Archive for the ‘PHENOMENOLOGIE’ Category

Pensée du 02 novembre 10

« La manifestation par la chose est comme la condensation d’un discours infini ; manifestation et signification sont strictement contemporaines et réciproques ; la concrétion dans la chose est la contrepartie de la surdétermination d’un sens inépuisable qui se ramifie dans le cosmique, dans l’éthique et le politique. »

Paul RICOEUR, Philosophie de la volonté, II – Finitude et culpabilité, Livre II – La symbolique du mal, p. 174.

Pensée du 01 novembre 10

La démarche mystique désigne « l’élan de l’homme vers un contact immédiat avec Dieu, par une expérience personnelle, déjà dans cette vie, ainsi que ses sentiments et ses réflexions dans ce cheminement et, finalement, l’aboutissement de cet élan. »

Peter Dinzielbacher, Dictionnaire de la mystique

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GRILLE DE LECTURE

La question a été posée un nombre incalculable de fois de savoir ce qu’est réellement la mystique. Elle a souvent obtenu des réponses variées. Le thème est de plus en plus difficile à traiter à mesure que le point de vue choisi pour l’examiner devient élevé. Dinzielbacher choisit de caractériser la démarche mystique de la façon la plus complète et la plus détaillée possible. Il s’est intéressé à la mystique européenne depuis l’Antiquité à nos jours en mettant un accent particulier sur la mystique chrétienne et en faisant un clin d’œil aux religions asiatiques. En se plaçant du point de vue de la science des religions, il remarque que la démarche mystique acquiert sémantiquement une extension plus large. Ainsi, de façon plus générale, le concept de mystique se définit comme « la montée de l’âme vers un être impersonnel, le divin, le tout peut-être vers quelque chose de situé au-delà de Dieu, un vide, un néant. » Cette dernière définition inspirée par J. Bertholet est très ample. Elle ne se réduit pas à une expérience relative à un Dieu personnel, mais s’étend au divin en général. Bien plus, elle montre que la vie mystique peut se rapporter à un vide et à un néant. Elle semble bien convenir à l’ère européenne des spiritualités sans Dieu et aux religions d’origine asiatiques telles que bouddhisme ou l’hindouisme.

Dans une perspective plus étroite, c’est-à-dire en lien seulement avec la mystique chrétienne qui se rapporte à une divinité personnelle, Dieu est au centre de l’expérience mystique comme l’indique la définition de Bonaventure de Bagnoregio : la mystique est « cognitio Dei experimentalis », une connaissance de Dieu fondée sur l’expérience. On y relève deux éléments importants : d’abord, il peut s’agir d’une expérience d’ordre cognitif, voilà peut-être pourquoi la démarche mystique peut englober les sentiments et les réflexions que l’on fait en rapport avec le désir de Dieu. Ensuite, dans cette définition de Bonaventure de Bagnoregio, Dieu n’est plus uniquement objet de foi ou d’intellection philosophique, son existence s’éprouve au plan expérientiel. La mystique est une vie pratique, une vie unitive, une expérience vécue qui supprime la distance entre le sujet de l’élan mystique et l’objet de cette aspiration. Par ailleurs, si l’on considère que l’union de l’âme avec Dieu que sous-entend la connaissance de Dieu nécessite une longue pratique et une préparation, on admettra que la démarche mystique est l’attitude spirituelle générale qui conduit à cette expérience ultime. Cette remarque invite considérer de la définition de Dinzielbacher comme la plus ample et la plus complète. Elle met l’accent sur le contact sans médiation comme l’aboutissement de toute la démarche de connaissance mystique. Il faut ajouter que le concept de mystique ne saurait être synonyme de mystérieux, mythique, légendaire…

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 15 octobre 10

« La vue d’une chose belle nous satisfait nécessairement, mais d’une nécessité qui est simplement nécessité d’elle-même, nécessité de soi par soi. »

Augustin KOUADIO DIBI, « La question du beau », Cours d’esthétique UCAO-UUA 2009.

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GRILLE DE LECTURE

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Avons-nous déjà écouté une musique sans texte, le doux chant d’un oiseau ? Cette espèce de beauté nous satisfait nécessairement. Les fleurs sont de l’ordre d’une libre beauté de la nature. Nous les apprécions esthétiquement et cette appréciation nous suffit. Nous ne leur trouvons aucune fin extérieure d’aucune sorte. La contemplation de cette espèce de beauté ne veut satisfaire à aucune fin extérieure à elle-même. Il est comme conforme à un dessein secret que la raison humaine se mette toujours à rechercher l’unité, l’harmonie, la régularité et l’ordre dans les rapports entre les choses. Mais elle n’explique pas toujours la volonté qui porte la beauté, elle y discerne tout au plus le but de la nature. L’intelligence découvre que les choses semblent avoir été faites belles par une volonté non objective. Mais à côté de la libre beauté, Kant discerne la beauté adhérante. C’est une beauté habillée d’affectivité. Cette beauté n’est pas pure, le jugement de goût n’y est pas pur. Elle est guidée par un critère empirique relevant de la communicabilité universelle de la sensation. La beauté de l’homme est une beauté adhérante, cette beauté corporelle repose sur un constat empirique fait de valeurs relatives. Une chose n’est belle, ou bien le beau n’est vraiment appelé beau que parce qu’il nous satisfait nécessairement et librement.

En effet, pour Dibi Koudio Augustin, « Dans l’art, la satisfaction est de l’ordre de la faveur. Tout se passe comme si quelque chose venait nous faire signe librement dans une jouissance gratuite. » C’est cette libre beauté qui suscite chez le sujet l’émotion esthétique accompagnée de cette exclamation libre, simple et gratuite, que c’est beau ! Le beau apparaît comme la nécessité d’elle-même, il est une « nécessité sans loi ». L’idée d’une nécessité sans loi surprend toujours la conscience comme entendement, habituée à des catégories rigides et fixes. La nécessité sans loi est celle qui n’obéit à aucune raison objective. La chose belle est une nécessité seulement soumise à soi. La seule loi qui gouverne le monde du beau est la norme du sens commun, de ce que Kant appelle le sain bon sens. Il s’agit du sens commun esthétique favorisé par l’harmonie des facultés (entendement, sensibilité, imagination) chez tout humain. Notre imagination nous fait aimer le beau de manière nécessaire mais sans aucune contrainte que celle du beau. L’émotion du beau surgit sans aucune extériorité contraignante, nous nous surprenons en présence de ce qui émerveille, de ce qui transporte et accomplit sa fin simplement en ce mouvement même.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 11 octobre 10

« Les symboles ne signifient pas à la manière des concepts, mais ils obéissent aux lois de l’image et de l’affect. Ils n’expriment pas une signification univoque.»

Julien NAUD, « Symbolisme ».

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GRILLE DE LECTURE

La signification véhiculée dans un symbole se situe au niveau préconceptuel, dans la pénombre de la sensibilité et de l’affectivité. Qu’ils soient un texte, un objet, une représentation, un signe, les symboles évoquent des images, dont chacune d’elle suggère quelque chose de particulier. Comme l’image, le symbole touche d’abord l’affectivité. Le symbole est à un niveau primaire de signification, alors que le concept réflexif occupe le niveau tertiaire, où il est dépouillé de son épaisseur de sens. Le symbole n’est pas univoque, il a une plus grande épaisseur sémantique, non seulement parce qu’il appartient souvent (relié) à une constellation de symboles, mais aussi parce que la signification préconceptuelle présente dans le symbole révèle l’ensemble du sujet humain, c’est-à-dire que les symboles reflètent la condition existentielle du sujet multidimentionnel auquel ils se rapportent. La signification symbolique n’est pas univoque parce que l’homme se situe toujours par rapport à lui-même, aux autres et à un environnement cosmique. Le sujet humain vit ses choix fondamentaux dans la joie ou la tristesse, dans la paix ou dans la lutte, dans l’admiration ou dans le désespoir. Bref, tout symbole qui se rapporte à l’homme, s’immerge dans un mélange de sentiments, qui se renforcent ou qui se contredisent l’un et l’autre. Pour Julien NAUD, tout symbole possède un surplus de sens, dans la mesure où il évoque l’ouverture du sujet à la totalité de son monde.

Pour tout dire, le symbole ne se limite pas à son sens littéral, il converge toujours vers l’expression absolue des options les plus essentielles de l’homme. Le symbole cherche une correspondance avec l’absolu auquel est ouvert le sujet humain ; il en est pour ainsi dire, la résonance dans sa sensibilité et son affectivité. Les lois de l’image et de l’affect sont celles sous lesquelles un symbole se donne généralement. Chaque symbole renvoie à un ensemble d’images qui le signifient, et ces images provoquent les affects de toutes sortes que nous venons d’énumérer (joie, espoir, déception, jalousie…) Au cœur de l’affectivité humaine, un surplus de sens vient faire signe ; l’absolu y ébauche un sens. Le symbole ne signifie pas à la manière des concepts. On croit souvent à tort que le concept est plus riche que le symbole. Selon Julien NAUD, plus que le concept, le symbole est apte à faire ressentir les infinies nuances qui structurent la façon dont l’homme se situe dans la totalité de l’univers. Cette aptitude du symbole s’explique par le fait qu’il s’enracine dans une tradition d’interprétation déterminée par une intuition métaphysique, une distance temporelle et un espace culturel qui connaissent des modulations historiques. Pendant des siècles, un peuple a déposé dans un symbole la richesse et la diversité de son expérience. Le monde du texte cherche souvent à rendre compte de cette richesse de l’univers symbolique pour le sujet qui vient à la compréhension.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 27 septembre 10

« L’interprétation teilhardienne de l’univers s’appuie sur deux prémisses : une approche phénoménologique du phénomène humain, envisagé dans sa globalité, puis une vision évolutive de l’univers. »

 René LATOURELLE, « Pierre Teilhard de Chardin » 

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GRILLE DE LECTURE

La phénoménologie de Pierre Teilhard de Chardin  est tournée vers les réalités du monde extérieur, elle conserve au mot phénomène son sens pré-philosophique, élémentaire, c’est une donnée objective qui s’offre à la connaissance et à l’expérimentation. Sa phénoménologie est une première réflexion scientifique dont l’objet est tout le phénomène observable. Avec Teilhard de Chardin, nous sommes en présence d’un univers finalisé, d’un monde orienté. Selon la première prémisse, le monde est une totalité au voisinage de laquelle physique, métaphysique et religion convergent étrangement. La totalité du phénomène existant est objet de science. Le phénomène humain est aussi une totalité, car le sens de toute chose réside dans l’homme. Il ne s’agit pas ici d’un individu à la nature abstraite, mais de la collectivité humaine, « la caravane humaine ». Teilhard de Chardin étudie l’homme et l’univers comme un bloc. Pour lui, les savants ont élaboré une science de l’univers sans l’homme, et une science de l’homme en marge de l’univers. Il devient d’autant plus impérieux de construire une science de l’univers qui embrasse à la fois l’homme et l’univers, qu’on ne peut pénétrer profondément le sens de l’univers sans la connaissance du phénomène humain.

Ainsi, le centre de cohérence du réel n’est pas à chercher par en bas, dans l’élément physique, mais par en haut, dans l’homme, centre de perspective et de construction de l’univers. Le monde finalisé ne tombe pas par en bas, mais par en avant et par en haut. Une approche phénoménologique globalisante de l’univers exige qu’on donne à l’homme dans l’univers une place prééminente. L’homme est le centre de l’univers, il constitue son couronnement, le principe et le but de son évolution. L’intuition de l’évolutif est le second principe de base teilhardien d’interprétation de l’univers. Cette prémisse se ramène à une double loi. D’une part, l’univers forme un tout homogène qui n’est pas statique, mais en voie de genèse, de formation, il est soumis au mouvement de génération (Aristote) : c’est la cosmogenèse. D’autre part, l’univers se développe dans le temps du très simple au plus complexe : c’est la loi de la complexification croissante. La conscience humaine émerge au croisement de cette double loi. D’après René LATOURELLE, la pensée de Pierre Teilhard de Chardin n’est pas une science, elle n’est pas non plus une métaphysique, elle est une hyperphysique, elle dépasse les limites de la spécialisation et tend à une vision de l’homme en quête de sens dans sa totalité.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 20 septembre 10

« Notre connaissance dérive dans l’esprit de deux sources fondamentales ; la première est le pouvoir de recevoir les représentations, la seconde, celui de connaître un objet au moyen de ses représentations. »

Emmanuel KANT, Critique de la raison pure.

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GRILLE DE LECTURE

La connaissance humaine est le produit de deux facteurs : les intuitions (« pouvoir de recevoir les représentations ») et les concepts (« pouvoir de connaître un objet au moyen de ses représentations »). Kant a pu écrire à ce propos que les concepts sans les intuitions sont vides, et les intuitions sans les concepts sont aveugles. Les concepts doivent s’unir aux intuitions pour produire la connaissance. « Intuition et concepts constituent donc les éléments de toute notre connaissance, affirme Kant ; de sorte que ni des concepts, sans une intuition qui leur corresponde de quelque manière, ni une intuition sans concepts, ne peuvent donner une connaissance. » Le concept ne se rapporte à l’objet à connaître que par le biais de l’intuition. Pour Kant, intuitions et concepts peuvent être purs ou empiriques ; ils sont empiriques s’ils contiennent une sensation, s’il y a présence réelle d’un objet, ils dérivent de l’expérience. Ils sont dits a posteriori dans ce cas. Par contre, ils sont purs en tant qu’ils ne doivent rien à l’expérience, quand la connaissance est antérieure à ou indépendante de l’expérience, quand la représentation n’est mêlée d’aucune sensation : ce sont des concepts et intuitions a posteriori.

Les intuitions et les concepts proviennent de deux sources que Kant désigne ici du nom de « pouvoirs » : le « pouvoir de recevoir les représentations » et le « pouvoir de connaître un objet au moyen de ses représentations ». La réceptivité des impressions sensibles est le propre du pouvoir de recevoir alors que le pouvoir de connaître se caractérise par la spontanéité de la connaissance. Les deux pouvoirs ainsi distingués font appel à deux facultés différentes. La réceptivité est liée à la sensibilité tandis que la spontanéité provient de l’entendement. La sensibilité est la faculté pourvoyeuse des intuitions reçues et l’entendement est la faculté des concepts unificateurs. La réceptivité de l’esprit s’appelle encore la sensibilité. L’entendement symbolise la spontanéité de la connaissance, c’est-à-dire qu’il est le pouvoir que nous avons de produire nous-mêmes des représentations. Le propre de la sensibilité est de recevoir des intuitions qui ne peuvent être que sensibles. L’entendement pense l’objet de l’intuition sensible.

Comme on le voit, il y a une hétérogénéité structurelle entre les deux pouvoirs, ou les facultés. L’entendement ne peut rien intuitionner, ni les sens rien penser. Mais ces pouvoirs sont en même temps complémentaires dans la production de la connaissance. Dans le processus de la connaissance, à partir des certaines règles et fonctions logiques (les catégories), l’entendement juge, effectue des synthèses et ramène à l’unité d’un objet connaissable une pluralité de représentations fournies par la sensibilité. Ces deux pouvoirs ne peuvent pas échanger leurs fonctions, mais il est nécessaire de rendre sensibles les concepts en y ajoutant l’intuition, comme il est important de rendre intelligibles les intuitions en les soumettant aux concepts.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 13 septembre 10

« La religion est un ensemble de croyances et de pratiques relatives à des choses sacrées qui unissent en une seule communauté, appelée Eglise, tous ceux qui y adhèrent. »

Emile DURKHEIM, Les formes élémentaires de la vie religieuse

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GRILLE DE LECTURE

La religion est un phénomène pluridimentionnel. Le phénomène religieux est assez complexe. On y distingue quatre dimensions fondamentales que sont les croyances, la pratique religieuse, l’aspect communautaire, les implications éthiques. Ces dimensions peuvent être interdépendantes et jouir d’une autonomie aussi bien conceptuelle qu’opérationnelle. On peut retrouver des formes de religiosité incomplète, c’est-à-dire ne réunissant pas toutes ces dimensions. Essayons d’approfondir ces différentes notions.

 Les croyances constituent une dimension de base de la vie religieuse car elles donnent une valeur et une signification aux rites. Selon Guiseppe SCARVAGLIERI, on entend généralement par croyances l’ensemble des éléments intuitifs et cognitifs perçus et sentis qui renvoient à une réalité au-delà du physique. Ces éléments sont appréhendés non seulement comme faits intellectuels (cognitifs)  mais aussi comme faits d’expérience et faits volontaires vécus. Parce que ces faits sont relatifs à une réalité méta-empirique (au-delà du physique), ils sont par nature non vérifiables. Quant à l’expression « pratique religieuse », elle évoque un ensemble de rites (gestes, paroles, symboles, habitudes) organisés et proposés par une communauté, à travers lesquels l’homme manifeste son rapport avec une divinité. Les rites peuvent être pratiqués de façon individuelle ou communautaire.

Toutefois, le phénomène religieux a pour caractéristique fondamentale d’être vécu sous forme communautaire. L’aspect communautaire du fait religieux s’explique par l’exigence communautaire des actes religieux et la nature sociale de l’homme qui les accomplit. L’homme adhère à un groupe religieux et s’implique  dans sa communauté sur la base des liens religieux tissés autour d’une pratique collective. L’appartenance communautaire est souvent une marque distinctive d’une religion à une autre ; elle structure l’identité personnelle, et implique une identification culturelle ou une situation territoriale.

Par ailleurs, en s’identifiant à une organisation religieuse, l’homme s’engage à participer aux responsabilités éthiques qui en découlent. En fait, chaque religion propose des valeurs et des objectifs qui constituent un projet global d’homme en société, ou une structure de sens pour l’existence de l’homme. Des normes et des obligations en découlent qui règlent les rapports entre les membres d’une même communauté, ou entre ceux-ci et la divinité. Chaque religion a une éthique qui, au-delà des prescriptions rituelles, peut s’avérer être un souffle innovant pour la vie sociale.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 12 juin 10

« Avec la réversibilité du visible et du tangible, ce qui nous est ouvert, c’est donc, sinon encore l’incorporel, du moins un être incorporel, un domaine présomptif du visible et du tangible, qui s’étend plus loin que les choses que je touche et vois actuellement. »

Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible

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GRILLE DE LECTURE

Ce qui est en affaire ici est la réversibilité du visible et du tangible, une caractéristique de la chair. Précisons pour commencer que la chair est un concept axial dans la pensée de Merleau-Ponty. Elle est définie par la réversibilité. Merleau-Ponty définit la chair comme l’enroulement du visible sur le corps voyant, du tangible sur le corps touchant. Comme tangible, le corps touchant descend parmi les choses ; comme touchant, il les domine. Visible et tangible appartiennent au même monde de la chair. La chair nous permet de saisir le visible et le tangible dans leur adhérence mutuelle. La chair, c’est le visible invisible.

Le spectacle visible appartient au toucher, tout le visible est taillé dans le tangible comme tout être tactile est promis à la visibilité. Il y a donc enjambement, entrelacement,  empiètement, entre le touché et le touchant, entre le voyant et le touchant, mais aussi entre le visible et le tangible, entre le visible et l’invisible. La réversibilité vient du fait qu’il y a croisement du visible dans le tangible et relèvement du tangible dans le visible. En conséquence, la chair ne se limite pas seulement à l’espace corporel, elle s’étend à d’autres champs et noue avec ces corps une relation qui déborde le cercle étroit du visible.

Selon le phénoménologue français, cette réversibilité du visible et du tangible s’appuie sur la transitivité du corps par rapport aux autres choses tangibles. Le visible n’est donc que la « superficie d’une profondeur inépuisable ». En effet, le cercle du visible, c’est celui du touché et du touchant, c’est-à-dire du touchant qui saisit le touché ; c’est encore le cercle du visible et du voyant, en tant que le voyant n’est pas sans existence visible, et que le visible n’est ce qu’il est que parce qu’il y a un voyant. Par cette inscription réciproque, les relations du corps s’étendent à tous les autres corps transitivement.

Le visible est ouvert à d’autres visions que la nôtre. Grâce à la réversibilité et à la transitivité, ces échanges nous révèlent à nous-mêmes, dans la mesure où en voyant d’autres yeux, nous sommes à nous-mêmes pleinement visibles et prenons conscience de notre valeur. En face du monde, « en présence d’autres voyants, mon visible se confirme comme exemplaire d’une universelle visibilité.» Mon visible accède au sens dans une sorte de sublimation de la chair qui sera esprit ou pensée. Il existe en moi cette semence de pensée qui me rapporte à moi, au monde et à autrui. En vérité, il n’est guère question de sublimation, comme si la chair passait d’un état à un autre. Esprit et corps, invisible et visible se réconcilient dans la chair. C’est dans ce sens qu’il faut entendre l’affirmation de Merleau-Ponty selon laquelle la réversibilité du visible et du tangible (de la chair) m’offre un incorporel relationnel dont l’étendue m’échappe.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 06 juin 10

« Tout rite religieux sort de la victime émissaire et les grandes institutions humaines, religieuses et profanes sortent du rite.»

RENE GIRARD, La violence et le sacré

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GRILLE DE LECTURE

Dans La violence et le sacré, René Girard s’appuie sur une relecture des tragiques grecs à partir des clés d’analyse de la psychanalyse pour mener une enquête très originale en matière d’anthropologie. Celle-ci met l’accent sur le rôle fondateur de la violence et de la victime émissaire dans nos cultures. La violence est fondatrice dans nos sociétés humaines, elle marque le pouvoir politique, le pouvoir judiciaire, l’art, le théâtre, la philosophie et l’anthropologie elle-même. Pour René Girard, nos cultures renferment des germes de violences qui s’expriment à travers des sacrifices au centre desquels se trouve toujours une victime. Chaque institution humaine opère ses sacrifices en fonction d’un rite établi. Tout rite religieux est secrètement fondé sur l’unanimité violente autour d’un objet de sacrifice. Les rites religieux se déroulent suivant un processus victimaire. La victime émissaire est la mère du rite et l’éducatrice par excellence de l’humanité. La violence des rites sacrificiels libère les foyers de violence de l’humaine condition.

Le rite sacrificiel permet aux hommes d’échapper à leurs violences. Un événement fondateur violent serait pleinement destructeur pour une communauté si ses hommes ne cherchaient à expulser la violence au-dehors, en la focalisant de manière unanime sur une victime émissaire. Pour briser le cercle des vengeances entre les hommes, et ensuite canaliser la violence humaine, toute communauté commémore cet événement violent dans le rite du sacrifice. La violence des sacrifices, d’abord maléfique, se transforme en violence bénéfique, puisque la violence protège la communauté de sa propre violence. Cet exercice d’expulsion de la violence dans la victime est à l’origine du rite, lui-même à l’origine de la pensée religieuse, du sacré et de l’ordre culturel… Pour René Girard, cette violence entre les hommes naît souvent du désir mimétique. Le désir humain est essentiellement mimétique. Le désir mimétique est le processus déclencheur de la crise violente, la violence réciproque. Il s’appréhende entre deux antagonistes : le modèle et le rival. C’est à dire que le désir se calque sur un désir modèle et se plaît à élire et à adopter les choix de son modèle. Le modèle à son tour va montrer au rival quel objet est extrêmement désirable, en le désirant lui-même : les deux désirs convergent vers le même objet et se font obstacle.

Cette situation crée un cercle vicieux du désir où le désir du modèle va soudainement se heurter à celui du rival. Elle va rapidement dégénérer en conflits violents et en  rivalité malsaine entre le modèle et le rival. L’un des raisons de ce conflit se trouve dans le fait que le modèle s’estime trop au-dessus du disciple, et le disciple, trop au-dessous du modèle. Il y aussi que le disciple peut s’élire comme modèle et devenir son propre disciple, pendant que le maître peut être de son côté le disciple d’un autre modèle. Il appert que la situation de l’homme se caractérise fondamentalement par la position du disciple, du rival du modèle. Cela dégénère toujours en invectives. Cette contagion mimétique risque de détruire la communauté si la victime émissaire ne venait pas l’arrêter, si une mimésis rituelle ne venait empêcher le cycle de se poursuivre. En canalisant les énergies vers des formes rituelles, l’ordre culturel s’oppose à la convergence des désirs sur un même objet.  Mais la réalité est cinglante, il faut qu’il y ait victime émissaire pour que le rite soit possible et que nos sociétés soient momentanément délivrées de cet engrenage de violences.

Emmanuel AVONYO, op

Sommaire

Pensée du 27 mai 10

« Dans l’art, la satisfaction est de l’ordre de la faveur. Tout se passe comme si quelque chose venait nous faire signe librement dans une jouissance gratuite. »

Augustin KOUADIO DIBI, « La question du beau », Cours d’esthétique UCAO-UUA 2009.

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GRILLE DE LECTURE

Le type de satisfaction propre au beau n’est pas une satisfaction pathologiquement conditionnée par des excitations, c’est une satisfaction sans intérêt. La satisfaction esthétique est de l’ordre de la faveur (Die Gunst). Selon Emmanuel Kant, le beau ne peut se contempler que par une faveur de la nature (Eine Gunst der Natur). Cette faveur désigne ce qui est une offre gratuite, ce qui est sans moi, avant et après moi. C’est librement et gratuitement que quelque chose vient nous faire signe et nous offrir la jouissance du beau, une jouissance non matérielle. Kant affirme que le beau procure une satisfaction désintéressée. Cette affirmation indique la nature du lien que l’homme entretient avec la chose belle. Certes, est beau pour quelqu’un ce qui lui plaît, ce qui fait plaisir. Mais ici, il s’agit d’un plaisir esthétique ne renvoyant à aucune consommation ni désir. L’intérêt compris dans l’art ne vise pas l’agréable, l’intérêt esthétique ne vise pas le désir même de l’objet. Le propos d’Angelus Silesius que cite Augustin Koudio DIBI trouve ici pleinement sa place : « La rose est sans pourquoi, elle fleurit pour fleurir. » La rose semble ne rien signifier en elle-même. Elle ne dépend d’aucun concept déterminé, elle n’est le produit d’aucun discours, elle vient d’une faveur de la nature, dans une donation sans fin.

Au vrai, la rose fleurit et réalise son essence seulement en s’offrant, en fleurissant là, dans l’effectivité, pour s’offrir à notre vue. La fleur que nous trouvons belle procure une satisfaction qui n’est liée à aucun intérêt. Kant parle pour cela d’une satisfaction libre et désintéressée. C’est en ce sens que la satisfaction que le beau procure au goût se distingue de l’agréable (Das Angenehme). L’agréable est ce qui plaît au sens dans la sensation. Déclarer agréable l’objet d’art, c’est déjà exprimer un intérêt empirique pour cet objet. Il ne s’agit pas là d’un simple jugement esthétique, mais d’une affection pathologique de mon état qui rend ma contemplation intéressée, et qui, par la même occasion, vient nier la faveur du beau, le clin d’œil que l’esprit fait à lui-même. Le beau est sans pourquoi, il n’est pas le signe de lui-même, il est le signe de l’esprit. Le beau refuse d’être phagocyté par le regard objectivant, parce qu’il héberge une grâce. La nature objective, sensible, semble conditionner le beau, mais au fond, il n’est déterminé que par l’esprit. Face à l’objet d’art, il convient de laisser l’épanchement libre de la grâce du beau aller à son terme, de laisser l’esprit transfigurer le réel pour l’élever à son niveau. Dans l’art quelque chose fait un signe gratuit qui répugne à la jouissance, à la dépossession de sa faveur, à l’objectivation du regard, à la boulimie du désir. Quand l’esthétique et l’éthique se rencontrent…

Emmanuel AVONYO, op

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>>> Pensée du 28 février 10