Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 26 mai 11

« Quand les philosophes traitent de l’Esprit et des Idées, de la Morale et du Souverain Bien, de la Raison et de la justice, mais non des aventures, des malheurs, des événements, des journées qui composent la vie, ceux à qui les malheurs arrivent, qui éprouvent le poids des événements, qui courent les aventures et passent les journées et passent à la fin leur vie, n’aiment pas cette manière hautaine de philosopher. Ils jugent toutes les philosophies par rapport à leur propre mal et à leur propre bien, et non point par rapport à la philosophie elle-même. Ils les approuvent de loin, ou ils les embrassent, ou ils se révoltent contre elles… Ils s’inquiètent de savoir si telle philosophie est leur alliée ou leur ennemie, ou si elle est contre eux simplement parce qu’elle ne s’occupe pas d’eux. Ils sont plus exigeants que les philosophes ne sauraient le soupçonner ; ils veulent que tout ce qui se fait dans le monde les serve, les machines et les livres, les discours et les pensées, les États et la poésie. »

Paul-Yves NIZAN, Les chiens de garde, Paris, Rieder, 1932.

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Pensée du 25 mai 11

« La science et l’art viennent aux hommes par l’intermédiaire de l’expérience. »

Aristote, Métaphysique, A, 1, 981 a 3.

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GRILLE DE LECTURE

L’expérience est-elle un préalable à toute connaissance ? A quoi doit-elle son caractère primordial et fondamental dans les domaines de la science et de l’art ? La première question nous situe à notre insu en plein chantier de philosophie kantienne de la connaissance. Là on répondra que toute connaissance scientifique positive repose sur l’expérience sensible. L’expérience est le laboratoire des représentations d’objets qui conduisent à une connaissance conceptuelle. Quant à la deuxième question, il paraît mieux indiqué d’y répondre dans le cadre de la métaphysique réaliste d’Aristote, même si celle-ci est déjà une anticipation de Kant. La science et l’art relèvent de l’expérience, dit Aristote. Il n’y a pas de science ni d’inspiration artistique sans expérience. Ces deux activités procèdent du contact immédiat avec la réalité sensible ou physique. L’artiste et l’homme de science dépendent de leur milieu de vie d’où leur vient l’inspiration. La pénétration du vrai et le jugement du goût naissent aussi au contact de l’expérience de la vie. On peut encore se demander si l’art comme la science ne sont pas deux œuvres de l’esprit et deux sortes d’expérience pratique qui culminent dans l’expérience mystique. Ne peut-on pas dire à bon droit que ce sont là deux activités expérientielles qui s’achèvent dans une expérience supérieure de l’esprit ?

Concentrons notre regard sur l’expérience artistique. L’art a pour point de départ l’expérience et pour point de  chute la contemplation du vrai. L’expérience est génétiquement la matrice de l’art, ainsi l’art est une forme particulière d’expérience. On la présenterait volontiers comme l’expérience sensible par excellence en raison du fait que l’émotion esthétique est suscitée par les sensations que nous éprouvons en présence d’une œuvre d’art, d’un beau paysage… L’art relève encore de l’expérience sensible parce que l’expérience artistique est source de plaisir et de jouissance. Toutefois, le propre de l’objet d’art est d’inviter à une élévation d’âme vers la source intemporelle de toute beauté. Dès lors, on peut pressentir qu’une autre forme d’expérience porte l’art de l’expérience sensible vers l’expérience mystique : c’est l’expérience métaphysique. L’étonnement devant les figures de beauté que recèle la nature est un acte métaphysique. Cet acte philosophique consiste à interroger à la fois l’objet touché et à questionner son origine. Dans la science comme dans l’art plusieurs types d’expérience se mêlent pour élever l’activité humaine à la dimension d’une expérience naturelle appelée à transcender le réel.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 24 mai 11

« C’est, en effet, l’étonnement qui poussa, comme aujourd’hui, les premiers penseurs aux spéculations philosophiques. Au début, leur étonnement porta sur les difficultés qui se présentaient les premières à l’esprit ; puis, s’avançant ainsi peu à peu, ils étendirent leur exploration à des problèmes plus importants, tels que les phénomènes de la Lune, ceux du Soleil et des Étoiles, enfin la genèse de l’Univers. Or apercevoir une difficulté et s’étonner, c’est reconnaître sa propre ignorance (c’est pourquoi même l’amour des mythes est, en quelque manière amour de la Sagesse, car le mythe est un assemblage de merveilleux). »

Aristote, Métaphysique A, 2, 982 b 10, trad. J. Tricot, Vrin.

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Pensée du 23 mai 11

« Le philosophe qui, en se vouant à sa tâche spéculative, affranchit son attention des intérêts des hommes, ou du groupe social, ou de l’Etat, rappelle à la société le caractère absolu et inflexible de la Vérité. »

Jacques Maritain, La philosophie dans la cité, Paris, Editions Alsatia, 1960, p.14.

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GRILLE DE LECTURE

La philosophie est pour une part décisive une activité spéculative, non pas creuse, mais réflexive et conceptuelle. Elle est une méditation désintéressée, ordonnée à la Vérité aimée pour elle-même. Sa tâche première est la pénétration métaphysique de l’être, la quête du sens et l’approche de la source première des choses. Dans ces conditions, elle semble exclusivement attentive à discerner et à contempler ce qu’est la Vérité en des domaines qui importent en eux-mêmes (l’éternité, l’âme, la destinée…) indépendamment de ce qui arrive dans le monde. Maritain s’attache à faire comprendre que même si le philosophe s’affranchit des intérêts des hommes et de la société, c’est pour lui rappeler le caractère inflexible de la vérité.

Au vrai, la fonction du philosophe consiste à témoigner parmi les hommes de la dignité suprême de la pensée et de les prémunir contre un affaiblissement du sens profond de la Vérité. Cette dernière est la nourriture de l’intelligence comme elle est l’horizon absolu de toutes les recherches humaines. Que la Vérité ait un caractère inflexible, c’est une façon de dire qu’aucune action humaine ne saurait faire l’économie d’une justification rationnelle et métaphysique. Nos notions pratiques de justice, de comportement éthique, de loi morale et de liberté inaliénable ont des assises métaphysiques indéniables.

Si tel est le cas, il apparaît clairement que la philosophie dans sa dimension métaphysique, c’est-à-dire spéculative et théorique, n’est pas moins liée à la vie pratique. Décidément, la philosophie ne s’affranchit de l’intérêt immédiat de la société que pour rechercher et de fixer l’attention de la cité sur ce qui sous-tend toute existence personnelle et collective. Qu’il nous suffise de mentionner deux exemples : selon le premier, ce n’est pas sans raison que les dictateurs haïssent les philosophes. En exerçant leur fonction critique et de recherche de la Vérité dans la cité, ils mettent souvent en question la gestion calamiteuse du bien commun et la finalité des actions politiques entreprises au nom du peuple.

La détermination des fins véritables et authentiques de la vie humaine ne relève pas du domaine de la science ou du droit constitutionnel… Elle relève de la sagesse philosophique et métaphysique, d’où le pressant besoin des « rêveurs suprêmes » que sont les métaphysiciens en société. Le métaphysicien Socrate n’a pas spéculé en vain, on en conviendra, même si sa vie s’est soldée par une mort ignominieuse. Le deuxième exemple, qui confirme le premier, est celui de la philosophie morale. Le philosophe moraliste, Socrate en est encore une parfaite illustration, montre à la société que la liberté est la condition même d’exercice de la pensée et que la Vérité est le phare de toute action politique et morale.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 22 mai 11

« (…) Le sens le plus aigu de la dignité de la personne humaine et de son unicité, comme aussi du respect dû au cheminement de la conscience, constitue une acquisition positive de la culture moderne. Cette perception, authentique en elle-même, s’est traduite en de multiples expressions, plus ou moins adéquates, dont certaines toutefois s’écartent de la vérité sur l’homme en tant que créature et image de Dieu et, par conséquent, ont besoin d’être corrigées ou purifiées à la lumière de la foi. »

Ioannes Paulus PP. II, Veritatis splendor

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Pensée du 20 mai 11

« Je ne puis faire abstraction du fait que mes contenus de conscience se rapportent, du sein même de mon for intérieur, à des objets qui semblent bien extérieurs à moi… J’ai donc en moi (immanence), le sentiment contraignant du hors de moi (transcendance)… Mes contenus de conscience, contiennent plus que ce qu’ils contiennent effectivement, il y a pour ainsi dire une part d’invisible dans tout ce qui est visible, une absence au cœur de toute présence… Cette transcendance immanente recèle par excellence, la signification ultime des expériences vécues. »

Luc FERRY, L’homme-Dieu ou le Sens de la vie, Paris, Grasset, 1996, Introduction.

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Pensée du 19 mai 11

« Ma méthode dialectique non seulement diffère par la base de la méthode hégélienne, mais elle en est l’exact opposé. Pour Hegel, le mouvement de la pensée qu’il personnifie sous le nom de l’idée est le démiurge de la réalité, laquelle n’est que la forme phénoménale de l’idée. Pour moi, au contraire, le mouvement de la pensée n’est que la réflexion du mouvement réel, transporté et transposé dans le cerveau de l’homme. »

Karl Marx, Le Capital, Livre 1er, t. I, Editions Sociales. Paris, 1948.

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Pensée du 18 mai 11

« Le problème de la métaphysique se trouve ainsi mis en lumière comme problème d’une ontologie fondamentale. »

Martin Heidegger, Kant et le problème de la métaphysique, Paris, Gallimard, 1953, p. 57.

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GRILLE DE LECTURE

La plupart des commentaires de la Critique de la Raison pure réduisent celle-ci à une entreprise qui sonne le glas de la métaphysique traditionnelle. Elle est perçue comme une théorie de la connaissance qui met en demeure la raison de limiter ses prétentions dogmatiques en ce qui concerne la connaissance au-delà de l’expérience. En vue de remédier à la crise de la métaphysique, Kant s’est demandé comment une connaissance synthétique a priori est-elle possible ? C’est-à-dire comment parvenir à une connaissance qui augmente notre savoir, sans rien devoir à l’expérience, et qui serait valable en tout temps et en tout lieu ? Les lectures qui présent la Critique de Kant comme une théorie de la connaissance affirment que ce dernier veut refonder la métaphysique sur des bases solides en lui conférant la rigueur et la certitude des mathématiques.

L’approche heideggérienne porte l’interprétation de Kant sur un autre plan : elle se propose d’expliquer la Critique de la Raison pure de Kant comme un effort d’instauration du fondement de la métaphysique. Heidegger fait un saut interprétatif qui rapproche singulièrement la philosophie de Kant et la sienne. Il note que le problème de la métaphysique équivaut à celui de l’ontologie fondamentale développée dans Etre et Temps. L’ontologie fondamentale est l’explicitation de l’homme en tant qu’il est l’être spécial qui révèle l’être. Elle révèle que tout questionnement métaphysique renvoie à l’homme et que toute interrogation sur l’homme implique celle sur l’être. Dans son analytique de l’être du Dasein, Heidegger montre en général que la description de l’essence finie de l’homme, qui doit préparer la recherche du fondement de la métaphysique, est fondamentalement portée par la question de l’être. L’homme étant relation à l’être, le problème de ce qu’est l’homme ne peut se poser et se développer qu’en éclaircissant la compréhension de l’être.

Certes, en interprétant la Critique à partir de l’ontologie fondamentale (de la question qu’est-ce que l’homme ?), Heidegger n’écarte pas le soupçon qu’il rechercherait une justification de sa propre pensée. Mais il atteint en particulier un nouveau seuil d’interprétation de Kant selon laquelle une ontologie et une métaphysique se trouvent à la base de la métaphysique. Montrer que le problème de la métaphysique implique l’étude de l’être de l’homme, c’est conférer une dimension métaphysique à la question de l’homme, dans la mesure où l’ontologie fondamentale qui fonde la métaphysique est déjà une métaphysique : la métaphysique de Dasein humain. L’approche heideggérienne de la métaphysique chez Kant indique qu’une ontologie de l’être de l’homme (une métaphysique du Dasein humain) est nécessaire pour rendre la métaphysique possible.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 17 mai 11

« Ce serait une erreur de croire que je raille la philosophie ; non, je suis pour la philosophie, mais pour une philosophie venant d’en bas, de la terre, des processus du travail qui, étudiant les phénomènes de la nature, asservit les forces de cette dernière aux intérêts de l’homme. Je suis convaincu que la pensée est indissolublement liée à l’effort, et ne suis pas partisan de la pensée alors qu’on est dans un état d’immobilité, assis, couché. »

Maxime Gorki, « Le philistin et les anecdotes » (1931), dans Les Petits-Bourgeois, Editions de la Nouvelle Critique, Paris, 1949.

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Pensée du 16 mai 11

« L’interprétation n’est donc pas un acte qui peut occasionnellement s’ajouter à la compréhension : comprendre, c’est toujours interpréter ; en conséquence, l’interprétation est la forme explicite de la compréhension. »

Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil, 1976.

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GRILLE DE LECTURE

Une situation herméneutique est celle où s’illustre un acte herméneutique. Dans l’ancienne tradition herméneutique, tout acte herméneutique comprenait selon Gadamer trois composantes essentielles : la compréhension proprement dite (subtilitas intelligendi), l’interprétation (subtilitas explicandi) et l’application (subtilitas applicandi). Notre auteur souligne ici l’importance des deux premiers éléments structurels de l’acte du comprendre. En réalité, c’est l’épistémologie de l’époque romantique qui aurait conféré une signification systématique au problème herméneutique en reconnaissant l’unité interne entre le comprendre (intelligere) et l’interpréter (explicare). L’application a été mise de côté. Dans le sillage de l’innovation épistémologique introduite par le Romantisme, Gadamer soutient que « comprendre, c’est toujours interpréter », que « l’interprétation est la forme explicite de la compréhension ». On ne peut pas interpréter un texte sans en avoir une compréhension et la compréhension est elle-même une manière d’interpréter. La compréhension n’est effective que dans l’interprétation. Le comprendre et l’interpréter sont deux pôles importants qu’on ne dissocie pas. Tout  compte fait, la fusion intime de la compréhension et de l’interprétation ne doit pas conduire à expulser totalement du contexte herméneutique le troisième élément, élément central du problème herméneutique, l’application. Car l’acte du comprendre ne peut pas faire l’économie d’une application de l’universel du texte à comprendre à la situation présente de l’interprétation.

Le discernement du sens d’un texte et son application à un cas concret ne sont pas des actes séparés. Comprendre est un cas typique de l’application d’une idée générale à un cas particulier. Jadis, il était évident que l’herméneutique a pour tâche d’adapter le sens à la situation concrète dans laquelle son message est adressé. Le langage énigmatique des oracles était décodé par des interprètes qui traduisaient aux membres de la cité la volonté divine. Aujourd’hui, on continue de faire une application édifiante de l’Ecriture sainte dans la prédication et l’enseignement religieux. Les textes du droit s’interprètent aussi dans des situations pratiques et conflictuelles. On admettra donc aisément que « l’application est une composante tout aussi constitutive du processus herméneutique que la compréhension et l’interprétation ». L’interprète, poursuit Gadamer, ne doit pas se contenter de rendre simplement ce qu’a effectivement dit le partenaire qu’il traduit : il doit mettre en valeur l’opinion de ce dernier de  la façon qui lui paraît s’imposer selon la situation concrète de la conversation. En cherchant à appliquer la tradition à une situation, l’interprète vise à comprendre l’universel du texte, son sens et sa signification pour l’homme.

Emmanuel AVONYO, op