Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 10 septembre 10

« La répartition de la population d’un pays en différentes classes n’est pas l’effet d’un hasard ni de convention sociale, elle a une base biologique profonde car elle dépend des propriétés physiques des individus. »

Alexis CARREL, L’homme cet inconnu.

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 GRILLE DE LECTURE

Alexis Carrel peut-il donner un autre titre que celui de L’homme cet inconnu à son ouvrage, d’autant plus qu’il semble ne pas connaître véritablement ce qu’est l’homme ? N’allons toutefois pas trop vite en besogne ; la meilleure des attitudes philosophiques serait de chercher à comprendre la pensée d’un interlocuteur avant de passer au jugement. Alexis Carrel accorde un statut scientifique à ce qu’on appelle « l’illusion du biologisme ». Un asiatique est asiatique parce qu’il est biologiquement et physiologiquement fait pour vivre dans cet espace géographique. Pour notre penseur, ceux qui sont aujourd’hui des prolétaires doivent leurs situations aux défauts héréditaires de leur constitution corporelle et spirituelle. Selon cette manière de voir, les ancêtres des cultivateurs ont certainement été des personnes d’une complexion organique et mentale faible, à la différence des seigneurs et des bureaucrates. Etre serf ou roi dépend de nos racines biologiques. A la suite de Joseph Arthur de Gobineau, notre penseur apparaît comme un raciste. Le racisme dogmatique d’Alexis Carrel a quelque chose de provoquant pour le philosophe. C’est à peine que Carrel n’a pas avancé que les esclaves sont ontologiquement mieux constitués que les chefs des principautés. Pour aller encore plus loin, on dirait que certaines races d’hommes de la planète Terre sont des idiots congénitaux par rapport aux races prédestinées (par qui ?) à être supérieures… Ici une allusion à peine voilée est faite à l’époque de l’eugénisme allemand.

 

Les versions impérialistes du biologisme que rappelle Alexis Carrel sont encore plus désastreuses. En effet pour le biologisme impérialiste, il y a des « peuples de Maîtres », la race blanche logée par la géographie au Nord, qui s’opposent en tout aux autres, particulièrement aux races noires situées au Sud. Ceux du Sud, comme dans un cycle de Sisyphe, sont destinés à remplir sans rémission un rôle de subalternes. Nous avons tous certainement à l’esprit le fameux cliché « Matière grise au Nord, matière première au Sud ». Nous savons aussi que le point de vue selon lequel le Quotient Intellectuel varierait selon les races a été dénoncé par Otto Klineberg. Pour lumineuses qu’elles soient, les prétentions scientifiques ou les théories prétendument scientifiques qui retiennent la couleur de la peau comme facteur discriminant ne tiennent plus la route. Le monde n’est plus à l’heure de l’eugénisme et des théories mirifiques de la race pure. Le racisme, qu’il soit psychologique, biologique, impérialiste ou philosophique, évoque une attitude nécessairement subjective et mal fondée. Le jugement qui s’appuie sur des critères biologiques, biomorphiques et géographiques pour connaître l’homme est un jugement de complaisance, plus affectif que scientifique, plus irrationnel que philosophique. Par-dessus tout, il s’agit de reconnaître, affirmait Albert Jacquard, que l’autre nous est précieux dans la mesure où il nous est dissemblable.

 Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 08 septembre 10

« Il y a un péché originel philosophique. Si savant puisse en être l’exercice, ce péché n’est pas réservé aux philosophes. Chacun le commet quand, pour se livrer aux couvertures de tranquillité, il démissionne d’être un existant. »

 Emmanuel MOUNIER, Introduction aux existentialismes.

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GRILLE DE LECTURE

Le péché de tous les péchés philosophiques, c’est la démission de l’existence. Tout existant qui démissionne de son être est coupable d’un péché philosophique. On ne peut pas entrer dans la méditation de cette citation sans un brin de critique. Pourquoi un péché originel philosophique ne serait-il pas réservé qu’aux philosophes ? Si Emmanuel Mounier insinue qu’on peut commettre un péché philosophique sans être philosophe (de métier), c’est-à-dire que la philosophie n’est pas l’apanage des seuls philosophes. La question de la démission de l’existence est ici le point d’insertion de l’éthique en philosophie. La démission de l’existence est une question qui appelle évidemment une analyse éthique. Mais tel n’est pas notre propos. Limitons-nous à l’explication de l’idée de l’auteur.

Nous gagnerons peut-être à pousser plus loin la pointe de cette réflexion d’Emmanuel Mounier. En quoi consiste la démission d’être un existant ? Cette question présuppose une autre : qu’est qu’être un existant ? Pour Mounier, un existant est un être fervent, libre et responsable, affrontant son destin dans la lucidité et le courage. Un existant est un philosophe au sens où l’entend aussi Karl Jaspers, un homme responsable. La finalité de l’acte philosophique est en effet celle d’une vie qui se conquiert à une existence plus riche. Démissionner d’être un existant, c’est renoncer à cette conquête de la richesse d’être. Pour Mounier, le désintéressement philosophique ne saurait être un mode supérieur d’existence. C’est « une lâcheté fondamentale, l’acte coupable d’un existant pariant contre l’existence, pour le sommeil vital. Par cette démission, l’existant ne dissout pas seulement sa propre existence, il entraîne le monde dans le néant qu’il secrète. »

Si la démission de l’existence est le péché des péchés philosophiques, la démission d’être un existant impliquerait par le fait même la démission d’être un philosophe. Le philosophe qui tourne le dos à l’existence peut-il encore l’éclairer et en faire surgir le sens ? Le propos de Paul Ricœur dans l’introduction à la Philosophie de la volonté trouve ici toute sa place : « La vocation de la philosophie est d’éclairer par notions l’existence. » En effet, toute « la philosophie de l’homme apparaît comme une tension vivante » entre une philosophie descriptive du sujet (phénoménologie du Cogito) et une méditation sur le sens de son existence incarnée dans le monde. L’existence incarnée renvoie au monde comme lieu de l’incarnation. Ainsi, suspendre l’existence du monde qui prolonge mon corps, c’est, léser gravement le Cogito que je suis, c’est démissionner honteusement d’être un existant.

Emmanuel AVONYO

Pensée du 03 juillet 10

« L’assombrissement du monde n’atteint jamais la lumière de l’Etre. »

HEIDEGGER, L’Expérience de la pensée

Pensée du 02 juillet 10

« Le jugement de la justice est le traitement médical de la perversité. »

PLATON, Gorgias

Pensée du 1er juillet 10

« La vérité empirique de l’homme comme esclave s’ajoute à la vérité eidétique de l’homme comme libre, elle ne la supprime pas : je suis libre et cette liberté est indisponible. »

PAUL RICOEUR , Philosophie de la volonté, I

Pensée du 29 juin 10

« Insister, comme nous le faisons, sur le pari effectif pour la liberté au niveau pratique revient, bien sûr, à reconnaître une certaine indémontrabilité théorique de la liberté. »

André Léonard, Le fondement de la morale. Essai d’éthique philosophique.

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Nombreux sont ceux qui affirment enthéorie que l’homme n’est pas libre. Ils proclament un déterminisme de principe auquel l’homme n’échappe pas. La philosophie spinosiste est à ce titre très illustrative. Selon Spinoza, l’homme est toujours déterminé, au moins du dedans. La liberté est une détermination immanente et un consentement à la nécessité extérieure. Si d’un côté, on affirme que l’homme est déterminé, de l’autre, on pense que l’homme est pure liberté. Cette deuxième position se heurte à une indémontrabilité théorique selon André Léonard. En fait, il est difficile de convaincre de la réalité de la liberté ceux-là même qui la rejettent par des arguments théoriques. « La liberté est un appel jamais entièrement exaucé. Elle est une provocation de l’esprit en nous et non une donnée immédiate de notre nature… Personne ne naît pas libre, sinon en puissance ou virtuellement. » Cependant, il est possible, pratiquement, de parier sur la liberté. Ce pari n’est pas une vue de l’esprit, il est effectif. Il faut parier pratiquement sur la liberté parce qu’elle est l’objet d’un engagement, « elle ne grandit que si nous optons librement pour elle. S’impliquant ainsi elle-même, la liberté est en quelque sorte elle-même libre. »

La liberté de l’homme est libre, elle est indémontrable théoriquement. C’est ce qu’ont montré de grands philosophes de la liberté comme Kant et Fichte. D’après André Léonard, Kant aurait professé qu’on ne pourra jamais établir la réalité objective de la liberté, car on ne peut expliquer scientifiquement que des phénomènes sensibles. Et pourtant l’homme en fait l’expérience dans son action. Ainsi, la réalité de la liberté ne se découvre que dans le prolongement de l’expérience morale. C’est-à-dire que la liberté est le point d’insertion de la valeur de l’agir moral. Sans liberté, il n’y a pas de moralité. Sur cette base, on peut parier que l’homme est libre, sinon, comment définirait-il le critérium de son action ? L’homme est appelé à agir librement. S’il y a pari pour la liberté, on comprend que la liberté ne peut que faire l’objet d’une foi pratique. S’il y a pari pour la liberté, c’est que la non-liberté existe : « Par un postulat invincible de la raison pratique, nous sommes ainsi amenés à reconnaître que l’homme a une double partie, celle du monde phénoménal régi par le déterminisme, et celle du monde nouménal gouverné par l’idée de liberté. » Déterminisme et liberté ne sont pas irréconciliables, ils se côtoient comme la marque d’une liberté seulement humaine.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 28 juin 10

« Je propose le terme de Vita activa pour désigner trois activités humaines fondamentales : le travail, l’œuvre et l’action. Elles sont fondamentales parce que chacune d’elles correspond aux conditions de base dans lesquelles la vie sur terre est donnée à l’homme.»

HANNAH ARENDT, Condition de l’homme moderne

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GRILLE DE LECTURE

Travail (labor), œuvre (work) et action (action) constituent la pierre angulaire de Condition de l’homme moderne. Hannah Arendt évalue ces trois activités comme les traits les plus durables de la condition humaine et politique. Paul Ricœur, auteur de sa préface, fait une lecture trans-historique de cet ouvrage en lien avec Origines du totalitarisme. Pour lui, les trois catégories de la Vita activa répondent à la question historique « à quelle condition un univers non totalitaire est-il possible ? » Une citoyenneté censée et une action raisonnable sont les ressources que la condition humaine doit opposer à l’hypothèse terroriste totalitaire.

Hannah Arendt relève que la vie humaine est fondamentalement marquée par le travail en tant que processus biologique du corps humain, nécessité vitale et source des produits de consommation. La condition humaine est laborieuse, elle produit une œuvre comme la marque de son appartenance-au-monde. L’œuvre est la fabrication d’un monde d’artifices avec les matériaux du monde ; ses produits résistent à l’érosion du temps. Quant à l’action, elle est le ferment d’une société humaine plurielle, l’activité par excellence qui constitue le domaine public, la conditio per quam du déploiement de l’histoire de toute vie politique.

En clair, le travail assure la survie de l’individu et de l’espèce sans rien laisser derrière soi, l’œuvre confère une permanence, une durée à la futilité de l’existence mortelle, l’action en maintenant les organismes politiques crée l’Histoire. Selon Ricœur, une connotation temporelle distingue produits du travail et de l’œuvre : les premiers sont consommés, les derniers sont à notre usage, les uns passent et changent, les autres durent et persévèrent. Arendt s’oppose à la substitution des produits de l’œuvre à ceux du travail et fustige la tradition utilitariste qui efface la distinction entre les deux types d’objets. Rapporté à l’action, le travail permet de sérier sphère politique et sphère économico-sociale, domaine public et domaine privé.

A travers cette critique de l’homme moderne, nous lisons une exposition de la condition métaphysique de l’homme. Si la vie sur terre est absolument donnée à travers ce triptyque, il n’est pas anodin que le travail, l’œuvre et l’action soient référés à la mort et la mortalité. Car le monde de la Vita activa est celui des produits temporels de l’homme. Ainsi tout ce que l’homme fait entrer dans le monde est frappé de la condition humaine. Arendt souligne la grandeur et l’illusion de l’homme qui ne pense l’éternité qu’en être mortel. L’entreprise politique qui est le fait du citoyen, est un effort d’immortalisation de l’homme. L’homme ne se confère l’immortalité que pour pouvoir endurer sa condition mortelle.

Arendt pense à la suite de saint Augustin, que l’homme est une question pour lui-même et ne peut pas sauter par-dessus son ombre. Toutefois il doit chercher dans la vie politique un équilibre entre sa grandeur et sa vanité. Ce souci d’équilibre amène Arendt à mettre dos à dos les traditions antique, médiévale et moderne. Elle met en question d’un côté la sous-estimation de la Vita activa chez les platoniciens et médiévaux du christianisme au profit de la Vita contemplativa, et de l’autre, la surestimation de la catégorie du travail depuis Adam Smith et Marx. Elle conteste aussi la hiérarchisation dépréciative, au sein de la Vita activa, de l’agir de l’homme d’Etat, du faire de l’artisan et du labeur du corps humain.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 27 juin 10

« Nous appelons intuition la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet, pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inestimable. »

HENRI BERGSON, La pensée et le mouvant

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GRILLE DE LECTURE

Nous définissons l’intuition de différentes manières. Pour Descartes, c’est un acte de saisie immédiate de la vérité, comme ce qui s’impose à l’esprit avec clarté et distinction. L’intuition comme connaissance directe s’oppose à la déduction, qui parvient à la vérité par la médiation de la démonstration. Kant, en présentant les intuitions sensibles comme le seul mode de donation des objets, fait de l’intuition la façon dont un objet nous est donné ; si tout donné est nécessairement sensible avec Kant, il ne s’agit plus d’intuition intellectuelle comme chez Descartes. Kant appelle intuitions pures, ou formes a priori de la sensibilité, l’espace et le temps.

Chez Bergson, l’intuition est le seul mode de connais­sance susceptible d’atteindre la durée ou l’esprit, par opposition à l’Intelligence, qui a pour vocation de penser la matière. L’intuition n’est pas qu’une connaissance immédiate, sans intermédiaire, c’est une puissance réflexive par laquelle « l’énergie spirituelle » tourne le dos à la physique du monde, pour se tourner vers le moi dans un effort empreint de « violence ». L’intuition dont il est question est une intuition métaphysique. C’est un moyen de posséder la réalité absolument, de se placer en elle au lieu d’adopter des points de vue sur elle.

Sa conception de l’intuition garde une certaine connotation cartésienne sans s’y réduire. La philosophie reste une intention vers le sujet. C’est une méditation, un dialogue intérieur et médiateur. C’est pourquoi l’intuition comme intention philosophique n’est pas privée de méthode. Car l’ « immédiation » de Bergson n’est que le terme du parcours intuitif qui passe par l’analyse régressive des faits. L’adhérence intuitive à l’être une forme de sympathie, d’union métaphysique.

L’intuition porte le sujet connaissant à s’unir avec l’être à connaître dans un rapport vital qui consiste à se ramasser de la périphérie de son être vers le centre. La première réalité avec laquelle le sujet connaissant sympathise, c’est son « moi qui dure ». Mais il se dépasse pour gagner les autres êtres grâce à l’interpénétration des consciences humaines. L’esprit étant le domaine propre de l’intuition, l’homme peut saisir dans les choses analysées leur participation à la spiritualité.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 26 juin 10

« La nature a fait les hommes si égaux quant aux facultés du corps et de l’esprit, que, bien qu’on puisse parfois trouver un homme manifestement plus fort, corporellement, ou d’un esprit plus prompt qu’un autre… la différence d’un homme à un autre n’est pas si considérable qu’un homme puisse de ce chef réclamer pour lui-même un avantage auquel un autre ne puisse prétendre aussi bien que lui.»

Thomas Hobbes, Léviathan

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Thomas Hobbes réfléchit à la condition naturelle des hommes en ce qui concerne leur félicité et leur misère. Il pense que les hommes sont égaux par nature. Mais il relève que certains sont corporellement, voire spirituellement, mieux bâtis que d’autres, mais cela ne porte guère atteinte à l’égalité entre les hommes. A preuve, en matière de force corporelle, l’homme le plus faible est assez fort pour tuer l’homme le plus fort, ne serait-ce qu’en usant d’artifices. De même, quant aux facultés de l’esprit, mis à part la possession de l’art et la science dont très peu sont pourvus, il y a une égalité plus parfaite entre les hommes.

C’est pourquoi la vertu de prudence par exemple est également dispensée aux hommes en des intervalles de temps égaux d’expérience. Ce qui habituellement empêche les hommes de croire à cette égalité, c’est la vaine conception qu’ils ont chacun de leur propre sagesse. Et même ici, nous avons une preuve éloquente de l’égalité entre les hommes, par le fait même qu’il n’y a pas de meilleur signe d’une distribution égale de qualités que lorsque chacun s’estime satisfait de sa possession. De cette égalité des aptitudes procède une égalité en vue de parvenir à nos fins. De là aussi découlent des rivalités et défiances indues, puisque personne n’est fondé à rechercher plus d’avantages que les autres.

En effet, les hommes deviennent ennemis quand ils poursuivent la même fin. Chacun attend que son compagnon l’estime aussi haut qu’il s’apprécie lui-même. Ils cherchent à dominer les autres par la ruse et la violence jusqu’à ce qu’il ne rencontre une autre puissance assez forte pour le mettre en danger. Cette situation de guerre de chacun contre chacun ne peut être arrêtée que par un pouvoir commun qui les tienne en respect. Cette situation amène Thomas Hobbes à relever dans la nature humaine trois causes principales de querelle : la rivalité, la méfiance et la fierté. En général, l’accroissement de l’empire d’un homme sur les autres est nécessaire à sa propre conservation.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 25 juin 10

« Le projet qu’un individu peut faire manquera d’intérêt pour lui s’il ne réussit pas à mettre en avant ses dons naturels d’une manière intéressante. »

John Rawls, Théorie de la justice, § 67

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GRILLE DE LECTURE

La mise en valeur des dons naturels d’un individu conditionne la réussite de son projet rationnel de vie. Dans la société bien ordonnée de John Rawls, les acteurs sociaux qui sont des êtres rationnels forment des projets de vie et désirent des biens de diverses natures. La réalisation du projet dépend des raisons de leurs désirs et préférences. Elle est surtout conditionnée par leur degré de motivation des intéressés. La motivation qui sous-tend un projet rationnel provient de l’exercice de ses propres facultés. La satisfaction et l’intérêt qui résulteraient de son activité sont fonction du niveau d’implication de ses propres ressources naturelles. C’est pourquoi Rawls affirmait, en reprenant une intuition aristotélicienne, que les être humains aiment exercer leurs talents (que ceux-ci soient acquis ou innés) et plus ces talents se développent, plus ils sont complexes et plus grande est la satisfaction qu’ils procurent. Rawls note que ce principe de motivation est aristotélicien. « Quand des activités ne satisfont pas le principe aristotélicien, il est probable qu’elles semblent ennuyeuses et monotones, elles ne nous donnent pas le sentiment d’être compétents et elles ne semblent pas valoir la peine d’être réalisées. »

Il apparaît que le « principe aristotélicien » est la clé de cette pensée de Rawls. Au vrai, le projet de vie d’un individu ne lui manquera d’intérêt que lorsque le principe selon lequel l’exercice de leurs propres capacités naturelles est un bien essentiel pour les êtres humains sera négligé. Mettre en avant ses dons naturels de manière satisfaisante, c’est les exercer dans le cadre d’un projet personnel dont on attend une satisfaction plus ou moins grande. Un individu n’a davantage confiance en sa propre valeur que lorsque ses compétentes sont pleinement mises en œuvre et judicieusement. Ainsi, ses compétences s’accroîtront à mesure que les exigences du métier se complexifieront. Ce principe aristotélicien ne peut pas être séparé du respect de soi auquel il veut satisfaire. Le respect de soi s’entend de deux manières : premièrement, il relève que le sens qu’un individu a de sa propre valeur, la conviction profonde qu’il a de sa conception du bien et son projet de vie valent la peine d’être réalisés. Deuxièmement, le respect de soi-même implique la confiance en sa propre capacité de réaliser ses intentions, dans la limite de ses moyens.

Emmanuel AVONYO, op

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