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Pensée du 14 mai 10

« La lutte pour les droits de l’homme rend-elle possible un nouveau rapport à la politique ? »

Claude LEFORT, « Droits de l’homme et politique », in L’invention démocratique.

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GRILLE DE LECTURE

Pour Claude Lefort, on doit pouvoir donner une réponse positive à cette question et la soutenir sans hésiter en regard des sociétés démocratiques de notre temps. Mais il adresse une mise en garde à toute réponse excessivement optimiste. Il est de notoriété publique qu’il est de l’essence du totalitarisme de récuser les droits humains, alors que ces droits sont un des principes générateurs de la démocratie. Ce clivage entre totalitarisme et démocratie ne doit pas faire penser que ces droits existeraient de fait dans les sociétés démocratiques tandis qu’ils seraient interdits ou bafoués dans les systèmes totalitaires. Car dans nos démocraties, les droits de l’homme n’existent pas non plus comme des institutions positives. C’est-à-dire qu’ils sont encore et toujours à conquérir sur la base des garanties offertes. Qu’il suffise de songer aux nombreuses démocraties dans le monde en voie de développement. Il serait peut-être plus juste de parler de monde en-voie-de-démocratisation. Pour ce monde-ci, du moins dans certains de ses Etats, l’existence des droits de l’homme ne concerne que ceux qui les défendent. Au vrai, l’efficacité des principes démocratiques tient à la qualité de l’adhésion qui leur est apportée.

Les droits ne sont pas dissociables de la conscience des droits. Et la conscience des droits, c’est-à-dire l’adhésion collective aux principes démocratiques, se trouve d’autant mieux partagée quand ces droits sont déclarés publiquement. Les droits humains ne sont portés par la conscience des droits que lorsque les pouvoirs publics affirment s’en faire le garant et que sont rendus visibles par les lois les repères des libertés. C’est à ce prix qu’émergera un nouveau rapport à la politique. Si les droits n’ont aucune réalité objective, s’ils ne sont reconnus que dans les textes et les discours officiels, l’espace politique ne serait plus qu’un champ de guerre où la justice serait réduite au silence ; le parlement ne serait plus qu’une chambre d’enregistrement de décisions préalablement arrêtées. Les luttes inspirées par la notion des droits n’améliorent la politique que dans la mesure où le pouvoir est le garant du droit qui l’a institué. Le droit est l’émanation du pouvoir, ne serait-ce que du pouvoir législatif. Mais il est en même temps une dimension constitutive du pouvoir d’Etat, pouvoir sur la société et ses membres. Le droit est pouvoir de s’opposer, pouvoir de remettre en question le pouvoir. Le droit est un moyen de contrôle du pouvoir politique dans les deux sens : monopole du pouvoir et limitation du pouvoir. En général, il joue contre ceux qui doivent s’en faire les garants. Cela explique l’écart perceptible entre les droits et la conscience des droits. La notion des droits de l’homme est une exigence inconditionnée dans toute culture démocratique.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 10 mai 10

« Par son action volontaire, l’homme dépasse les phénomènes ; il ne peut égaler ses propres exigences ; il a, en lui, plus qu’il ne peut employer seul ; il ne réussit point, par ses propres forces, à mettre dans son action voulue tout ce qui est au principe de son action volontaire. »

Maurice BLONDEL, L’action

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GRILLE DE LECTURE

L’homme a la maîtrise des phénomènes mais il ne domine pas son propre vouloir, il n’épuise pas les secrets ressorts de sa volonté ; ses forces ne peuvent pas être employées seules, sa volonté voulue (volonté de surface) entre en conflit avec sa volonté voulante (volonté profonde et spirituelle), car les principes de celle-ci ne gouvernent pas toujours celle-là. La volonté spontanée de l’homme ne s’accorde pas avec sa volonté réfléchie. Bien souvent, derrière la volonté de ne rien vouloir s’affirme la ferme volonté de vouloir. L’homme n’affirme le néant que parce qu’il a besoin d’une réalité plus solide et plus comblante. Par ailleurs, en étudiant toutes les sphères de l’action humaine, Maurice Blondel parvient à un constat pour le moins cruel : l’activité scientifique, l’activité personnelle et individuelle, l’activité sociale qui engendre la famille et la patrie, tendent, sous l’influence de certaines doctrines, à vouloir borner la destinée humaine à tel out tel secteur de l’activité humaine. A côté de l’hypocrisie de la pensée qui prétend tout savoir, il y a la tendance humaine à se créer des idoles telles que la science, la nation, afin de leur conférer la valeur absolue qu’elles n’ont pas. Quoi que l’homme fasse, son activité est en quête insatisfaite de l’absolu. Conclusion : la volonté humaine extravagante s’est engagée dans une difficulté inextricable en voulant se limiter à l’ordre naturel.

Que faut-il faire ? C’est bien la question qu’il faut se poser lorsqu’il est établi qu’on ne peut éluder le problème de la destinée humaine pendant que l’action humaine semble marquée d’une inachevabilité quasi incurable. Voici un début de réponse de Maurice Blondel : « Il est impossible de ne pas reconnaître l’insuffisance de tout l’ordre naturel et de ne point éprouver un besoin ultérieur. Il est impossible de trouver en soi de quoi contenter ce besoin spirituel. » Ceci n’est qu’un début de réponse parce que Blondel affirme quelque chose de plus implacable : aucune activité de l’ordre naturel ne suffit à saturer le vouloir profond de l’homme qui est un désir d’absolu ; la condition nécessaire de l’achèvement de l’action humaine paraît inaccessible à l’action humaine qui se replie sur elle-même. « Par son action volontaire, l’homme dépasse les phénomènes ; il ne peut égaler ses propres exigences. » L’homme doit s’interroger lui-même, car le fait qu’il prétende trouver sa suffisance dans l’ordre naturel et qu’il n’y parvienne pas le projette dans une crise identitaire. Tout homme veut obscurément l’absolu en vue de l’achèvement de son action volontaire. Face à l’immanence de la crise identitaire à la condition humaine, l’homme ne peut que s’ouvrir à l’action surnaturelle par un saut dans l’absolu.

Emmanuel AVONYO, op

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Entre foi et raison : une réfutation de l’humanisme athée

L’Atelier des concepts, par Emmanuel AVONYO, op

Semaine du 10 mai 2010

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>>> La raison s’oppose-t-elle à la croyance religieuse ?

Après notre réflexion initiale sur la relation entre la raison et la croyance religieuse, nous voudrions aborder le problème sous l’angle d’une critique de l’humanisme athée. En effet, le débat qui oppose la foi à la raison semble se poursuivre sur le terrain de l’humanisme athée. Car, il y a un certain humanisme qui place l’homme à un point si élevé qu’il lui dénie par le même mouvement l’ouverture à la transcendance divine par le biais de la foi. Cette façon de concevoir l’humanisme se range sous l’orbe de « l’humanisme athée ». Pour mener à bien cet exposé, nous opérons une réduction méthodologique en forme de parti pris. Notre but n’est pas de justifier l’humanisme athée. Nous voudrions tenter de mettre en question les critiques que FEUERBACH (1804-1872) et les philosophes du soupçon ont faites à la foi en Dieu et à la religion à partir du XIXe siècle au nom des idéaux suprêmes de l’humanisme.

Cette réflexion, qui fait le pari implicite que l’humanisme et la foi ne sont pas antithétiques et inconciliables, comprend trois axes : dans la première partie de l’analyse, nous allons essayer de situer le problème philosophique qui nous met en mouvement. La position du problème nous conduira dans un deuxième temps à faire une double critique : la critique de la conception que les humanistes athées ont de la religion et la critique de leur conception de Dieu. Nous finirons par une remise en cause de l’athéisme comme réponse à l’aspiration religieuse de l’homme. Dans l’Atelier des concepts de cette semaine, nous nous bornerons à traiter exclusivement du premier point qui culmine dans l’ébauche de la problématique de la deuxième partie du travail.

POSITION DU PROBLEME : L’HUMANISME ATHEE EN QUESTION

Le mot humanisme aurait été inventé par un pédagogue Bavarois en 1808. Il serait entré dans l’usage vers 1875, au moment où il était encore absent du Dictionnaire Littré. Le terme humaniste aurait pourtant été employé dès le XVIe siècle pour désigner des lettrés qui ont recueilli et scruté les textes des Anciens à l’aube de la Renaissance. On comprend pourquoi en latin les mots humanus et humanitas se prennent respectivement dans le sens de « homme cultivé » et « culture d’esprit ». Aujourd’hui, l’humanisme est un des mots à la mode les plus galvaudés. Ce concept est de moins en moins précis, et donc, de plus en plus ambigu. Il présente plusieurs acceptions. De toutes les acceptions que nous allons dérouler, celle de Gérard JAQUEMET nous paraît la plus adéquate philosophiquement. L’humanisme de la foi raisonnable dont nous proposerons des pistes peut parfaitement s’en accommoder.

Selon Salvatore SPERA, l’humanisme réside pour l’essentiel dans le fait de placer l’homme au centre de l’attention, de l’étude, des préoccupations. Le concept d’humanisme  a une plus ample extension. D’après Gérard JACQUEMET, l’humanisme désigne aussi une conception métaphysique et morale de l’homme, impliquant la volonté d’être parfaitement homme et l’art de tendre vers cet idéal. Quant à Bernd GROTH, il suggère de comprendre l’humanisme de deux manières : dans un sens restreint et dans un sens large. Au sens strict on entend par humanisme l’idéal de culture de la Renaissance (italienne) des XIVe et XVe siècles, orienté vers l’étude de l’Antiquité classique. Dans ce sens, l’humanisme est une méthode de formation humaine qui s’appuie sur le modèle d’homme défini par les philosophes grecs de l’Antiquité. D’après la nouvelle image de l’homme promue par l’humanisme, l’homme doit prendre conscience de lui-même en tant qu’artisan du monde et de sa propre existence.

Cependant, dans un sens plus large, « le concept d’humanisme exprime des mouvements et des attitudes intérieurs caractérisés par une forte composante anthropocentrique » (Bernd GROTH). En fait, cette conception de l’humanisme héritée des idées rationalistes et humanitaires des Lumières place l’homme au centre de tout ; ce qui n’est pas condamnable en soi. Mais à y regarder de près, l’anthropocentrisme voudrait signifier non seulement que l’homme est une valeur suprême, mais qu’il est « la mesure de toutes choses ». L’homme est considéré comme un être intrinsèquement déterminé par la liberté. Or, le dogmatisme de la foi en la liberté absolue est contredit par le fait que l’homme ne peut pas rendre totalement raison de son existence et de ses actes. Sa liberté est une liberté finie, marquée du sceau de la contingence (Paul RICŒUR).

En effet, l’homme ne peut pas se considérer comme un centre de décision absolu. Ce serait oublier qu’il se reçoit d’une source transcendante, qui donne l’être et le mouvement. En clair, il existe dans l’ordre de l’être, un Etre premier, un Acte pur, d’où procèdent toute existence et toute liberté. Cet Acte pur, les traditions religieuses l’appellent Dieu. Selon une certaine considération de l’homme, Dieu est le donateur de toute liberté. Cette considération est inconcevable pour la raison pure, elle ne peut pas être assumée par les défenseurs de la rationalité et de la liberté absolue pour qui l’homme est tout, tout advient par sa seule volonté. Bernd GROTH fait remarquer qu’il ne faut donc pas « s’étonner si le courant radicalement anthropocentrique adopte souvent des attitudes antireligieuses et débouche sur un athéisme patent. »

De toute évidence, le primat de la raison et de la liberté poussé à l’extrême rend illégitime toute attitude de foi. L’humanisme, malgré lui, finit par servir de porte d’entrée à l’athéisme. En effet, c’est ici que l’humanisme pactise avec l’athéisme ; c’est aussi le point d’insertion d’une réfutation de l’humanisme. Le clivage entre foi et raison surgit comme la conséquence de la position centrale attribuée à l’homme et à sa liberté. Pratiquement, la liberté de la raison et la liberté de la foi s’excluent mutuellement. Nombre de ceux qui rejettent la foi se livrent à ce raisonnement sophistique : ma liberté s’oppose à celle de Dieu. Or je suis libre. Donc, Dieu est une supercherie, une hypocrisie de la pensée. En d’autres termes, si je suis libre Dieu n’existe pas ; si Dieu existe, je ne suis pas libre. Pour les humanistes athées, Dieu apparaît comme un obstacle à l’aspiration de l’homme à son autoréalisation.

Les humanistes athées et le dogmatisme de la Raison

L’objection la plus forte exprimée contre la foi en Dieu et contre la religion se retrouve dans les critiques de certains humanistes athées : c’est l’exemple de FEUERBACH et des philosophes du soupçon. Karl MARX (1818-1883), Friedrich NIETZSCHE (1844-1900) et Sigmund FREUD (1856-1939), communément appelés les philosophes du soupçon, n’ont fait qu’amplifier et étayer de diverses manières les arguments avancés par FEUERBACH pour soutenir la critique qu’il développe dans L’Essence du christianisme (1841) et L’Essence de la religion (1845). Bernd GROTH ajoute aux philosophes du soupçon quelques noms d’humanistes athées : Ernst BLOCH (1885-1977), Jean-Paul SARTRE (1905-1980) et Eric FROMM (1900-1980).

Pour Ludwig FEUERBACH, Dieu est une fabrication humaine, il est une illusion, un produit de l’imagination, un palliatif au déficit existentiel de l’homme. La foi religieuse serait donc une pure aliénation de l’homme qui projette ses qualités absolutisées sur Dieu. Dans son principal ouvrage L’Essence du christianisme (1841), FEUERBACH est à la recherche de la vraie nature de la religion. Selon lui, la religion n’est qu’une manière pour l’homme de se rapporter à lui-même. Car Dieu, c’est l’essence de l’homme projetée à l’extérieur d’elle-même et idéalisée. « L’être absolu, le Dieu de l’homme est sa propre essence. La puissance que l’objet exerce sur lui est donc la puissance de sa propre essence. »[1] Etre humaniste pour FEUERBACH, c’est finalement dessiller les yeux de l’homme et l’affranchir de son aveuglement.

Les philosophes du soupçon MARX, FREUD et NIETZSCHE, emportés par le dogmatisme de la Raison, développent la  même thèse feuerbachienne, avec des nuances et des harmoniques propres. Pour MARX, la religion aliène l’homme : « Si je sais que la religion est la conscience de soi aliénée de l’homme, je sais donc que dans la religion en tant que telle, ce n’est pas ma conscience de soi, mais ma conscience de soi aliénée qui trouve sa confirmation. »[2] Quant à NIETZSCHE, il développe son argumentaire dans le Gai Savoir : le croyant est comparé à un lac dont les eaux vont se perdre en Dieu, de sorte qu’il perd la possibilité de se réaliser lui-même. L’ambition de l’humanisme, c’est d’arrêter les eaux au moyen d’une digue qui empêcherait l’écoulement en Dieu.

Les humanistes athées montrent dans l’ensemble que la foi est illusoire, que la raison de l’homme doit s’affirmer de façon autonome, que Dieu n’existe pas et que la religion est un humanisme aliéné. En effet, ils soutiennent que Dieu n’est que le transfert hors de l’homme de tout ce qu’il n’est pas mais souhaite être, que l’homme a inventé Dieu pour espérer contre toute espérance dans cette « vallée de larmes », que la religion console l’homme en favorisant son aliénation, son infantilisation, son dégoût pour les joies terrestres.  Que penser de cette conception de la foi en Dieu et de la religion ? Poser cette question, c’est en poser une autre : un humanisme de la foi peut-il tenir le pari de la grandeur de l’homme ?

Pour un humanisme de la foi raisonnable

Avons-nous affaire à une version revue et corrigée de l’humanisme chrétien considéré comme décadent ? Sinon, que faut-il entendre par « humanisme de la foi » ? Nous conviendrons de désigner par ce concept l’humanisme d’une foi intelligente ou l’humanisme d’une raison croyante : foi et raison pour penser l’homme intégral. Cet humanisme se prend au sens préconisé par Gérard JACQUEMET : Il désigne une conception métaphysique et morale de l’homme, impliquant la volonté d’être parfaitement homme et l’art de tendre vers cet idéal. La tension de l’homme vers sa fin ne l’empêche pas d’adopter une attitude de foi dans la quête de cette perfection.

Ainsi, penser un humanisme de la foi raisonnable est une manière de fonder en raison la nécessaire complémentarité entre promotion de l’homme et foi religieuse. Il n’est plus à rappeler que l’humanisme athée a valorisé la Raison critique et défendu l’autonomie du sujet au détriment de la foi. En réfutant cette façon instrumentale de réaliser l’homme, nous tenons tout d’abord à contester le projet humaniste qui s’est développé au XVIIIe siècle et dont le but ultime est d’émanciper l’individu et la société de la tutelle de la religion en présentant la foi comme un jeu superstitieux. Nous voulons ensuite montrer qu’il est possible de défendre l’idéal humaniste sans renoncer à la foi. D’où le concept d’un humanisme de la foi raisonnable.

L’histoire de la pensée philosophique nous a souvent faire croire que la foi fait de l’ombre à la raison et que l’homme ne retrouvera ses lettres de noblesse qu’en s’affranchissant d’une vaine « espérance d’éternité et de salut ». Cette thèse paraît relever d’une vraie méprise, comme l’indiquent certains philosophes. Alors que les mots comme « éternité », « destinée », « espérance »,  « morale » semblent perdre l’audience qui leur est due, il y a des philosophes qui rappellent à l’homme que la dimension religieuse fait partie intégrante de sa structure métaphysique et participe de sa réalisation en société. Adolphe GESCHE cite L’Espoir maintenant, un texte de Jean-Paul SARTRE, où le philosophe athée parlait du désir divin en l’homme comme d’un élément contribuant fondamentalement à sa définition[3]. Et pourtant, SARTRE est de ceux qui considèrent que la foi est illusoire et que Dieu prive l’homme de la plénitude de sa liberté. Il est difficile de philosopher sans rien croire, comme nous le montre le concept de La foi philosophique chez Karl JASPERS.

Certes, tout philosophe postule une vérité fondamentale objet de foi philosophique. Au-delà de cette foi qu’on pourrait dire idéologique, le philosophe, qu’il soit humaniste ou non, ne peut s’empêcher de se poser la question qui intriguait Kant au soir de sa vie : « Que m’est-il permis d’espérer ? » Marguerite YOUCENAR espérait à juste titre, « que ce voyage dans le temps aboutisse à l’extrême bord de l’éternel. »[4] L’accomplissement de l’homme ne peut pas se détacher de l’espérance de l’éternité, de la pensée d’un au-delà de l’action historique. L’auteur de la Critique de la Raison pure n’a pas exclu cette opportunité. Jean-Paul SARTRE en était également convaincu : « Chaque homme, par-delà ses fins théoriques, pratiques… a une fin, une fin que j’appellerais transcendante ou absolue… Le sens de l’action d’un homme a ceci de particulier qu’elle est absolue. »[5] Il nous faut donc penser un humanisme de la foi parce qu’il y a une intentionnalité transhistorique qui nous traverse et qui gouverne l’histoire : elle n’est pas objet de connaissance objective mais objet de foi. En plongeant ses racines dans l’éternité, l’humanisme de la foi raisonnable doit nous réapprendre à nous regarder avec ambition.

Il doit nous amener à placer la grandeur de l’homme, non pas dans le rejet de Dieu, mais dans les réalités qui l’élèvent à la dimension d’absolu, un absolu qui reçoit son pouvoir de son Créateur. C’est le défi que la religion veut aider à tenir. La religion rappelle à l’homme qu’il porte une fonction qui le dépasse, que l’Esprit est présent dans chacun de ses instants. Paul RICŒUR écrivait que la grandeur d’une religion se mesure à sa capacité à rendre l’homme capable d’entrer dans la sphère éthico-politique, c’est-à-dire capable d’exister avec d’autres dans des institutions justes. La foi ne saurait donc être un facteur d’inhibition pour la raison. Elle réactive les potentialités de la raison et les promesses qu’elle porte. L’homme qui articule judicieusement foi et raison est constamment appelé à mettre sa raison au service de l’intelligence de sa destinée particulière d’animal politique et métaphysique. La foi ne saurait être une source d’aliénation pour l’homme. Au contraire, elle invite l’homme à se considérer comme étant de la race des dieux. C’est pourquoi GREGOIRE DE NAZIANCE affirmait que l’homme est une créature qui a reçu l’ordre de devenir Dieu[6].

Devenir Dieu, tel est le vœu secret de toute profession de foi raisonnable, de tout humanisme qui coopère avec la foi. Il n’est jamais offensant pour un homme de se considérer comme le fini de l’infini. Ce qui serait plutôt humiliant, c’est de penser que l’homme s’épuiserait dans sa réalité temporelle. L’humanisme de la foi raisonnable est celui du triomphe de la foi et de la raison en l’homme. Car le même homme qui pense est le même qui croit. L’homme doué d’une volonté raisonnable se doit de viser la fin que son intelligence lui désigne. Le propre de l’intelligence est de porter l’homme au-delà de la matérialité de l’existence politique tout en lui conférant la grandeur dont il s’honore. L’intelligence secourue par la foi découvre à l’homme que la question de Dieu ne saurait constituer un divertissement. S’il est vrai que le divin et l’humain ne peuvent pas demeurer étrangers l’un à l’autre, on comprendra pourquoi la question de la foi doit préoccuper tout homme de bonne volonté : elle cristallise durablement les enjeux les plus décisifs de la condition humaine.

Perspectives

L’humanisme et la foi ne sont pas des attitudes nécessairement opposables tout comme le perfectionnement de la raison et la foi en Dieu ne sont pas a priori antithétiques. « Le drame de l’humanisme athée » est de parier sur l’opposition légitime de ces pôles. Nous pensons que les critiques formulées par l’humanisme athée contre la religion et contre la foi en Dieu sont trop anthropocentrées. Non seulement elles ignorent la double réalité de la finitude de l’homme et de son ordination destinale à une fin supérieure, mais elles occultent l’origine surnaturelle de la foi et la valeur transcendante de l’objet de la religion. L’objet religieux ne saurait être disséqué en laboratoire comme un appareil digestif. Pour ce faire, il peut être objecté à ces critiques de la foi en Dieu et de la religion de s’être limitées à une lecture phénoménologique incomplète, détachée de son horizon mystique.

Cette limite nous fonde à soumettre à la discussion l’hypothèse que Dieu n’est pas une projection humaine (FEUERBACH), Dieu n’est pas mort, et il n’a pas à mourir (NIETZSCHE), Dieu n’est pas la sublimation de la figure du Père (FREUD). Au terme de cette discussion, on pourra répondre aux humanistes athées que la religion n’est ni une aliénation anthropologique, ni une recherche obsédée d’immortalité (FEUERBACH), ni l’opium du peuple (MARX). Il sera possible de soutenir que l’humanisme-athéisme de FEUERBACH et des maîtres du soupçon a une fausse conception de la religion et de son objet qu’il faut discuter et corriger. La suite de cet exposé se propose donc de faire une relecture critique des critiques de la foi religieuse à partir des objections qui viennent d’être formulées.

Emmanuel AVONYO, op

<<< Entre foi et raison : une relecture des critiques de la religion


[1] Cf. Ludwig FEUERBACH, Manifestes philosophiques, Textes choisis (1839-1845), trad. L. ALTHUSSER, PUF, Paris, 1960, p. 62.

[2] Cf. Karl MARX, Manuscrits de 1844, trad. E. BOTTIGELLI, éd. Sociales, Paris, 1969, p. 141.

[3] Adolphe GESCHE, Dieu pour penser, V, La destinée, Paris, Cerf, 1995, p. 146.

[4] Marguerite YOUCENAR, En pèlerin et en étranger, Paris, 1989, p. 157.

[5] Adolphe GESCHE, Dieu pour penser, V, La destinée, Paris, Cerf, 1995, p. 147-148.

[6] Adolphe GESCHE, Dieu pour penser, V, La destinée, Paris, Cerf, 1995, p. 146.

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Pensée du 09 mai 10

« La personne humaine est un être doué d’une forme s’enracinant dans une intériorité, déterminé par l’esprit en tant qu’il subsiste en lui-même et dispose de lui-même »

Romano GUARDINI, Le monde et la personne

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GRILLE DE LECTURE

Au sens étymologique, le mot personne vient du latin persona qui désigne les masques utilisés dans le théâtre antique pour permettre au public d’identifier le personnage que l’acteur incarnait sur scène. Ce masque servait également de porte-voix permettant ainsi aux spectateurs d’entendre les tirades déclamées par l’acteur. La notion de personnage a une dimension publique et sociale.

Quant à la pensée de Romano Guardini, elle semble nous suggérer que la personne est un absolu à l’égard de toute autre réalité matérielle ou sociale, et de toute autre personne humaine. Aucune autre personne, aucune collectivité, aucun organisme ne peut l’utiliser légitimement comme un moyen. Au même moment, son absolu est un absolu social, une individualité sociable. L’homme est une forme dotée d’une personnalité. Conçu comme une forme, l’homme est un être relationnel. Ses différents éléments constituent un système sous un double rapport structural et fonctionnel. L’homme s’insère lui-même comme un objet élaboré entre des objets élaborés, comme une unité mouvante entre des unités. L’homme est un être relationnel parce qu’il est doté de forme, c’est un être informé socialement. La forme est ce qu’il a en commun avec les autres hommes. C’est l’espèce intelligible en termes aristotéliciens. Malgré son caractère absolu, il n’est pas une figure opaque et fermée.

En quoi consiste son caractère absolu ? L’homme est perçu comme un être individuel, déterminé par son centre, son intériorité d’où procèdent l’effort d’autoconstruction et le pouvoir de renfermement sur soi. L’intériorité permet à l’homme de se distinguer du monde extérieur et d’édifier son monde propre à lui à l’encontre des autres espèces. L’individualité fonde la valeur propre de l’homme. La personnalité humaine dépend de la caractérisation de l’individu par la conscience de soi. L’intériorité de l’homme n’est pas à confondre avec l’illusion d’une transparence totale à soi. L’homme qui prend conscience de son individualité réalise sa personnalité en société, dans le monde, selon Romano Guardini. Car une personne est un être social responsable de ses actes et de son être. C’est un être doué d’appréhension de sens. La personne est un sujet qui s’assigne la tâche de reconstruire le réel, le donné naturel par un effort de pensée, d’action et de création.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 08 mai 10

« La crise de l’humanisme à notre époque a, sans doute, sa source dans l’expérience de l’inefficacité humaine qu’accusent l’abondance de nos moyens d’agir et l’étendue de nos ambitions. »

Emmanuel LEVINAS, Humanisme de l’autre homme

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GRILLE DE LECTURE

L’injustice dans le monde, les conflits interhumains et les guerres fratricides etc. qui chaque jour endeuillent l’humanité, posent le problème du sens de l’humain. Notre monde est celui de l’efficience où l’homme oublie l’autre homme au profit du matériel. La question qui ressort de cette citation qui nous est donnée à penser est celle de savoir « quel humanisme pour notre monde d’aujourd’hui ? »

Levinas en appelle à un nouvel humanisme fondé sur la morale, l’éthique de l’autre, du visage, pour redonner sens à l’autre homme. L’expérience de l’inefficacité humaine est une inefficacité intellectuelle à penser un vrai humanisme de l’autre homme. Il y a comme une crise de l’intellectualisme au niveau de la pensée philosophique.

Au fond de cette citation se glisse une subtile critique du totalitarisme hitlérien et du national-socialisme qui vidaient le concept humain de son contenu. L’humain est réifié, il perd son sens, il devient l’objet de ses propres œuvres, l’homme perd son sens d’être rationnel, il perd ses privilèges dans le monde. L’humain est sacrifié sur l’autel de la chosification. C’est pourquoi la pensée de Levinas donne la primauté à l’éthique comme philosophie première.

Mervy Monsoleil AMADI, op

Pensée du 06 mai 10

« Ce qui est hasard à l’égard des hommes est dessein à l’égard de Dieu. »

Jacques-Bénigne BOSSUET, Politique, V.

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GRILLE DE LECTURE

Le hasard est ce qui arrive de manière fortuite, sans une certaine prévisibilité, sans crier garde, dirions-nous. En d’autres termes, le hasard est ce qui vient s’effectuer dans la non-attente. C’est donc un non-attendu qui se fait événement. Il est ici assimilable à un accident historique. La prédiction échappe à la sphère du hasard. Tout fait dans la vie est événement, avènement de quelque chose dont la possibilité a été pensée ou non. Nous voulons dire que tout événement surgissant dans l’existence est soit attendu ou inattendu. Du côté des hommes, cela se vérifie du fait que leur vie est faite de recherches, de programmations, de projets etc. Les hommes se posant en des êtres éveillés, procèdent de temps en temps par prévisions mais parfois il y a des événements qui les surprennent dans leur être-naturel. Tout ce qui arrive sans une prévision humaine, sans une prédiction et qui surprend est qualifié de hasardeux. Ce qui est hasardeux vient par-la-force-des-choses dans sa contingence.

De Dieu, nous ne pouvons dire cela. En effet, Dieu est omniscient, il est la Sagesse et il agit dans cette Sagesse, selon cette Sagesse qui n’est pas un être à côté de Dieu, mais cette Sagesse est Dieu lui-même et à la fois une faculté de Dieu. La Sagesse de Dieu dit sa Connaissance créatrice. Dieu est Cause connaissante des choses ou des êtres qu’il crée ; il connaît donc tout ce qu’il fait, tout ce qu’il crée de toute éternité. D’un seul regard, Dieu connaît de toute éternité tous les êtres qu’il crée ainsi que leur développement historique et existentiel. C’est pour dire que rien en ce monde, surgissant, ne survient pour Dieu. Rien n’est événement pour Dieu, événement au sens de ce qui surgit et se donne d’être nouveau, nouvellement découvert et saisi par celui qui le perçoit. Dieu sait tout, et il sait de toute éternité ce qui arrivera dans l’histoire. En créant, Dieu imprime une histoire en tout. Tout est donc dessein pour Dieu. Tout part de la création comme production par Dieu de quelque chose qui n’était pas. Dieu vit dans la perpétuelle présence. Le temps de Dieu est le présent, l’éternité ; ce qui fait que rien ne lui échappe. Ainsi, ce qui est hasard pour les hommes est dessein pour Dieu.

Aristide BASSE, o.p.

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Pensée du 04 mai 10

« A notre question : « qu’est-ce que l’homme ? », nous pouvons donc donner en réponse l’idée grecque, juive et chrétienne de l’homme : l’homme est un animal doué de raison dont la suprême dignité est dans l’intelligence. »

Jacques Maritain, Pour une philosophie de l’éducation

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GRILLE DE LECTURE

Jacques Maritain rappelle par cette définition l’essentiel d’une philosophie personnaliste qui insiste sur la conception de l’homme comme une personne. Maritain veut proposer une philosophie de l’éducation et se trouve confrontée à une exigence. L’éducation humaine a besoin de connaître d’abord et primordialement ce que l’homme est, quelle est la nature de l’homme et quelle échelle de valeurs elle implique essentiellement. A la relecture de l’héritage greco-judéo-chrétien, il retient une conception de l’homme. L’homme est une personne qui se tient elle-même en main par son intelligence et sa volonté. Cela veut dire que l’homme n’existe pas simplement en tant qu’être physique, il a en lui une existence plus riche et plus noble. Son existence cache une surexistence spirituelle dont son intelligence est le témoin. Cette surexistence jouit d’une double faculté : celle de connaître et celle d’aimer.

L’homme, élément de l’univers n’en est pas seulement une partie. Il est d’une certaine manière un tout, il est un univers à lui-même, un microcosme en lequel le grand univers tout entier est enveloppé par la connaissance. L’homme détient le monopole d’une relation libre avec tous les êtres de la nature. Par l’amour, il peut se donner librement à des êtres qui sont comme d’autres lui-même. Aristote reconnaissait en l’homme une réalité philosophique aux connotations multiples : celle de l’âme. L’âme est le principe de la vie dans tout organisme. Dans l’homme, elle est douée d’intellect supra-matériel. L’âme est une surexistence dans l’existence physique. Pour Maritain, aussi dépendant que l’homme soit des moindres accidents de la nature, la personne humaine existe en vertu de l’existence de son âme, qui domine le temps et la mort. L’âme ou encore l’esprit est la racine de la personnalité.

Parler de personnalité, c’est renvoyer aux notions de totalité et d’indépendance. Selon Maritain, dire qu’un homme est une personne, c’est dire que, dans la profondeur de son être, il est plus un tout qu’une partie ; il est plus indépendant que serf. C’est là que réside sa dignité. Sa dignité absolue se trouve dans son attrait pour toutes les choses qui ont une valeur absolue, dans sa relation constante avec le royaume de l’être et de la beauté. La personnalité n’est qu’un pôle de l’homme doué d’intelligence. L’autre pôle que met en valeur le personnalisme est l’individualité en langage aristotélicien. L’homme en tant qu’âme spirituelle est aussi une individualité matérielle, le fragment d’une espèce, un simple point dans l’immense réseau des forces naturelles. L’homme est donc un animal dont le côté individuel et matériel subit un dressage sous la forme d’un éveil humain qu’on appelle éducation. L’éducation est intériorisée grâce à l’intelligence et à la volonté libre.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 03 mai 10

« Le respect de soi-même comporte le sens qu’un individu a de sa propre valeur, la conviction profonde qu’il a que sa propre conception du bien, son projet de vie valent la peine d’être réalisés. »

John Rawls, Théorie de la justice, § 67.

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GRILLE DE LECTURE

La pensée de ce jour nous renvoie à la théorie du bien de John Rawls. Celui-ci présente, dans sa Théorie de la justice, le bien comme rationalité. Tous les membres d’une coopération sociale sont des êtres rationnels, il est par conséquent rationnel de désirer des biens, qui sont eux aussi rationnels. Dans une société juste telle que Rawls l’entend, le bien d’une personne consiste en la réalisation couronnée de succès d’un projet de vie rationnel. Ce bien est déterminé par ce qui est, pour cette personne, le projet de vie le plus rationnel dans un contexte relativement favorable. En dehors des biens premiers caractérisés comme préalablement nécessaires pour tous, les partenaires sociaux désirent des biens différents. Cependant, les conceptions qu’ils se font de leurs biens doivent être conformes aux principes du juste définis dans la position originelle. Parce que dans la théorie de la justice comme équité, le concept du juste est antérieur au bien. La recherche du bien ne doit pas faire entorse à la promotion de la justice qui, d’une certaine façon, est le premier bien des personnes vivant en société. Les biens premiers sont les conditions préalables à la réalisation de leurs projets de vie. Au nombre des biens premiers, il y a la liberté, la richesse ; il y a aussi le respect de soi-même.

De tous les biens premiers, le respect de soi-même est peut-être le bien le plus important selon John Rawls. Le respect de soi-même est la confiance dans le sens de sa propre valeur. Au fait, lorsque les partenaires sociaux ont le sentiment que leurs projets de vie ont peu de valeur, ils ne pourront plus les continuer avec plaisir, ni à être satisfaits de leur exécution. Ils ne peuvent qu’abandonner leurs entreprises lorsqu’ils sont en proie à la hantise du sentiment de l’échec et traversés par le doute à l’égard d’eux-mêmes. C’est pourquoi le sens de sa propre valeur, la conviction que son projet de vie est réalisable, sont caractéristiques de l’estime de soi et en font un préalable à leur bien-être social. Sans le bien premier qu’est le respect de soi-même, rien ne semble valoir la peine d’agir. Sans le respect de soi, le désir et l’activité humains deviennent vides et sans intérêt. L’apathie et le cynisme prennent le dessus. La Théorie de la justice accorde beaucoup d’importance au respect de soi-même pour que soient éliminées dès la position originelle, les conditions sociales qui le mineraient.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 29 avril 10

« La philosophie se produit comme une forme sous laquelle se manifeste le refus d’engagement dans l’Autre, l’attente préférée à l’action, l’indifférence à l’égard des autres.»

Emmanuel LEVINAS, Humanisme de l’autre homme.

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GRILLE DE LECTURE

Emmanuel Levinas a tenté comme tout bon éthicien à revaloriser la relation responsable entre les hommes. La responsabilité qu’un humain doit avoir vis-à-vis de l’autre est une exigence éthique. Levinas parle d’un face-à-face avec l’autre, un face-à-face auquel chaque homme est appelé. Mais pour lui, la philosophie se dérobe à cette invite, à cette tâche, à ce service. Il nous faudrait comprendre que la citation lévinassienne ici se situe dans la trame de la critique de l’ontologie fondamentale. En effet, pour lui, l’ontologie fondamentale étudie l’être qui se ferme, qui est clos en lui-même et qui se refuse à s’ouvrir à l’altérité. Et l’altérité qui dit l’autrui n’est donc pas pris en compte dans cette science. La philosophie étudie l’être mais elle ne l’aborde pas dans le sens d’une ouverture de soi à l’autre, au monde. Or, pour Levinas, tout doit concourir à l’éthique qui, seule, permet cette éclosion, cette rencontre entre les consciences, entre les humains qui s’appellent l’un l’autre nécessairement, dans leur seul exister.

La philosophie n’aide pas à un engagement dans l’Autre. Elle reste inopérante au plan relationnel, disons-le. La philosophie n’est pas active dans ce sens puisqu’elle ne permet pas un engagement, une action de soi à l’endroit de l’autre. Les autres ne sont pas pris en compte dans son déploiement, dans ses recherches, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas « touchés » dans leur existence concrète. Au fait, la nature de l’ontologie fondamentale, comme susmentionnée est de scruter l’être et l’être en soi pour le saisir, le connaître et l’expliquer. Elle ne pousse pas à un face-à-face avec autrui dans le sens d’une considération de la vie, de l’exister humain. Ainsi, ce qui devrait être l’horizon de toute science est occulté : l’homme. Voilà la subversion de la philosophie, de l’ontologie. Il y a ici l’affirmation de la primauté de l’éthique sur la philosophie, sur l’ontologie fondamentale. L’humanisme est ce qui résume tout l’horizon de toute pensée.

Aristide BASSE, o.p.

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Pensée du 23 avril 10

« L’homme n’est pas déterminé par sa nature. Il est à la fois libre et perfectible. »

Frédéric Lenoir, Le Christ philosophe

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GRILLE DE LECTURE

Frédéric Lenoir mentionne cette idée dans un chapitre consacré à la relation entre l’humanisme chrétien et l’humanisme athée. Entre ces deux formes d’humanisme, il y a l’humanisme de la Renaissance. Selon Lenoir, le projet humaniste consiste à mettre l’homme au centre de tout en affirmant sa dignité, sa liberté et ses capacités de connaissance. Au fil des siècles, le projet humaniste s’est développé jusqu’à émanciper l’individu et la société de la tutelle de la religion. Les humanistes de la renaissance montrent que sagesse antique et christianisme ne s’opposent pas, mais tiennent le même discours à partir d’un point de départ différent. Ils mettent l’accent sur deux thèmes majeurs de la pensée moderne : la liberté de l’homme et l’importance de sa raison qui aspire au savoir universel. Au nombre des grandes figures de l’humanisme de la Renaissance, il y a le poète italien Pétrarque. Il y a surtout l’italien Jean Pic de la Mirandole. C’est lui qui résume parfaitement l’enseignement humaniste de la Renaissance. Son apport est déterminant pour l’histoire de la pensée humaniste.

La pensée de ce jour rappelle sa conception de l’homme. Frédéric Lenoir fait observer que pour ce jeune surdoué italien, la dignité de l’homme vient du fait qu’il est le seul être vivant dépourvu de nature propre qui le déterminerait vers tel ou tel comportement. En effet, l’homme n’est pas déterminé par sa nature comme le feraient croire la philosophie déterministe et causaliste. L’homme n’est pas déterminé par sa situation géographique ou une hérédité biologique comme l’ont fait penser Alexis Carrel, Joseph de Gobineau… L’homme est à la fois libre et perfectible, il peut choisir le bien ou le mal, vivre comme un ange ou comme une bête. La philosophie de Sartre fait parfaitement écho à cette idée de Pic de la Mirandole qui résonne comme l’annonce de l’anthropocentrisme de la modernité. On ne peut pas mettre l’homme en équation, l’homme n’est pas déterminé nécessairement, irrévocablement, comme de nature. Il est une liberté. L’homme est de fait créateur de sa propre vie, il peut devenir ce qu’il veut. Il n’y a de dignité humaine que sur la base d’une telle indétermination.

Emmanuel AVONYO, op

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