Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 23 février 11

« La fugacité du temps laisse des traces d’éternité ; ce sont elles qui garantissent la permanence du vrai »

JEAN GRANIER, Art et vérité

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GRILLE DE LECTURE

Le temps est l’instant hors de soi et en fuite devant lui-même selon les trois ek-stases de la temporalité : le présent, le passé et l’avenir, qui nous entraîne dans  sa marche inéluctable vers l’accomplissement de notre destinée. La destinée ne dit-elle pas l’attitude de l’être tendu vers la mort au sens heideggérien ? La mort comme passage obligé de l’être humain et ouverture sur un autre monde, celui qui nous fait entrer dans la béatitude de l’Etre. Le temps est donc l’essence de l’homme, il est une dimension fondamentale de l’existence humaine. Etant essence de notre être, voué à la finitude, le temps est toujours en marche vers un avenir. Il est une marche vers l’avenir. Le temps en tant que temporalité se temporalise comme avenir-qui-va-passer-en-venant-au-présent. En ce sens l’avenir n’est pas antérieur au passé et celui-ci n’est pas antérieur au présent.

Le temps est cela qui est à la fois distinct et inséparable ; le présent n’est pas fermé sur lui-même mais se transcende vers un avenir et au-delà d’un passé qui forment avec lui l’unité du temps intérieur. Cette fuite des instants du temps devant lui-même, ne vient-elle pas dire la fugacité du temps ? La fugacité dit la dimension d’une chose qui est en fuite d’elle-même. Or il semble qu’il n’y a de mouvement que par rapport à une stabilité. En ce sens, encore une fois, la fugacité du temps ne vient-elle pas dire la nécessité de la permanence ? La mobilité fait du temps la substance des choses. Dans le passage du temps, seul reste les traces de d’éternité, ces traces sont seules ce qui nous rassure de l’éternité du temps et de la permanence de notre être.

Mervy-Monsoleil AMADI, op

Pensée du 22 février 11

« L’humanisme est d’abord un combat pour l’homme ou, plus précisément, pour l’humanité de l’homme : il s’agit de défendre non une espèce seulement (l’humanisme n’est pas un sous-ensemble de l’écologisme), mais ce que celle-ci a fait de soi, non l’homo sapiens mais l’humanité civilisée. En ce sens nous sommes tous humanistes… Humanisme pratique, il s’agit d’agir, et l’humanité est le but – ici, maintenant – de notre action. Nous considérons l’humanité de l’homme comme une fin (comme dirait Kant) et nous la désirons (comme dirait Spinoza), et c’est ce qui nous fait humains ou dignes de l’être : l’humanisme pratique n’est que l’affirmation et la défense de l’humanité comme valeur. »

André Comte-Sponville, Valeur et vérité. Etudes cyniques, Paris, PUF, 1994.

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Pensée du 21 février 11

« La philosophie de Hegel est une philosophie de la confiance en soi. »

Karl BARTH, Hegel, Cahiers théologiques 38, p. 15.

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GRILLE DE LECTURE

Pour Karl Barth, la philosophie de Hegel est marquée par un trait distinctif incarné par l’auteur lui-même : le principe de la confiance en soi. Au nom de ce principe, l’homme pensant, Hegel, est un homme totalement et fermement digne de foi vis-à-vis de lui-même. Cet homme pensant, Hegel, pouvait douter de tout parce qu’il ne doute pas un seul instant de lui-même. Il a connaissance de tout, simplement parce qu’il a pleinement connaissance de lui-même. Karl Barth présente plus explicitement le concept de confiance en soi en ces termes : « La confiance en soi de Hegel réside dans l’équivalence entre sa pensée et l’objet pensé par lui, c’est-à-dire la présence totale de sa pensée dans l’objet pensé par lui, et la présence totale de l’objet pensé par lui dans sa pensée. » On se croirait (excusez l’anachronisme) dans une philosophie de l’intuition bergsonienne où la conscience de l’objet donne lieu au transport du sujet dans l’objet, dans une totale sympathie philosophique. Le secret du secret de Hegel, c’est qu’il croit fermement en l’équivalence de l’homme pensant et de l’objet pensé.

Par-dessus tout, c’est dans l’identité des deux choses que Hegel place sa confiance. L’acte de la pensée assume l’identité entre le sujet pensant et l’objet pensé. Cette identité peut prendre le nom d’esprit, de Dieu. Ce qui fait dire à Karl Barth que la philosophie de la confiance en soi n’est rien d’autre qu’une philosophie de la confiance en l’esprit, en Dieu. Mais si l’on parle de confiance en soi, c’est qu’il y a aussi identité entre le soi et l’esprit, comme l’objet s’identifie au sujet. Il semble d’ailleurs que toute la visée de la philosophie de Hegel se ramène à proclamer cette confiance en soi philosophique et à appeler les autres à partager cette confiance. Car, pour Hegel, cette confiance est loin d’être une distinction personnelle, ou le fruit d’une illumination individuelle : la confiance en soi doit être entièrement comprise comme la confiance dans la raison humaine, universelle, connue de tous et à la disposition de chacun. Par le concept de la confiance en soi, Hegel revendique clairement l’héritage des Lumières : la raison humaine doit se comprendre elle-même d’une façon critique. Ainsi, la confiance en soi pourrait être dans le sens des Lumières la raison fondée en elle-même, la raison libérée et désormais maîtresse, en principe, de toute chose.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 19 février 11

« La philosophie de Hegel est une philosophie de la confiance en soi. Si elle a agit d’une façon si conforme à l’esprit du siècle, si elle a été à tel point un accomplissement de ce que ce siècle tout entier sentait en lui comme une promesse, c’est qu’elle présupposait et confirmait tout à la fois ce principe, qui apparaissait à ce siècle comme lumineux et évident. Si elle parut si grandiose et si fructueuse, c’est que ce principe (la confiance en soi de l’homme pensant comme philosophie), en dépit de l’art avec lequel il fut développé et appliqué, était d’une étonnante simplicité. Si elle eut une action si convaincante, c’est que Hegel osa prendre au sérieux, jusqu’à ses dernières conséquences et avec toute la fidélité imaginable, ce principe simple, approuvé par tout contemporain authentique. »

Karl BARTH, Hegel, Cahiers théologiques 38, p. 15.

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Pensée du 18 février 11

« Intuition signifie donc d’abord conscience, mais conscience immédiate, vision qui se distingue à peine de l’objet vu, conscience qui est en contact et même coïncidence. »

Henri Bergson, La pensée et le mouvant

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GRILLE DE LECTURE

L’intuition serait-elle le postulat ontologique de la philosophie bergsonienne ? Pourquoi pas ? Dire que Bergson est le philosophe de l’intuition, c’est toucher directement la porte d’entrée de cette belle philosophie de la conscience comme intuition. L’auteur définit dans un passage de La pensée et le mouvant ce qu’est l’intuition. L’intuition bergsonienne est d’abord conscience immédiate, coïncidence, vue directe d’un objet de pensée actuellement présent à l’esprit et saisi dans sa réalité individuelle. Elle est une sorte de sympathie par laquelle la connaissance humaine coïncide (sympathise) avec les choses. Autrement dit, l’intuition est la sympathie par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique, d’inexprimable. Ainsi, on ne peut saisir par exemple l’absolu que par l’intuition.

Cette première conception de l’intuition n’est pas pour autant opposable à l’intuition perçue comme conscience élargie. Ici, la conscience qui se transporte à l’intérieur de l’objet n’a plus qu’un objet inerte en face, mais une vraie conscience. L’intuition dans son sens large est le lieu d’une interconnexion des consciences, d’une intersubjectivité. Dans ce cadre, sympathie et antipathie peuvent se côtoyer dans la mesure où le transport dans l’objet peut être conflictuel. Mais la coïncidence n’est pas moins réalisée. Car c’est ce contact médiat qui crée l’antipathie. En d’autres termes, il n’y a pas d’antipathie sans sympathie préalable. C’est peut-être faire une interprétation trop littéraire de Bergson que de dire comme Corneille que l’inimitié succède à l’amitié trahie.

Revenons dans la pensée de Bergson et mettons-la en discussion avec ses pairs philosophes. Comme Bergson, Pascal affirme que l’intuition est une connaissance directe, sans règle, car il faut tout d’un coup voir la chose d’un seul regard et non par progrès de raisonnement. Les deux philosophes semblent présenter l’intuition par opposition au raisonnement discursif et à l’analyse qui ne sont plus une saisie immédiate de la chose. Si l’intuition est la saisie directe par l’esprit de la vérité des concepts ou de la réalité intime des choses, le raisonnement est plutôt un procédé indirect de justification soumis aux règles de la logique. Ajoutons que pour Kant, l’intuition humaine suppose qu’un objet nous est donné, c’est-à-dire affecte notre esprit, grâce à la faculté de la sensibilité. Chez celui-ci, une intuition intellectuelle est donc impossible car l’esprit ne peut pas se donner à lui-même un objet.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 16 février 11

« Si nous n’étions pas troublés par la crainte des phénomènes célestes et de la mort, inquiets à la pensée que cette dernière pourrait intéresser notre être, et ignorants des limites assignées aux douleurs et aux désirs, nous n’aurions pas besoin d’étudier la nature. »

Epicure, Maxime fondamentale XI

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La philosophie d’Epicure comme celle de la plupart de ses contemporains entretient un lien très étroit avec le cosmos. Elle affirme que l’univers est composé d’atomes et de vide, et que la connaissance de cette vérité et de ce qui en découle est indispensable au bonheur. Cette façon de voir ne rejoint-t-elle pas très clairement l’idée essentielle cette Maxime fondamentale ? Il paraît évident que pour l’Epicurisme, la vérité et le bonheur, la science et l’éthique s’appellent ; autrement dit, la science de la nature est pratiquée en vue du bonheur. Notons rapidement que jusqu’à Newton (XVIIe siècle), la physique sera considérée comme une partie de la philosophie. La plupart des Epicuriens distinguaient trois parties dans la philosophie : la canonique, c’est-à-dire la logique, la physique et l’éthique. L’ensemble est ordonné à l’éthique, au bonheur de l’homme. Ainsi selon Epicure, par l’étude de la physique, l’homme pourra « tout regarder d’un œil que rien ne trouble » et atteindre l’ataraxie. La connaissance des phénomènes naturels ne peut avoir d’autre but que la paix de l’âme et une ferme confiance en soi.

Lucrèce affirmera qu’elle sert à dissiper les terreurs de l’esprit. L’ataraxie, l’absence de trouble est perçue par Lucrèce comme la Summa pax, la paix la plus profonde. Pour atteindre cette paix profonde, la philosophie épicurienne choisit de s’attaquer aux terreurs et aux craintes de l’homme. En effet, dans la philosophie du Jardin, on administre à l’homme, malade de ne pas philosopher, un quadruple remède comme antidote aux quatre craintes qu’on peut relever dans la Maxime fondamentale : a) Il n’y a rien à craindre des dieux b) Il n’y a rien à craindre de la mort c) On peut atteindre le bonheur d) On peut supporter la douleur. Ces remèdes étaient gravés en lettres d’or sur le mur d’un portique en Cappadoce, au deuxième siècle après Jésus-Christ, soit 50 ans après la fondation de l’école. Il est toujours temps de philosopher pour ne pas subir la loi des passions. La question pour Epicure n’est pas tant de cueillir « dès aujourd’hui les roses de la vie », mais bien plutôt de s’attacher à suspendre en quelque façon le vol du temps qui passe en se tournant vers la philosophie. Bel idéal de vie…

Fr Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 15 février 11

« La Philosophie apparaît à certains comme un milieu homogène : les pensées y naissent, y meurent, les systèmes s’y édifient pour s’y écrouler. D’autres la tiennent pour une certaine attitude qu’il serait toujours en notre liberté d’adopter. D’autres pour un secteur déterminé de la culture. A nos yeux, la Philosophie n’est pas ; sous quelque forme qu’on la considère, cette ombre de la science, cette éminence grise de l’humanité n’est qu’une abstraction hypostasiée. En fait, il y a des philosophies. Ou plutôt – car vous n’en trouverez jamais plus d’une à la fois qui soit vivante – en certaines circonstances bien définies, une philosophie se constitue pour donner son expression au mouvement général de la société ; et tant qu’elle vit, c’est elle qui sert de milieu culturel aux contemporains. Cet objet déconcertant se présente à la fois sous des aspects profondément distincts dont il opère constamment l’unification. »

Jean-Paul Sartre, Critique de la raison dialectique (1960), t. I, Ed. Gallimard, 1985.

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Pensée du 14 février 11

« C’est la mélancolie profonde du cours même de l’histoire, de la fuite du temps qui montre ainsi que des contenus éternels, que des attitudes éternelles perdent leur sens dès qu’ils ont fait leur temps – que le temps peut dépasser l’éternel.»

Georg LUKÁCS, La théorie du roman

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GRILLE DE LECTURE

La grille de lecture de ce jour se veut délibérément questionnante ; elle est innervée par l’interrogation d’un de nos cafés philosophiques. « Penser, c’est dire merci ». Dire merci, c’est aussi aller plus au large et étendre les filets du sens. Fort de cela, nous estimons que ce n’est pas la mélancolie du cours de l’histoire qui fait des valeurs vraies ; ce n’est pas la fuite incoercible du temps qui conditionne la vérité de nos valeurs. L’éternité n’existe que pour celui qui y croit. Le temps n’est réel et fugace que pour celui qui en fait ainsi l’expérience. Le sens des attitudes éternelles ne se délite que pour celui qui le vide de tout contenu.

Et qu’ainsi, la mélancolie n’engendre rien, ce sont nos échelles de valeurs, nos conditionnements philosophiques, sociaux, historiques, ce sont nos appréhensions de l’existence qui font une histoire mélancolique ou un temps « sans temps », un temps qui défie l’éternel. En effet, comment le temps passerait-il l’éternel, s’il n’y a de temps que par rapport à l’éternité ? A titre d’hypothèse, concédons que c’est l’éternité qui passe le temps. Même ici, comment ces attitudes éternelles ne perdraient-elles pas leur sens, si l’homme qui leur désigne des contenus passe infiniment pour un « être-pour-la-mort ? En dépit du fait que l’homme passe, il n’y a de temps que pour l’homme, et il n’y a d’éternité que pour l’homme.

Certes, l’homme est temporel, l’homme n’est pas éternel. L’homme est temporel et le temps passe l’homme comme l’éternité passe le temps. C’est finalement l’homme qui sort du temps, et le temps, de l’éternité. Double victoire par étapes de l’éternité sur le temps, et du temps sur l’homme. Et si le temps passe l’homme qui passe, comment ne passerait-il pas l’éternel dans l’esprit de Georg LUKÁCS, c’est-à-dire dans l’entendement de celui qui le conçoit ? D’où le mirage. N’est-ce pas en vérité l’éternel qui passe le temps et l’homme ? Les attitudes éternelles et leurs contenus ne débordent-ils pas l’homme et le temps de part en part ? Beau sujet de méditation, qui passe les limites de la raison incapable de rendre raison de son raisonnement. Le cours de cette histoire peut paraître dès lors mélancolique comme la fuite désespérée du temps et l’inconsistance de l’homme.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 13 février 11

Pour que la philosophie apparaisse il faut la conscience de la liberté, et le peuple dans lequel la philosophie commence doit avoir la liberté comme principe ; pratiquement, cela est lié à l’épanouissement de la liberté réelle, la liberté politique. Celle-ci commence seulement là où l’individu se sait comme individu pour soi, comme universel, comme essentiel, comme ayant une valeur infinie en tant qu’individu ; où le sujet a atteint la conscience de la personnalité, où donc il veut affirmer sa valeur absolument pour soi. La libre pensée de l’objet y est incluse, – de l’objet absolu, universel, essentiel. Penser, cela veut dire mettre quelque chose dans la forme de l’universalité; se penser veut dire se savoir comme universel, se donner la détermination de l’universel, se rapporter à soi. Là est contenu l’élément de la liberté pratique […]. Dans l’histoire la philosophie apparaît donc seulement là où se forment de libres constitutions. L’Esprit doit se séparer de son vouloir naturel, de son immersion dans la matière »

Friedrich HEGEL, Leçons sur l’histoire de la philosophie.

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Pensée du 16 février 12

« L’histoire de l’évolution de la vie, si incomplète qu’elle soit encore, nous laisse déjà entrevoir comment l’intelligence s’est constituée par un progrès ininterrompu, le long d’une ligne qui monte, à travers la série des Vertébrés, jusqu’à l’homme. Elle nous montre, dans la faculté de comprendre, une annexe de la faculté d’agir, une adaptation de plus en plus précise, de plus en plus complexe et souple, de la conscience des êtres vivants aux conditions d’existence qui leur sont faites. De là devrait résulter cette conséquence que notre intelligence, au sens étroit du mot, est destinée à assurer l’insertion parfaite de notre corps dans son milieu, à se représenter les rapports des choses extérieures entre elles, enfin à penser la matière. »

Henri Bergson, L’Evolution créatrice, Paris, PUF, 1959 (Introduction).

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