Archive for the ‘CULTURE’ Category

Homme femme mode d’emploi

Le Billet de Mejnour 74

Nous tenons de Michel RONDET (Appelés à la résurrection, Bayard, 2009) l’évident constat au terme duquel : « De même qu’il n’y a pas deux visages humains semblables, il n’y a pas deux vies identiques. C’est l’infinie diversité des existences humaines qui compose le visage multiple et toujours nouveau de notre humanité. Humanité en marche où les générations s’engendrent mutuellement, biologiquement, culturellement, spirituellement. »

De cette humanité là, l’on peut immédiatement saisir qu’elle est faite de femmes et d’hommes. Cette première distinction établit de fait l’évidence d’une divergence de fonctionnement. Nous ne pouvons fonctionner de la même manière qu’à la condition d’être plus que semblables : c’est d’être identiques. Ceci n’étant pas le cas, notre prétention hebdomadaire sera de cheminer avec femmes et hommes pour murmurer quelques mots sur nos modes d’emplois qui constitueraient le modus vivendi de notre noble espèce.

Femmes, hommes, Mejnour vous salue !

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

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Pensée du 30 décembre 09

« L’existence humaine fait sens dans la mesure où l’homme est en situation dans ce type d’auto-implication compréhensive qu’on appelle depuis Schleiermacher cercle herméneutique.»

Dominique ASSALE, Paul Ricoeur ou de la connaissance philosophique à la Sagesse théologique (Cours de Licence III, ucao-uua, mai 2009)

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GRILLE DE LECTURE

Dominique ASSALE est un phénoménologue formé à l’école de Husserl. C’est logiquement (comme dans un tournant herméneutique) qu’il entreprend depuis plusieurs années des recherches sur la philosophie de Paul Ricoeur. Il assume le postulat selon lequel il n’y a rien de contraire à l’expérience, il n’y a que des expériences contradictoires. Ayant accordé beaucoup d’importance au concept d’expérience en philosophie, Dominique ASSALE s’intéresse à l’expérience sémantique et aux conditions phénoménologiques de sa constitution chez Paul Ricoeur. Il entend globalement par expérience sémantique le fait que la perception du double sens donne à penser à Ricoeur.

Il y a expérience sémantique partout où on est en présence d’une donation de sens. Pour lui, l’expérience sémantique est celle d’un sujet avant d’être un champ d’exploration. Et c’est au titre de la dimension subjective de l’expérience que Paul Ricoeur défend un enracinement existentiel du sens au nom de l’approche selon laquelle le langage en tant que milieu signifiant demande à être référé à l’existence humaine.  Selon la structure définie par Dominique ASSALE, le plan sémantique de la pensée de Ricoeur est avant tout le plan où s’élabore la problématique du langage. Dans la perspective péritiatique de l’expérience sémantique, la subjectivité de l’expérience est fondamentale.

Elle s’observe sur le plan réflexif et sur le plan existentiel. La réflexion fait le lien entre la compréhension des signes et la compréhension de soi. C’est ainsi que Ricoeur rapproche la pure compréhension positive des signes comme science et l’ontologie du Dasein selon laquelle exister, c’est comprendre. Plusieurs niveaux de l’expérience sémantique s’inscrivent dans l’existence. Sur le plan de l’existence, vue l’importance d’une ontologie de la compréhension dans l’expérience sémantique de Ricoeur, Dominique ASSALE se demande, à la suite de Cornéluis van Peursen, comment l’existence fait-elle sens. L’existence fait sens lorsqu’elle se trouve prise dans le cercle herméneutique de l’interprétation et de l’être interprété.

L’auto-implication compréhensive nous entraîne dans une dialectique du cercle herméneutique et  de l’induction ontologique. Selon Dominique ASSALE, il y a cercle herméneutique dans une situation existentielle où l’on ne sait plus distinguer le sujet de l’objet ou l’objet du sujet. Le cercle herméneutique désignerait chez Heidegger l’expérience antépradicative (précèdant tout jugement)  qui est connotative de l’expérience compréhensive du Dasein. Le sujet du comprendre est l’objet du connaître. Vu la richesse qu’il recèle en phénoménologie herméneutique, on peut dire que le concept d’expérience n’a pas encore livré tous ses secrets.

Emmanuel AVONYO, op

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Un mot de Maurice Bellet

Le Billet de Mejnour 73

« C’est en l’homme. C’est en l’entier de l’homme. Pas seulement l’esprit, mais le corps. Pas le corps séparé, mais la chair comme présence, parole, esprit. C’est en tout ce qui habite l’homme, y compris l’obscur et l’en-bas, repris, transfiguré, transmué.

Et c’est tout homme. C’est l’humain de tout homme, avant toute définition, toute classification ; avant, certes, tout jugement. C’est chaque homme reconnu en son plein, non pour l’enfermer en lui-même, mais pour le magnifier au contraire d’être à tout ce qui est.

Ce n’est donc pas l’homme isolé, le moi, l’individu, le sujet comme solitude. L’être de l’homme est en ses relations primordiales. D’abord avec l’autre humain, son proche, et selon toutes les formes de la relation : homme et femme, père et mère, et fils et fille et frère et sœur, la fraternité, l’amitié, vie ou travail communs, raison ou foi partagée…Mais à travers toutes formes, comme essentiellement ce don réciproque de se reconnaître l’un l’autre.

C’est relation avec les choses, avec le monde et la figure du monde, et avec cet au-delà qui est ce que le monde où je suis n’enclot pas, ne sait pas. »

Mejnour vous salue bien !

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

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Pensée du 29 décembre 09

« La philosophie comme interprétation ne saurait en effet oublier l’art sans se trahir elle-même »

JEAN GRANIER, Art et vérité

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GRILLE DE LECTURE

La philosophie et l’art entretiennent des rapports très étroits. Il échoit aux philosophes le mérite d’avoir haussé jusqu’au concept l’analyse de l’art en essayant d’élucider la nature des messages dont l’art serait le véhicule. Ici, Jean Granier semble attirer notre attention sur le concept de l’interprétation qui peut servir de courroie de transmission, ou mieux, de lieu de connexion entre la philosophie et l’art. Comment cela est-il possible ?

Il semble que l’attitude du philosophe envers l’art obéisse généralement à des motivations mouvantes, en relation avec leurs « typologies ». Et qu’ainsi, en philosophie, on serait loin de toute rigueur scientifique. C’est tout comme dans le domaine de l’art, où aucune normativité ne prévaut, si ce n’est celle de l’artiste et de son inspiration. La philosophie serait donc un art des interprétations.

Dans ces conditions, l’on comprend que la philosophie ne saurait s’affranchir de l’art sans se mordre la queue. Mais la question demeure : la philosophie n’est-elle qu’interprétation ? La philosophie et l’art ne sont-elles jamais soumises à quelque règle objective que ce soit ? Ces questions sont sur le point de remettre en cause la grille de lecture proposée. Cela n’empêche que nous puissions poursuivre ensemble la recherche.

Emmanuel AVONYO, op

L’épistémologie de l’interprétation : du cercle méthodologique au cercle herméneutique

L’Atelier des concepts, par Emmanuel AVONYO, op

Semaine du 28 décembre 2009

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Herméneutique /3

Lire l’article  >>>EPISTEMOLOGIE DE L’INTERPRETATION : DU CERCLE METHODOLOGIQUE AU CERCLE HERMENEUTIQUE

INTRODUCTION

Dans notre précédent travail, nous poursuivions un double objectif : justifier la rencontre de l’herméneutique et de l’épistémologie,  puis rappeler le contexte phénoménologique et herméneutique dans lequel a émergé l’épistémologie de l’interprétation de Paul Ricœur. Nous avions établi que le paradigme épistémologique n’est pas adopté par Husserl, Heidegger et Gadamer dans le sens où Dilthey l’avait promu. De ce point de vue, il a été même mis à l’écart. Pour une épistémologie de l’interprétation, PaulRicœur ne prend pas non plus l’héritage diltheyen en l’état.

A la relecture de l’histoire de l’herméneutique, Ricœur fait deux remarques fondamentales qui renforcent son orientation épistémologique :

  • La première est que les interprétations plurielles sont irréductibles et qu’il est par conséquent difficile de les regrouper dans une théorie herméneutique générale. Pour arbitrer Le conflit des interprétations[1]rivales il faut questionner le sens dans différents domaines en s’appuyant sur leurs méthodes propres.
  • La deuxième est que l’herméneutique n’est plus une simple tentative de saisir l’intention d’un auteur, elle se présente comme une pensée qui cherche à rendre compte de la compréhension du soi par les médiations du langage, des symboles et des textes.

Dans ces conditions, la première étape vers une épistémologique de l’interprétation nous semble devoir être située à l’époque du tournant herméneutique de la phénoménologie de Ricœur. Ce tournant permet de quitter la phénoménologie de l‘univocité et de la transparence du discours vers la reconnaissance d’un dialogue entre cercle méthodologique et cercle herméneutique. L’économie des vérités de méthodes pratiquées commande dès lors l’opposition de la « voie longue » à la « voie courte ».

La deuxième étape vers une épistémologique de l’interprétation peut être celle de la reformulation de la problématique de l’expliquer et du comprendre dans une théorie du texte. En conséquence, le passage du cercle méthodologique de l’herméneutique générale diltheyenne au cercle herméneutique de la phénoménologie herméneutique consisterait en un renversement méthodologique soldé par l’entrelacement de l’explication et de la compréhension sur un même arc interprétatif.

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L’EPISTEMOLOGIE DE L’INTERPRETATION : DU CERCLE METHODOLOGIQUE AU CERCLE HERMENEUTIQUE

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STRUCTURE DE L’ARTICLE

I.  LA GREFFE DE L’HERMENEUTIQUE SUR LA PHENOMENOLOGIE

1) La voie courte de l’ontologie de la compréhension : la critique de l’héritage husserlien

2) L’épistémologie de l’interprétation

II. LA TEXTUALISATION ET LE DEPASSEMENT DU DUALISME EPISTEMOLOGIQUE

1) La théorie du texte

2) Expliquer et comprendre : un problème épistémologique

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CONCLUSION

L’herméneutique est la théorie générale de l’interprétation, la théorie des opérations de la compréhension dans leur rapport avec l’interprétation des textes. Les sciences de l’interprétation textuelle imposent une phase explicative au cœur même de la compréhension. La textualisation met en oeuvre une relation dialectique entre expliquer et comprendre qui montre que l’explication ne saurait se réduire à la simple causalité. L’inscription de l’explication dans la compréhension est l’un des principaux indices de la conciliation épistémologique qui s’illustre dans la greffe de l’herméneutique sur la méthode phénoménologique. Cette greffe a des conséquences importantes sur le positionnement épistémologique de l’herméneutique de Ricœur :

  • Du cercle méthodologique au cercle herméneutique, Ricœur ne marque pas de rupture épistémologique.
  • La phénoménologie devient l’indépassable présupposition de toute  herméneutique tournée vers le déchiffrement du soi,
  • L’herméneutique dans sa visée ontologique ne saurait plus se passer du service de la philosophie analytique et des sciences humaines.

Comment Ricœur est-il parvenu à ce seuil ? Le défi imposé à la recollection des sens par l’herméneutique du soupçon, c’est-à-dire sa réduction du symbole à des fantasmes de l’inconscient, amène Ricœur à chercher une solution en dehors des schémas classiques. Il opte pour l’articulation de deux herméneutiques : l’herméneutique de l’explication réservée aux sciences de la nature et celle de la compréhension qui concerne les sciences de l’esprit. Contrairement au cloisonnement opéré par Dilthey, Paul Ricœur veut expliquer plus pour comprendre mieux. Il entend faire de l’explication critique des sciences humaines le moyen nécessaire d’accéder à une compréhension du soi.

Si Ricœur tient à sauvegarder la fonction épistémologique de l’herméneutique, n’est-ce pas parce que l’épistémologie de l’interprétation issue de l’exégèse, de la phénoménologie, des sciences humaines et de l’herméneutique fondamentale de Heidegger, se devait de répondre aux questions suivantes : comment un être historique peut-il comprendre historiquement l’histoire ? Comment la vie s’exprimant peut-elle s’objectiver ? Comment, s’objectivant, porte-t-elle au jour des significations susceptibles d’être reprises et comprises par un autre être historique ?

Notre hypothèse est que c’est la tentative de réponse à ces questions qui aurait commandé la critique de l’herméneutique de Heidegger et la greffe du problème herméneutique sur la méthode phénoménologique. La greffe que Ricœur effectue est en définitive l’adjonction d’une réflexion d’ordre méthodologique à l’élaboration d’une ontologie phénoménologique. Cette étape fondamentale de l’épistémologie de l’interprétation de Ricœur sera suivie d’une nouvelle greffe non moins importante dont notre travail ne fait pas mention, celle de la philosophie analytique sur la phénoménologie herméneutique. Ricoeur, le « philosophe de tous les dialogues », assume avec lucidité les héritages de la philosophie réflexive, phénoménoménologique, herméneutique et analytique.

Emmanuel AVONYO, op

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>>> L’entente comme essentialité de la tâche herméneutique chez Gadamer

>>>L’herméneutique à l’école de Paul Ricoeur

>>>Vers une épistémologie de l’interprétation chez Paul Ricoeur

>>> PAUL RICOEUR ET LE MONDE DU TEXTE


Pensée du 28 décembre 09

« Penser, c’est se limiter à une unique idée, qui un jour demeurera comme une étoile dans le ciel du monde. »

HEIDEGGER, L’Expérience de la pensée

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GRILLE DE LECTURE

Heidegger nous invite à faire l’expérience de la pensée. Vivre c’est penser et penser c’est choisir, ce qui implique le fait que le choix est une nécessité pour la vie ; le philosophe est appelé à se faire habiter par une seule question qui traverse sa vie. Qui veut tout embrasser court le risque de tout perdre. A force de vouloir tout penser, nous courons le risque de ne rester que dans des instants de vague, sur la superficie de la chose pensée. Tout embrasser est promesse d’une pensée creuse, sans fond.  Notre vie est optionnelle, notre vie est un choix et le philosophe est appelé à vivre sa pensée et à penser sa vie.  La tradition philosophique nous enseigne qu’il n’y avait pas eu deux Aristote, ni deux Kant, ni deux Hegel. Ces penseurs restent encore immortels parce qu’ils ont été habités par une question, par la qualité de leurs œuvres. Le philosophe se détermine par la qualité de sa pensée. En fait l’incantation du philosophe de la forêt noire est une invite à la tempérance intellectuelle, à la Gelassenheit. Le penseur est comme la taupe qui creuse son chemin dans l’obscurité afin de parvenir à la lumière.

Mervy Monsoleil AMADI, op

L’ACADEMOS

Pensée du 27 décembre 09

« Si Dieu nous a faits à son image, nous le lui avons bien rendus. »

VOLTAIRE, Le sottisier

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GRILLE DE LECTURE

Supposons que Dieu soit considéré comme un simple concept, un concept vide, sans intuitions.  Dieu ne serait alors qu’un vain mot au sens où l’entend la doxa. Aujourd’hui, j’en suis certain, beaucoup croient que ce n’est pas qu’un truisme métaphysique que Dieu soit identifié à un concept vide, qu’il soit une pure représentation de l’esprit humain. Les pensées sans contenus (intuitions) sont vides et que les intuitions sans concepts sont aveugles. Un concept vide serait celui sous lequel le jugement n’unifie aucune donnée sensible. On ne pourrait avoir aucune expérience pratique de Dieu. L’opinion pense que tel serait le Dieu des philosophes, le Dieu des penseurs et des systèmes conceptuels. Or, bien plus que le concept vide de Dieu, c’est le silence sur Dieu qui semble prévaloir. Pour n’être pas vérifiable chez tous les philosophes, l’impossibilité du dire Dieu est professée par certains.

De Dieu, la philosophie des sciences préfère ne rien dire, elle opte pour le silence à l’école de Wittgenstein. Sur ce dont on ne peut rien dire, il faut garder le silence, préconise-t-elle. Peut-être parce qu’on en a aucune expérience au sens humien et kantien. Non seulement nos contemporains pensent qu’au silence de Dieu doit correspondre le silence sur Dieu, mais ils parlent de Dieu de façon irrévérencieuse, ils diffament Dieu, ils égrènent des chefs d’accusation contre lui, et c’est à peine que Dieu nait pas été re-condamné à mort après l’épisode de Pilate. Nietzsche proclame que le corps de Dieu est en putréfaction pour que vive le Surhomme. Alors que Dieu prétendait créer les hommes à son image et à sa ressemblance, les hommes sont assez malins pour se désolidariser de toute image invisible et de tout concept de Dieu, de ce Dieu cachottier. Affirmer publiquement son identité chrétienne devient une injure. La rhétorique est désormais bien proportionnée : plus de signes religieux ostensibles sur les places publiques. Dieu a créé l’homme à son image, et comment les hommes ne le lui auront-ils pas bien rendu ?

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 25 décembre 09

« C’est contre une prétention véritative définitive qu’on trouve chez Ricoeur l’éloge de l’inachèvement »

OLIVIER ABEL, La mémoire juste : lectures autour de Paul Ricoeur

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GRILLE DE LECTURE

Olivier Abel est un grand lecteur de Paul Ricoeur. L’éloge de l’inachèvement dont il parle caractérise l’itinéraire de Paul Ricoeur dans la pensée. L’inachèvement aurait pu être interprété de diverses manières, mais rapporté à la question de la prétention à la vérité, l’idée de l’inachèvement doit être bien circonscrite. Le dernier grand ouvrage publié par Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli (2000) avait pour dernier mot « inachèvement ».

Voici ce que Ricoeur affirmait à ce sujet : « Sous l’histoire, la mémoire et l’oubli. Sous la mémoire et l’oubli, la vie. Mais écrire la vie est une autre histoire. Inachèvement. » Ces propos pénétrants rappellent sans doute notre limite indépassable vis-à-vis de ce qui se produit et dont nous devons rendre compte. La mémoire et l’oubli encadrent notre récit historique comme l’expression singulière de la vie. La vie comprend en elle-même l’impossibilité d’être cernée en totalité.

C’est peut-être ce pourquoi Olivier Abel affirme que la réflexion de Ricoeur nous encourage à nous interroger sur la nécessité ou l’urgence de sortir du délire d’une réflexion à prétention totale et absolue. Il nous est a priori impossible de faire mémoire totalement comme il n’est pas possible de refaire fidèlement et totalement  l’histoire de notre vie. De même, l’oubli total n’est pas possible.

Ceci d’autant plus que l’homme lui-même ne se saisit que par la médiation des autres, des symboles et des signes. L’homme n’est pas transparent à lui-même, encore moins totalement. La pensée de Ricoeur invite à la mesure et à la conscience de la condition d’homme. Lui-même affirme avoir toujours bâti ses ouvrages sur les résidus des précédents. Il rebondit toujours sur les apories abandonnées par d’autres philosophes, non pas en vue de les résoudre définitivement, mais de porter plus loin la réflexion.

Toute vérité philosophique est aussi provisoire que les vérités des sciences empirico-formelles. Nul n’a le monopole de la vérité. Ce n’est pas une raison pour y renoncer, mais une invitation à la chercher davantage, à prendre le large et à se tenir sur son côté, en attendant de passer sur l’autre rive avec le soutien des autres voyageurs du sens.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 24 décembre

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Pensée du 24 décembre 09

« La politique ne révèle son sens que si sa visée – son télos – peut être rattachée à l’intention fondamentale de la philosophie elle-même, au Bien et au Bonheur »

Paul Ricœur, Histoire et vérité

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GRILLE DE LECTURE

Cette pensée de Ricœur a un accent aristotélico-platonicien indéniable. Elle réfère tout au moins à la conception de la politique chez les Grecs. Platon ordonnait la politique au Bien et au Bonheur, et ce sont les philosophes qui étaient les plus aptes à accomplir ce dessein politique. La philosophie vise au Bonheur qui découle de la contemplation du soleil du Bien. Le télos de la politique doit rencontrer l’intention fondamentale de la philosophie pour atteindre sa finalité. Deux sortes de rapprochements peuvent être décelées dans cette idée de Ricœur :

Premièrement, Ricœur semble mettre côte à côte « la politique » et « la rationalité », dans une relation de réciprocité symétrique. Depuis les Grecs, nous savons que la politique ne peut pas être exclue du champ du raisonnable et du discours philosophique sous peine de voir la raison chavirer et la politique tomber en déliquescence. Aristote pensait que tout Etat est une société dont le principe est la recherche d’un bien car toutes les actions de l’homme ont pour fin ce qu’il estime un bien. Par le bien politique, les hommes poursuivent un bien qu’ils ne sauraient atteindre autrement, et ce bien est une patrie du bonheur, et par ricochet, celle de la raison.

Deuxièmement, mettre ensemble « politique » et « rationalité » appelle à conjoindre « philosophie politique » et « Etat ». L’Etat dont parle Ricœur n’est pas une totalité oppressive mais le tout comme « universalité des citoyens », le « seuil de la citoyenneté », le « seuil de l’humanité ».  Le télos de la politique qui se réalise dans un Etat, est ainsi rattaché à l’intention même de la philosophie. Il n’est donc pas surprenant que la philosophie politique soit déterminée à chercher son sens et sa visée comme fin de l’Etat et de tout le corps politique, puisque l’homme sans patrie, sans Etat, serait détestable.

Aujourd’hui, nous comprenons mieux qu’une philosophie politique puisse être gouvernée par une téléologie de l’Etat, de la chose publique et de l’ultime visée des hommes. Il faut retrouver dans la téléologie de l’Etat, dans l’association du politique et de l’éthique, la manière irréductible de la politique de contribuer à l’humanité de l’homme. Car, selon Ricœur, la spécificité de la politique ne peut apparaître que dans ce télos. L’humanité advient à l’homme par le moyen du corps politique.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 23 décembre

L’academos

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Pensée du 23 décembre 09

« L’autonomie de l’art reflète le manque de liberté des individus d’une société non libre. S’ils étaient libres, l’art serait la forme et l’expression de leur liberté. L’art reste marqué par le manque de liberté ; c’est en s’opposant à ce manque que l’art acquiert son autonomie. »

Herbert Marcuse, La dimension esthétique

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GRILLE DE LECTURE

La dimension esthétique de Herbert Marcuse se veut une critique de l’orthodoxie dominante dans l’esthétique marxiste. Le marxisme interprète la qualité et la vérité d’une œuvre d’art par rapport à la totalité des rapports de production en vigueur, par rapport au tableau social. L’esthétique marxiste est conditionnée par une situation de classe. Ainsi, l’art est voué à réifier une perception du monde qui aliène les individus. Marcuse ne partage pas cette orientation de l’œuvre d’art. Pour lui, dans l’art, vérité et autonomie sont interdépendantes. Et l’œuvre d’art ne peut avoir de pertinence politique que dans son autonomie.

Cette critique de l’esthétique marxiste part de la théorie marxiste elle-même, elle envisage aussi l’œuvre d’art dans le contexte des relations sociales et lui assigne un potentiel politique et idéologique. L’art qui est prôné ici est celui qui appartient à l’imagerie de la libération sociale. L’art doit émanciper la sensibilité, l’imagination et la raison dans toute leurs subjectivité et objectivité. La fonction critique de l’art réside dans sa contribution à la lutte pour la libération, et cette dernière dépend de la forme esthétique qui éloigne l’art de la lutte des classes et  conquiert son autonomie.

En cela, l’art doit être révolutionnaire et prendre part à la lutte pour la libération des individus d’une société oppressée. C’est là où se trouve la vérité de l’art. Il doit briser l’entrelacs de destruction et de soumission sociales afin d’en affranchir les individus. L’art reflète ainsi le manque de liberté d’une société. La vérité de l’art gît dans son pouvoir de rompre le monopole de la réalité établie. Mais il convient de rappeler que le monde esthétique est celui d’un principe de réalité différent. Il combat toute réification. C’est le monde de la contre-conscience, de la négation de l’esprit réaliste-conformiste.

En clair, contre les déceptions du monde, Herbert Marcuse veut, à travers un art rénové, appeler à la promesse de vie, souvenir d’un bonheur qui fut jadis et qui veut faire retour. Pour être pleinement politique, l’art doit maintenir en lumière le but que doit se fixer la praxis et toujours revendiquer l’énonciation de sa propre vérité. L’autonomie de l’art est le lieu de justification de sa forme et de sa subjectivité. L’art n’est autonome que s’il combat pour la liberté. Marqué par les stigmates sociaux, il doit inviter à une sublimation esthétique et émancipatrice de la réalité unidimensionnelle.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 22 décembre

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