Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Jean-Marc Rouvière, Adam ou l’innocence en personne

Parution de Adam ou l’innocence en personne, méditations sur l’homme sans péché aux Ed. L’Harmattan, septembre 2009.

Fiche de parution : Adam ou l’innocence en personne, Jean-Marc Rouvière (Télécharger)


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Présentation

Composé de cinq méditations sur l’homme impeccable, Adam ou l’innocence en personne propose au moyen de la foi et de la raison un commentaire de l’épisode de la Genèse où se joue et se dit la condition de l’homme.

Habituellement, Le portraitiste de la grande figure mythique ou historique concentre son attention sur l’événement qui fonde cette grandeur, au détriment de l’ordinaire du personnage. La Bible est riche de ces hommes et femmes dont on nous parle seulement à propos d’un fait marquant, oubliant l’avant ou l’après de ce qui a bouleversé leur existence banale1. Ainsi, la littérature philosophique et théologique concernant proprement Adam est très (trop ?) largement consacrée aux lendemains du péché et à ses conséquences. Elle se place résolument dans une perspective postérieure à la Chute au risque de négliger largement le propos biblique et philosophique sur la situation de l’homme, pleinement homme, d’avant le péché.

Adam n’est pas l’idiot du Jardin qui commettrait sottement une faute. La Genèse dit que nous aurions dû être à l’image de cet homme lui-même fait à la ressemblance de son Créateur, s’il n’avait déformé son humanité en sombrant dans l’orgueil, car il est l’homme créé par le Tout-Puissant qui l’a doté d’emblée du meilleur de l’humain. Une création qui a eu lieu dans un espace-temps où l’homme était épargné par l’angoisse morale et la souffrance de la chair. Peut-on envisager sans tomber dans les inepties du créationnisme que les premiers vivants accédant à l’humanité aient connu quelque chose de la spontanéité de l’innocence ? L’orgueil et la méchanceté sont-ils des donnés ou des advenus ? Quelle serait une humanité préalablement à son basculement dans le péché et son indélébilité ? L’homme non-pécheur est-il simplement un homme ordinaire la tache du péché en moins ? Son existence est-elle la nôtre la joie béate en plus ?

Le Dieu de la Bible n’a pas créé un homme comme vous et moi, ni même un homme saint ou héroïque. L’homme façonné de glèbe n’avait aucune des qualités morales qui, le cas échéant, sont propres à l’homme d’après le péché et qui à force de volonté peut réussir à se mettre en chemin vers son Dieu (le saint) ou vers son idéal (le héros). Adam le Jeune est un être amoral parce qu’évoluant dans un monde pur et parfait ou la morale n’a pas lieu d’être. Si l’occasion fait le larron, elle fait aussi l’homme moral. Mais pour apparaître la conscience morale  a besoin de « cas de conscience ». De tels cas, Adam n’en a connu aucun tant il vivait en harmonie avec son Dieu. Il fallut l’épisode de la Pomme, où Dieu et Diable semblent être de concert pour mettre à l’épreuve le résident du Jardin d’Eden, pour que la nature morale de l’homme se révèle et aussitôt prospère en lui. Porteur sain de la morale en son for intérieur, l’homme a développé dans l’instant même de l’interdit et de la tentation cette disposition à la mauvaise conscience qui ne le quittera plus et qui désormais sera un constituant de son essence. Pour autant, le péché est plus une sortie de route qu’une « chute » ; il n’y a pas de dégradation entre une situation pré-lapsaire qui serait toute vertueuse[2] et une situation pécheresse (la nôtre à jamais) fortement carencée en vertus. Car la nature humaine ne s’est pas abîmée : elle s’est révélée à elle-même.

Force du mythe biblique qui nous parle, que nous soyons ou non croyants, de l’existence et de l’essence d’un étrange individu dont le destin en dit long sur nous-mêmes en pointant – dans un saisissant effet miroir – ce que nous ne sommes pas. Force aussi de la philosophie[3] pour nous aider à déchiffrer cette Parole qui dit la vie humaine sous des guises à jamais disparues, sauf peut-être en de rares étincelles où nous avons le privilège de connaître secrètement par un geste de pleine sincérité l’état d’innocence qui fut celui de l’homme mythique.

Adam ou l’innocence en personne offre ainsi une enquête anthropologique, une approche de ce qu’ont pu être les plaisirs et les jours dans le jardin d’Eden avant qu’Adam ne bascule dans l’humanité qu’il nous a léguée.

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1 Dans l’évangile de saint Jean, Lazare est pris dans le maelström de sa résurrection. Quelle vie a-t-il pu connaître à la suite d’un tel cataclysme ? Cf Jean-Marc Rouvière Le silence de Lazare, Editions Desclée de Brouwer, 1996.

[2] C’est l’homme que nous sommes qui est capable de vertu, Adam vit dans un espace ou le vice et le vertu n’ont pas cours.

[3] En particulier la phénoménologie de la chair de Michel Henry et la philosophie morale de Vladimir Jankélévitch.

Mars et Venus

Le Billet de Mejnour 80

Virilités tendres. L’homme violent est une tare sociale. Il blesse l’équilibre en vertu duquel se construit et s’exprime l’autre dans son altérité.

Une femme passive, exagérément amorphe, est un péril pour l’humanité. « Car la main qui berce l’enfant, c’est la main qui gouverne le monde.» Car la femme est l’être par qui se projettent sur l’histoire les ombres et la lumière de la vie. D’une femme, il est noble et beau qu’elle ne soit « ni pute, ni soumise ». Femme tout simplement, et heureuse de l’être.

Alors, que « les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus » empêche-t-il de construire une société stable, équilibrée, épanouissante ? Que nenni !

Nous avons tous un devoir de non indifférence dont l’une des formulations est l’universel : « tu ne tueras point ! »

Résultat : la vie a toujours le dernier mot.

Mejnour, le vivant, vous salue !

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

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Pensée du 07 janvier 10

« La fugacité du temps laisse des traces d’éternité ; ce sont elles qui garantissent la permanence du vrai »

JEAN GRANIER, Art et vérité

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GRILLE DE LECTURE

Le temps est l’instant hors de soi et en fuite devant lui-même selon les trois ek-stase de la temporalité, le présent, le passé et l’avenir, qui nous entraîne dans  sa marche inéluctable vers notre destinée. La destinée ne dit-elle pas l’attitude de l’être tendu vers la mort au sens heideggérien ? La mort comme passage obligé de l’être humain et ouverture sur un monde qui nous  fait entrer dans la béatitude de l’Etre.

Le temps est donc l’essence de l’homme, il est la dimension fondamentale de l’existence humaine. Etant essence de notre être, voué à la finitude, le temps est toujours en marche vers un avenir. Le temps comme temporalité se temporalise comme avenir-qui-va-passer-en-venant-au-présent. En ce sens l’avenir n’est pas antérieur au passé et celui-ci n’est pas antérieur au présent.

Le temps est cela qui est à la fois distinct et inséparable, et le présent n’est pas fermé sur lui-même mais se transcende vers un avenir et vers un passé qui forment avec lui l’unité du temps intérieur. Cette fuite des instants de temps devant lui-même ne vient-elle pas dire la fugacité du temps ? La fugacité dit la dimension d’une  chose qui est en fuite d’elle-même. Or il n’y a de mouvement que par rapport à une stabilité. En ce sens la fugacité du temps ne vient-elle pas dire la nécessité de la permanence ? La mobilité fait du temps la substance des choses. Dans le passage du temps, seul restent des traces de l’éternité, ces traces sont seules ce qui nous rassure de l’éternité du temps.

Mervy Monsoleil AMADI, op

Pensée du 06 janvier

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Pensée du 06 janvier 10

« On peut trouver la ‘‘question de Dieu’’ à peu près partout : par exemple dans les rapports entre l’art et la religion, entre la politique et la religion, entre la morale et la religion, etc. »

Bernard Sève, La question philosophique de l’existence de Dieu

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GRILLE DE LECTURE

Bernard Sève montre que la question de Dieu se pose dans beaucoup de domaines, sinon dans tous les domaines de connaissance possible. Et ces domaines d’intervention de la philosophie sont entre autre l’art, la religion, la politique, la morale, etc. Ceci est d’autant vrai que tous ces champs de la connaissance ou de l’action humaine permettent une représentation de Dieu. Dans l’art sacré comme dans l’art profane, il y a un appel à l’absolu qu’on peut qualifier d’expérience mythique de Dieu. C’est pour cette raison que Paul Claudel voyait un lien étroit entre l’art et la foi.

En outre en religion, l’expérience de Dieu est encore fondamentale. Mais il semble que cela ne tient que dans une religion révélée ou historique ayant clairement Dieu pour objet. La religion est un sujet de dispute. Les sciences humaines ont proposé plusieurs approches positives de la religion. On se demande par exemple si le bouddhisme est une religion, et si Dieu serait l’objet de leur quête ? En morale, la question de Dieu peut se poser en ces termes : si Dieu existe, certains comportements doivent-ils être interdits ? Si Dieu n’existe pas, qui serait au fondement du bien moral ?

En politique, la ‘‘question de Dieu’’ est encore là. Dieu est-il source du pouvoir légitime ? Il y a évidemment différentes positions. Un pouvoir peut être divin, il peut être fondé naturellement, contractuellement… Avec la philosophie de Hegel, il apparaît clairement que l’Etat, tout comme l’art et la religion, contribuent à leur manière à exprimer Dieu et l’immortalité de l’Esprit. Car l’Histoire humaine, malgré son apparence chaotique, est le lieu où la Vérité prend des figures diverses.

L’interrogation philosophique sur Dieu est multiforme et riche. Heidegger dira que la question de Dieu ne porte pas sur l’esse de Dieu, mais sur sa manifestation ou son avènement. Malgré les impensés contraires d’Etre et Temps, il fait savoir qu’il n’y a pas identité entre Dieu et l’être. A sa suite, Jean-Luc Marion penche pour un « Dieu sans l’être ». Le Dieu en tant qu’être est une idole. Pour lui, Dieu n’a pas à être, il est aimant et se donne à aimer. On peut bien se demander, peut-être pour une juste raison, si l’expérience de Dieu, c’est-à-dire sa manifestation, se produit en dehors de sa dimension ontologique ?

Emmanuel AVONYO, op

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Sommaire

Mythes et intériorisations

Le Billet de Mejnour 79

« Sois belle et reste à la maison. » C’est à ce précepte qu’était soumise l’éducation de la femme. L’homme, c’était les grands espaces plus ou moins giboyeux, une sorte d’enivrante liberté.

Ainsi est né puis s’est forgé un mythe : la femme est « intérieure », l’homme est « extérieur ». Comme si l’extraversion et l’introversion dépendaient d’abord et strictement du sexe. Et l’on s’est empressé de faire le catalogue des vertus « mâles » et des qualités « femelles ». Triste activité. Autant que l’homme, la femme est libre. Tout change à partir d’ici.

L’implication la plus nette de notre liberté, c’est que nul ne peut être enfermé dans quelque espace que ce soit. Car la conscience humaine, assoiffée d’infini, est plus vaste que l’univers. Au nom donc des tempêtes qui se déploient sous nos crânes, quittons les mythes qui réduisent, célébrons les libertés qui construisent. Chacun porte en lui, en proportions relatives, mais en réalité, animus et anima.

Femmes, Hommes libres, Mejnour vous salue !

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

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Pensée du 05 janvier 10

« Un écrit ou discours, que ce soit une dissertation ou un poème, a pour but d’amener le lecteur à l’intuition même dont l’auteur est parti. Si ce but est manqué, l’ouvrage ne vaut rien. »

ARTHUR SCHOPENHAUER, Le monde comme volonté et comme représentation

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GRILLE DE LECTURE

Ce n’est pas sûr que les herméneutes du 21e siècle partagent cette position radicale de Schopenhauer. Car le but de l’interprétation n’est pas seulement de coïncider avec l’intention de l’auteur de l’œuvre.  Sur-ce, l’internaute risque de me déclarer hors-sujet. Je ne le suis pas. Puisque Schopenhauer parle ici d’écrit, restons dans le domaine de l’herméneutique textuelle chère à Gadamer et à Ricœur. Si « l’écrivain Schopenhauer » tient à ce que son texte permette au lecteur de rejoindre sa pensée, il ne doit pas oublier que le lecteur qui se saisit d’une œuvre n’est plus exclusivement le lecteur de Schopenhauer, mais il devient le lecteur de celui-là même qui vient à la lecture.

Lorsque Ricoeur et Gadamer professent que le texte est une médiation par laquelle le lecteur se comprend lui-même, ils affirment que le texte se fraye ses lecteurs et crée son propre vis-à-vis subjectif. Qu’est-ce à dire ? C’est le problème de l’appropriation ou de l’application du texte à la situation présente du lecteur en matière d’interprétation. Point n’est besoin de rappeler que tout lecteur est un interprète. Dès qu’un auteur finit son ouvrage, on peut affirmer que l’ouvrage lui échappe définitivement.

D’abord, grâce à la distanciation herméneutique, l’appropriation n’a plus aucun des caractères de l’affinité affective avec l’intention de l’auteur. La compréhension de soi et une compréhension dans la distance et par la distance. La lecture d’une œuvre serait tout le contraire de la recherche de la contemporanéité et de la congénialité. Ensuite, contrairement aux présupposés psychologiques de l’herméneutique de Dilthey, Gadamer et Ricœur disent que l’appropriation a pour vis-à-vis la chose du texte (Gadamer) ou le monde de l’œuvre (Ricœur). Ce que le lecteur s’approprie finalement, c’est une proposition du monde. Celle-ci n’est pas derrière le texte comme le serait une intention cachée. Elle est devant lui comme le déploiement de l’œuvre. Schopenhauer serait loin d’admettre ces ouvertures.

Emmanuel AVONYO, op

L’academos

Sommaire

L’existentialisme athée de Jean-Paul Sartre

L’Atelier des concepts, par Emmanuel AVONYO, op

Semaine du 04 janvier 2010

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EXISTENTIALISME/2 >>> La facticité de la condition existentielle ?

Les penseurs existentialistes athées s’accordent généralement sur un certain nombre d’idées, dont la non existence ou l’éloignement de Dieu. Ils utilisent le mot existentialisme pour dire une manière d’aborder le questionnement philosophique qui s’enracine dans l’existence concrète sans référence à un Etre subsistant. Ils adoptent des attitudes intellectuelles qui font ressortir le caractère riche et autonome, souvent ambigu et paradoxal, de notre vécu. L’Atelier des concepts s’intéressera à quelques figures de l’existentialisme athée : Jean Paul Sartre et dans une moindre mesure, Maurice Merleau-Ponty, notre choix n’ayant pas porté sur Martin Heidegger. Nous ne les étudierons pas selon les caractéristiques communes de leur athéisme mais selon une approche thématique interne à leur philosophie.

L’existentialisme athée de Jean Paul Sartre

Jean Paul Sartre fut professeur de philosophie, ancien élève de Husserl, collaborateur de Merleau-Ponty à la revue mensuelle Les temps modernes, revue dite favorable au communisme. Ses plus importants ouvrages philosophiques s’inspirent de Husserl et de Heidegger. Citons, entres autres, L’imagination (1936), L’imaginaire (1940), L’être et le néant (1943), Critique de la raison dialectique (1960).

Un athéisme de regret et de désespoir

On pourrait concevoir l’athéisme comme une absence radicale de Dieu chez un homme assez vide de Dieu pour ne jamais prononcer son nom, pour ignorer totalement son existence. Tel n’est pas le cas chez Sartre. Il semble plutôt que l’existentialisme sartrien soit un existentialisme qui regrette l’inexistence de Dieu. C’est du moins ce qui ressort de ces propos de Sartre : « L’existentialisme pense qu’il est très gênant que Dieu n’existe pas, car avec lui disparaît toute possibilité de trouver des valeurs dans un ciel intelligible ; il ne peut plus y avoir de valeur de bien a priori puisqu’il n’y a pas de conscience infinie et parfaite pour le penser. » Ceci laisse penser que la création des valeurs par l’homme serait la conséquence du constat d’un vide de présence de Dieu.

Ainsi, le désespoir face à la vie et la rude responsabilité qui incombe à l’homme auraient pour corollaire un athéisme de regret. Mais si cet athéisme passe pour un athéisme radical, il y a bien lui d’affirmer que le regret de Sartre est loin d’être sincère.  Même si l’existentialisme sartrien n’est pas au départ foncièrement tourné contre Dieu, il a finalement supprimé Dieu pour introniser l’homme. C’est ce qui fait dire que l’athéisme sartien est radical : « L’athéisme absolu est un des caractères les plus visibles de l’existentialisme sartrien », affirme H. Paissac. Quoi qu’il en soit réellement, l’athéisme absolu de Sartre semble beaucoup plus un athéisme de regret et un athéisme de la subjectivité qu’un athéisme négatif. C’est peut-être ce qui explique que Dieu n’est pas absent de l’œuvre de Sartre et de sa pensée. On peut dire que Dieu est là chez Sartre, mais c’est un Dieu qu’il repousse, qu’il nie pour éviter de l’affirmer ou de consentir à sa présence.

Ceci dit, l’athéisme sartrien est assez paradoxal. Sartre affirme sur un ton nietzschéen dans ses Situations que Dieu est mort tout en rejetant son inexistence. « Dieu est mort : n’entendons pas par là qu’il n’existe pas, ni même qu’il n’existe plus. Il est mort : il nous parlait et il se tait, nous ne touchons plus que son cadavre. Peut-être a-t-il glissé hors du monde, ailleurs, comme l’âme d’un mort, peut-être n’était-ce qu’un rêve. » Sartre semble avoir une évidence absolue concernant Dieu, il en parle de façon aussi saisissante que déconcertante.  Dieu n’est pas rien, il est « Celui qu’on refuse », admet-il. L’athéisme sartrien ne proclame l’absence de Dieu que pour vivre la privation de Dieu. L’athéisme sartrien de regret s’appuie sur un humanisme désespéré. Car, vider Dieu de la présence et remplir l’homme de son absence nous paraît aussi désespéré que faire face laborieusement au tragique de l’existence après une liberté autoproclamée. L’homme tient une place importante dans cette philosophie de l’existence privée de Dieu.

Un humanisme athée désenchanté

Jean-Paul Sartre professe un existentialisme athée. Cet athéisme a une relation très marquée avec sa conception de l’essence humaine qui n’est pas donnée, mais créée. Il n’y a pas d’essence humaine antérieure à l’existence de l’homme. Selon Sartre, il est pourtant impossible d’obtenir une définition théorique totalement satisfaisante qui permette de savoir précisément ce qu’est l’être humain. Celui-ci existe tout d’abord et se définit ensuite par rapport aux actions qu’il a posées. S’inspirant de Karl Marx, Sartre invite donc à définir l’être humain par les actions qu’il produit plutôt que par des idées ou des croyances.

Affirmer que l’existentialisme sartrien est athée, c’est indiquer qu’au point de départ on trouve la conviction que Dieu n’existe pas. Sartre tente de tirer toutes les conséquences philosophiques et existentielles que cette idée entraîne. Ainsi, nulle divinité n’a pu créer l’humain. Aucune force suprême ne peut nous sauver du mal, de la souffrance, de l’exploitation, de l’aliénation ou de la destruction. Aucun « au-delà » non plus pour justifier quelque bien ou quelque vérité que ce soit.  Totalement délaissé, l’être humain est absolument responsable de son sort. Ainsi, chaque choix que j’accomplis m’appartient en propre. Ultimement, puisqu’il n’y a aucun dieu, notre existence se déroule en une succession de libres choix qui ne sont jamais entièrement justifiables.

L’athéisme désenchanté de Sartre nous paraît proche d’un athéisme humaniste ou encore du nihilisme. Dieu n’existant pas, la vie n’a pas de sens. La vie n’est qu’une étincelle absurde sortie du néant pour y retourner. L’homme, placé au centre des préoccupations, est substitué aux divinités et autres représentations religieuses. Considérant que tout est fugace, provisoire, éphémère, qu’il n’y a pas d’espérance ni de possibilité d’atteindre la vérité, on peut être conduit au nihilisme. L’affirmation que l’existentialisme est un humanisme n’amène-t-elle pas Sartre à nier tout horizon divin pour absolutiser l’homme ?

L’humanisme sonne dès lors comme une révolution intellectuelle où Dieu est complètement évacué de nos systèmes de valeurs. L’existentialisme en général s’oppose à l’effort de systématiser rationnellement l’existence humaine, à l’idée que l’esprit humain peut construire un système rationnel pour expliquer notre réalité. Philosophie de l’action et de l’engagement, l’existentialisme sartrien ramène tout à l’être humain, le rendant absolument responsable de son sort. Acculé à l’action, il doit s’engager dans son existence, prendre en main le cours de sa vie.

L’athéisme sartrien est en fin de compte un athéisme positif, raisonné et s’appuyant sur des certitudes philosophiques.  Pour Jean-Paul Sartre, l’athéisme n’est ni facile, ni plaisant, mais c’est une vérité âpre et dure qu’il faut conquérir de haute lutte et pour laquelle, une fois conquise, il faut accepter de souffrir. Quels sont les fondements philosophiques de cet existentialisme athée ?

Fondements philosophiques de l’existentialisme sartrien :

l’en-soi, le pour-soi et le pour-autrui

Nous trouvons les profonds mobiles de l’existentialisme sartrien dans la distinction entre l’être en-soi et l’être pour-soi. Nous y ajoutons le pour-autrui comme un élément complémentaire.

Sartre fit du thème de la « Nausée », le titre d’un roman célèbre (1942) où il présente l’expérience de l’être. La nausée est un vertige ontologique qui saisit tout homme. La nausée existentielle est un malaise qu’on éprouve en face de la « contingence » de l’être. L’être entretient des rapports étroits avec l’en-soi et le pour-soi. L’en-soi est la caractéristique de toute chose, de toute réalité extérieure à la conscience. La contingence de l’en-soi fait qu’il n’a pas en lui-même sa raison d’être. Mais sa contingence est encore le lieu de son absoluité. Car l’en-soi ne dépend d’aucun autre être, il est opaque aux autres êtres, il n’est ouvert ni aux autres, ni à soi-même. L’en-soi est sans cause, sans raison et sans nécessité. Dieu est l’être nécessaire, un pur être de raison. L’en-soi est incréé. Il est, et c’est tout.

Or être seulement un en-soi, ce n’est pas exister réellement, car cela seul existe vraiment, qui est connu par un sujet qui pense. Le monde comme un en-soi n’existe que lorsqu’il devient un pour-soi ou un monde pour-nous. Il n’y a un monde que dans le surgissement du pour-soi. Pour Sartre, à la suite de Heidegger, l’homme est l’être pour qui il y a de l’être et de l’existence. Le pour-soi est le rien par quoi il y a des choses. Si l’homme est un pour-soi et non un en-soi, et que l’essence ne pré-existe pas à l’homme, on peut parler comme Emmanuel Mounier d’un « refus originel de l’être vivant » par l’existentialisme.

Les hommes sont des pour-soi, ils entretiennent quelques rapports avec les autres. Ils sont doués de conscience et de liberté. La conscience fait qu’une fissure se trouve établie dans la compacité de l’être. Il y a une distance intérieure entre le moi-sujet et le moi-objet. Malgré tout l’homme est libre parce que c’est encore lui qui est l’auteur de cette « faille de néant ». Cherchant à boucher cette césure intérieure, il tend à devenir un pour-soi en-soi, à se faire Dieu.

La liberté est l’existence même de l’homme : « nous sommes une liberté qui choisit, mais nous ne choisissons pas d’être libres. Nous sommes condamnés à la liberté, jetés dans la liberté ou, comme dit Heidegger, délaissés » (L’être et le néant). L’homme est librement ce qu’il devient, il crée librement ses valeurs et tend à se créer son essence. Il est une série d’entreprises organisées librement. L’existence de l’homme est antérieure à son essence. L’homme a par rapport à sa situation un libre projet qui lui donne sens. Comme le montre L’existentialisme est un humanisme, Situation et liberté s’entremêlent pour conduire l’homme existant vers son essence. Seul autrui est un obstacle à cette liberté existentielle.

Le « pour-autrui » de Sartre reconnaît l’existence d’autrui. Mais il existe comme un sujet qui me transforme en objet. Autrui est pour moi « un système lié d’expériences hors d’atteinte dans lequel je figure comme un objet parmi les autres. » Les autres sont l’enfer de l’homme. Faisant de moi un objet, la présence d’autrui me fige, me prive de ma liberté, de mon existence. C’est pourquoi la relation existentielle à l’autre est toujours conflictuelle. La relation de sujet à sujet étant impossible, le conflit est l’essence des rapports entre consciences. C’est le désir de la liberté qui caractérise l’être moral.

La morale sartrienne

Les « Perspectives morales » qui terminent L’être et le néant donnent une idée des principes moraux sartriens. Francis Jeanson en précise aussi quelques indices dans Le problème moral et la pensée de Sartre (1947). Tandis que la morale classique considère qu’il y a une essence humaine idéale (conforme au plan du Créateur, selon les chrétiens), la morale existentialiste de Sartre se fonde sur la liberté absolue du pour-soi et proclame la responsabilité totale de l’homme. Cette responsabilité est extensible à toute l’humanité dans la mesure où l’homme qui créé son essence et ses valeurs, choisit ce qu’il devient au nom de tous les hommes et pour tous.

Etre moral, c’est exister, c’est-à-dire, vouloir sa liberté. L’homme vivant dans le délaissement étant celui qui veut lui-même son être, il le veut seul. Il est un être moral parce qu’il s’engage et veut par-delà l’espoir et le désespoir. Le traître de la liberté, c’est celui qui a « l’esprit de sérieux », qui calcule avant d’agir. Un être moral est enfin celui qui veut la liberté des autres, qui ne porte pas d’entrave à leur liberté. L’être moral cherche la liberté d’autrui envers et contre l’autre.

Il convient de mentionner ici Simone de Beauvoir dont la pensée philosophique a été largement l’écho de celle de Sartre. Parmi ses ouvrages les plus importants, citons le deuxième sexe, sans oublier son essai intitulé Pour une morale de l’ambiguïté. Maurice Merleau-Ponty fut aussi un collaborateur de Jean-Paul Sartre.

Pour conclure

Retenons que l’existentialisme athée de Sartre a visiblement pour point de départ cette formule de Dostoïevski :  « Si Dieu n’existait pas, tout serait permis ». A la vérité, Jean-Paul Sartre libère Dieu de l’existence et condamne l’homme à la liberté, l’existentialisme humaniste de Sartre tient à ce postulat fondamental de liberté sans concession. L’athéisme de Sartre est un athéisme de regret non sincère, avons nous dit, c’est aussi un athéisme de la subjectivité où la liberté de l’homme dépasse toute situation concrète. Il n’y a pas de nature humaine faute de Dieu pour la concevoir. Pour cela, l’homme est sans excuses possibles. Sartre a supprimé Dieu le père pour que l’homme soit son créateur et l’inventeur des valeurs et du sens de son existence.

>>> L’EXISTENTIALISME ATHEE DE MAURICE MERLEAU-PONTY (1908-1961) >>>

>>> Qu’est-ce que l’existentialisme ?

>>> L’ACADEMOS  >>>

Sources

  • Emmanuel Mounier, Introduction aux existentialismes, Gallimard, 1962.
  • Gilles Vannier, Pour comprendre l’existentialisme, Paris, L’Harmattan, 2001.
  • Jacques Mantoy, Précis d’histoire de la philosophie, Paris, L’Ecole, 1966.
  • Paul Ricœur, Lectures 2, La contrée des philosophes, Seuil, 1992.
  • Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Paris, Gallimard, 1996.
  • Dominique Janicaud, Le tournant théologique de la phénoménologie française, Paris, L’Eclat, 1991.
  • H. Paissac, Le Dieu de Sartre, Editions B. Arthaud, 1950.
  • « L’athéisme de Jean-Paul Sartre et de Maurice Merleau-Ponty », Concilium 16, 1966.

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Pensée du 04 janvier 10

« De nos jours, la philosophie, après avoir secoué, à la manière du lion nietzschéen, la charge des traditions qui lui étaient imposées, découvre elle-même la place qui est la sienne, c’est à dire mettre la raison, celle de la clarification épistémologique et conceptuelle au service de la construction du savoir intégral, celle qui prend en compte toute la réalité humaine dans toutes ses dimensions et profondeurs ».

Zacharie BERE, « L’inculturation dans le contexte du pluralisme linguistique et ethnique », in Annales philosophiques de l’ucao, n°4, 2007.

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GRILLE DE LECTURE

L’auteur de la pensée affirme que l’inculturation est une question théologique ainsi que la formulation du thème.  Le terme « inculturation » est une création des théologiens, il a été forgé par analogie à celui de l’incarnation, et sa référence n’est pas horizontale mais verticale. Le pluralisme linguistique et éthnique pouvant se ramener au pluralisme culturel, l’inculturation promeut les cultures humaines qui peuvent désormais vivre l’union dans la différence. le problème de l’inculturation, pour être théologique, ressortit à la philosophie non seulement dans un cadre épistémologique mais comme une dimension résultée de la diversité et du dialogue entre les cultures. Replaçons tout de même la pensée dans son contexte particulier qui  souligne le caractère épistémologique et interdisciplinaire de la rationalité philosophique.

Zacharie BERE estime que c’est dans la science des choses difficiles et complexes que conduit la véritable philosophie. Celle-ci a pour champ d’application le monde, la personne humaine et Dieu comme la fine pointe, la fin ultime et le principe premier. C’est ce qui justifie le fait que la philosophie, en partenaire égal et complémentaire, reprenne service discrètement et efficacement auprès de la théologie « comme le souffle de la montagne pour le prophète troublé et inquiet, à la recherche de Dieu ou comme le buisson qui brûle sans se consumer, signe de la présence anticipatrice du Dieu sauveur qui entend le cri de son peuple ».

Pourquoi parle-t-il de reprise de service ? On peut penser que Zacharie BERE fait ici allusion à l’existence conflictuelle entre philosophie et théologie dans l’histoire qui date de la scolastique. La philosophie a longtemps été considérée comme un simple instrument aux mains performantes de science sacrée. Il semble qu’elle est donc revenue à la table des grands après avoir disloqué le carcan des traditions, et qu’elle discute désormais sans complexe avec ses pairs. La philosophie, en tant que réflexion sur l’ensemble de notre savoir et pouvoir, veut saisir la réalité humaine dans toute sa complexité. Elle veut clarifier conceptuellement tout sujet qui relève de la raison et aider à classifier les connaissances qui en découlent.

Qu’on nous concède toutefois d’esquisser un élement de critique dans une grille de lecture. La vocation dialogale et épistémologique de la philosophie remonte à l’origine du philosopher grec. Même confinée dans un rôle d’essuie-glace, la philosophie a toujours été royaliste. Pour autant, il peut sembler injuste vis-à-vis du destin de la philosophie, d’affirmer qu’elle « découvre » « de nos jours » la place qui est la sienne. Dès ses origines grecques, la philosophie s’est présentée comme la « mère de toutes les sciences ». La philosophie ancienne avait pas partie liée avec une théologie naturelle (populaire et anthropomorphique) car des astres et des personnages mythiques étaient identifiés à des formes de divinité. Les philosophes sensualistes étaient des hommes de science intervenant dans des domaines variés. Thalès de Milet aurait été le premier à mener des recherches sur les causes des éclipses.  La philosophie redécouvre peut-être la place qui est la sienne.

Emmanuel AVONYO, op

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Faveurs et impostures

Le Billet de Mejnour 78

On raconte que, dans la Grèce antique, une athénienne reprochait à une spartiate de traiter les hommes sans ménagement. Réponse de la spartiate : « C’est bien par nous qu’ils viennent au monde ! »

Belle réponse. Elle réclame deux attitudes. D’abord la galanterie, hommage obligé à la femme à qui l’homme doit beaucoup – pas tout, loin s’en faut. Ensuite et enfin la rigueur en vertu de laquelle la femme, qui se targue de faire l’homme doit se montrer à la hauteur de la réputation qu’elle se taille.

Autrement l’émancipation, l’égalité, la parité deviennent un leurre. Et résonnent comme une vile imposture. La galanterie n’est pas une faveur. Il faut que l’égalité célèbre le mérite.

Femmes, Hommes, Mejnour vous salue !

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

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Parité, question de genre

Le Billet de Mejnour 77

Au principe de tout contrat se posent les éléments fondamentaux caractéristiques de l’homme : la liberté et l’égalité qui débouchent sur tous les liens sociaux connus. Y compris le mariage.

Et si le mariage fait – hélas – l’objet d’un contrat, c’est que, subtilement mais vraiment, tous les droits dévolus à l’homme par nos démocraties-phallocraties modernes sont naturellement reconnus à la femme. Il faut maintenant qu’ils soient reconnus explicitement, à la lettre, suivant l’esprit et conformément à la vérité de la nature féminine.

L’on n’a voulu célébrer que la déclaration des droits de l’homme et du citoyen. Plaise à l’histoire de considérer aussi et au même titre que l’autre, la déclaration des droits de la femme et de la citoyenne. Simple question de bon sens. Et de parité !

Chers pairs dans la pensée, Mejnour vous salue !

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

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