Archive for novembre, 2009

Le billet de Mejnour 43

REGARD PHILOSOPHIQUE

Cher compagnon, l’un des secteurs les plus riches et les plus constructifs de la philosophie est probablement l’herméneutique. Car c’est un grand art que d’entrer dans les mots, de se laisser atteindre par leur substance-même. Et ainsi d’investir de sens les êtres, les phénomènes et les choses.

Ici, souffrez une excursion dans les mesures en sciences physiques. Il est trois façons possibles de prendre des mesures. L’une se fait par excès. C’est un travers induit par une plénitude mal réalisée. L’autre se fait par défaut. C’est une erreur qui signifie que celui qui mesure n’est pas à la bonne hauteur. La dernière, c’est la mesure juste, qui se tient à bonne distance des excès et des défauts. C’est la vision du philosophe, toute de pondération faite.

La mission du philosophe appelle avec une acuité singulière un recours à la pondération. De celle-ci, toutes les réflexions de l’homme sage sont empreintes. Mejnour te salue !

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

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Le billet de Mejnour 42

QUESTIONS ACTUELLES

Mondialisation. Voici un mot-prétexte dont la présence ici aurait du, aurait pu se trouver retardée, sans cesse retardée. Mais l’inspiration a certains chemins qu’on n’évite qu’à son détriment. Alors, le mot est dit. La mondialisation impose à la culture contemporaine une confrontation des savoirs.

La philosophie n’échappe guère à cette règle qui doit se mêler de tout pour en saisir la substantifique moëlle et déceler la cohérence interne. Qui donc, mieux que le philosophe, est tenue de regarder le monde, de le faire comparaître en soi, d’être donc au parfum des faits les plus actuels ? Le philosophe n’a pas d’autre choix que d’être un homme de culture. Ceci implique que l’on ne vienne à la philosophie qu’après s’être frotté à la vie et aux leçons de l’expérience.

Est-il, en ce siècle de liberté, le philosophe n’a qu’un relatif besoin d’autorisation pour s’interroger à propos de tout. Autant il peut se demander si le capitalisme est moral, autant il peut explorer les profondeurs interdites des religions. Ni la littérature, ni la politique ne sont exclues du champ libre de ses investigations. Pourvu, évidemment, qu’il sache raison garder ! Mejnour te salue !

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

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Le billet de Mejnour 41

MISSION DU PHILOSOPHE

Le philosophe est ami de la sagesse. A ce titre, il est réformateur du monde. Par ses soins, la sagesse est invitée à s’incarner sur la terre. Sa mission à lui, philosophe, est d’imposer partout et toujours, contre vents et marées, le sain usage de la raison, l’audace de penser droit, juste et bien.

Il n’est pas anodin de se souvenir qu’un roi, envoyant ses sujets réaliser quelque conquête coloniale, leur donnait comme consigne : « s’il vous arrivait d’instruire certains parmi eux, gardez-vous de former des philosophes. » C’est tout dire !

Philosophe, elle est glorieuse, ta mission. C’est parce que le monde est mal fait que de toutes parts est sollicitée ta raison. Et cela implique de grandes responsabilités. Car le pouvoir invincible de penser ne peut s’exercer sans une conscience aiguë de responsabilités réelles. Et c’est pourquoi il y a lieu, comme philosophe, de ne fermer les yeux sur rien. Simple devoir de vigilance, de sage vigilance. Quant à Mejnour, il te salue !

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

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Pensée du 12 novembre 09

« Le droit individuel au suicide, cela se discute, le droit au suicide de l’humanité, cela ne se discute pas ».

Hans JONAS, Principe Responsabilité.

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GRILLE DE LECTURE

Hans Jonas, en pensant la technoscience dans la démesure de sa production voit que l’humanité tout entière est menacée, elle court un danger. La menace plane sur la vie de l’homme individuel et sur l’humanité puisqu’il y a une importance des dégâts collatéraux de l’agir ultra-technologique de l’homme. Le technoscientique est en train de risquer sa vie et celle de tous ceux qui partagent les mêmes conditions d’existence que lui, ceux qui sont dans une même communauté de vie que lui. La vie de tous est pariée.

Mais le pari ne concerne que soi. L’on ne peut risquer que ce qui nous est propre. L’on ne doit pas risquer quelque chose qui appartient aux autres. C’est pourquoi, le suicide qui est toujours un fait personnel peut se décider par celui qui veut s’ôter la vie. Lui-même réfléchit, voit les contours et peut décider. C’est dans ce sens que Hans Jonas pense la discussion sur quelque suicide personnel, individuel. Vouloir se suicider, c’est vouloir délibérément s’enlever la vie qui est une propriété. L’homme qui vit a la vie en propre. On dirait qu’il est le « propriétaire » de sa propre vie.

L’humanité dépasse l’homme individuel, c’est une entité plus large qui englobe tout. On dirait que l’homme est une goutte d’eau dans cette mer de l’humanité. Et donc l’homme ne peut risquer la vie de toute une masse de gens. L’humanité n’est pas une personne qui  peut décider de s’enlever, de risquer, de parier quelque chose qui lui est propre. On ne peut donc discuter du suicide de l’humanité. Le suicide d’une collectivité ne peut être décidé par quelqu’un. Seule la collectivité a des droits sur ses biens, ses affaires, sur ses acquis, bref, sur ce tout ce qui lui appartient et dont elle peut jouir à son aise, à sa guise. Droits et obligations à l’égard de l’autre, à l’égard de tout ce qui le fait, à l’égard de tout ce qu’il a et de tout ce qu’il est  sont soulignés ici. L’éthique dans les relations, dans les faires, dans les actes est ici revalorisée.

fr Aristide BASSE, op

Pensée du 11 novembre

NUL N’ENTRE ICI S’IL N’EST GEOMETRE>>>

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Carnet du poète 1

Ioukou la Onzième

 

Idéal de mon âme je monte vers toi

Où mon Coeur me mène lentement vers des prés verts

Une sirène crie au plus intime de moi

Kotti  m’apporte les parfums du Roi Ashanti

Origine de mes peuples puissamment anéantis

Un jour nous revient ce jour-peint-de-vert

Mon père me disait, et ma mère aussi : Ioukou

Est ton nom. Onzième ! Je disais

Le Coeur plein de joie. Ce jour me rappelle ces temps

Inoubliables où je vins au monde

Au milieu des cris de fêtes et de joie. Fêtons mes amis !

N’arrêtons point notre cœur qui se déchaîne pour une terre nouvelle

Et se donne l’espérance d’une vie éternelle. Fêtons, Amis, fêtons!

Grégoire ABESSOLO AMOUGOU, op

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>>>LE BILLET DE MEJNOUR

 

Pensée du 11 novembre 09

« C’est l’essence propre de la science, c’est à priori son mode d’être, d’être hypothèse à l’infini et vérification à l’infini. »

EDMUND HUSSERL, Recherches logiques

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GRILLE DE LECTURE

Spencer, dans Premiers principes (2è partie, ch. I, § 37) distinguait la connaissance vulgaire comme une connaissance non unifiée, de la science comme connaissance partiellement unifiée et de la philosophie comme connaissance totalement unifiée. C’est dire que pour lui, la science donne quelque connaissance qui n’est pas complète, achevée. On peut alors dire que la vérité scientifique est réfutable. Quelque chose reste toujours à vérifier dans la science.

La réfutabilité de la science, de la vérité scientifique lui donne le caractère de ce qui est comme le commencement de quelque chose, de ce qui est comme provisoire. C’est ce que pense Husserl quand il dit que la science dans son essence propre est une « hypothèse à l’infini et vérification à l’infini ». L’épistémologie comme philosophie des sciences nous montre que la science n’est pas dogmatique, elle ne donne pas des vérités dogmatiques. Mais cela n’est-il pas en lien avec la nature même de son objet qu’est la nature ? Ce qui fait sa force, ce qui fait la science, c’est son caractère expérimental. Nous parlons ici de la science de la nature.

Ce qui est vraiment de l’ordre de la science, c’est l’expérimentation, la vérification. C’est dire que toute vérité scientifique reste une hypothèse qui est à passer au crible de la vérification, de l’expérimentation. Nous le disons puisque la véritable science procède par une énonciation d’hypothèse qui se donne à la vérification, à l’expérimentation pour enfin aboutir à un résultat. Mais ce résultat peut faire à son tour l’objet d’une nouvelle expérience.

Aucune vérité scientifique n’est éternelle. Elle doit être prise comme un savoir acquis, vérifié pour un moment, mais des expériences ultérieures peuvent la réfuter à cause de nouvelles révélations ou encore la mise en place d’autres matériels de vérification plus appropriés, plus performants. Une vérité scientifique doit être à la fois vérifiée et vérifiable.

fr Aristide BASSE, op

Pensée du 10 novembre

NUL N’ENTRE ICI S’IL N’EST GEOMETRE>>>

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Le billet de Mejnour 40

INSTRUMENTUM LABORIS

Lorsque, du haut de notre siècle, nous daignons jeter un regard sur les racines de la philosophie, nous ne pouvons nous empêcher d’admirer cet art des subtilités dont firent preuve – selon l’histoire officielle – les Grecs d’abord. Cet art, ainsi, d’ailleurs, que tous les autres, nul ne peut s’y adonner sans s’être patiemment exercé. Les profondeurs, comme les hauteurs, à l’âme qui ne s’y est pas préparée, donnent le vertige. D’où l’importance et le sens de l’ascèse en tant qu’exercice qui mène au succès. Quoi qu’on en dise, s’astreindre à une ascèse exige une force de caractère et entretient cette force de caractère. De l’avis d’André GIDE, « la connaissance n’a jamais fortifié que les forts ».

L’ascèse dont il est ici question se réalise avec un instrumentum laboris, un instrument de travail bien spécial. J’ai nommé la pensée. Toute notre académie virtuelle se fixe pour devoir l’exercice d’une pensée rigoureuse, méditante et rigoureuse, poétique et scientifique. En tout cas, et pour satisfaire tous les goûts sans nuire à l’essence de la philosophie, chacun, ô compagnon vénérable  et véritable, est invité à penser ici. Puisse la plume vagabonde qui transcrit les fortunes diverses de nos réflexions se laisser elle aussi éduquer à la rigueur d’une pensée qui construit. Mejnour te salue !

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

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Pourquoi lire, parler et écrire ? Réponse à un géomètre.

L’ACADEMOS >>>

Par Emmanuel AVONYO, op

Bonjour Yano, vous avez visité L’ACADEMOS et vous nous avez laissé deux commentaires qui motivent essentiellement cette réponse. Nous disons « essentiellement », car il y a une autre source de motivation, l’excellent article que vous avez publié sur votre blog et que nous reproduisons en prose ici du fait de l’intérêt philosophique que cela représente pour nous.

(lemondeenquestions.wordpress.com)

Vos messages

« Bonjour, Je me permets d’y entrer car un peu géomètre de formation. Géomètre et un peu philosophe aussi, à mes heures (libres) comme en témoigne cet article, non abouti, mais avec plein de questions en suspens, qui attendent des réponses justement. »

« Curiosité oblige :

Pourquoi doit-on être géomètre pour entrer à l’académie de philosophie ? »

Et voici votre article

« Lire, parler, écrire : Richesse du pauvre ou Arme des faibles?

Lire, parler, écrire : est ce la richesse du pauvre ou l’arme des faibles. Question digne d’un bac philo, pour philosophes en herbe, ou potentiels. D’aucuns diraient que la richesse du pauvre, c’est Dieu. L’arme des faibles, c’est aussi  Dieu. Lire-parler-écrire ? Pourquoi pas. Mais est-ce essentiel ? Dieu a toujours été l’arme des puissants pour contrôler les peuples. C’est historique, et c’est actuel aussi. Lire, parler, écrire c’est le luxe des pauvres ; leur arme c’est la révolte.

Sans doute confonds-tu Dieu et religion. En fait non, sauf si on considère qu’une religion est l’utilisation de Dieu comme d’une arme, alors, dans ce cas oui. Les puissants se servent de Dieu pour contrôler les hommes. On peut remplacer Dieu par religion si on veut, cela relève plus du jeu de mot que d’autre chose. Oui, les politiques sont de gros consommateurs de religion(s). Et grâce à elle, ils gouvernent le monde. Il n’y a  jamais que le nom que l’on donne à Dieu qui change. D’une simple question de hobby, on arrive à une conclusion absolue reliant définitivement Dieu et les pauvres, les pauvre avec la foi, comme seuls arme, horizon, solution.

Serait-ce presque un outrage ou une contradiction dans les termes que de parler de “richesse des pauvres”. Un pauvre par définition n’est pas riche, et donc dénué de potentiel évolutif. Si lire des journaux gratuits n’est ni riche ni enrichissant. Si même parler n’est pas une arme ne serait-ce que pour se plaindre, dénoncer, réclamer ses droits. Si même écrire, ne serait-ce que pour témoigner de ce qu’il n’a pu parler n’est pas une arme…

Alors le pauvre n’est pas pauvre mais en voie d’appauvrissement continu, pauvre d’espoir, pauvre de réflexions, pauvre de rêves et d’ambition et c’est bien pire. Il serait tellement plus sage et raisonnable de s’armer de combativité face aux obstacles,  de renoncement face à l’immédiat, l’éphémère, de courage et de patience  face et l’épreuve, formule simple et magique si appliquée sur fond de valeur intrinsèque, pour changer une situation difficile ; changement que seul un instinct de survie exacerbé peut réaliser et accomplir.»

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Qu’il nous soit permis de prendre les questions par le bout qui nous convient, tellement nous aurions aimé réagir sur plusieurs aspects de votre intervention.

Vous êtes géomètre à part entière pour trois raisons : la première, c’est que vous êtes entrée à L’académie sans avoir été mise en demeure de le faire, malgré l’inscription portée au fronton de L’ACADEMOS. La deuxième est que vous avez appelé votre blog le monde en questions. Devenir géomètre, c’est commencer à répondre intelligemment, rigoureusement, aux questions que le monde nous pose. Troisième raison, vos publications littéraires, poétiques et philosophiques invitent à réfléchir, à faire chemin dans la pensée afin de se laisser innerver par elle, afin d’être moins naïf.

Il faut être géomètre avant d’entrer à L’académie parce qu’on n’y vient pas sans porter le souci de l’existence, sans être confronté aux expériences-limites de la vie et sans le désir de les extérioriser dans la courtoisie du propos philosophique. En fait, l’inscription est plus pédagogique qu’exclusive. Elle est une invitation à dépasser les conditionnements socio-culturels, les déterminismes matériels et les pesanteurs de la pensée pour s’associer à nous. L’academos veut aider à cela, en accueillant tout internaute interpellé.

Ce qui importe en « géométrie », ce ne sont pas les réponses, disait Karl Jaspers, c’est se mettre en route et assumer politiquement son statut de pèlerin du sens. Ce qui importe en « géométrie », ce ne sont pas des constructions abouties, c’est la profondeur de l’intuition, c’est le niveau de radicalité de nos questionnements. Parce qu’il ne suffit pas de se questionner sur des futilités pour être géomètre ; encore que pour tout bon géomètre il n’y a pas de balivernes. C’est au cœur de la banalité du quotidien qu’il est convoqué à l’être-mieux, c’est là qu’il fait fureur comme pour dire que tout ne va pas de soi. Mais on peut vivre banalement sans philosopher, ce qui est dommage. On peut raisonner géométriquement sans philosopher.

Géométriser par la pensée, selon le bon voeu de Platon, Spinoza, Senghor, Assalé Dominique, Dibi Augustin, ce n’est pas un exercice dérivatif d’ennuis. La philosophie est une aventure de sens, un ascétisme de l’argumentation, une réflexion seconde sur l’essentiel de notre vie, qui aboutit à l’affinement du regard personnel, au rejet de l’obscurantisme, à l’élévation de soi pour mieux habiter la politeia. C’est un travail qui ne vas pas sans ratures, sans ruptures, sans déchirures, sans lectures. Car on ne pense mieux par soi-même qu’en s’appuyant d’abord sur la pensée des autres, le temps d’une formation (que vous avez faite aussi). La pensée philosophique est une activité rationnelle pratiquée en société à la manière des hommes, ces esprits socialisés.

A L’academos de Platon, on ne prenait la parole qu’après des dizaines d’année d’initiation à la chose géométrique. Non que la philosophie soit si ésotérique, mais parce qu’elle demande qu’on soit formé, entraîné au questionnement, et qu’on se laisse informer par la pensée (des autres). Et après, on navigue seul mais toujours en société. La philosophie crée des concepts et les utilise pour rechercher la rationalité qui commande l’histoire et l’humanité.  Cela dit, les philosophes ne sont pas des modèles de géométrie, ils ne sont pas des modèles de jugement.  Ils ont pour vocation l’humain. Voilà pourquoi après avoir lu et imité un philosophe professionnel, nous avons la latitude de porter notre propre regard sur lui. C’est là qu’on devient véritablement géomètre.

La raison fondamentale pour laquelle il faut apprendre à lire, à parler et à écrire est toute simple.  Lire pour vivre mieux et parler aux hommes, écrire pour faire le récit de l’histoire intriguante des hommes, pour immortaliser nos jours heureux. C’est un privilège aristocratique, c’est une noblesse qui échappe parfois aux plus prestigieux hommes de notre temps, qui ont besoin d’un écrivain, d’un philosophe, d’un historien pour devenir convenablement homme parmi les hommes illustres. Votre question n’est pas anodine, puisqu’on m’a déjà demandé pourquoi écrire au juste, comme je le fais. J’ai répondu, parce qu’il y avait à penser notre existence, parce qu’on avait beaucoup à en dire, et qu’on ne savait pas écrire.

L’on peut soutenir que lire, parler, écrire, ne sont pas des facultés réservées à priori aux pauvres. Parce que ne peut s’y consacrer que celui qui a de quoi subvenir à ses besoins primaires, et même plus. Sans être exclusivement l’affaire des riches, la philosophie est l’arme des riches. La pensée est onéreuse en ressources physiques, spirituelles et matérielles. Mais comme toujours l’écriture et la pensée recèlent une discipline kénotique, une vie de simplicité et de détachement qui peut manquer aux riches. Et puis, les plus « ventrus » n’ont plus de questions à se poser sur la vie. L’ici et le maintenant ne sont-ils pas les seuls horizons définis de leur être?

Ainsi présenter l’écriture et la pensée comme une richesse des pauvres fait ressortir clairement, à notre avis, le paradoxe sous-jacent à ces activités. Le philosophe se met à géométriser parce qu’il ne sait pas, ne connaît pas. Mais attention, on n’écrit que parce qu’on sait où on va. On ne pose des questions que lorsque le monde ne les satisfait pas, et que nos attentes sont plus grandes. Finalement, le philosophe est un savant ignorant, riche de ces questions et de cette sagesse qui l’éclaire, mais pauvre du savoir achevé et satisfait. N’est-ce pas la meilleure manière d’être ignorant ? La philosophie est l’arme des faibles, elle est la richesse des pauvres, elle est encore la pauvreté qui se saisit des riches à un moment de leur vie, et qui fait qu’à une heure tardive, des personnes repues peuvent se mettre encore à l’école du bonheur (par la pensée),  comme l’a prédit Epicure.

Voilà Yano, ce que vous nous inspirez, et voilà ce que notre temps nous permet de dire sur ce monde en questions. En fait, votre texte soulève des questions auxquelles il faut que chacun réponde. Nous vous invitons à regarder Les métamorphoses de Dieu de Frédéric Lenoir. « … Dieu n’est pas mort : il se métamorphose. Le sacré prend de nouveaux visages ou bien revêt des habits très anciens… » Mais un Dieu purement nominal, c’est bien la hantise de notre temps, la religion comme bouclier des lanceurs de missiles et des gardiens de la bombe atomique, c’est l’abomination la plus abjecte du politique, c’est la plus ignominieuse profanation du sacré. Nous espérons partager ensemble nos questionnements avec vous. Nous serons heureux de vous lire à L’ACADEMOS.

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Le billet de Mejnour 39

Retour de vacances

Cher compagnon, je reprends la plume. Notre cheminement, suspendu pendant quelques semaines, reprend son cours. Il était bon que Mejnour se ressource. Ceci fait, il va falloir se remettre à penser. Car tel est l’apanage de l’homme. Penser.

La reprise dont le présent billet pose le premier jalon, garantit un recours très relatif aux mythes, quoique ceux-ci soient de véritables véhicules de culture et de connaissances. Il sera davantage question de célébrer une pensée confrontée aux surprises de notre quotidien. La vocation d’un billet, c’est de jeter une parole, une invitation à quelque incursion dans les méandres de sa conscience. Et si, au terme de ce périple intérieur, chacun peut laisser jaillir la lumière qu’il porte en lui, l’Académos pourra s’enorgueillir d’avoir, en toute simplicité, offert une buche pour alimenter le feu de la connaissance. Voici l’aboutissement de vacances studieuses. Voici le sens d’un retour de vacances. Compagnon fidèle, Mejnour te salue !

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

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Paul Ricoeur et le concept de temps

L’Atelier des concepts, Par Emmanuel AVONYO, op

Semaine du 09 novembre 2009

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Première partie

Aristote et Saint Augustin ont été deux grands concepteurs du temps. Aristote est le plus noble médiateur grec de la pensée philosophique du temps. Augustin, sur un fond de réflexion théologique empreinte de néo-platonisme, a enveloppé la notion de temps dans le contraste « temps-éternité ». Après ces deux monuments, le concept de temps est demeuré un sujet de scrutation permanente pour toute l’histoire de la philosophie. Kant, Hegel, Husserl, Heidegger se sont passé le témoin l’un après l’autre, chacun butant sur ses limites propres.

Paul Ricœur a consacré son immense trilogie de phénoménologie Temps et Récit à la complication (par l’accentuation et la saturation des apories) de ce qu’on savait de l’expérience temporelle (Temps et Récit III, p. 352). Il essaye de recouvrir l’aporétique du temps par une poétique du récit. Partant du constat de l’aporicité de principe de toute phénoménologie de la temporalité, il établit que la temporalité ne se laisse pas dire dans le discours direct d’une phénoménologie, mais requiert la médiation indirecte de la narration. Toute tentative d’exprimer le vécu du temps dans son immédiateté débouchant sur une aporie, Ricœur tient le récit pour le gardien du temps.

La nouveauté de cette entreprise réside dans le fait que le « temps raconté » vient dire la refiguration du temps par le récit. Si la fonction du récit est d’articuler le temps de manière à lui donner la forme d’une expérience humaine, le temps se présente de son côté comme le référent du récit. On ne sort pas facilement du cercle herméneutique de Ricœur. Avant d’exposer la conception  ricoeurienne de l’expérience temporelle qui culmine dans une poétique du temps, nous ferons un grand détour par la critique historique qu’il fait du concept. Dans l’Atelier des concepts de cette semaine, nous procédons à une brève présentation de la trilogie Temps et Récit et à une relecture de la critique qu’il fait du temps tel qu’Aristote et Saint Augustin l’ont conçu.

« TEMPS ET RECIT » DE PAUL RICOEUR

Temps et Récit comprend trois volumes publiés de 1983 à 1985. L‘intrigue et le récit historique (Tome 1), La configuration dans le récit de fiction (Tome 2) et Le temps raconté (Tome 3). Le temps est le thème philosophique majeur qui traverse Temps et récit. C’est un ouvrage que l’on peut avoir du mal à classer vu le nombre important de grands thèmes qui y sont abordés. Pour l’historien François Dosse, la trilogie Temps et Récit fut pour Ricoeur l’occasion de penser l’articulation du clivage entre un temps qui doit apparaître et un temps conçu comme condition des phénomènes.  Mais Temps et Récit est selon lui une oeuvre portant sur l’histoire (Paul Ricoeur, les sens d’une vie, La Découverte, 1997).

Un autre grand lecteur de Ricoeur, Olivier Mongin, a un point de vue qui sert un peu plus notre propos. Montrant que Temps et Récit a pour objectif de construire une médiation entre le temps et le récit par la médiation de la mise en intrigue,  il met en évidence l’importance du temps, du récit et de l’action dans cette vaste enquête philosophique (Paul Ricoeur, Seuil, 1994, p. 145). Ces deux points de vue ne sont pas pour autant opposables. Car c’est l’action humaine que le récit imite, c’est une histoire que le récit raconte. Entre temps et récit, s’insèrent nécessairement l’action humaine et l’histoire.

Le parcours philosophique de Paul Ricoeur éclaire davantage le sujet. Avant la rédaction de ces textes, Ricœur a dispensé des cours d’histoire de la philosophie sur le temps à la Sorbonne, à Nanterre et à Chicago. Il a par la suite écrit des articles (par exemple Narrativité, 1980) sur l’expérience humaine du temps et sa fonction narrative. Il affirme dans son autobiographie intellectuelle que Temps et récit lui a permis de porter à un plus haut niveau de réflexion l’intuition contenue dans ce qu’il appelle « ses galops d’essai » sur le temps et la narrativité (Réflexion faite, Esprit, 1995, p. 63). A juste titre, dans Temps et Récit, Paul Ricœur tient l’hypothèse fondamentale selon laquelle le récit n’achève sa course que dans l’expérience du lecteur dont il « refigure » l’expérience temporelle.

Parmi les raisons qui sous-tendent cet intérêt pour la question du temps par la porte du récit, il y a les productions antérieures de Ricœur sur l’historiographie et le sens de l’histoire dans lesquelles la structure narrative de l’histoire et ses implications pour une philosophie du temps n’étaient pas encore prises en compte. Il y a surtout « les traits remarquables du récit en tant que structure langagière distincte ». La rencontre avec une épistémologie narrativiste (relation entre connaissance historique et structures narratives) à Chicago et avec l’exégèse biblique aurait facilité cette entrée dans la question du temps par le récit.

Ainsi pour Ricœur, il y avait un rapport de conditionnement mutuel entre narrativité et temporalité. Il réalise que « la notion de temps reste un nœud de difficultés et d’apories apparemment sans issue ». Malgré cet horizon de recherche conditionné, un examen minutieux des grandes analyses du temps chez Augustin, Husserl et Heidegger ont ponctué la troisième partie de Temps et Récit. Ricœur essaye de rendre compte de l’enchevêtrement du passé, du futur et du présent respectivement comme milieu du souvenir et de l’histoire, milieu de l’attente, de la crainte et de l’espoir, moment d’attention et d’initiative. En se mesurant sur l’ogre aristotélicien, Augustin a attiré l’attention sur le caractère aporétique du temps.

L’IMPOSSIBLE REFUTATION DE LA THESE COSMOLOGIQUE D’ARISTOTE

Pour Augustin, le temps comme distension de l’âme (distentio animi) est la possibilité de la mesure du temps. Les divisions du temps en jours, en années sont des propriétés du temps présent. Le principe de l’extension de la mesure du temps ressortit à la seule distension de l’esprit. Ainsi, la mesure est une propriété authentique du temps. On pourrait appeler cette approche intime du temps le « temps intérieur ».

En effet, Saint Augustin ne veut pas identifier le temps aux mouvements circulaires des astres. « J’ai entendu dire à un docte (allusion faite à Aristote) que le temps, c’est proprement le mouvement du soleil, de la lune et des astres. Je ne suis pas de son avis. » Augustin refuse ce temps astral car il n’est pas justifié que si les astres s’arrêtaient, il n’y aurait plus de temps pour mesurer le mouvement des corps. Il rejette ainsi la conception purement cosmologique du mouvement temporel et se met à chercher dans la distension de l’esprit le principe de l’extension du temps (Confessions, Livre XI, 23, p. 272 ss).

Or en procédant ainsi, saint Augustin semble rater complètement sa cible. Selon Ricœur, la théorie aristotélicienne du temps est éminemment plus subtile qu’Augustin ne le pense. Aristote n’identifie pas entièrement le temps au mouvement qui cristallise l’attention d’Augustin. Il affirme seulement que « le temps est quelque chose du mouvement » et que c’est l’âme ou l’intellect qui nombre le temps. Augustin soutient aussi que c’est l’âme qui mesure le temps. Ce qui revient à dire que la réfutation du temps cosmologique n’est qu’une continuation de cette théorie d’Aristote. C’est pour cette raison que Paul Ricœur écrit au sujet du débat Aristote et Augustin que « l’échec majeure de la théorie augustinienne est de n’avoir pas réussi à substituer une conception psychologique du temps à une conception cosmologique » (Temps et Récit III, Paris, Seuil, 1985, p. 19.)

Augustin, un maître incontesté

En tirant ce constat d’échec, Ricœur ne manque pas de saluer le mérite d’Augustin. Il souligne qu’insister sur les apories de la conception augustinienne du temps avant de faire paraître celles qui surgissent chez quelques-uns de ses successeurs, ce n’est pas renier sa grandeur. Car en dépit de la superposition de la psychologie du temps à la cosmologie d’Aristote, l’entreprise d’Augustin constitue un « irrécusable progrès par rapport à toute cosmologie du temps ». Augustin est un maître incontesté (maîtrise paradoxale certes), en dépit du génie certain de Husserl et de Heidegger.

En fait, c’est l’analyse augustinienne de l’expérience du temps intérieur qui a révélé l’aporie selon laquelle il est impossible de dériver le temps de l’âme des structures cosmologiques du temps. (Réflexion faite, Esprit, 1995, p. 67) Quant à  Husserl et Heidegger, ils représentent selon notre philosophe les « deux exemples canoniques » de  phénoménologues du temps : la phénoménologie de la conscience intime du temps chez Husserl et la phénoménologie herméneutique  de la temporalité chez Heidegger.

L’échec d’Augustin n’est pas qu’un manquement de cible dans la critique par le fait d’une identification simpliste du temps au mouvement. C’est aussi l’échec du caractère insoutenable de son argumentation mal engagée dès le début. « Il n’est tout simplement pas vrai, observe Ricœur, qu’un jour resterait ce que nous appelons un jour s’il n’était pas mesuré par le mouvement du soleil.» (Temps et Récit, III, p. 20) Augustin aurait pensé que les astres ne sont que des signes astraux (Ricœur dit « luminaires ») qui marquent le temps. Alors que le temps n’est ni le mouvement des astres ni celui d’un corps.

L’échec d’Augustin a aussi  consisté à dériver le principe de la mesure du temps de la seule distension de l’esprit. Si l’extension du temps psychique ne se laisse pas dériver de la distension de l’âme, la réciproque s’impose avec le même caractère contraignant. L’impossibilité de la dérivation inverse provient de l’écart, conceptuellement infranchissable, entre la notion d’instant d’Aristote et celle du présent au sens d’Augustin. N’importe quelle coupure de la continuité du mouvement (c’est-à-dire l’instant) peut être le présent de saint Augustin. Jusqu’à Kant, la plus grande aporie du temps se situe dans la dualité de l’instant et du présent. (Temps et Récit, III, p. 30-31)

Cette impasse amène Ricœur à aborder le problème du temps du point de vue de la nature, de l’univers et du monde sans exclure aucun élément. Parce que pour faire l’économie de cet échec, « il importe à une théorie narrative du temps que soient laissés libres les deux accès au problème du temps : par le côté de l’esprit et par celui du monde. » (Temps et Récit III, p. 22) Ricœur se pose en conciliateur des théories qui ne s’accordent pas à priori. On pourrait se douter qu’il va tout droit dans une nouvelle impasse. Il mesure tout de même la difficulté de l’entreprise puisque l’aporie de la temporalité découle de la tentative de dérivation ou d’ajustement des deux bouts de la chaîne que sont le temps de l’âme et le temps du monde, le temps physique (cosmologique) et le temps psychologique (phénoménologique). Il savait qu’était vain de tenter de dériver l’un de l’autre.

La confrontation Aristote-Augustin n’a pas connu de perdant. Augustin n’a pas réussi à démonter la théorie cosmologique du temps afin de lui substituer le temps de l’âme. Bien plus, aucune alliance ne semble possible si chacun conserve ses prémisses intactes. Le choix n’est pas aisé entre Aristote et Augustin, mais jamais les deux à la fois sans occulter l’un au profit de l’autre. L’aporétique du temps sent le roussi. L’atelier de la semaine prochaine nous permettra de cerner ce en quoi consistent réellement les apories du temps, et peut-être de nous frayer un chemin vers la modernité.

L’atelier des concepts,

Emmanuel AVONYO, op

Aristote et Saint Augustin sur le temps

A suivre :

>>> L’APORETIQUE DU TEMPS

Aristote-Augustin

Husserl-Kant

Heidegger et le concept « vulgaire » du temps

>>> LA POETIQUE DU TEMPS