Posts Tagged ‘Karl Jaspers’

Pensée du 07 février 10

« La tâche permanente de la philosophie, c’est permettre à l’homme de devenir vraiment lui-même en prenant conscience de l’être. »

Karl Jaspers, La foi philosophique

______________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

Karl Jaspers nous livre ici son postulat fondamental en ce qui concerne la pratique philosophique. Il éduque notre sens de philosophe en l’éveillant à l’essentiel : devenir vraiment soi-même. La finalité de la philosophie n’est pas extérieure à l’homme. La société, l’extérieur n’est qu’une médiation. En cela, la philosophie est proprement inutile. Le faire de la philosophie est un faire de l’esprit. Dans la réflexion philosophique s’accomplit ceci, qui échappe à tous ses détracteurs : l’homme y atteint sa plénitude d’être au prix de profondes ruptures. Jaspers pense que la philosophie est absolue mais sans but. Elle n’est ni un chêne ni un roseau auquel on puisse s’arrimer. On ne peut pas l’utiliser. Elle est une finalité sans fin : c’est bien la raison de toutes les attaques contre l’entreprise philosophique.

L’homme ordinaire se demande avec dédain, à quoi bon la philosophie ? Elle ne sert à rien. Platon n’a pas sauvé les Grecs de l’effondrement politique, il ne les a pas préservés de la ruine. Il y a même indirectement contribué. La philosophie ne guérit donc pas des turbulences politiques.  Socrate ne méritait rien de mieux que la ciguë. Giordano Bruno était bon pour le martyre. En dépit de l’inutilité de l’activité de l’esprit, Jaspers nous fait observer que ceux qui condamnent la philosophie la jugent de l’extérieur. C’est finalement la condamnation de la philosophie qui est inutile : la philosophie pérenne ne cessera pas avant l’homme. Sa tâche, permettre à l’homme d’être un homme libre par la conscience assumée d’une existence consistante.

Le but de l’acquisition du métier philosophique est la conquête de l’indépendance de l’être humain et de la paix avec soi-même. Comme Parménide, construisons un autel pour demander la paix d’une existence harmonieuse avec l’être. Chercher la paix pour soi et pour le monde par la philosophie, ce n’est pas inhiber ses capacités créatrices par une évasion conceptuelle fumeuse, mais penser l’existence en tenant sans cesse notre inquiétude en éveil. C’est rejeter les superstitions de l’homo lupus et s’affranchir des déterminismes irrationnels et obscurantistes de la guerre préventivement juste. La conscience de l’être appelle à se mettre au-dessus des fixations identitaires pour un meilleur devenir de l’homme.

Emmanuel AVONYO, op

SOMMAIRE>>>

L’intelligibilité à l’aulne de la transcendance

L’Atelier des concepts, par Emmanuel AVONYO, op

Semaine du 1er février 2010

_______________________________________________________________

Après avoir montré dans « La facticité de la condition existentielle » le caractère prépondérant de la facticité dans le réseau des concepts de la philosophie existentielle, la question se pose de savoir comment s’articulent ces différents modes d’être dans l’existence de l’homme. Nous partons du présupposé suivant : que l’on soit adepte du relativisme, du nihilisme ou du dogmatisme, l’on ne peut se dispenser de l’épreuve du retour réflexif sur soi par lequel la conscience est mise en demeure d’élucider son existence factice. Dans ces conditions, l’exigence humaine d’intelligibilité culmine souvent dans l’affirmation de la transcendance comme une logique de l’existence et une condition de la liberté de l’homme.

Télécharger >>> L’intelligibilité à l’aulne de la transcendance.pdf

_______________________________________________________________

Domaine du discours

L’exigence d’intelligibilité

Intelligibilité et transcendance

Transcendance et limite de l’intelligibilité

La transcendance immanente

_______________________________________________________________

La facticité de la condition existentielle de l’homme reçoit une explication par l’intelligibilité qu’elle reçoit de la transcendance. Pour prendre conscience de soi comme icône de la transcendance, l’homme doit admettre qu’il s’origine dans le transcendant. Sans transcendance, il n’y a pas d’intelligibilité, et sans intelligibilité, il n’y a pas de liberté, c’est le règne absolu de la contingence. L’homme choit au rang d’un simple fait biologique parmi d’autres. Il est livré aux lois de la nécessité naturelle et des fatalités invincibles de l’imaginaire. Sans intelligibilité, l’existant est abandonné au pessimisme de la course à la mort, au déclin de la conscience. La reconnaissance de la transcendance comme source première d’intelligibilité n’est-elle pas la foi philosophique de l’homme en ses possibles, la condition de la projection d’un idéal d’homme ?

>>> La facticité de la condition existentielle >>>

>>> L’existentialisme athée de Merleau-Ponty >>>

>>> L’existentialisme athée de Sartre>>>

>>> Qu’est-ce que l’existentialisme ?>>>

Qu’est-ce que l’existentialisme ?

L’Atelier des concepts, Par Emmanuel AVONYO, op

Semaine du 07 décembre 2009

___________________________________________________________

EXISTENTIALISME/1                                                                     

S’il est un mot qui semblait s’annoncer par lui-même sans erreur possible, affirme Emmanuel Mounier, c’est bien celui d’existentialisme. Mais quand il quitte la société des philosophes pour se lancer dans le monde, il va justement désigner une vogue qui fait du néant l’étoffe de l’existence. Que doit-on entendre par existentialisme chez les philosophes ? C’est la question qui nous met en mouvement. Le souci de la simplicité et de la clarté guidera nos pas à la rencontre des principaux acteurs de ce mouvement de pensée. Nous nous contenterons d’introduire aujourd’hui au concept, dans l’espoir d’aborder prochainement ce qu’on pourrait appeler les existentialismes.

Définir l’existentialisme

L’existentialisme est une des doctrines philosophiques les plus importantes de notre époque.  Il considère l’homme comme un être responsable de son destin : il crée le sens et l’essence de son existence. L’existentialisme s’adosse à une longue galerie d’ancêtres. Même si le concept est d’un emploi récent dans l’histoire de la pensée, son objectif a été énoncé depuis l’antiquité grecque. Depuis « le connais-toi toi-même » de Socrate, ou le message stoïcien de l’affrontement de son propre destin, l’histoire de la philosophie a été jalonnée d’une série de réveils existentialistes, qui ont été pour la pensée autant de conversions à elle-même, de retours à sa mission originelle.

Cette philosophie de l’homme porte sur trois grandes questions que sont l’action, la croyance et l’existence. L’existentialisme français a connu un rayonnement particulier dans le monde. Mais ses représentants sont tributaires de penseurs allemands comme Edmund Husserl, Martin Heidegger, Karl Jaspers… A preuve, l’existentialisme de Gabriel Marcel s’apparente à celle de Karl Jaspers, tandis que celui de Sartre est proche de Heidegger. La phénoménologie a constitué une source d’inspiration énorme pour l’existentialisme.

Emmanuel Mounier définit l’existentialisme « comme une réaction de la philosophie de l’homme contre les excès de la philosophie des idées et de la philosophie des choses ». Cette conception de l’existentialisme nous permet de scinder l’existentialisme en deux principales branches : l’existentialisme athée de Heidegger et Sartre et l’existentialisme chrétien dont Gabriel Marcel est le plus grand représentant. L’on aurait pu leur ajouter une branche, celle de l’existentialisme marxiste, mais il est plus commode de la rattacher aux athées, leur position dépendant largement de la doctrine de Karl Marx.

Caractériser l’existentialisme

Dans le courant athée, Jean Paul Sartre a caractérisé l’existentialisme comme la doctrine d’après laquelle « chez l’homme et chez l’homme seul, l’existence précède l’essence » Pour lui, nous existons avant d’avoir une essence déterminée, c’est-à-dire avant d’être ceci ou cela, gentil ou opiniâtre, par exemple. De plus, l’existentialisme en tant qu’un humanisme n’est pas autre chose qu’un effort pour tirer toutes les conséquences d’une position athée cohérente. Cette définition est dans une certaine mesure propre à Jean-Paul Sartre mais elle permet de fixer quelques caractéristiques générales (communes) de l’existentialisme.

  • L’existentialisme est une philosophie centrée sur l’homme et non sur le monde matériel (comme la philosophie des présocratiques ou de Descartes) ou encore sur Dieu considéré comme le fondement de toute réalité et de toute vérité.
  • Cette philosophie considère l’homme existant, dans sa réalité concrète, en situation dans le monde, et non l’essence générale de l’homme et la nature humaine qui ne sont que des abstractions. De ce point de vue, l’existentialisme s’oppose à la science qui n’a pour objet que le général. L’existentialisme étudie l’homme concret en situation et en devenir.
  • L’existentialisme est aussi une philosophie de la liberté tenue pour la caractéristique fondamentale de l’homme. Les autres vivants sont prédéterminés dans leur germe par rapport à ce qu’ils seront. Mais l’homme ne peut être empêché de se déterminer par son hérédité ou par l’action de son milieu.
  • L’existentialisme est aussi particulièrement sensible aux expériences tragiques d’inquiétude, d’échec, de mort, à travers lesquelles nous opérons la saisie de notre existence.

Au sein du courant existentialiste chrétien, il y a une philosophie proprement existentielle. On peut distinguer les existentialistes spiritualistes et les existentialistes essentialistes qui proclament la primauté de l’essence sur l’existence. La philosophie des spiritualistes est « existentielle », plutôt qu’existentialiste, en ce sens que leur mentalité est existentialiste mais leur doctrine existentielle. Dans le courant existentialiste, la tendance la plus spiritualiste est celle de Gabriel, et la plus essentialiste est défendue par Louis Lavelle. Emmanuel Mounier peut être rapproché des spiritualistes. Le fondateur de la revue Esprit milita pour le personnalisme. Ce système philosophique particulier peut se considérer comme le fond commun de tous les existentialismes qui reconnaissent la valeur inaliénable de la personne humaine.

En général, existentialisme et essentialisme se comportent en frères ennemis. N’est-il pas possible d’envisager entre  eux un rapport sans l’idée de prééminence de l’un sur l’autre ? Pour mieux comprendre les courants existentialistes, il faut saisir comment ils conçoivent l’existence.

Partir du concept d’existence

Les philosophes de l’existence se distinguent essentiellement par leur conception de l’existence. Que faut-il entendre par « existence » ?

On parle souvent de l’être comme de ce qui est ou ce qui fait être quelque chose. Ce qu’on est touche à son essence, à sa nature, à sa quiddité. Mais le fait qu’on est, c’est-à-dire, son acte d’être (Aristote) désigne son existence. Certains philosophes dont Platon pensent que sont d’abord donnés des êtres possibles, c’est-à-dire de pures essences. C’est à elles que s’ajouterait l’existence. Mais en réalité, une essence peut-elle être donnée sans existence ?

Il semble illusoire de prendre l’être possible pour de l’être, le possible n’est pas une essence. Ce n’est que l’idée d’une essence. Mais dans une philosophie où ce qui est fondamentalement, c’est l’Idée, on peut conférer l’essence à l’idée d’une essence. Cette idée existe dans l’intelligence de celui qui le conçoit parce qu’il est. Alors que Sartre aurait préféré dire, il est parce qu’il existe. Si ce qu’on est (essence) existe en chaque être, c’est encore en lui qu’est le fait qu’il est (existence). C’est pourquoi Thomas d’Aquin écrivait que « l’exister est ce qu’il y a de plus intime en chaque chose et ce qu’il y a en toute chose de plus profond. » C’est par rapport à l’acception classique de l’existence que les existentialistes se positionneront.

Le premier, Kierkegaard, serait parti de Hegel qui considérait l’existence comme une simple propriété de l’essence. Contrairement au maître, l’existentialisme de Kierkegaard soutient la primauté de l’existence sur l’essence. Exister pour l’homme, c’est être libre et responsable, c’est choisir, s’engager, se passionner. L’existant fait l’épreuve de l’angoisse par laquelle il scrute ses abîmes et butte contre le Transcendant.

Pour Jaspers, le Dasein, c’est la condition humaine, le symbole de la Transcendance. L’existence est un déchirement entre notre présence dans le monde et notre aspiration à une transcendance. L’existence est un idéal de notre moi empirique, elle exprime notre possibilité la plus profonde qui ne se réalise pleinement que dans la communication. Mon existence la plus intime est incommunicable et indescriptible.

Chez Sartre, on existe dans la mesure où on s’affirme, on se pose, on se choisit librement. Sinon, on cesse d’exister. L’essence, ce n’est pas ce qu’est une chose pour moi, mais c’est sa valeur. L’homme n’est d’abord rien, il n’est que ce qu’il se fait. C’est en cela que l’existence précède l’essence. L’existence de l’homme sartrien, c’est sa liberté. Son existentialisme qui replace l’essence dans l’existence veut partir de la subjectivité pour donner sens aux choses.

Pour Gabriel Marcel, l’existence suppose la conscience comme signe de l’existence. Mon corps me permet de prendre conscience des existants qui alimentent ma connaissance, mon affectivité et mon action. Celui qui existe, c’est celui-là qui est conscient de son être. Mon existence propre est à peine de l’être, elle appelle l’être sans fin et sans limites. Sans nier le tragique de la vie et l’expérience de l’angoisse, de l’échec, de la solitude et de la mort, Gabriel Marcel propose à l’homme de faire une expérience existentielle qui l’achemine vers l’absolu.

Pour Heidegger, les choses sont, tout simplement ; ce sont des étants. Seul l’homme existe. Sa philosophie est plus existentiale qu’existentielle. Car, contrairement à Jaspers et Sartre, il ne s’arrête pas à l’existence concrète mais veut déterminer les caractéristiques générales de l’existence : les structures ontologiques de l’existence. La description de l’être-là a pour but d’atteindre l’être même, ce qui est. La philosophie doit être une ontologie. Ce qui constitue l’être de l’homme c’est le temps, c’est la contingence, l’être-pour-la-mort. Etre et Temps de Heidegger prend le chemin de la question de l’être et de son élucidation par le temps.

Cher lecteur, voici en quelques jets et à grands traits une première peinture de l’existentialisme. Ces différentes approches du concept d’existence ne cessent d’éclairer rétrospectivement la continuité d’un courant philosophique composite et riche de nuances. L’atelier des concepts reviendra sur l’existentialisme athée et l’existentialisme chrétien dans leurs sinuosités et harmoniques distinctives.

>>> La facticité de la condition existentielle >>>

>>> L’existentialisme athée de Merleau-Ponty (1908-1961) >>>

>><L’existentialisme athée de Jean-Paul Sartre

>>> HEIDEGGER ET LA TEMPORALITE DU DASEIN

>>> PEUT-ON REINVENTER LE CONCEPT DE DEVELOPPEMENT ?

Emmanuel AVONYO, op

Sources

  • André Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie,  Paris, PUF, 2006.
  • Emile Bréhier, Histoire de la philosophie, Paris, PUF, 2004.
  • Emmanuel Mounier, Introduction aux existentialismes, Gallimard, 1962.
  • Gilles Vannier, Pour comprendre l’existentialisme, Paris, L’Harmattan, 2001.
  • Jacques Mantoy, Les 50 mots-clés de la philosophie contemporaine, Privat, 1971.
  • Jacques Mantoy, Précis d’histoire de la philosophie, Paris, L’Ecole, 1966.
  • Paul Ricœur, Lectures 2, La contrée des philosophes, Seuil, 1992.
hhhhh
_________________________________________________

Pensée du 07 décembre 09

« Quiconque fait de la philosophie veut vivre pour la vérité ».

Karl Jaspers[1], Initiation à la méthode philosophique

____________________________________________________________________

GRILLE DE LECTURE

La philosophie en sa résonance étymologique signifie amour de la sagesse. Cette compréhension pythagoricienne nous invite à garder au moins une minute de méditation. Pareille méditation nous fait découvrir dans le bruissement du sens que l’amour n’est pas une possession. Il a le sens profond du « pour toujours » et « de toujours », puisque aimer un être, c’est lui dire toi tu ne mourras pas[2]. Dans cet aveu se dessine silencieusement la certitude qu’  « aimer, c’est trouver sa richesse hors de soi.»[3]

Une seule fois dans la vie, il (l’amour) arrive et nous embarque vers ce qui constitue la fine pointe de notre principe. N’est-ce pas ce principe sans principe qu’il convient ici d’appeler sagesse ? La sagesse en effet, est ce vers quoi  les choses retournent après avoir été propulsées par elle dans l’acte initial de son déploiement. C’est donc la quête de cette sagesse qui constitue l’essentialité de la tâche philosophique.

Ainsi donc pouvons-nous dire que le philosophe dont toute la vie est tension vers la sagesse est un pèlerin du sens. Il aspire à la sagesse, à la vérité pour ensuite coïncider avec lui-même. Par la philosophie, le philosophe décide de se faire compagnon de la vérité, mieux, de la sagesse. Dans cet élan amoureux se pose devant le Dasein, l’apocalypse (la révélation) de son essence : il est un être fait pour la vérité. Une telle conjoncture nous révèle avec Jaspers que celui qui veut philosopher doit vivre pour la vérité.

La philosophie ne peut sans risque de s’évanouir dans une profondeur abyssale se départir de la vérité. Car la véracité est la dignité de l’homme. Dans le manque de sincérité, nous nous faisons horreur à nous-mêmes[4]. Puisque aimer revient à dire que je veux que tu sois, la vie du philosophe devient le sacré livre dans lequel s’imprime l’impératif : je veux que tu sois. Dans cette perspective, l’humain ne serait-il pas –de soi- le geste originaire du dépassement ?

Elvis-Aubin Klaourou

Pensée du 06 décembre

L’academos

Sommaire

__________________________________________________________


[1] Karl Jaspers, Initiation à la méthode philosophique, trad. Laurent Jospin, 1966, Paris, Ed. Payot & rivages, 1970, p.144.

[2] Gabriel Marcel cité par Xavier TILLIETTE, « Gabriel Marcel et l’autre Royaume », in Jean Wahl et Gabriel Marcel, p. 38.

[3] Christian Bodin, La part manquante, Gallimard, 1989, p. 24.

[4] P. 97.

Pourquoi lire, parler et écrire ? Réponse à un géomètre.

L’ACADEMOS >>>

Par Emmanuel AVONYO, op

Bonjour Yano, vous avez visité L’ACADEMOS et vous nous avez laissé deux commentaires qui motivent essentiellement cette réponse. Nous disons « essentiellement », car il y a une autre source de motivation, l’excellent article que vous avez publié sur votre blog et que nous reproduisons en prose ici du fait de l’intérêt philosophique que cela représente pour nous.

(lemondeenquestions.wordpress.com)

Vos messages

« Bonjour, Je me permets d’y entrer car un peu géomètre de formation. Géomètre et un peu philosophe aussi, à mes heures (libres) comme en témoigne cet article, non abouti, mais avec plein de questions en suspens, qui attendent des réponses justement. »

« Curiosité oblige :

Pourquoi doit-on être géomètre pour entrer à l’académie de philosophie ? »

Et voici votre article

« Lire, parler, écrire : Richesse du pauvre ou Arme des faibles?

Lire, parler, écrire : est ce la richesse du pauvre ou l’arme des faibles. Question digne d’un bac philo, pour philosophes en herbe, ou potentiels. D’aucuns diraient que la richesse du pauvre, c’est Dieu. L’arme des faibles, c’est aussi  Dieu. Lire-parler-écrire ? Pourquoi pas. Mais est-ce essentiel ? Dieu a toujours été l’arme des puissants pour contrôler les peuples. C’est historique, et c’est actuel aussi. Lire, parler, écrire c’est le luxe des pauvres ; leur arme c’est la révolte.

Sans doute confonds-tu Dieu et religion. En fait non, sauf si on considère qu’une religion est l’utilisation de Dieu comme d’une arme, alors, dans ce cas oui. Les puissants se servent de Dieu pour contrôler les hommes. On peut remplacer Dieu par religion si on veut, cela relève plus du jeu de mot que d’autre chose. Oui, les politiques sont de gros consommateurs de religion(s). Et grâce à elle, ils gouvernent le monde. Il n’y a  jamais que le nom que l’on donne à Dieu qui change. D’une simple question de hobby, on arrive à une conclusion absolue reliant définitivement Dieu et les pauvres, les pauvre avec la foi, comme seuls arme, horizon, solution.

Serait-ce presque un outrage ou une contradiction dans les termes que de parler de “richesse des pauvres”. Un pauvre par définition n’est pas riche, et donc dénué de potentiel évolutif. Si lire des journaux gratuits n’est ni riche ni enrichissant. Si même parler n’est pas une arme ne serait-ce que pour se plaindre, dénoncer, réclamer ses droits. Si même écrire, ne serait-ce que pour témoigner de ce qu’il n’a pu parler n’est pas une arme…

Alors le pauvre n’est pas pauvre mais en voie d’appauvrissement continu, pauvre d’espoir, pauvre de réflexions, pauvre de rêves et d’ambition et c’est bien pire. Il serait tellement plus sage et raisonnable de s’armer de combativité face aux obstacles,  de renoncement face à l’immédiat, l’éphémère, de courage et de patience  face et l’épreuve, formule simple et magique si appliquée sur fond de valeur intrinsèque, pour changer une situation difficile ; changement que seul un instinct de survie exacerbé peut réaliser et accomplir.»

__________________________

Qu’il nous soit permis de prendre les questions par le bout qui nous convient, tellement nous aurions aimé réagir sur plusieurs aspects de votre intervention.

Vous êtes géomètre à part entière pour trois raisons : la première, c’est que vous êtes entrée à L’académie sans avoir été mise en demeure de le faire, malgré l’inscription portée au fronton de L’ACADEMOS. La deuxième est que vous avez appelé votre blog le monde en questions. Devenir géomètre, c’est commencer à répondre intelligemment, rigoureusement, aux questions que le monde nous pose. Troisième raison, vos publications littéraires, poétiques et philosophiques invitent à réfléchir, à faire chemin dans la pensée afin de se laisser innerver par elle, afin d’être moins naïf.

Il faut être géomètre avant d’entrer à L’académie parce qu’on n’y vient pas sans porter le souci de l’existence, sans être confronté aux expériences-limites de la vie et sans le désir de les extérioriser dans la courtoisie du propos philosophique. En fait, l’inscription est plus pédagogique qu’exclusive. Elle est une invitation à dépasser les conditionnements socio-culturels, les déterminismes matériels et les pesanteurs de la pensée pour s’associer à nous. L’academos veut aider à cela, en accueillant tout internaute interpellé.

Ce qui importe en « géométrie », ce ne sont pas les réponses, disait Karl Jaspers, c’est se mettre en route et assumer politiquement son statut de pèlerin du sens. Ce qui importe en « géométrie », ce ne sont pas des constructions abouties, c’est la profondeur de l’intuition, c’est le niveau de radicalité de nos questionnements. Parce qu’il ne suffit pas de se questionner sur des futilités pour être géomètre ; encore que pour tout bon géomètre il n’y a pas de balivernes. C’est au cœur de la banalité du quotidien qu’il est convoqué à l’être-mieux, c’est là qu’il fait fureur comme pour dire que tout ne va pas de soi. Mais on peut vivre banalement sans philosopher, ce qui est dommage. On peut raisonner géométriquement sans philosopher.

Géométriser par la pensée, selon le bon voeu de Platon, Spinoza, Senghor, Assalé Dominique, Dibi Augustin, ce n’est pas un exercice dérivatif d’ennuis. La philosophie est une aventure de sens, un ascétisme de l’argumentation, une réflexion seconde sur l’essentiel de notre vie, qui aboutit à l’affinement du regard personnel, au rejet de l’obscurantisme, à l’élévation de soi pour mieux habiter la politeia. C’est un travail qui ne vas pas sans ratures, sans ruptures, sans déchirures, sans lectures. Car on ne pense mieux par soi-même qu’en s’appuyant d’abord sur la pensée des autres, le temps d’une formation (que vous avez faite aussi). La pensée philosophique est une activité rationnelle pratiquée en société à la manière des hommes, ces esprits socialisés.

A L’academos de Platon, on ne prenait la parole qu’après des dizaines d’année d’initiation à la chose géométrique. Non que la philosophie soit si ésotérique, mais parce qu’elle demande qu’on soit formé, entraîné au questionnement, et qu’on se laisse informer par la pensée (des autres). Et après, on navigue seul mais toujours en société. La philosophie crée des concepts et les utilise pour rechercher la rationalité qui commande l’histoire et l’humanité.  Cela dit, les philosophes ne sont pas des modèles de géométrie, ils ne sont pas des modèles de jugement.  Ils ont pour vocation l’humain. Voilà pourquoi après avoir lu et imité un philosophe professionnel, nous avons la latitude de porter notre propre regard sur lui. C’est là qu’on devient véritablement géomètre.

La raison fondamentale pour laquelle il faut apprendre à lire, à parler et à écrire est toute simple.  Lire pour vivre mieux et parler aux hommes, écrire pour faire le récit de l’histoire intriguante des hommes, pour immortaliser nos jours heureux. C’est un privilège aristocratique, c’est une noblesse qui échappe parfois aux plus prestigieux hommes de notre temps, qui ont besoin d’un écrivain, d’un philosophe, d’un historien pour devenir convenablement homme parmi les hommes illustres. Votre question n’est pas anodine, puisqu’on m’a déjà demandé pourquoi écrire au juste, comme je le fais. J’ai répondu, parce qu’il y avait à penser notre existence, parce qu’on avait beaucoup à en dire, et qu’on ne savait pas écrire.

L’on peut soutenir que lire, parler, écrire, ne sont pas des facultés réservées à priori aux pauvres. Parce que ne peut s’y consacrer que celui qui a de quoi subvenir à ses besoins primaires, et même plus. Sans être exclusivement l’affaire des riches, la philosophie est l’arme des riches. La pensée est onéreuse en ressources physiques, spirituelles et matérielles. Mais comme toujours l’écriture et la pensée recèlent une discipline kénotique, une vie de simplicité et de détachement qui peut manquer aux riches. Et puis, les plus « ventrus » n’ont plus de questions à se poser sur la vie. L’ici et le maintenant ne sont-ils pas les seuls horizons définis de leur être?

Ainsi présenter l’écriture et la pensée comme une richesse des pauvres fait ressortir clairement, à notre avis, le paradoxe sous-jacent à ces activités. Le philosophe se met à géométriser parce qu’il ne sait pas, ne connaît pas. Mais attention, on n’écrit que parce qu’on sait où on va. On ne pose des questions que lorsque le monde ne les satisfait pas, et que nos attentes sont plus grandes. Finalement, le philosophe est un savant ignorant, riche de ces questions et de cette sagesse qui l’éclaire, mais pauvre du savoir achevé et satisfait. N’est-ce pas la meilleure manière d’être ignorant ? La philosophie est l’arme des faibles, elle est la richesse des pauvres, elle est encore la pauvreté qui se saisit des riches à un moment de leur vie, et qui fait qu’à une heure tardive, des personnes repues peuvent se mettre encore à l’école du bonheur (par la pensée),  comme l’a prédit Epicure.

Voilà Yano, ce que vous nous inspirez, et voilà ce que notre temps nous permet de dire sur ce monde en questions. En fait, votre texte soulève des questions auxquelles il faut que chacun réponde. Nous vous invitons à regarder Les métamorphoses de Dieu de Frédéric Lenoir. « … Dieu n’est pas mort : il se métamorphose. Le sacré prend de nouveaux visages ou bien revêt des habits très anciens… » Mais un Dieu purement nominal, c’est bien la hantise de notre temps, la religion comme bouclier des lanceurs de missiles et des gardiens de la bombe atomique, c’est l’abomination la plus abjecte du politique, c’est la plus ignominieuse profanation du sacré. Nous espérons partager ensemble nos questionnements avec vous. Nous serons heureux de vous lire à L’ACADEMOS.

Sommaire >>>

______________________________________________________________