Archive for the ‘ETHIQUE’ Category

Pensée du 28 mai 10

« La critique de la religion est donc en germe la critique de la vallée de larmes dont la religion est l’auréole. »

Karl Marx, Critique de la philosophie du Droit de Hegel (1844), in Critique du droit politique hégélien

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GRILLE DE LECTURE

Karl Marx est un héritier infidèle de Ludwig Feuerbach. Pour ce dernier, la religion est strictement humaine ; le concept de religion et ses contenus sont une pure production humaine. Ainsi, affranchir l’homme de la religion est le but véritable de l’humanisme. Marx prend très tôt ses distances avec Feuerbach. Il reprend la formulation de son maître pour le dépasser. La religion n’est pas le reflet de l’essence humaine abstraite, mais de l’essence humaine concrète, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. En fait, selon Karl Marx, « la critique de la religion est la condition préliminaire de toute critique », mais cette critique telle qu’elle a été menée par Feuerbach est désormais close. S’il est clair que la religion masque la réalité de l’Etat, il convient de s’attaquer à la vérité de la religion, c’est-à-dire à la structure fondamentale de la société politique. La religion est la conscience inversée du monde, elle est une photographie du monde tel qu’il va, mais elle en dénature l’image parce qu’elle l’affuble de vaines promesses. La religion est l’auréole de la vallée de larmes qu’est le monde. La détresse religieuse n’est que la protestation sonore de la détresse sociale. C’est pourquoi, toute critique de la religion est en sourdine une critique sociale, une critique des rapports sociaux défavorables à l’homme. Museler la religion, c’est atteindre le mal à la racine.

Karl Marx veut museler la religion parce qu’il lui attribue une double fonction : selon la première, la religion est l’expression de la misère d’un monde à l’envers : « Cet Etat, cette société produisent la religion, conscience inversée du monde, parce qu’ils sont eux-mêmes un monde à l’envers. » Deuxièmement, la religion est une consolation illusoire : « La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans coeur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. » Si la religion est l’expression de la misère de la société et d’une consolation inaccessible, la critique de la religion doit déboucher sur le vrai bonheur. Celui-ci passe par la mise en crise de la religion, couronne d’or de la vallée de larmes sociale. En fait, cette société que dépeint Marx est porteuse d’une contradiction. La propriété privée se fonde sur l’aliénation du travail humain censé procurer à l’homme le bonheur. C’est cette oppression de l’homme qui s’extériorise dans une agitation religieuse stérile. Dans l’intéret supérieur de l’humanité politique, il faut en finir avec les rêveries de la religion et les mirages qu’elle entretient en société.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 26 mai 10

« L’homme, c’est la joie du oui dans la tristesse du fini.»

Paul Ricœur, Philosophie de la volonté 2, Finitude et culpabilité 1, L’homme faillible.

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GRILLE DE LECTURE

Paul Ricœur développe dans Finitude et culpabilité une anthropologie de la faillibilité. Cette philosophie de l’homme faillible repose sur la considération que le mal est possible, et qu’il est même une caractéristique ontologique de l’homme (de l’être profond de l’homme). L’homme est un être faillible parce qu’il conjoint en lui-même disproportion et limitation. En effet, l’homme est une disproportion de soi à soi. En lui-même, deux extrêmes s’affrontent et l’empêchent de coïncider avec lui-même. Il y a en lui des traits d’un être infini et d’un être fini. Il est une médiation fragile entre infinitude et finitude. La disproportion introduit limitation dans l’homme. Ricœur souligne que  n’importe quelle limitation n’entraîne pas la faillibilité. Celle-ci procède de la limitation spécifique qui consiste à ne pas coïncider avec soi-même. On se retrouve dans un cercle où la disproportion et la limitation se conditionnent et se présupposent.

La limitation humaine n’est synonyme de faillibilité (c’est-à-dire, ne constitue une porte d’entrée pour le mal moral) qu’à cause du rapport déséquilibré entre finitude et infinitude, qui fait que l’homme se présente comme une fermeture dans l’ouverture, sinon, une ouverture finie, limitée (Cette position de Ricœur rappelle Descartes qui affirmait que l’homme se trompe à cause de la disproportion entre sa volonté et son entendement). Le mal moral est possible parce que la faillibilité est induite par la disproportion de l’homme, déséquilibre interne qui fait que l’homme est limité. Cette limitation est cause d’une diminution de la plénitude d’être par soi. Prenant conscience de sa finitude, l’homme ne peut qu’assumer son défaut-d’être-par-soi et le néant de son existence. Si tant est que la finitude n’est pas l’originaire (càd, première dans l’ordre de l’être) mais un résultat, l’homme doit prendre sur soi de se manifester positivement, de s’affirmer comme une joie d’exister. Comment l’homme parvient-il à ce seuil d’affirmation joyeuse de soi ?

Tout part du constat que l’homme est un être raisonnable, mais incapable de rendre raison de son existence. Il prend conscience que son existence est une situation donnée ; il se découvre comme une « vivante non-nécessité d’exister », il n’est pas nécessaire qu’il existe. Il se saisit comme un être contingent à qui tout s’oppose existentiellement sous la forme d’une négation. Celle-ci engendre la tristesse du fini, cette imperfection qui vient affecter gravement l’effort d’exister de l’homme ; la tristesse de finitude est l’affection que provoque l’épreuve de la négation existentielle. Dépassant la tristesse, la conscience de l’homme intériorise la négation existentielle. C’est tout comme si l’homme niait ce qui le nie. En fait, l’homme assume sa non-nécessité d’exister et la limitation que lui oppose l’existence sur le mode affectif de la tristesse. C’est ainsi que face à la réalité négatrice extérieure, l’homme se doit d’affirmer joyeusement son être pour être.

C’est cette résistance au néant que caractérise le concept d’affirmation originaire. Il désigne la puissance d’affirmation constitutive de l’homme par laquelle il traverse la négation existentielle, vectrice de tristesse d’être, sous le mode de la joie. L’affirmation originaire consiste pour l’homme à se positionner comme joie d’exister dans une situation de finitude empreinte de tristesse. Pariant sur le bonheur, l’homme se définit comme « véhémence ontologique » du oui sur la réalité négatrice de l’existence. On reformulerait notre pensée de la manière suivante : l’homme, c’est l’affirmation véhémente de la joie d’être dans la tristesse de finitude. Formule que conteste André Léonard qui préfère parler de la joie du oui dans la reconnaissance du fini. Pour lui, la finitude n’est pas une humiliation pour l’homme, elle est sa grâce propre qu’il doit intégrer simplement à sa constitution, indépendamment de tout processus de néantisation. Ricœur et Léonard ne font que se compléter.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 25 mai 10

« Commencer par soi-même. Commencer par soi, mais non finir par soi ; se prendre pour point de départ, mais non pour but ; se connaître, mais non se préoccuper de soi. »

Martin BUBER, Le chemin de l’homme.

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GRILLE DE LECTURE

Israélien d’origine autrichienne, Martin Buber (1878-1965) est considéré comme l’initiateur de la philosophie juive moderne. Il consacra la plus grande partie de sa vie à recueillir et à traduire les récits, les légendes et les chroniques hassidiques. Dans la philosophie juive, le logos grec dialogue constamment avec son « autre » juif, comme pour nous rappeler la contingence de notre mémoire philosophique. Notre philosophie est grecque de naissance. Où que nous soyons, nous philosophons dans une aire orientée par la question d’origine grecque. Mais cela n’exclut en principe aucune culture. Le dialogue entre la philosophie juive et son logos greco-judaisant nous rappelle que les cultures grecque et juive constituent « la première strate de notre mémoire philosophique ».  C’est le lieu de la rencontre réflexive de la source juive avec l’origine grecque. C’est ce qui faisait dire à Ricœur que la source juive est le premier « autre » de la philosophie.

La philosophie juive a une teinte particulière. Même si l’on peut accuser certaines philosophies de s’être exclues de la Modernité par leur référence au logos biblique, les philosophes juifs ne prendront jamais de permission pour philosopher à partir des sources talmudiques, hassidiques ou mystiques. Selon l’enseignement du hassidisme dont il est question dans la citation du jour, chaque homme doit faire retour sur soi-même, il doit embrasser sa voie particulière, il doit unifier son être. L’homme doit toujours commencer par soi-même mais apprendre à s’oublier soi-même. Pour le hassidisme, chacun doit maintenir et sanctifier son âme propre dans la manière et le lieu qui sont les siens, et ne pas convoiter la manière et le lieu des autres ; chacun doit respecter le mystère de l’âme de son prochain, s’abstenir de le pénétrer avec une imprudente indiscrétion et de l’utiliser à ses fins ; chacun doit, dans sa vie avec soi-même et avec le monde, se garder de se prendre lui-même pour but.

Retourner sur soi-même sans se soucier de soi revient à ne pas se tourmenter sans relâche à son propre sujet. C’est ne pas se préoccuper du salut de son âme, de son sort personnel dans l’éternité. En rejetant cet objectif, le hassidisme ne fait que tirer les conséquences de l’enseignement du Judaïsme auquel il ressortit. Nous trouvons ici l’un des principaux points de désaccord entre le Christianisme et le Judaïsme. Le Christianisme assigne pour but suprême à tout homme de rechercher le salut de son âme propre. Aux yeux du Judaïsme, chaque âme humaine est un élément servant dans la création de Dieu, il n’est fixé à aucune âme un quelconque but à l’intérieur d’elle-même. Chacun doit se connaître, se purifier, s’accomplir, mais pas pour son propre compte, pas pour le bénéfice de son bonheur terrestre ni pour celui de sa béatitude céleste. Il convient de s’oublier et de songer au monde.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 24 mai 10

« La conscience de soi n’existe en et pour soi, que dans la mesure et par le fait qu’elle existe pour une autre conscience de soi. »

Friedrich HEGEL, Phénoménologie de l’Esprit

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GRILLE DE LECTURE

Ce dimanche 23 mai, au moment où nous mettions la dernière main aux commentaires des pensées de la semaine à venir, Tante Léonie, une amie lectrice de L’Academos, nous a fait parvenir cette citation de HEGEL. La pensée était suivie de ce commentaire que nous maintenons comme une belle introduction à cette grille de lecture : « L’homme ne peut donc se reconnaître que dans la mesure où un autre que lui-même le reconnaît. Depuis quelques temps, la préoccupation principale des organisations est devenue la rentabilité  à tout prix. Quand celle-ci devient le but ultime, les salariés subissent une véritable perte de reconnaissance. Ils ne fonctionnent plus en tant que personnes responsables mais deviennent des chiffres. Ils perdent leur identité, leur estime de soi, leur désir de création. » Nous nous sommes plu à mettre en évidence trois notions qui déterminent la suite de ce commentaire.

La version de la Phénoménologie de l’Esprit d’où la pensée du jour est tirée nous échappe. G. JARCYK et P. J. LABARRIERE adoptent cette traduction que nous trouvons illustrative : « L’autoconscience n’atteint sa satisfaction que dans une autre autoconscience. » En d’autres termes, « exister en et pour soi » pour une conscience de soi, c’est d’abord atteindre sa satisfaction. Mais cette condition dépend d’une autre. Car, ensuite, la conscience de soi n’atteint sa satisfaction que dans une autre autoconscience, c’est-à-dire dans une autre conscience de soi satisfaite ou une autre conscience satisfaite de soi. Ce style a quelque chose de redondant, puisqu’on aurait pu se contenter de définir simplement la conscience de soi par la satisfaction de l’autre. En prenant un peu de liberté avec le texte hégélien, on irait jusqu’à dire qu’une conscience ne devient « conscience de soi » qu’en se déclinant en termes de satisfaction : satisfaction de l’autre en vue de sa propre satisfaction.

C’est en cela que la lecture de cette pensée ne saurait faire l’économie du problème de l’identité sous toutes ses gammes (reconnaissance, estime de soi). Poser le problème de l’identité, c’est en effet faire signe vers la problématique de la reconnaissance. Autant dire que la conscience de soi nous conduit à réfléchir au problème de la reconnaissance-identification. Le discours se complexifie, surtout si P. RICŒUR se mêle au débat. Celui-ci écrivait dans Parcours de la reconnaissance : « La reconnaissance est une structure du soi réfléchissant sur le mouvement qui emporte l’estime de soi vers la sollicitude et celle-ci vers la justice. La reconnaissance introduit la dyade et la pluralité dans la constitution de soi-même. » L’estime de soi est une figure de la reconnaissance-identification. Dans l’estime de soi, il se joue une fine dialectique du soi-même et de l’autre que soi, qui fait que le soi n’est ce qu’il est que dans la mesure où il se transporte vers l’autre que soi dans l’amitié.

De la mutualité de l’amitié (et de la sollicitude) à l’égalité proportionnelle de la justice, le soi se retrouve dans la sphère de la pluralité, où il lui est demandé, à défaut d’être l’ami de tous, de pratiquer la justice ; cette justice qui, seule, est le gage de la survie de l’identité du soi, cette reconnaissance de l’autre qui permet l’identification de soi-même. Par ailleurs, on ne peut pas occulter la catégorie hégélienne selon laquelle tout parcours de la reconnaissance de l’autre en vue de l’identité personnelle apparaît au mieux comme un parcours de combattant (une lutte violente pour la reconnaissance). D’abord parce que la justice à instaurer en société est le fait d’une lutte contre les autres, les injustes et les dictateurs du droit en l’occurrence ; puis dans la mesure où l’affirmation de soi s’accompagne presque toujours de la négation un brin partielle de l’autre. Rappelons-nous la dialectique du maître et de l’esclave (HEGEL). Une question ici rebondit : pour être reconnu pour ce qu’on est, doit-on nécessairement briser l’être de l’autre (fracture ontologique) ? A qui confions-nous la charge de nous reconnaître si aucun espace éthique et métaphysique ne peut exister devant nous ?

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 23 mai 10

«… ce n’est pas seulement pour atteindre le bonheur mais la vertu que la raison a été donnée à l’homme ».

Emmanuel KANT, Fondements de la métaphysique des mœurs.

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GRILLE DE LECTURE

L’homme est un être libre doué d’intelligence et de volonté. Il est un être raisonnable qui est aussi un être de désir. Nous parions que personne n’ignore la dimension sociale, communautaire de l’homme. Ce qui voudrait dire que tout ce qui fait l’homme et sa noblesse l’oriente nécessairement et inéluctablement vers ce qui le satisfait pleinement et vers les autres êtres humains. L’homme n’est ni un être isolé ni un être fait pour quelque chose d’autre que le bonheur auquel il aspire fondamentalement. Et la raison qu’il a en propre et qui l’ennoblit en le distinguant des autres créés l’aide dans cette démarche existentielle. En effet, comme le disait Descartes, l’homme est « une chose qui pense » et par la suite Pascal, son disciple, l’homme est « un roseau pensant », l’homme est cet être parmi les êtres qui se définit par la raison, cette faculté de distinguer le bien du mal, cette faculté de percement des mystères pour la vérité, pour l’orientation des actes et faits divers. Et comme le dit Kant, « Le bonheur est la satisfaction de toutes nos inclinations (tant extensive, quant à leur variété, qu’intensive, quant au degré, et aussi protensive, quant à la durée) ».

Or, nous savons que la vérité est une condition sine qua non pour le bonheur. La vérité et le bonheur sont étroitement liés. Il n’y a pas de bonheur sans vérité. L’homme qui vit dans le mensonge, le doute…de ses acquis n’est pas heureux. La raison l’aide dans la quête du savoir, de la connaissance et de la vérité.  L’acquisition de la vérité aide justement l’homme dans son périple terrestre car la découverte du sens de l’exister humain est capitale pour être heureux. L’homme qui se pose des questions sur son exister demeure malheureux, en quête de quelque chose qui lui manque. Il y a comme un vide en lui. Il demeure insatisfait existentiellement.

Mais nous disons aussi que l’homme ne peut en ce monde se prendre ou se considérer comme un être fait pour vivre seul. Il est intrinsèquement social et sociable. C’est dire qu’il doit vivre avec les autres, être en rapport avec eux, entretenir avec eux des relations bienfaisantes, constructives. L’homme dans son agir ne doit donc pas oublier la portée existentielle, sociale, historique de son faire. Il est appelé à vivre éthiquement avec les autres. Nous voulons dire qu’il doit être vertueux. Depuis Aristote, nous savons que la vertu désigne la perfection en toute sorte de fonction, d’être et d’action. La vertu sur le plan moral est cette disposition permanente à faire le bien. Et lorsque Kant dit que la raison est donnée à l’homme pour atteindre la vertu, il veut insister sur le fait que l’homme vertueux est celui qui, en société, use à bon escient de sa raison. On dirait que l’homme vertueux est cet être vraiment raisonnable puisqu’il ne peut qu’agir raisonnablement, poser des actes raisonnables. La vertu est le principe même des actions humaines et le principe qui en détermine nécessairement les fins morales. Pour Kant, les fins morales de tout acte sont au nombre de deux : la perfection de celui qui pose l’acte et le bonheur d’autrui. La raison de l’homme fait donc de lui un être qui pose de bons actes, des actes moraux.

fr Aristide BASSE, op

Pensée du 22 mai 10

« Nous appelons personnaliste toute doctrine, toute civilisation affirmant le primat de la personne humaine sur les nécessités matérielles et sur les appareils collectifs qui soutiennent son développement ».

Emmanuel MOUNIER, Manifeste du personnalisme.

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GRILLE DE LECTURE

Le personnalisme est un courant de pensée qui pose l’absoluité de la personne. Il veut donc affirmer le caractère absolu de la personne humaine. Nous savons qu’une personne est un individu en relation, en rapport avec les autres. C’est dire qu’une personne ne peut qu’être relationnelle. Elle est au cœur de tout ce qui est fait pour son bonheur, son développement, son mieux-être social. L’absoluité de la personne humaine vient dire aussi l’absoluité de sa vie, de son existence. Nous pensons alors que tout ce qui constitue sa vie, son existence, ses réalités, son histoire est absolu, c’est-à-dire qu’il n’est pas à relativiser. Il prime absolument sur tout.

Toutes les actions qui concernent la personne humaine ne peuvent avoir de sens que si elles sont orientées vers la personne humaine. Dans cette pensée que nous sommes en train de méditer, Mounier veut nous montrer que toute entreprise concernant la personne ne peut la surpasser, se passer de ses réelles aspirations profondes et existentielles.  La personne doit être à l’origine, au centre et à la fin de tout cela. Une civilisation, une quelconque œuvre, un quelconque faire ne peut faire et ne doit faire fie de la personne humaine. Tout doit être orienté vers elle. Le personnalisme vient rappeler que toutes les politiques, toutes les entreprises humaines sont pour la personne humaine.

On peut dire que la personne personnaliste est « sacrée ». Le développement en société ne sera développement que dans la mesure où il prend en compte la personne humaine. Dans cette ère de la technologie pointue, le personnalisme tire la sonnette d’alarme pour la considération de la personne. La vie humaine n’est pas à dénaturer. La personne n’est pas à aliéner, à dénaturer. Tout doit se faire par l’homme et pour l’homme. La recherche effrénée des produits, du matériel de tout genre (posé comme ce qui est visé et donc ce qui est absolument la fin des entreprises technoscientifiques) est un dérapage. Tout ce qui menace la vie humaine, la personne humaine doit être banni pour son bonheur. La personne est valorisée dans toute conception personnaliste. La personne comme un être « absolu » prime sur tout.

fr Aristide BASSE, op

Pensée du 21 mai 10

« Puisque l’homme excelle à connaître la fin de son œuvre et à se mouvoir lui-même, c’est dans ses actes que l’on trouve le plus haut degré de volontaire. »

Saint Thomas d’Aquin, S. T., Les actes humains

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GRILLE DE LECTURE

Thomas d’Aquin veut répondre à la question suivante : « Trouve-t-on du volontaire dans les actes humains ? » La réponse à cette question n’est pas aussi évidente qu’on le pense si on se rappelle qu’Aristote avait affirmé que ce qui est volontaire est ce qui procède d’un principe intérieur, et que selon les idées reçues, le principe des actes humains n’est pas dans l’homme, mais en dehors de lui. Ce point de vue s’appuie sur le fait que l’appétit de l’homme est déterminé à agir par un objet désirable qui lui est extérieur et le meut. S’il s’avère que le principe des actes humains est extérieur à l’homme, on aurait pu affirmer qu’on ne trouve pas de volontaire dans les actes humains. Or, saint Thomas soutient ici que c’est dans les actes humains que l’on trouve le plus haut degré de volontaire. Il motive cette thèse par le fait que l’homme excelle à connaître la fin de son œuvre et à se mouvoir lui-même. Pour comprendre cette double justification du niveau de perfection élevé de l’acte volontaire en l’homme, il nous faut approfondir la notion du volontaire. Pour saint Thomas d’Aquin, le volontaire se définit par deux traits essentiels :

On appelle une action volontaire celle qui contient en soi son principe dynamique et la connaissance de sa fin, c’est-à-dire celle qui est à la fois spontanée et intelligente. Ainsi, même si l’objet désirable meut l’homme de l’extérieur, le principe premier de son mouvement lui est intérieur. Cette double caractéristique de l’acte volontaire indique que les deux facultés dont procède l’acte volontaire de l’homme sont la volonté et l’intelligence. Par la volonté, l’homme se meut à agir, il excelle à se mouvoir lui-même, il est le principe dynamique de son action. Puisque tout agent, tout être mû, agit ou est mû en raison d’une fin, la connaissance de la fin est aussi déterminante.

Ainsi, l’intelligence nous rend capables d’orienter notre action selon la connaissance qu’elle nous donne de la fin que nous visons. Lorsque Thomas affirme que c’est dans les actes humains que l’on trouve le plus haut degré de volontaire, il insinue que l’homme est doté de la faculté du libre choix. Le libre arbitre est une « faculté de volonté et de raison ». L’homme qui agit librement, agit volontairement, car cela se passe sous la conjonction de la volonté et de l’intelligence. La perfection chez l’homme provient de la connaissance de la fin vers laquelle il se meut. Le principe de son action lui est intrinsèque contrairement aux animaux qui ne connaissent pas la fin vers laquelle ils se meuvent. Quant bien même leur mouvement peut venir du dedans, ils ne se meuvent pas eux-mêmes, parce qu’ils n’ont pas une connaissance intelligente de la fin.

Emmanuel AVONYO, op

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Entre foi et raison : une relecture des critiques de la religion

L’Atelier des concepts, par Emmanuel AVONYO, op

Semaine du 17 mai 2010

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>>>Entre foi et raison : une réfutation de l’humanisme athée

La réflexion qui précède celle-ci nous a permis de parcourir quelques-unes des grandes figures de l’humanisme athée remarquables par leur opposition à la religion (notre concept de religion s’inscrit dans un univers monothéiste). Nous avions relevé que Ludwig FEUERBACH considère la religion comme une source d’aliénation de l’homme et une recherche obsédée d’immortalité, et que Karl MARX présente la religion comme « le soupir de la créature opprimée », « l’âme d’un monde sans cœur », « l’opium du peuple » et l’auréole de la vallée de larmes qu’est la vie dans une société marquée par la lutte des classes[1]. En effet, en règle général, les philosophies athées qui se sont développées dans le sillage de l’humanisme issu des Lumières se sont attaquées à la religion, dans l’espoir d’en démonter le mécanisme, de dévitaliser ses ressources et de désubstantialiser son objet divin.

Pour géniales et instructives qu’elles soient, ces tentatives de dilution du fait religieux et de dissection de son objet par une délégitimation rationnelle de la croyance religieuse s’avèrent relever d’une lecture phénoménologique incomplète et inappropriée du fait religieux. Critiquant pour la plupart la religion de l’extérieur, s’attaquant aux manifestations d’un christianisme décadent et obnubilées par l’illusion du pouvoir infini de la raison éclairée, ces philosophies des Lumières ont occulté l’essence surnaturelle et l’horizon mystique de la foi, au point de ne plus percevoir l’ordination destinale de la vie humaine à une fin supérieure. Notre analyse se propose de faire une relecture critique de leur conception de la religion et de son objet divin. Nous allons d’abord relever quelques éléments philosophiques de leur critique de la religion et de Dieu avant de tenter de les mettre en crise.

ELEMENTS DE CRITIQUE RATIONNELLE DE LA RELIGION ET DE SON OBJET

Les premières critiques humanistes de la religion se retrouvent dans la production littéraire française du XVIIe siècle. Elles atteignent leur point culminant au moment de la proclamation de l’autonomie de la raison critique. En effet, le parcours du religieux dans la modernité est marqué par des philosophes et littéraires tels que BAYLE (1647-1706), FONTENELLE (1657-1757), VOLTAIRE (1694-1778), ROUSSEAU (1712-1778), NIETZSCHE (1844-1900), FREUD (1856-1939)… De nos jours, COMTE-SPONVILLE (1952, et dans une moindre mesure Marcel CONCHE (1922-) et Luc FERRY (1951-), revendiquent leur appartenance au courant humaniste athée. Dans la suite de ce développement, nous allons nous attarder sur quelques-uns de ces penseurs qui rejettent la religion. Il est à noter que l’humanisme athée et son rejet de la religion qui s’épanouiront dans les philosophies du soupçon du XVIIIe siècle ont été préparés en germe par le concept moderne du progrès.

Ce mythe du perfectionnement infini de la raison humaine a été formulé, entre autres, par Bernard LE BOUYER de FONTENELLE dans ses Digressions sur les Anciens et les Modernes (1688)[2]. Selon ce mythe optimiste, la raison est le moteur essentiel du progrès, et l’âge d’or de l’humanité ne peut être atteint qu’en se débarrassant du fantôme de la religion et de ses associés. Nicolas de CONDORCET (1743-1794) l’exprimait en des termes très élégants : « Il arrivera donc, ce moment où le soleil n’éclairera plus sur la terre que des hommes libres, ne reconnaissant d’autre maître que leur raison ; où les tyrans ou les esclaves, les prêtres et les stupides ou hypocrites instruments n’existeront plus que dans l’histoire et sur les théâtres. »[3] A la tyrannie obscurantiste des prêtres, hypocrites instruments d’une institution religieuse atteinte de sclérose, il fallait substituer la liberté de la raison et l’idéal d’un accomplissement personnel de soi.

En effet, l’humanisme athée qui a vu le jour au lendemain de l’humanisme de la Renaissance rejetait la religion comme une entreprise superstitieuse. C’est pourquoi que ROUSSEAU et VOLTAIRE donneront leur préférence à une religion naturelle sans objet révélé. Certes, ROUSSEAU optait pour la relation à un Etre suprême dont le portrait philosophique est aux antipodes de celui du Dieu des religions historiques (judaïsme, christianisme, islam). Cette religion naturelle veut résolument s’affranchir de toutes espèces de dogmes et de prescriptions moralisantes d’un christianisme au centre de la critique. Car «l’Eglise » n’a fait que répandre l’intolérance et asservir le genre humain[4]. Les philosophies des Lumières sont nées dans ce contexte de fermentation des idées novatrices et émancipatrices de l’homme.

Au XVIIIe siècle, NIETZSCHE ne fera que renforcer cette conviction. La morale chrétienne, objecte-t-il, est une morale d’esclave qui s’attache à empêcher l’homme de jouir pleinement de son affectivité sensible. Demeurer chrétien, c’est refuser de tirer du constat de la mort de Dieu les conséquences qui s’imposent pour l’avenir de l’humanité. Le philosophe appelle tout homme de raison à avoir foi en lui-même pour qu’advienne le nouvel homme, l’homme sans illusion et sans superstition. « Eh bien ! Allons ! Hommes supérieurs ! Maintenant seulement la montagne de l’avenir humain va enfanter. Dieu est mort : maintenant nous voulons – que le surhomme vive[5] Le surhomme que NIETZSCHE appelle de tous ses vœux est celui de l’âge d’or de l’humanité dont parlait Auguste COMTE. Il quittera définitivement l’âge superstitieux de la religion. L’avenir de l’humanité préoccupe également Sigmund FREUD ; ses analyses de la religion se feront sous un angle psychanalytique.

Dans L’avenir d’une illusion (1927), il englobe la religion dans sa théorie du déterminisme psychique. Il fonde la religion sur la réalisation du désir et s’interroge sur le destin historique de la religion née de la sublimation de la figure du Père : « Ainsi la nostalgie qu’a de son père l’enfant coïncide avec le besoin de protection qu’il éprouve en vertu de la faiblesse humaine ; la réaction défensive de l’enfant contre son sentiment de détresse prête (s’accorde) à la réaction au sentiment de détresse que l’adulte éprouve à son tour, et qui engendre la religion, ses traits caractéristiques. »[6] Pour FREUD, le destin de la religion est celui de l’imaginaire inconscient : tous deux sont voués à perdre leur empire au fur et à mesure que l’homme se soumet à la clarté du Logos et aux exigences de la pensée scientifique. Ces critiques de la religion ne se sont pas arrêtées au Siècle des Lumières. Religion et irréligion se tiennent main dans la main, à toutes les époques de notre histoire.

L’un de nos contemporains, André COMTE-SPONVILLE, se demandait dans L’Esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu, si l’on peut se passer de religion. « Perdre la foi qu’est-ce que cela change ? » ponctue-t-il. Cela ne change rien à la connaissance, ou presque rien à la morale, répond le philosophe. Que l’on ait une religion ou non, cela ne dispense pas du respect des autres, cela n’annule pas la supériorité de l’amour sur la haine. Un athée, poursuit-il, peut être vertueux aussi sûrement qu’un croyant peut ne pas l’être. « On peut se passer de religion ; mais pas de communion, ni de fidélité, ni d’amour… La communion est plus précieuse que les Eglises. »[7] Dans l’ensemble, c’est la religion dans son acception historique ou monothéiste qui pose problème à l’heure d’une spiritualité sans Dieu comme au temps de la religion naturelle de Rousseau. Il convient donc de se demander si la foi en un Dieu personnel est un facteur d’aliénation à travers une critique de cette conception déplacée de la religion.

MISE EN QUESTION DE LA CONCEPTION ATHEE DE LA RELIGION

Comme nous l’avions annoncé dans notre analyse de la semaine précédente, nous partons d’un a priori méthodologique. Nous n’entendons pas justifier l’humanisme athée et son rejet de la religion. Après avoir essayé de comprendre leur point de vue, il nous faut maintenant nous efforcer de le mettre en crise. Il est à parier qu’indépendamment de tout présupposé, une critique des critiques de la religion est possible sur le plan philosophique. Pour mener à bien la critique, quelques questions de principe de posent : l’humanisme athée a-t-il réellement compris ce qu’est la religion ? On peut penser que l’humanisme athée dont les positions ne nient pas la transcendance comprend bien ce qu’il met en cause. Leurs critiques sont-elles pertinentes ? Oui, dans la mesure où ces philosophies n’ont fait que décrire les contradictions de l’institution religieuse chrétienne de leur temps.

Cela n’implique pas que toutes les critiques de la religion sont pertinentes ; elles relèvent parfois de convictions personnelles à l’égard du problème de Dieu en général. En effet, tandis que certains athées nient Dieu expressément, d’autres pensent que l’homme ne peut absolument rien affirmer de lui. D’autres encore traitent le problème de Dieu de telle façon que ce problème semble dénué de sens. L’athéisme et son rejet de la religion, en outre, naissent souvent, soit d’une protestation révoltée contre le mal dans le monde, soit du fait que l’on attribue à tort à certains idéaux humains un tel caractère d’absolu qu’on en vient à les prendre pour Dieu. Quant à savoir si ces critiques atteignent réellement la religion dans son essence, nous répondons par la négative. Le sentiment religieux, l’acte de foi et la source de la pratique religieuse ne sont nullement saisis dans leur essence. Essayons de clarifier ces notions en soulignant les points faibles de la critique humaniste.

Du sentiment religieux à l’acte de foi

En effet, pour bien saisir ce qui est en jeu dans la religion, il faut d’abord comprendre ce qu’est le sentiment religieux par rapport à l’homme, car tout semble y prendre son origine. Le sentiment religieux se situe à un premier niveau de la compréhension du religieux. La religion y est prise au sens large. D’un point de vue phénoménologique, le sentiment religieux nous semble être un effort humain pour atteindre, à travers les objets de notre expérience, la mystérieuse Réalité de laquelle procèdent tous les êtres afin d’y accorder sa vie. Toute existence humaine recèle fondamentalement une aspiration religieuse. L’homme est naturellement un être religieux ; la conscience religieuse est inhérente à toute existence humaine. On peut même soutenir qu’elle précède la conscience morale en l’homme. Le sentiment religieux est donc la chose la mieux partagée, il n’est pas l’apanage des croyants, des mollahs ou des prêtres. C’est le contenu à donner à ce sentiment et à son objet qui divise les hommes.

Sur cette base, celui qui se réclame d’Allah ou de Bouddha n’est pas moins religieux que celui qui croit en Jésus-Christ. De même, le chrétien n’est pas plus aliéné anthropologiquement que le juif, l’hindou ou le brahmane. Le sentiment religieux est la flamme qui ranime et réoriente constamment la nature humaine vers la surnature (ou le surnaturel), l’âme humaine vers son Créateur. Ce sentiment religieux peut se nourrir d’un acte de foi. C’est ici que nous passons au second niveau de la conception du religieux où la religion implique l’adhésion à Dieu et s’accompagne du signe extérieur d’une pratique rituelle, d’une dévotion particulière et d’une vie de témoignage. Ici, l’Etre transcendant et subsistant dont tout homme fait l’expérience prend le nom de Dieu, d’un Dieu personnel dans les religions monothéistes. La foi est l’acte d’adhésion par lequel le croyant s’insère dans le mystère de Dieu et s’atteste comme un être de « désir de Dieu » (Jean NABERT, Le désir de Dieu). C’est un acte de confiance surnaturelle qui scelle l’unité du naturel et du divin.

L’engagement religieux est avant tout le fait de la liberté de l’homme qui oriente librement son effort de coïncider par un acte de foi avec ce en quoi il met une valeur transcendante. Au total, la religion n’implique aucune forme d’esclavage, elle ne signifie ni aliénation ni obscurantisme primaire. Contrairement à ce que pensent les philosophes des Lumières, la foi en dépit de son caractère surnaturel reste indissociable d’une intelligence des mystères de Dieu. C’est pourquoi Rino FISICHELLA écrivait que « L’acte de foi est un acte qui suit pleinement l’activité cognitive du sujet. Et donc croire, c’est déjà connaître, et connaître non seulement un contenu de foi, mais fondamentalement sa propre réalité personnelle comme celle d’un sujet placé devant le libre choix d’acquiescer ou non à l’Autre comme une proposition de sens et de signifié pour la vie. » La connaissance dont il est question dans l’acte de foi n’a rien à voir avec la connaissance objectivante. C’est la connaissance de ce qu’on ne voit pas, elle est d’ordre mystique. C’est pourquoi on se confronte toujours à une indémontrabilité théorique de la foi.

En clair, le croire n’a pas pour objet ce qui peut être vu. Il est un assentiment spirituel qui appartient néanmoins à l’intelligence en tant qu’elle est portée par la volonté à donner son adhésion à l’objet de sa foi. Le sentiment religieux s’actue matériellement dans un acte de foi, il se traduit extérieurement par l’appartenance à une communauté croyante avec ses rites et ses exigences. Généralement, les critiques de la religion se bornent aux signes extérieurs de la foi. Elles se limitent aux défaillances d’une institution historique et aux échecs de son attestation de foi. Or, tout le critère de vérité ne se trouve pas dans les actes humains des prélats. Le tout de la religion ne se dit pas dans les scènes d’inquisition, d’intolérance religieuse, dans les rapports excessifs aux biens matériels, la simonie, la morale sexuelle débridée, qu’on a pu reprocher à la hiérarchie de certaines institutions religieuses. La chose extérieure recouvre toujours une réalité mystérique que la dévotion et la pratique rituelle n’épuisent pas. Quant bien même les choses extérieures signifient le mystère intérieur, il y a un hiatus entre le sensible et l’intelligible que la description phénoménologique ne franchit pas.

Les critiques de la religion s’arrêtent au culte, à un ensemble d’actes par lesquels l’homme honore Dieu dans une communauté de foi. Elles n’atteignent pas la réalité surnaturelle qui fonde les rites et les dévotions. C’est cet horizon mystique que COMTE-SPONVILLE évacue lorsqu’il affirme que la communion et l’amour sont plus précieux que la religion et l’Eglise. L’Eglise est confondue ici aux actes moralement discutables que l’histoire de l’Eglise a enregistrés. Le surnaturel ne signifie pour rien. Il est temps de se débarrasser de la religion et de ses prescriptions liberticides. Les conséquences de cette césure sont remarquables dans la société actuelle : on parle à n’en plus finir de perte de sens et de brouillage des repères éthiques, de l’accroissement du nombre de suicides injustifiés. Comment voulons-nous fonder une éthique, soit-elle humaine, sans fondements transcendants ? Le résultat en est que chacun a désormais son éthique à lui. Entre le dogmatisme de la raison absolue et le relativisme absolu, entre le relativisme absolu et le dilettantisme absolu, la frontière est ténue. Et pourtant, l’amour et la communion n’ont pas disparu de nos contrées philosophiques.

Au regard de cette situation de vacuité ontologique croissante dans laquelle l’homme post moderne s’enfonce, on est conduit à penser, comme l’écrivait Claude BRUAIRE, que la foi en Dieu et l’affirmation de Dieu sont justifiées par une logique de l’existence humaine[8]. Si certains considèrent Dieu comme le fondement ultime du sens de l’existence humaine, c’est parce qu’il est au centre de toutes leurs activités spéculatives, pratiques, morales et sociales. Car Dieu n’a de sens que pour l’homme en pleine responsabilité de ses actes ; il n’a de sens que pour l’homme qui conçoit Dieu comme « centre de perspective éthique ». Dieu n’a de sens que pour l’homme en charge de l’homme comme une fin transcendante, pour l’homme qui s’accueille comme un don, comme l’être-provenu d’une origine qui le dépasse. La relation historique de l’homme à Dieu est le lieu d’une nouvelle création de soi pour se conformer au projet éthique du Créateur (Henri BERGSON, Evolution créatrice).

La religion, une logique de l’existence.

Puisque l’élévation de la nature de l’homme à la mesure de la vie harmonieuse originelle n’a pas pour effet d’abolir ou d’aliéner en elle-même cette nature, mais de lui faire partager la béatitude qui correspond à sa nature profonde, la rencontre de Dieu et de l’homme perfectionne la nature humaine. C’est-à-dire qu’elle enrichit son existence et l’élève aux dimensions d’une fin surnaturelle. Elle sème dans la vie de l’homme un désir irrépressible d’absolu et de joie transcendante. La religion surnaturalise l’homme et l’humanise dans son milieu naturel. La religion en tant que logique de l’existence, émancipe l’homme socialement et politiquement. La religion n’est pas le produit d’une société politique en détresse au sens où Marx l’entend. La religion n’est pas un opium, elle n’est pas un exutoire d’ennuis. Elle est un tremplin sur la Cité de Dieu (Saint AUGUSTIN).

Tout comme la Raison critique, la religion est un puissant moteur de développement, sinon, la démocratie et les droits de l’homme ne seront pas nés dans l’Occident aux racines bien chrétiennes. On n’oubliera pas de sitôt qu’ils ont été les premiers, secourus par les schèmes assimilationnistes du Logos grec, à exporter la figure d’un Christ universel au-delà de leurs frontières. Quelques siècles ont suffit pour que l’on cherche à s’en débarrasser… Tout porte à croire que le christianisme n’aurait pas contribué à conduire l’Europe à l’ère des Lumières, s’il n’était que « le soupir de la créature opprimée », « l’âme d’un monde sans cœur » (MARX). A la suite d’ÉRASME, Frédéric LENOIR écrit que le Christ est un philosophe qui enseigne une éthique universelle (égale dignité de tous, justice et sens d’équité, non violence et émancipation de l’individu et de la femme, séparation du politique et du religieux, fraternité humaine)[9]. Ainsi, pour émanciper nos sociétés politiques du pouvoir religieux, il a encore fallu s’appuyer sur « la philosophie du Christ » qui passe définitivement pour obsolète.

Contre FEUERBACH, on affirmera que l’homme est un être fondamentalement religieux, qu’il n’est pas aliéné (étranger à lui-même) en religion. En rendant un culte à Dieu, l’homme n’adore pas l’humain, mais son Créateur qui l’a doté d’une volonté raisonnable. L’homme n’est pas plus un Dieu pour l’homme que l’athéisme n’est une religion pour l’athée. Contre NIETZSCHE, on rappellera que la religion n’est jamais une dépersonnalisation ou un appauvrissement de l’homme. C’est là où l’homme se confirme existentiellement comme « le servant de son origine » (HEIDEGGER). De manière générale, le rapport de l’homme à l’Etre transcendant est la conséquence, non seulement de la double nature corporelle et spirituelle de l’homme, mais d’un libre vouloir, comme dans le cas d’une amitié qui le finalise, ou d’une alliance qui fait de l’homme et de l’Etre divin des alliés. Dans les religions de monothéistes, l’homme est bien un allié divin dont l’existence est déterminée par les « actes » de cette alliance.

Par ailleurs, la religion est la prise de conscience existentielle par l’homme de ce qui fonde sa vie, elle permet à l’homme de faire l’expérience mystérique d’un fondement transcendant de l’existence. « L’obsession d’immortalité » (FEUERBACH) et « la soif de consolation » de l’homme (MARX) sont la manifestation d’un désir d’absolu. C’est l’expression d’une soif de plénitude d’être. Et ce désir d’être ne fait qu’un avec l’exigence d’intelligibilité personnelle, avec le désir d’une compréhension spirituelle de soi face à la facticité de l’existence. Par la religion, le divin devient inséparable de l’acte d’existence, il devient, comme dit Jean NABERT, « une qualité axiologique et fait fonction d’a priori normatif à l’égard de nos actes humains ». Le divin, affirme Jean Nabert, procède de la conscience de soi comme existant ; le divin imprime une orientation à l’existence. L’idée du divin devient par le fait même un pôle normatif indépassable.

A côté de l’existence concrète de l’homme, la nature elle-même est un témoignage à l’absolu de Dieu. Le ciel étoilé au dessus de nos têtes, et la loi morale au fond de notre cœur sont pour Emmanuel Kant les deux témoignages essentiels de la divinité dans le gouvernement des choses. Dans la religion, c’est Dieu qui proportionne la nature humaine à sa fin surnaturelle. Toute personne qui dit ma conscience, ma conduite morale, oh Ciel, j’espère, dit équivalemment Dieu. L’ordre moral, l’ordre social, l’ordre rationnel et l’ordre naturel ont un sous-entendu divin qui fait que tous ces ordres ne sont que des abris provisoires. La place que Dieu tient dans l’univers désenchanté est si importante que toute prétention de rejet catégorique de Dieu serait non seulement injurieuse pour l’ordre du monde mais absurde pour toute conscience morale. Toute vie par-delà Dieu sombre dans la vacuité de sens.

En guise de conclusion

L’athéisme comme la croyance religieuse ne sont pas philosophiquement condamnables. Ces deux attitudes sont des formes de réponses à une même aspiration spirituelle et religieuse de l’homme. Pour ce faire, avant de plaider pour son existence de droit ou son inexistence de fait, il y a de fait en l‘homme l’idée de Dieu comme a priori de l’esprit, comme absolu du vrai, comme la Raison qui gouverne l’histoire (HEGEL). Tout discours philosophique sur Dieu part d’une idée infuse de Dieu comme a priori normatif du vrai. Tout esprit à la recherche d’une cause première conclut implicitement à Dieu. Ainsi, nous avons essayé d’établir que la compréhension que les philosophies athées ont de la religion est erronée, car au départ, elles ont travesti la figure de Dieu, ils l’ont réduite à un objet maniable à volonté, à une idole conceptuelle (Jean-Luc MARION). Contrairement à ce que pense FREUD, ni Dieu ni la religion ne sont une illusion, car l’illusion n’a pas d’avenir[10]. Conclusion, l’athéisme rejette et nie ce qu’il ne comprend pas ou ne cerne qu’imparfaitement. Il ne s’attache à critiquer que les manifestations trop humaines d’un phénomène d’origine surnaturelle. L’athéisme et la religion peuvent être vilipendés, Dieu peut être discuté mais il ne peut pas être banni de l’horizon commun de la foi et de l’athéisme. Même dans le rejet de Dieu, la hantise de Dieu reste prégnante, car la négation n’est pas première. N’est-ce pas la raison pour laquelle Auguste VALENSIN affirmait que « Repousser un Dieu que la conscience morale ou la raison condamne, c’est encore rendre hommage à Dieu» ?[11]

Emmanuel AVONYO, op

>>>Entre foi et raison : une réfutation de l’humanisme athée


[1] « La critique de la religion est donc en germe la critique de la vallée de larmes dont la religion est l’auréole. » Allusion est faite ici aux rapports de force défavorables aux prolétaires de la société que MARX dépeint dans ses oeuvres. La détresse sociale prend souvent la forme d’une détresse religieuse. La religion apparaît comme un exutoire pour les angoisses du peuple. Or, tout porte à croire que la religion est une vaine consolation face à montée de la détresse sociale ; elle promet un paradis illusoire. MARX crève le paravent religieux pour s’attaquer à la racine sociale du mal.

[2] Frédéric LENOIR, Les Métamorphoses de Dieu, Paris, Plon, 2003, p. 184.

[3] Cité par Frédéric LENOIR, Les Métamorphoses de Dieu, Paris, Plon, 2003, p. 186.

[4] Jean-Jacques ROUSSEAU, Emile ou de l’éducation (1762), in OEuvres complètes, t. 3, éd. du Seuil, 1971, pp. 204-205.

[5] Friedrich NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra (1883-1885), in OEuvres, coll. « Bouquins », éd. Robert Laffont, 1993, p. 510.

[6] Sigmund FREUD, L’Avenir d’une illusion (1927), trad. M. Bonaparte, coll. « Bibliothèque de psychanalyse », éd. PUF, 1971, p. 33.

[7] André COMTE-SPONVILLE, L’Esprit de l’athéisme. Introduction à une spiritualité sans Dieu, Paris, Albin Michel, 2006, p. 50-54 et 74.

[8] Claude BRUAIRE, L’affirmation de Dieu. Essai sur la logique de l’existence, Paris, Seuil, 1964, p.10.

[9] Frédéric LENOIR, Le Christ philosophe, Paris, Plon, 2007, p. 21.

[10] Or, ni Dieu ni la religion ne disparaîtront pas avant l’existence humaine. Ils ont donc un avenir. Nous ne sommes pas en train d’introduire le devenir en Dieu, si tant est qu’il est au-delà du temps. Dieu en tant qu’Acte pur chez Aristote, ne connaît pas de devenir. En parlant de l’avenir d’une illusion, Freud s’interrogeait sur le destin de la religion dans le futur. Ne serait-ce que par l’intitulé du livre, il apparaît qu’il pariait sur une fin possible du phénomène religieux. En affirmant que l’illusion n’a pas d’avenir, nous voulons montrer que Dieu et la religion ont de beaux jours devant eux, tant que l’homme persiste dans l’histoire. C’est bien sûr une façon de parler, parce que Dieu n’aurait pas attendu la fin de l’existence humaine pour cesser d’être, si cessation de Dieu il y a.

[11] Auguste VALENSIN, Autour de ma foi, Aubier, 1948, p. 99



Pensée du 16 mai 10

« Le prudent d’Aristote est plutôt dans la situation de l’artiste, qui a d’abord à faire, pour vivre dans un monde où il puisse être véritablement homme. La morale d’Aristote est, sinon par vocation, du moins par condition, une morale du faire, avant d’être une morale de l’être. »

Pierre Aubenque, La prudence chez Aristote

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GRILLE DE LECTURE

Difficile de réfréner son plaisir devant l’hommage que le disciple rend à son maître. La prudence chez Aristote est un des traités de morale les plus consultés sur Aristote. Pierre Aubenque place la prudence au centre de la morale aristotélicienne. Et cette prudence n’est pas à confondre avec la passivité ou la morale couarde du moindre risque. Si elle se rapporte à l’être, c’est d’abord à un être conscient de la part active qu’il doit prendre dans le cosmos. Aristote ne confond pas la vie morale avec la contemplation sans action, ni avec la volonté droite, s’il en est une.  Pour lui, la vie morale commande d’adapter constamment les fins aux moyens et les moyens aux fins. Et c’est à cela que sert la prudence.

Cette définition de la prudence fait penser aux sages stoïciens qui se considéraient comme “une œuvre d’art” reflet d’un monde achevé. L’homme aristotélicien n’est pas a priori un sage. Aucun savoir humain ne peut combler l’abîme qui sépare l’homme de la sagesse. A défaut, il peut être au moins prudent. Cela requiert que l’homme agisse, faute de mieux. Pour Pierre Aubenque, vu la contingence du monde, et en attendant le pouvoir de réaliser en nous-mêmes l’ordre que nous contemplons dans le Ciel, il nous appartient d’ordonner le monde en nous engageant prudemment en lui selon le vœu d’Aristote.

Aristote distingue l’habileté technique, indifférente à ses fins, de la prudence qui est morale dans ses fins comme dans ses moyens. Après Aristote, Kant définissait la prudence comme l’habileté dans le choix des moyens qui nous conduisent à notre propre bonheur. La morale est de l’ordre de action, et la prudence, du travail. La morale de la prudence vise le meilleur de l’être, le bonheur. La prudence est pour ce faire une vertu de l’action et de l’être. L’homme n’assume pleinement sa rationalité que dans un faire qui vise l’être. C’est cette idée de prudence qui a sans doute inspiré André Comte-Sponville lorsqu’il écrivait que le principe de précaution n’est pas un principe d’inhibition mais de l’action. C’est pourquoi « le risque zéro, c’est de n’être pas né, ou d’être déjà mort. Vivons donc prudemment, mais sans nous laisser paralyser par la peur. »

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 15 mai 10

« Depuis l’origine de la philosophie, la question du « summum bonum », ou, en d’autres termes, du fondement de la morale, a été considérée comme le plus important des problèmes posés à la pensée spéculative »

John Stuart Mill, L’utilitarisme

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GRILLE DE LECTURE

L’utilitarisme de John Stuart Mill a été publié en 1863. Sa philosophie pratique y a acquis sa forme définitive. Ce disciple de Bentham, fidèle à la tradition empiriste anglaise, est un des tenants de la morale utilitariste. En consacrant sa réflexion à l’expérience morale, il s’est attelé à donner à la morale une conscience, le sentiment d’un devoir et d’une obligation morale. Car depuis l’origine de la philosophie, depuis le temps où le jeune Socrate écoutait le vieux Protagoras, le problème central de la pensée aura été la question du critérium du bien et du mal.

Mais la pensée spéculative lui paraît avoir été incapable de faire face adéquatement à ce problème axiologique, qui a divisé selon lui d’éminents penseurs en sectes et écoles dressées les unes contre les autres. Même si une situation analogue règne dans beaucoup d’autres sciences, il lui importe qu’un fondement soit fourni à la morale. Le Sommum bonum, le sommet du bien ou la norme du bien pose le problème du critérium du bien et du mal. Ce critérium devrait permettre de déterminer avec certitude ce qui est bien ou mal. L’attachement de John Stuart Mill à la morale (au problème moral) s’explique par l’importance qu’elle revêt dans le champ de l’action humaine.

Comme Bergson, John Stuart Mill pensait qu’il fallait agir en homme de pensée et penser en homme d’action. Au sein du courant utilitariste, il était un révolutionnaire par rapport à son maître Bentham. Pour John Stuart Mill, il ne s’agissait pas seulement de chercher le bonheur du plus grand nombre en identifiant toujours l’intérêt de l’individu à l’intérêt universel, mais il était aussi convaincu qu’on trouve d’autant mieux le bonheur personnel qu’on le cherche moins, et que l’on le trouve en travaillant à l’amélioration de la condition humaine. Il s’est battu entre autres pour le suffrage des femmes, la représentation proportionnelle, les réformes de structure orientées vers le socialisme.

Emmanuel AVONYO, op

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