

Peut-on réinventer le concept de développement ?

SOMMAIRE >>>

BIBLIOGRAPHIE

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  • ANONYME, Dictionnaire encyclopédique, Paris, Editions Philippe Anzou, 2004.
  • ARDANT, P., Institutions politiques et droit constitutionnel, L.G.D.J., 18ème éd., 2006.
  • ARISTOTE, Les politiques, trad. P. Pellegrim, Paris, GF- Flammarion, 1993.
  • BEACHLER, J., Démocraties, Paris, Calmann-Lévy, 1985.
  • BERNARDI, B., La démocratie, Paris, GF-Flammarion, 1999.
  • BURDEAU, G., HAMON, F., TROPER, M., Droit constitutionnel, L.G.D.J., 27ème éd., 2001.
  • DAHL, R., De la démocratie, trad. Monique Berry, Paris, Nouveaux Horizons, 2001.
  • DUHAMEL, O., Les Démocraties, Régimes, histoire, exigences, Paris, Seuil, 1993.
  • GENDREAU, C., La démocratie pluraliste en Afrique où l’Afrique en transition vers le pluralisme politique. La vie du droit en Afrique. Economica, 1993.
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  • KI-ZERBO, J., A quand l’Afrique ? La Tour d’Aigues, Editions de l’Aube, 2004.
  • LINIGER-GOUMAZ, M., La démocrature. Dictature camouflée, démocratie truquée, Paris, L’Harmattan, 1992.
  • LOCKE, J., Second traité du gouvernement civil, trad. Jean Fabien Spitz, Paris, PUF.
  • MONTESQUIEU, De l’esprit des lois, trad. V. Goldschmidt, Paris, GF- Flammarion, 1979.
  • PLATON, République, trad. R. Baccou, Paris, GF-Flammarion, 1966.
  • RAWLS, J., La  théorie de la justice, trad. fr. Catherine Audard, Paris, Seuil, 1997.
  • ROUSSEAU, J. J., Du Contrat social, Paris, GF- Flammarion, 1992.
  • THUCYDIDE, La guerre du Péloponnèse, trad. J. Voilquin, Paris, GF-Flammarion, 1966.
  • TOCQUEVILLE, A., De la démocratie en Amérique, tome 1, Paris, Gallimard, 1984.

[1] ANONYME, Dictionnaire encyclopédique, Paris, Editions Philippe Anzou, 2004, p. 406.

[2] Chemilier GENDREAU, La démocratie pluraliste en Afrique où l’Afrique en transition vers le pluralisme

politique. La vie du droit en Afrique. Economica, 1993, p.11.

[3] HERODOTE, L’Enquête, trad. A. Barguet, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1964, p. 254-255.

[4] THUCYDIDE, La guerre du Péloponnèse, trad. J. Voilquin, Paris, GF-Flammarion, 1966, p. 136.

[5] PLATON, République, trad. R. Baccou, Paris, GF-Flammarion, 1966, p. 314-318.

[6] Bruno BERNARDI, La démocratie, Paris, GF-Flammarion, 1999, p. 59.

[7] Robert DAHL, De la démocratie, trad. Monique Berry, Paris, Nouveaux Horizons, 2001, p. 10.

[8] Robert DAHL, idem, p. 15.

[9] HERODOTE, Op. Cit., p. 254-255

[10] Philippe ARDANT, Institutions politiques et droit constitutionnel, L.G.D.J., 18ème éd., 2006, p.145.

[11] Jean GICQUEL, Droit constitutionnel et institutions politiques, Montchrestien, 19ème éd., 2003, p.186.

[12] Robert DAHL,  Op. Cit., p. 37.

[13] Jean BEACHLER, Démocraties, Paris, Calmann-Lévy, 1985, pp. 143 et 145.

[14] John RAWLS, La  théorie de la justice, trad. fr. Catherine Audard, Paris, Seuil, 1997, préface, p. 8.

[15] John LOCKE, Second traité du gouvernement civil, trad. Jean Fabien Spitz, Paris, PUF, p. 252

[16] http://fr.wikipedia.org/

[17] Emmanuel KANT, Vers la paix perpétuelle, trad. F. Proust, Paris, GF- Flammarion, pp. 84-88.

[18] Jean Jacques ROUSSEAU, Du Contrat social, Paris, GF- Flammarion, 1992, p. 63.

[19] Olivier DUHAMEL, Les Démocraties, Régimes, histoire, exigences, Paris, Seuil, 1993, p. 34.

[20] Olivier DUHAMEL, idem, p. 21.

[21] Bruno BERNARDI, Op. Cit., p. 13.

[22] Georges BURDEAU, Francis HAMON, Michel TROPER, Droit constitutionnel, L.G.D.J., 27ème éd., 2001, p. 86.

[23] Jean BAECHLER, Op. Cit.,, pp. 19 et 20.

[24] BRUNO BERNARDI, Op. Cit., p. 13.

[25] PLATON, République, trad. R. Baccou, Paris, GF-Flammarion, 1966, pp. 314-318.

[26] BRUNO BERNARDI, Op. Cit., p. 15.

[27] Le terme anarchie provient du mot grec anarchos, qui « signifie absence de chef ». L’anarchisme désigne la

théorie politique selon laquelle l’Etat n’est pas nécessaire.

[28] ARISTOTE, Les politiques, trad. P. Pellegrim, Paris, GF- Flammarion, 1993, pp. 417-420.

[29] MONTESQUIEU, De l’esprit des lois, trad. V. Goldschmidt, Paris, GF- Flammarion, 1979, p. 291.

[30] JOSEPH KI-ZERBO, A quand l’Afrique ? La Tour d’Aigues, Editions de l’Aube, 2004, p. 72.

[31] MAX LINIGER-GOUMAZ, La démocrature. Dictature camouflée, démocratie truquée, Paris, L’Harmattan, 1992, p. 293.

[32] ALEXIS TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique, tome 1, Paris, Gallimard, 1984, p. 47.

[33] BRUNO BERNARDI, Op. Cit., p. 17.

[34] JEAN-JACQUES ROUSSEAU, Du contrat social, Paris, GF-Flammarion, 1992, p. 97.

Pensée du 18 octobre

« Nous sommes entrés dans le règne de l’humanisme où les valeurs ne sont plus du domaine de l’être, ne sont plus domiciliées dans la nature, mais relèvent du devoir-être, d’un idéal à venir, et non d’un réel a priori harmonieux et bon, toujours déjà donné aux hommes et prêt à les accueillir avec bienveillance ».

LUC FERRY, Qu’est-ce qu’une vie réussie ?

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GRILLE DE LECTURE

L’humanisme est une doctrine philosophique et éthique qui met l’homme et les valeurs humaines au-dessus de toutes les autres valeurs. Il est caractérisé par un effort pour promouvoir la dignité de la personne humaine et endiguer toute tentative de la réduire à un simple moyen. Né depuis le temps de Protagoras, le mouvement parvient à maturité dans une modernité marquée par la liberté de choix, le désir d’accomplissement moral personnel, et ce que Marcel Gauchet appelle « le désenchantement du monde ».  Alors que les Grecs voyaient dans la nature l’harmonie parfaite et le modèle d’être, l’humanisme moderne, sous la houlette de Descartes et Kant, déplace le centre de gravité des valeurs de la nature au sujet rationnel doué d’autonomie morale. L’humanisme en question n’est pas l’humanisme de la première modernité (15e et 16e siècles) mais l’humanisme des Lumières. Celui-ci remet en cause l’en-soi des valeurs et constitue le sujet individuel en un centre de décision autonome.

Le règne de l’humanisme est donc celui de la redéfinition de la vertu, qui n’est plus simple actualisation d’une nature bien née, mais lutte de liberté contre la naturalité en nous. L’ordre naturel y perd sa transcendance, l’humanité à construire ne préexiste pas à l’homme et l’être moral vole en éclats. Les valeurs relèvent dorénavant du devoir-être, de l’à venir. Les accents de normativité et de religiosité cosmiques antiques deviennent surannés et font place à l’émergence d’un sujet dont la centralité dénonce toute valeur établie. Du coup, l’homme semble devenir sa propre norme, il donne la forme qui lui convient à sa vie morale selon les circonstances de la vie. L’esprit critique et la faculté de choix de l’homme finissent de lui enlever la bienveillance par laquelle il pouvait docilement se soumettre à une axiologie naturelle.

Emmanuel Sena AVONYO, op

Pensée du 17 octobre

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Le billet de Mejnour 35

L’avant dernier

Ouf! Nos peines approchent de leur terme. Le sourire te revient-il tandis que se dénoue le mythe, ce mythe qui n’a été qu’un prétexte à la célébration de l’humain? Pour que l’histoire ne ressemble pas à une symphonie inachevée, conduisons la à son terme avant d’écrire une page nouvelle de notre doux compagnonnage.
« 11° Les pommes d’or des Hespérides : Ces fruits merveilleux, qu’Héra avait reçus à l’occasion de son mariage avec Zeus, étaient gardés par des nymphes et par un dragon dans un jardin enchanté. Après avoir appris de Nérée la route à suivre, Héraclès prit provisoirement la place du géant Atlas, qui soutenait le poids du monde, et lui demanda de lui rapporter les pommes. Le géant revint quelques temps après avec les fruits, mais refusa de reprendre son fardeau. Héraclès réussit cependant à s’enfuir, grâce à une ruse, avec les pommes, et les fruits furent consacrés à Athéna. »
A quoi fait allusion ce dernier travail. Tandis qu’il y réfléchit, Mejnour te salue!

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

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Pensée du 17 octobre

« Parce qu’il est le Logos incarné, l’homme est essentiellement l’ennemi de l’Etre : il est l’être négatif qui est uniquement dans la mesure où il supprime l’Etre »

Kostas PAPAIOANNOU in Hegel, La Raison dans l’Histoire

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GRILLE DE LECTURE

Ce grand interprète contemporain de Hegel a rédigé l’introduction à La Raison dans l’Histoire de Hegel. Il nous situe ici au cœur de la négativité, le moteur rationnel de l’histoire. La dialectique hégélienne prévoit une succession de phases opposées. Le Réel, comme un tout, est toujours en lui-même une unité différenciée, l’unité de déterminations opposées : position, négation et négation de la négation. Mais cette négation n’est qu’une façon de relativiser l’objet nié dans son être afin de l’élever à une nouvelle signification. Dans l’homme, l’identité de l’Absolu passe dans la différence et l’objectivité. Et selon cette considération, ne peut-on pas dire que l’homme est l’ennemi de l’Etre, et qu’il est essentiellement l’être négatif ? C’est une évidence hégélienne.

Seul l’homme peut nier la totalité du donné parce que l’homme est le Concept, le Logos qui s’enracine dans l’histoire, existant concrètement de manière empiriquement perceptible. Pour être le Logos, il est un être supra-naturel, il est Dieu même parvenu à une existence charnelle enfin adéquate à son être. Dans ce processus de division existentielle de l’unité originaire de l’Absolu, l’homme émerge comme négativité pure. La négativité nous permet de saisir l’homme sous une double détermination identitaire : d’un côté, en tant que Concept divin, il manifeste et réalise la vie divine, sa vie est libération de Dieu nié dans la Nature. Contrairement à la vision de Platon, l’homme est quelque chose d’infiniment plus haut car ce qui erre ainsi, c’est l’esprit ; de l’autre, en tant que négativité naturelle, il est comme le « négateur » de l’Idée, le « suppresseur » de l’Etre. Dieu qui meurt dans la Nature, s’éveille par la négation en l’homme qui à son tour oppose une négation totale à l’ensemble du donné. C’est toute la raison d’être de l’homme.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 16 octobre

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Le billet de Mejnour 34

ROUTINES

Octobre entame sa seconde moitié. Hercule poursuit ses travaux. Chacun de nous, cher compagnon, s’est habitué à vivre. Les sécurités se sont confortées. L’on serait bien enclin à dire, à l’instar d’un auteur sacré : « rien de nouveau sous le soleil. » Décidément. Et pourtant, les travaux d’Hercule sont au bord de leur fin, nos jours doivent s’orner de surprises pour que nous ne sombrions pas dans la « vacance de l’esprit. » L’urgence de s’arracher à la dictature des habitudes et à l’engourdissement de la routine  hurle. Elle veut nous rappeler nos responsabilités d’hommes. C’est dire que nous avons à abattre tous les géants qui, tels des épouvantails, nous empêchent de penser, nous interdisent d’utiles conquêtes au profit de ces déesses et dieux par qui s’entretient en nous la flamme de l’idéal. Nous avons parcouru un mythe. L’heure du bilan se fait entendre. Déjà brillent les rayons du soleil qui nous convoquent devant l’aréopage. Là, nous serons sommés de justifier nos convictions philosophiques. Là, il faudra montrer les liens de l’amitié qui nous unit à la sagesse. Belles perspectives que celles-ci. C’est avec elles sous les yeux que Mejnour te salue !

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

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Le billet de Mejnour 33

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

Dixième travail d’Hercule

12, il n’y en a que douze, ces travaux. Ils nous servent à présenter quelques réflexions sur des valeurs humaines, sur de judicieuses manières d’accomplir ce qu’Aristote appellerait notre « métier d’hommes ». Hercule nous servira donc de prétexte pendant quelques jours encore. Puis nous passerons à d’autres sujets, peut-être plus « incarnés » dans le philosopher de l’Academos. Mais notre goût d’une certaine simplicité nous interdira, eu égard à la vocation de ce billet, d’aller en profondeur. Nous nous contentons de jeter un mot ou un autre, le compagnonnage voulant qu’en chacun les mots poursuivent leur route et aboutissent à cette conclusion fameuse du philosophe : « ici aussi les dieux sont présents ». Dans l’attente de ces jours glorieux, lisons le dixième travail d’Hercule :

10° Capture des boeufs de Géryon : ce géant demeurait dans un pays de l’Ouest, au-delà des limites connues de la Terre. Héraclès partit en expédition, franchit le détroit de Gibraltar, y élevant deux colonnes pour laisser des traces de son passage. Mais, accablé par la chaleur, le héros menaça Hélios de ses flèches. Pour l’apaiser, le soleil lui prêta un bateau d’or qui lui permit de franchir l’Océan. Héraclès tua alors Géryon, les gardiens du troupeau et s’empara du bétail. Il revint ensuite par la Gaule, l’Italie et la Thrace dans les territoires d’Eurysthée, qui sacrifia tous les animaux à Héra. »

Bonne lecture, fructueuse méditation. A demain. Mejnour te salue!

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Pensée du 16 octobre

«L’art est la plus haute puissance du faux, il magnifie le « monde en tant qu’erreur », il sanctifie le mensonge, il fait de la volonté de tromper un idéal supérieur »

Gilles DELEUZE, Nietzsche et la philosophie

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GRILLE DE LECTURE

La question de la vérité se retrouve au point de croisement de l’esthétique et de la philosophie. Dans ce réquisitoire dressé contre l’art, le paradoxe de l’énoncé est évident et relance le débat autour du vrai visage de Nietzsche. Nietzsche, on le sait, n’a cessé jamais d’affirmer que l’art avait plus de valeur que la vérité (celle des philosophes s’entend) et que nous avions l’art pour ne pas périr de la vérité. En détruisant le platonisme et les apparences sensibles, en faisant du monde intelligible une fable (Le Crépuscule des idoles), Nietzsche fait de l’art l’une des formes de connaissances les plus hautes. C’est avec juste raison que l’on peut se demander si le philosophe voudrait ici reprendre le manteau des classiques qui faisaient de la beauté esthétique une représentation sensible et dégradée du vrai ? Rien n’est moins sûr.

Certes, selon Deleuze, l’art nietzschéen est une puissance du faux, il sanctifie le mensonge dans un monde erroné. Mais il ne faut pas s’arrêter là. Car c’est parce que l’art est faux qu’il est vrai dans l’acception nietzschéenne. Cela s’explique par le fait qu’il ne prétend pas s’élever au-dessus du relativisme de la vie. L’art se présente honnêtement comme une interprétation. Ce faisant, l’art est en accord avec le caractère perspectif de l’existence dont tous nos jugements ne sont que des symptômes, de simples évaluations. Si la vérité artistique est effectuation de la puissance du faux, l’artiste est un chercheur de cette vraie vérité. L’artiste, en traduisant le mensonge du réel en toute vérité, est le seul qui en mentant, ne ment pas. C’est peut-être ce qui fait dire à Deleuze qu’il fait de la volonté de tromper un idéal supérieur. Pour Nietzsche, l’art a une fonction de connaissance, une vocation à traduire une réalité plus réelle que celle des philosophes. Et la pensée du philosophe-artiste, pour être en phase avec la vie, ne doit plus surplomber la vie, elle doit en devenir l’expression la plus amicale.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 15 octobre

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Pensée du 15 octobre

« La manière dont se présente l’Autre, dépassant l’idée de l’autre en moi, nous l’appelons, en effet, visage. Cette façon ne consiste pas à figurer comme thème sous mon regard ; à s’étaler comme un ensemble de qualités formant une image. Le visage d’autrui détruit à tout moment, et déborde l’image plastique qu’il me laisse, l’idée à ma mesure… l’idée adéquate. »

Emmanuel LEVINAS, Totalité et Infini

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GRILLE DE LECTURE

Cette définition du visage par Levinas lui-même laisse le lecteur sur sa soif. Même dans la définition, le visage n’est qu’effleuré, tellement il dépasse l’idée que j’en fais, il déborde l’image plastique qu’il me laisse, il ne thématise ni ne qualifie, il est l’au-delà de toute adéquation. Et pourtant, cet effleurement dit essentiellement le visage comme une « échappée belle ». Alain Finkielkraut n’écrivait-il pas (La sagesse de l’amour) que ce qui définit positivement le visage, c’est sa désobéissance à la définition, c’est-à-dire cette manière de ne pas tenir tout à fait dans la place que lui assignent mes propos les plus acérés ou mon regard le plus pénétrant ?

En langage husserlien, nous dirons que le visage se joue de toute adéquation parce qu’il est démesure, excès constant de l’être visé sur l’intention qui le vise, débordement de l’intention de signification par l’intuition. Le visage ne se soumet à aucune réduction phénoménologique car elle s’abstrait de son image pour s’imposer par-delà la forme, le thème, la façon, et ne laisser entre les mains que sa dépouille quand c’est sa vérité que je crois extraire. Pour cela, rencontrer un homme, c’est être tenu en éveil par une énigme dont le déchiffrement est sans garantie. C’est aussi pourquoi Paul Valéry pouvait écrire que l’œuvre philosophique de Levinas nous apprend non pas à mieux voir le visage ou à le voir autrement, mais à ne plus l’identifier avec ce que la vue peut en obtenir.

Emmanuel AVONYO, op

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