Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 14 juin 10

« Les sciences ont conquis des connaissances certaines qui s’imposent à tous ; la philosophie malgré l’effort des millénaires n’y a pas réussi. »

Karl Kaspers, Introduction à la philosophie.

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GRILLE DE LECTURE

Le sens commun donne parfois raison à Calliclès, le personnage de Gorgias, en tenant la philosophie pour une activité frivole, une entreprise vaine, un jeu intellectuel plus déroutant que subversif. La philosophie est une évasion, un exutoire d’ennuis existentiels, qui traverse le temps sans rien apporter de concret au bien être de l’humanité. Le philosophe serait celui qui n’a pas les pieds sur terre, qui est dans les nuages ; c’est l’exemple de Thalès de Milet qui tomba dans un puits en plein jour, de Diogène Le Cynique qui habitait un tonneau… En effet, dans le Dialogue de Platon intitulé Gorgias, le sophiste Calliclès fustige l’attitude de la philosophie à tourner le dos à la réalité, à la vie collective et à la gloire sociale. Or pour l’opinion commune, moins frottée aux choses de l’esprit, la véritable sagesse devait consister dans la pratique des affaires, dans la recherche exclusive des moyens qui accroissent la puissance de l’homme, dans la conquête des lauriers de prestige.

Les sciences, elles, sont allées de découvertes en découvertes ; elles offrent des connaissances certaines. Par rapport à la science, la philosophie est inutile et sans objet, elle ne vaudrait même pas une minute d’attention. La connaissance scientifique est une connaissance tournée vers l’objet alors que la philosophie est une activité réflexive, une intention vers le sujet. La philosophie ne fournit pas de résultats à caractère universel. Karl Marx, critiquant l’aspect spéculatif de la philosophie note : « Les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde de diverses manières, l’essentiel est de le transformer. » Les philosophes projettent des regards divergents, critiques et destructeurs sur le monde ; leur discours paraît malheureusement sans implication pratique sur la vie des hommes et des femmes de leur temps. Comme le fait remarquer Kant, l’univers de la pensée est un champ de bataille où les différents protagonistes s’assènent des coups sans aménité.

Toutefois, une condamnation si brutale de la philosophie ne serait que hâtive et mal élucidée. Le rôle de la philosophie dans l’ensemble du savoir théorique et pratique est essentiel ; cette discipline constitue l’ensemble ordonné des connaissances humaines dans la mesure où elle fournit les premiers principes et les conditions de possibilité de tout savoir. Sur le plan épistémologique (de la connaissance scientifique), la philosophie fait une étude critique de la science, présente une vision synthétique de l’ensemble de notre savoir et pouvoir, car elle cherche à déterminer l’origine et la valeur de connaissance de toutes disciplines qui proposent une vision de l’homme et du monde. La philosophie n’est pas moins « utile » que la physique. En étudiant la valeur et la portée des sciences en général, la philosophie dépasse le point de vue descriptif et explicatif de la physique. Par-dessus tout, son originalité profonde réside dans son caractère humaniste. La première et la dernière question de la philosophie est qu’est-ce que l’homme ?

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 13 juin 10

« Le bonheur n’est pas seulement un plaisir singulier, mais un état durable, d’une part du plaisir affectif, d’autre part aussi, des circonstances et moyens qui permettent, à volonté, de provoquer du plaisir.»

FRIEDRICH HEGEL, Propédeutique philosophique

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GRILLE DE LECTURE

Peut-on s’accorder sur une définition du mot « bonheur » lorsqu’on s’entend souvent dire que chacun a sa vision du bonheur et qu’il est vain d’en chercher une définition rigoureuse et unanime ? Définir le bonheur est un exercice malaisé car ses conceptions sont diverses et variables selon la perspective où l’on se situe. Hegel nous propose une façon de définir le bonheur. Il ressort essentiellement de cette acception du bonheur que celui-ci est un état durable. Il n’est pas réductible à une joie fugace, à des plaisirs ou satisfactions passagers.

Depuis la philosophie antique, le but de la vie humaine est le bonheur. Il est considéré comme la fin parfaite et le souverain bien, comme un état de satisfaction complète, caractérisé par sa plénitude et sa stabilité et qui se distingue du plaisir et de la joie. Aujourd’hui encore, chacun veut vivre en harmonie profonde avec le monde qui l’entoure et dans la sérénité intérieure. Toutes les quêtes spirituelles contemporaines, toutes les formes de religiosité alternative venues d’Orient visent un accomplissement profond de l’homme. Toute l’activité existentielle de l’homme semble orientée vers la recherche d’un bien-être plénier et durable.

C’est pour cette raison que dans la Métaphysique des mœurs, Emmanuel Kant définit le bonheur comme « le contentement de l’état où l’on se trouve accompagné de la certitude qu’il est durable». Mais cette aspiration de l’homme n’est réellement « aspiration » que par son caractère durable et par l’ardeur que l’homme met à vouloir l’atteindre. C’est dans la même perspective que s’inscrit cette pensée de Hegel. Mais ces définitions du bonheur ne sont  pas absolument complètes ni généralisables à l’infini. Car l’on peut se demander si l’assassin qui passe son temps à tuer pour survivre sans être inquiété, et qui a réuni des conditions durables de sa joie dans le meurtre professionnel, répond à ce critère de bonheur.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 12 juin 10

« Avec la réversibilité du visible et du tangible, ce qui nous est ouvert, c’est donc, sinon encore l’incorporel, du moins un être incorporel, un domaine présomptif du visible et du tangible, qui s’étend plus loin que les choses que je touche et vois actuellement. »

Maurice Merleau-Ponty, Le visible et l’invisible

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GRILLE DE LECTURE

Ce qui est en affaire ici est la réversibilité du visible et du tangible, une caractéristique de la chair. Précisons pour commencer que la chair est un concept axial dans la pensée de Merleau-Ponty. Elle est définie par la réversibilité. Merleau-Ponty définit la chair comme l’enroulement du visible sur le corps voyant, du tangible sur le corps touchant. Comme tangible, le corps touchant descend parmi les choses ; comme touchant, il les domine. Visible et tangible appartiennent au même monde de la chair. La chair nous permet de saisir le visible et le tangible dans leur adhérence mutuelle. La chair, c’est le visible invisible.

Le spectacle visible appartient au toucher, tout le visible est taillé dans le tangible comme tout être tactile est promis à la visibilité. Il y a donc enjambement, entrelacement,  empiètement, entre le touché et le touchant, entre le voyant et le touchant, mais aussi entre le visible et le tangible, entre le visible et l’invisible. La réversibilité vient du fait qu’il y a croisement du visible dans le tangible et relèvement du tangible dans le visible. En conséquence, la chair ne se limite pas seulement à l’espace corporel, elle s’étend à d’autres champs et noue avec ces corps une relation qui déborde le cercle étroit du visible.

Selon le phénoménologue français, cette réversibilité du visible et du tangible s’appuie sur la transitivité du corps par rapport aux autres choses tangibles. Le visible n’est donc que la « superficie d’une profondeur inépuisable ». En effet, le cercle du visible, c’est celui du touché et du touchant, c’est-à-dire du touchant qui saisit le touché ; c’est encore le cercle du visible et du voyant, en tant que le voyant n’est pas sans existence visible, et que le visible n’est ce qu’il est que parce qu’il y a un voyant. Par cette inscription réciproque, les relations du corps s’étendent à tous les autres corps transitivement.

Le visible est ouvert à d’autres visions que la nôtre. Grâce à la réversibilité et à la transitivité, ces échanges nous révèlent à nous-mêmes, dans la mesure où en voyant d’autres yeux, nous sommes à nous-mêmes pleinement visibles et prenons conscience de notre valeur. En face du monde, « en présence d’autres voyants, mon visible se confirme comme exemplaire d’une universelle visibilité.» Mon visible accède au sens dans une sorte de sublimation de la chair qui sera esprit ou pensée. Il existe en moi cette semence de pensée qui me rapporte à moi, au monde et à autrui. En vérité, il n’est guère question de sublimation, comme si la chair passait d’un état à un autre. Esprit et corps, invisible et visible se réconcilient dans la chair. C’est dans ce sens qu’il faut entendre l’affirmation de Merleau-Ponty selon laquelle la réversibilité du visible et du tangible (de la chair) m’offre un incorporel relationnel dont l’étendue m’échappe.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 11 juin 10

« Toutes choses égales par ailleurs, les être humains aiment exercer leurs talents (qu’ils soient acquis ou innés), et plus ces talents se développent, plus ils sont complexes et plus grande est la satisfaction qu’ils procurent. »

John Rawls, Théorie de la justice, § 65.

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GRILLE DE LECTURE

C’est ce principe que John Rawls appelle « principe aristotélicien ». Il le désigne ainsi à cause des relations qu’Aristote établit entre bonheur, activité et satisfaction dans l’Ethique à Nicomaque. Rawls préfère le nom de « principe aristotélicien » à celui de « principe d’Aristote », parce qu’Aristote lui-même ne l’énonce pas explicitement. Rawls indique qu’Aristote soutient néanmoins les deux thèses que le principe implique : premièrement, la satisfaction et le plaisir de l’homme lui viennent de ce qu’il exerce ses facultés ; deuxièmement, l’exercice de leurs capacités naturelles est un bien essentiel pour les êtres humains. En plus de ces deux thèses, Rawls énonce une thèse qui les complète ou les explicite. Voici ce qu’il affirme : « non seulement l’idée que les activités les plus agréables et les plaisirs les plus désirables sont liés à l’exercice de talents plus grands, impliquant des jugements complexes, est compatible avec la conception d’Aristote de l’ordre naturel, mais elle s’accorde avec les jugements de valeur qu’il fait, même si elle n’exprime pas ses raisons. »

En fait, le principe aristotélicien relève que les êtres humains prennent d’autant plus plaisir à une activité qu’ils y deviennent plus compétents. C’est ainsi qu’entre deux activités qu’ils accomplissent avec le même degré de réussite, les hommes préfèrent celle qui fait appel à une plus vaste gamme de jugements plus complexes et plus subtils. Rawls ne juge pas important de montrer que le principe aristotélicien est vrai. Il note simplement que les activités complexes font l’objet d’un plus grand intérêt parce qu’elles satisfont peut-être le désir d’expériences nouvelles et variées. A vrai dire, on observe au quotidien que l’homme veut toujours faire de nouvelles expériences, il veut se mesurer à des paris sans cesse plus grands dans l’intime espoir d’aller de succès en succès. Pour Rawls, les expériences nouvelles, à mesure qu’elles se complexifient, sont considérées comme laissant la place pour des prouesses d’ingéniosité et d’invention. Tandis que les activités plus simples n’offrent pas la même marge d’expression personnelle. Dans l’ensemble, Rawls présente le principe aristotélicien comme un principe essentiel de motivation, justifiant nos désirs et nos préférences.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 10 juin 10

« On nous conteste le droit d’admettre un psychisme inconscient (…) Nous pouvons répondre à cela que l’existence de l’inconscient est nécessaire et légitime, et que nous possédons de multiples preuves de l’inconscient. »

Sigmund FREUD, L’état psychologique.

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GRILLE DE LECTURE

La notion d’inconscient psychique paraît contradictoire et inadmissible. Qu’il suffise d’examiner ces définitions : la psychologie serait l’étude des phénomènes de la vie intérieure, en l’occurrence des phénomènes conscients. La conscience serait le sens intime par lequel l’homme se rend témoignage à lui-même de ce qu’il fait de bien et de mal. Quant à l’inconscient, il serait tout ce qui se dérobe à la lucidité de l’homme. Si tout ce qui est conscient est psychique, ce qui est inconscient paraît hors du psychisme. Cette déduction a du mal à passer car la définition du psychisme par la conscience est réductrice. En fait, pendant longtemps, la psychologie été identifiée à une seule réalité psychique, celle de la conscience ; elle était encore aux temps de Descartes et de Sartre, l’étude de l’âme et de l’esprit. L’entreprise psychologique cartésienne est le symbole de la résistance à l’inconscient ; elle tient pour constant que la proposition « je pense donc je suis » est nécessairement vraie toutes les fois qu’elle est conçue dans l’esprit. L’inconscient est écarté dès le commencement du doute. Chez Descartes, ce qui est inconscient appartient à la substance étendue, au corps, à la sphère physiologique (Je ne suis pas conscient du fonctionnement de mon foie), ce dont ne s’occupe pas la psychologie. Sartre de son côté a pu dire que l’objet de la psychologie, c’est l’homme en situation. Et qu’ainsi, « il n’y a pour une conscience qu’une façon d’exister, c’est d’avoir conscience qu’elle existe. »

Freud vient révolutionner cette théorie. Pour prouver l’existence de l’inconscient dans le psychisme humain, Freud dans son Introduction à la psychanalyse et dans sa Psychopathologie de la vie quotidienne évoque les faits familiers de la vie courante et surtout les actes manqués, les oublis, les lapsi, comme des éléments inconscients que le psychanalyste remarque. Les phénomènes hypnotiques et les rêves en font aussi parti. Le rêve n’est pas que le gardien du sommeil ; son interprétation est la voie royale qui mène à la connaissance de l’inconscient dans la vie psychique. Freud présente aussi la structure de l’appareil psychique en deux topiques. Dans la première (1900-1920), il distingue le conscient, le préconscient et l’inconscient. Dans la seconde (1923) Freud use du terme inconscient pour désigner le ça, mais aussi une part du Moi. Il y a aussi le Surmoi. Le ça est totalement inconscient, il est le réservoir bouillonnant des instincts fondamentaux. Freud dit ainsi avoir produit des preuves. Parler d’un psychisme inconscient n’est plus contradictoire. Mais on épiloguera encore longtemps sur la valeur de connaissance des méthodes psychanalytiques.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 09 juin 10

« La politique ne révèle son sens que si sa visée – son télos – peut être rattachée à l’intention fondamentale de la philosophie elle-même, au Bien et au Bonheur .»

PAUL RICOEUR, Histoire et vérité

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GRILLE DE LECTURE

Cette pensée de Ricœur a un accent aristotélico-platonicien  remarquable. Elle renvoie tout au moins à la conception de la politique chez les Grecs. Platon ordonnait la politique au Bien et au Bonheur, et ce sont les philosophes qui étaient les plus aptes à accomplir ce dessein politique. La philosophie vise au Bonheur qui découle de la contemplation du soleil du Bien. Le télos (la fin) de La philosophie vise au Bonheur qui découle de la contemplation du soleil du Bien. Le télos (la fin) de toute organisation de la société et de toute forme d’exercice du pouvoir politique doit rencontrer l’intention fondamentale de la philosophie, au risque de n’avoir aucun sens pour l’homme. Deux types de rapprochements sont perceptibles dans cette idée de Ricœur :

Premièrement, Ricœur semble mettre côte à côte « la politique » et « la rationalité », dans une relation de réciprocité symétrique. Depuis les Grecs, nous savons que la politique ne peut être exclue du champ du raisonnable et du discours philosophique sous peine de voir la raison chavirer et la politique tomber en déliquescence. Aristote pensait que tout Etat est une société dont le principe est la recherche d’un bien car toutes les actions de l’homme ont pour fin ce qu’il estime un bien. Thomas d’Aquin renchérit que le bien commun est ce que recherche toute communauté. A travers le bien politique, les hommes poursuivent un bien qu’ils ne sauraient atteindre autrement, et ce bien est une patrie du bonheur, et par ricochet, celle de la raison.

Deuxièmement, associer « politique » et « rationalité » appelle à conjoindre « philosophie politique » et « Etat ». L’Etat auquel notre grand lecteur de Hegel et d’Eric Weil se réfère implicitement ici n’est pas une totalité oppressive mais “le tout” comme « universalité des citoyens », le « seuil de la citoyenneté », le « seuil de l’humanité ». La philosophie politique aussi réfléchit sur le tout de la communauté et non sur la somme des personnes qui la composent. Le télos de la politique qui se réalise dans un Etat, est ainsi rattaché à l’intention même de la philosophie. Il n’est donc pas surprenant que la philosophie politique soit déterminée à chercher son sens et sa visée comme fin de l’Etat et de tout le corps politique, puisque l’homme (qui plus est philosophe) sans patrie, sans Etat, serait détestable.

Aujourd’hui, nous comprenons mieux qu’une philosophie politique puisse être gouvernée par une téléologie de l’Etat, c’est à dire que toute pensée de la chose publique s’appuie sur un discours concernant la fin que vise l’Etat ; cette fin pourrait être le bien commun thomiste, l’ultime visée des hommes. Il faut retrouver dans la téléologie de l’Etat, en d’autres termes, il faudrait rechercher dans l’association du politique et de l’éthique, la manière irréductible de la politique de contribuer à l’humanité de l’homme. Car, selon Ricœur, la spécificité de la politique ne peut apparaître que dans ce télos. L’humanité advient à l’homme par le moyen du corps politique.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 08 juin 10

« La critique de la religion est l’acte de naissance de la philosophie. »

Eric BRAUNS, « Les critiques marxistes de la religion »

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GRILLE DE LECTURE

La religion a été un objet d’étude privilégié de la philosophie de Kant  et de Hegel. Cette philosophie classique paraît faire une trop grande place à la religion. Feuerbach aurait même voulu intituler son ouvrage L’essence du christianisme (1841), « Critique de la déraison pure ». Dans le système hégélien, la religion est l’une des manifestations de l’Esprit ; mais celui-ci ne devient transparent à lui-même que dans la philosophie. En rompant avec cette « philosophie religieuse » classique, Feuerbach, Marx et Engels héritent de la critique de la religion comme objet philosophique. Leur rupture avec les colonnes de la philosophie moderne prend la forme significative d’une critique de la religion. C’est tout comme si, en poursuivant la dialectique de Hegel, la religion devenait tout d’un coup négativement transparente une fois parvenue à l’étape du concept philosophique. En tout cas, se séparer de la philosophie de la religion, c’est véritablement commencer la philosophie. Dans cette noble entreprise où philosophie se substitue à religion, critique de la religion se substitue aussi à philosophie de la religion. La critique de la religion est un désaveu cinglant adressé à la philosophie de Kant et Hegel.

Il n’est donc pas étonnant d’entendre que « La critique de la religion est l’acte de naissance de la philosophie ». Pour Eric BRAUNS, philosopher chez les Marxistes, c’est d’abord critiquer la religion où l’esprit humain s’est égaré. Entendons par religion l’ensemble des représentations et pratiques religieuses. Nous appelons à tort Marxistes, non seulement les représentants du matérialisme dialectique et de la philosophie de l’histoire développés par Marx, mais aussi le précurseur direct du marxisme, Feuerbach. En quoi consiste la critique de la religion de ces Marxistes ? Dans le vocabulaire kantien, la critique est transcendantale. Elle est la recherche des conditions de possibilité de l’exercice de la faculté qu’est la raison humaine. La critique marxiste est une interprétation normative. En effet, chez Feuerbach et Marx, la critique est généalogie, recherche de la signification globale du phénomène religieux depuis son origine. C’est une interprétation qui révèle les secrets ressorts de la religion et qui appelle à renoncer à la déraison et à l’égarement. Cette philosophie critique marxiste de la religion a marqué la pensée moderne.

Emmanuel AVONYO, op

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Eléments de réflexion pour une anthropologie philosophique du développement

L’Atelier des concepts, par Emmanuel AVONYO, op

Semaine du 07 juin 2010

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I.          LA FRANCAFRIQUE, UN FREIN AU DEVELOPPEMENT

La meilleure manière de poser le problème du développement aujourd’hui est de le situer dans son contexte. Le contexte précisément est celui des célébrations du cinquantenaire des indépendances officielles des pays africains, et du bilan d’une coopération difficultueuse avec la France, du moins en ce qui concerne les pays d’Afrique noire francophone. Le dernier sommet Afrique-France a encore parié sur la coopération bilatérale et la défense d’une communauté de destin. Or, cette institution connue sous le vocable de France-Afrique (Françafrique) apparaît comme le symbole majeur de la perpétuation des méthodes et pratiques auxquelles voulait remédier la décolonisation. Le modèle de développement proposé sous les oripeaux de la coopération Afrique-France n’a visiblement pas d’avenir. Nous voudrions montrer ici qu’en dépit de la prégnance de l’emprise politique de la France sur certains chefs d’Etats des pays ayant le français en partage, de nouvelles perspectives de développement pourraient s’offrir sur les vestiges des relations franco-africaines moribondes et qui arrivent vertigineusement à essoufflement.

1.         UN ESSOUFFLEMENT INVINCIBLE

Dès les premières heures des indépendances, le Ghanéen Kwame N’KRUMAH faisait remarquer que « les structures héritées du colonialisme manquaient de viabilité et d’infrastructures dynamiques. »[1] Plusieurs hommes politiques du continent, pressentant les difficultés d’une réelle prise d’autonomie vis-à-vis des puissances colonisatrices, ont appelé les Africains à briser les barrières géographiques héritées de la colonisation et à redynamiser leurs institutions traditionnelles afin de mieux s’adapter au processus du progrès enclenché. On se rappelle encore les écrits de Louis-Vincent THOMAS[2] sur la mystique d’un socialisme africain comme une invitation adressée aux Africains à réfléchir aux conditions de leur expérience d’autonomie. Le seuil de développement socio-économique entrevu avec la création de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) en 1963, de l’Union Africaine (UA) en 2002 et de nombreuses structures politiques et économiques sous-régionales, ne semble guère atteint au début du troisième millénaire. Le NEPAD, le Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique, n’a pas non plus apporté jusque-là les nouvelles solutions escomptées pour le continent.

A y regarder de près, ce sont les pays d’Afrique francophone qui paient un lourd tribut : ils sont les pays les moins développés économiquement, les plus endettés financièrement et les moins avancés démocratiquement. En effet, d’énormes problèmes sociaux et de nombreux défis en matière de développement subsistent de nos jours dans plusieurs pays d’Afrique francophone où règne un black-out total sur la gestion du pouvoir politique. On peut citer au nombre de ces Etats le Togo, un pays où un seul parti politique règne sans partage depuis près de quarante cinq ans. Au moment où les responsables politiques du parti au pouvoir se bombent le torse d’avoir été plébiscités une nouvelle fois lors des élections par le peuple, le même peuple croupit dans la misère. Les infrastructures routières sont en déliquescence avancée, l’école publique a rendu ses clés, pendant que le Bénin voisin bat le record en matière de taux de scolarisation en Afrique[3]. « Le Togo est l’un des pays les plus pauvres de la planète, avec un revenu national brut par habitant de 360 dollars en 2007… En 2008, les institutions financières lui ont accordé un allègement de la dette au titre de l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés renforcée.»[4] Sa dette publique extérieure s’élève à 1,8 milliards de dollars. La conspiration du silence diplomatique étant, cette situation n’a jamais interpellé les protecteurs du pouvoir en place. Tout comme le Togo, la République Démocratique du Congo, le plus grand pays d’Afrique subsaharienne, est classé parmi les pays surendettés d’Afrique[5].

Par ailleurs, pour la première fois dans son rapport annuel sur les indicateurs de développement, la Banque Mondiale (un autre complice et porte-parole de l’idéologie de domination occidentale) a pointé du doigt le fléau de la corruption qui gangrène l’économie subsaharienne. Même si la corruption est une pratique très répandue faisant partie intégrante de l’économie politique africaine, on note que sept pays des huit indexés comme pratiquant à outrance des pots-de-vin sont des francophones : Cameroun, Burkina, RD Congo, Mali, Congo Brazza, Sénégal, Côte d’Ivoire, Gabon[6]. Comment comprendre que les pays francophones soient les plus enclins à l’inertie et à la corruption ? On peut alléguer sans coup férir que les ex colonies françaises n’ont pas eu les moyens de leur développement. L’enfant auquel on se contente d’apprendre à manger du poisson sans lui montrer le chemin de la pêche et de la cuisine peut-il se débrouiller autrement dans la vie ? Il n’est pas anodin que la langue française, héritage d’une domination stérile, décline dans les relations internationales, même si certains défenseurs de la Francophonie, en l’occurrence Jean-Pierre RAFFARIN[7], ne veulent pas l’admettre. L’usage subalterne du français dans le monde est entre autres la conséquence de la déprime de la diplomatie française pour laquelle l’engouement s’aménuise comme peau de chagrin.

Mais de façon générale, c’est à tous les Africains qu’il faut demander : qu’avez-vous fait de vos cinquante ans d’indépendance réclamée tambour battant ? « Le bilan de l’auto-disposition est, sans doute, négatif, et même à la limite déprimant, poussant certains Africains à l’afro-pessimisme : de l’Afrique, continent  des pires misères humaines, peut-il venir quelque chose de bon ? »[8] L’Afrique connaît toujours un manque d’équilibre entre ses ressources, ses aspirations sociales et ses institutions censément mises en place pour promouvoir l’intégration économique et assurer le progrès social dans un monde globalisé. Certains pays d’Afrique, en l’occurrence ceux du Sahel, confrontés aux rigueurs d’une pluviométrie défavorable, ne parleront pas de sitôt d’autosuffisance alimentaire. Or, les Etats qui ne peuvent pas assurer leurs besoins alimentaires peuvent difficilement se développer, affirmait Kwame N’KRUMAH[9]. La Chine multiplie les accords de partenariat avec certains Etats, dans l’optique d’accélérer le développement de l’Afrique. Ce n’est pas sûr que ce soit la meilleure solution pour l’Afrique. Oui pour la coopération, mais non pour les aides empoisonnées qui accroissent les dettes colossales de l’Afrique. La Chine octroie ses aides à un taux préférentiel, il faut le savoir. Que ce soit Taïwan, la Chine ou le Japon, ce sont des versions modernes d’impérialisme dont les conséquentes lointaines sont défavorables pour la souveraineté de l’Afrique.

Malgré un certain « redressement » de la situation économique après des vagues d’annulations de dette, et l’optimisme affiché par rapport au développement de l’Afrique[10], la marginalisation progressive du continent dans les échanges internationaux est frappante. Les grandes décisions économiques et diplomatiques se prennent sans l’Afrique. C’est peut-être la raison pour laquelle, les Africains sont plus que jamais décidés à obtenir une place de membre permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Ce fut en tout cas l’un des sujets brûlants du 25e Sommet France-Afrique (Afrique-France) qui s’est tenu à Nice (France) le 31 mai et 01 juin 2010. Ce sommet a été présenté comme le sommet du renouveau. Les réunions de la France-Afrique inaugurées sous ce nom par Georges POMPIDOU s’appelleront désormais sommet Afrique-France. Il semble que désormais, l’Afrique est appelée à jouer un rôle accru dans les relations internationales. A la faveur de cette réunion placée sous le signe de « la gouvernance mondiale de l’Afrique », nous avons réécouté les discours pompeux des chefs d’Etats des pays concernés. Le plus éminent des participants à cette messe des déclarations de bonnes intentions a fait valoir que le monde avait besoin de l’Afrique pour discuter des grandes questions. Appelant à une relation de collaboration franco-africaine (africano-françaises ?) décomplexée, il a estimé que l’échec de l’Afrique serait le drame de l’Europe. Voici un extrait de son discours :

« L’Europe et la France, nous avons un intérêt majeur à la réussite de l’Afrique. Douze kilomètres séparent nos deux continents, il y a une communauté de destin, une communauté d’intérêts… Le continent africain s’impose chaque jour davantage comme un acteur absolument majeur de la vie internationale. Le formidable dynamisme démographique de l’Afrique, ses ressources considérables, en font la principale réserve de croissance de l’économie mondiale pour les décennies à venir. De son évolution, je veux dire de l’évolution de l’Afrique, de notre capacité commune à assurer son développement, dans la paix et la stabilité, dépend pour une large part notre propre devenir.»[11]

Ces discours auxquels nous sommes habitués n’auront aucune pertinence tant que l’Afrique n’aura pas sa souveraineté totale. En fait, le continent africain n’est adoubé que dans ces instances officielles qui sont comme de simples chambres d’enregistrement des flux de variation de la nouvelle politique africaine de la France, si variation il y a. Il n’y a rien de sincère dans les déclarations politiques de ces sommets. Nous en voulons pour preuve l’interview de SARKOZY publiée dans l’hebdomadaire Les Afriques, et que révèle François SOUDAN. C’est une interview prérédigée, taillée sur mesure en prélude au sommet Afrique-France, et initialement proposée par l’Elysée et le Quai d’Orsay à Jeune Afrique qui a « poliment décliné » l’offre. Pourquoi le promoteur des idéaux d’Afrique-France ne passe-t-il pas une interview à chaud, comme c’est la règle sur les chaînes internationales CFI, FRANCE 2 ? Peut-être n’aura-t-il pas eu l’occasion de pratiquer la langue de bois pour toujours s’en tirer à bon compte. De toutes les façons, il ne s’agit que de l’Afrique… Et François SOUDAN de conclure : « sous le chaud soleil franco-africain, tout bouge, mais rien ne change » [12].

Rupture ou continuité ? La réponse semble aller de soi. Et pourtant, on se rappelle qu’au début de son premier mandat présidentiel, Nicolas SARKOZY avait annoncé une politique de rupture avec l’Afrique. Nous avons encore en mémoire une allocution incendiaire à Dakar lors de sa tournée africaine de juillet 2007 qui lui a valu la mésestime de nombreux Africains. Les fondamentaux de la diplomatie étant, nous voyons mal la France lâcher complètement la bride en Afrique, « réserve de croissance de l’économie mondiale ». Que ce soit France-Afrique ou Afrique-France, les enjeux sont les mêmes pour la France. Sous le couvert d’une coopération diplomatique, économique, militaire, SARKOZY chapeaute l’Afrique depuis l’Elysée. Au lieu de se prendre pour le nombril du monde, la France ne ferait-elle pas mieux d’aller faire face à ses déficit budgétaire et décroissance économique ? Malgré le renouvellement des bases des relations franco-françaises, ils ne sont plus nombreux les Africains qui y croient encore. Certains présidents vont à ces sommets, qui pour faire de la figuration et répéter le discours alléchant que leur service de communication leur a pondu à l’occasion, qui pour négocier une retraite dorée pour service rendu à la métropole, qui pour exposer leurs « bouffonneries de bons rois nègres », qui pour dormir les casques sur la tête.

Notons qu’on parle actuellement de « Zones de coopération prioritaire » pour désigner l’ouverture de cette même coopération francophone aux Etats lusophones, anglophones… qui le désirent. Et c’est ainsi que SARKOZY prétend rompre avec l’Afrique. La montée des Asiatiques sur le continent africain en est pour quelque chose. La dite « charte d’investissement en Afrique » n’est qu’une nouvelle modulation de la politique de la mainmise sur les fragiles économies africaines. Aujourd’hui, de plus en plus de voix s’élèvent pour contester la construction des économies à partir des aides et financements destinés à être rapatriés à terme. Changer de dénomination pour qualifier (habiller) les mêmes intérêts sordides poursuivis depuis vingt cinq ans est la preuve supplémentaire que la Françafrique est menacée de mort. Qu’elle veuille lâcher prise ou pas, l’heure de la vraie rupture a sonné : celle que décident les Africains eux-mêmes. Pendant que la Françafrique arrive invinciblement à essoufflement, et que la France perd pied progressivement dans son ancien pré-carré, l’exemple du cinglant désaveu de Laurent GBAGBO (Côte d’Ivoire) est le plus symptomatique, on peut tirer les constats lucides qui s’imposent. L’Afrique doit réfléchir à un nouveau départ, tout en évitant de continuer à mettre du vin nouveau dans de vieilles outres.

2.         FAUT-IL TROUVER UNE ALTERNATIVE AU DEVELOPPEMENT ?

Le développement en tant qu’idéologie est un héritage de la colonisation et un leitmotiv de la Françafrique. Après cinquante ans d’indépendance flatteuse et vingt cinq ans de la Françafrique, l’Afrique semble arrivée à la croisée des chemins. L’Afrique noire mal partie au temps de René DUMONT[13] n’est toujours pas arrivée, et cela pour une juste raison : les Africains n’ont jamais pris leur indépendance. Plusieurs de nos dirigeants sont en service commandé, ils sont comme des marionnettes aux mains des ex-puissances coloniales, seule protection sûre pour le tripatouillage des élections et la dictature militaire. Et pourtant, les chantiers du développement sont là, et les développeurs connaissent tous les priorités auxquelles il faut s’attaquer : la pauvreté, l’analphabétisme, le chômage, la mal gouvernance, les droits de l’homme, la santé… Mais, s’ils se mettaient  à éradiquer complètement le paludisme et le virus du VIH-SIDA, à quoi serviraient leurs firmes pharmaceutiques ? C’est à croire que le développeur ne vit que du sous-développement des autres, comme tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. Il est clair, le développement n’a jamais été qu’un mirage pour perpétuer la présence des vautours dans le ciel du continent africain. Le concept de coopération doit être resitué par rapport à l’idée de développement.

Tout porte à penser que l’assimilation, l’asservissement, la « cocufication », la langue de baobab et le cynisme sont des paradigmes indécrottables du concept de coopération. Le développement tel qu’il est envisagé par les développeurs et les partenaires au développement se contente d’appliquer de façon verticale, telles les frappes chirurgicales américaines en Irak, des schémas préconçus à des réalités socio-économiques qui leur sont complètement étrangères. C’est tout comme on applique du cataplasme sur des jambes de bois. Le vrai objectif n’est pas le développement. La coopération n’a souvent été qu’un prétexte. Un demi siècle de mise en œuvre des programmes d’ajustement structurel et de financement des « grands projets » dans le monde sous-développé n’ayant rien changé au quotidien des pays pauvres très endettés (ou surendettés), plusieurs anthropologues du développement ont appelé à passer d’une conception idéologique du développement à une nouvelle manière d’entrevoir le développement. Benjamin AKOTIA est de ceux qui rejettent de façon radicale l’idéologie développementiste et sa tendance assimilationniste. Cette position a fait l’objet d’une réflexion publiée à L’ACADEMOS sous le titre « Peut-on réinventer le concept de développement ? »

Les Africains sont entre résignation et volonté désespérée de lutter pour leur développement, tant les fruits n’ont pas atteint la promesse des fleurs. Faut-il trouver une alternative au développement cinquante ans après les indépendances ? Doit-on renoncer à la coopération désuète défendue par la Françafrique revue et corrigée ? La coopération avec la France et avec le reste du monde n’est pas mauvaise en soi quand on sait que la rencontre avec l’autre est source d’enrichissement. On ne peut pas renoncer à se développer. Le développement semble une donnée naturelle, qui concerne tous peuples, y compris les soi-disant développés achevés. Cependant, l’idéologie qui entoure le développement est à rejeter, tel un cadeau empoisonné. Les investissements sont nécessaires pour le développement de l’Afrique. Mais à voir les conséquences que cela entraîne, il vaut mieux réfléchir à l’obtention d’une souveraineté complète, et à la mise en place d’une politique économique commune sur le plan africain. S’il n’est peut-être pas possible de réinventer le concept de développement, on peut tout de même entreprendre de le repenser et de l’humaniser. Quel contenu peut-on donner au développement aujourd’hui ? Comment parvenir à un concept humain et moins idéologique de développement ? Cette analyse des fondements n’est-elle pas la tâche de la philosophie fondamentale, l’anthropologie en tant que geste philosophique de base ?

II.   FONDEMENTS D’UNE ANTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE DU DEVELOPPEMENT

La coopération avec les partenaires au développement et les organisations non gouvernementales n’est pas la source de tous les problèmes de l’Afrique ; elle ne peut pas non plus être un socle inébranlable au développement assuré du continent. Le fondement du développement se trouve en l’homme en tant qu’être capable de développement. Pour autant qu’elle est souhaitée, il faut encore interroger, limiter et humaniser cette coopération en soumettant de nouveau à la réflexion les bases anthropologiques du concept traditionnel de développement. Cette activité réflexive est la tâche de la philosophie fondamentale. L’anthropologie philosophique mise au service du développement veut réactiver l’attention des uns et des autres sur les principes essentiels de tout progrès économique et social. Elle rappelle que l’homme dans sa plénitude d’être est le principe et la fin du développement. Posons-nous d’abord une question de principe : pourquoi le développement ?

1.         LE DEVELOPPEMENT POUR QUOI FAIRE ?

Que cherchons-nous ? Pourquoi faut-il se développer ? Quel type d’homme aimerions-nous développer, quel type d’homme développé voulons-nous susciter par le développement ? Quels acteurs de développement devons-nous former ? De quels moyens disposons-nous ? Quel visage voulons-nous donner à l’Afrique ? C’est cette tâche préalable que nous formulons par la question : le développement pour quoi faire ? Le débat que nous soulevons sous ce titre dépasse considérablement les limites de cette discussion. Et nous ne prendrons pas le risque d’y répondre frontalement. Puisque c’est à chacun de s’y essayer selon ses attentes. Nous nous bornerons à souligner que cette question a le mérite de nous rappeler qu’en toute chose, il faut se poser des questions. L’art de questionner qui appartient en propre à la philosophie n’est pas une activité superflue. Lorsque ce questionnement porte sur l’homme dans son ipséité, il devient le geste philosophique de base inhérent à tout développement. L’anthropologie philosophique nous évite de reprendre les chemins de nos échecs retentissants. Elle nous donne les moyens de « dire la vérité, sans cesser d’être généreux » (Albert CAMUS).

Le plus important n’est pas de scander des formules dans les salons feutrés des sommets France-Afrique, il convient de s’interroger sur le modèle d’homme qui doit être au centre du développement et sur le modèle de développement qui convient à chaque culture. En fait, l’idéologie développementiste a souvent fait comme si cette étape allait de soi, parce que le modèle d’homme et de développement était déjà tout fait, il ne restait plus qu’à aller l’imposer aux sous-hommes. De son côté, l’anthropologie du développement qui répugne à se nourrir de principes philosophiques s’est contentée d’être une méthode dont le but était d’accomplir le boulot prescrit par les idéologues du vieux continent. L’anthropologie du développement a été pendant un demi siècle au service du néo-colonialisme ; le concept d’anthropologie du développement a été inventé pour constituer le ferment et l’interprète des mythes et idéologies des développeurs[14]. Elle a cherché à exiler l’homme Africain de sa culture, commettant ainsi une faute de lèse-humanité. Au lieu de susciter en lui les ressources d’une auto-prise en charge et d’une valorisation de soi, les anthropologues du développement a entraîné l’homme Africain dans une dépendance politique et culturelle préjudiciable.  L’anthropologie philosophique du développement, c’est-à-dire la philosophie de l’homme qui a pour tâche le développement, récuse cette tâche d’auxiliaire du développement et rejette le développement en tant que processus de redomination et d’acculturation, car le modèle d’homme à susciter n’est pas extérieur à l’homme à développer, ni à sa culture.

Aujourd’hui, l’entreprise de développement gagnerait à prendre appui sur des présupposés philosophiques. Pour ne plus ressembler à des voyageurs qui naviguent à vue, au gré du vent des nuits de l’inconnaissance des enjeux du développement, il est impérieux de replacer toutes nos conquêtes dans le sens de la promotion de l’homme comme valeur éminente et non négociable. C’est bien ce que nous apprend l’anthropologie philosophique. La philosophie fondamentale, celle qui étudie l’homme en tant qu’homme historiquement situé, a la lourde tâche d’attirer l’attention sur l’homme, principe et fin du développement. Son geste fondamental consiste à rappeler que le développement, avant d’être une question d’infrastructures, de transferts de technologie, de communauté d’intérêts, de civilisation et de rationalité, concerne l’homme dans sa substantialité. Il est regrettable de savoir qu’ailleurs dans le monde, on semble entré dans l’ère du post-humain, ou de l’humain transgénique[15]. La personne humaine n’a pas plus de valeur qu’un animal domestique (ou un objet de laboratoire). On peut laisser mourir le premier au profit des seconds. Cette crise de l’humain justifie les bombes qu’on largue inlassablement sur des populations entières. Un modèle de  développement qui n’a aucun sens de l’humain n’a pas répondu à la question initiale : le développement pour quoi faire ?

L’anthropologie philosophique formule l’hypothèse que la recherche de l’excellence humaine est le point de départ de tout processus de développement qui ne veut pas être contre-productif. Plus que le sens de l’humain, c’est l’excellence de l’homme dans son humanitude que le développement se doit de viser. Cette excellence, c’est encore à l’homme de la produire, de l’extérioriser. Le principe de développement est inhérent, et non extérieur à l’homme. Le développement est certes une logique de l’action et de la pratique. Mais avant tout, c’est du côté des principes de l’action humanisante qu’il urge de regarder, car si tous les hommes sont d’accord pour affirmer que le développement doit être au service de l’homme, ils ne s’entendent plus au sujet du contenu qu’il faut y mettre. A défaut de s’entendre sur le contenu, nous pouvons baliser des voies communes de recherche de solution en misant sur les fondamentaux. Le développement ne peut venir que de l’esprit de créativité et d’initiative suscité en l’homme. C’est pour se faire l’écho de ce questionnement que le camerounais Ebénézer NJOH-MOUELLE[16] publiait à la fin de la première décennie des indépendances un ouvrage tonique et très critique dont le sujet, plus que jamais d’actualité, convient bien à notre propos. Le philosophe voulait dégager la signification philosophique, objective et équilibrée du processus du développement en vue d’un nouveau départ. Nous croiserons son approche avec quelques données anthropologiques de Paul RICOEUR et de Hannah ARENDT.

Le problème du développement, envisagé du point de vue de l’homme, implique fondamentalement une lutte pour l’augmentation de la créativité et une bataille pour la liberté de l’homme : « De la bataille du développement devra sortir un type d’homme que nous caractérisons sous les traits du créateur pour souligner la nécessité qu’il y a à faire en sorte qu’il soit sinon un homme libre, du moins toujours apte à le devenir. »[17] L’homme capable de développement est un homme essentiellement libre, non dépendant d’une quelconque coopération. La liberté d’action est la terre nourricière de l’excellence humaine. Si pour NJOH-MOUELLE, le développement doit œuvrer à substituer à la médiocrité l’excellence, pour sa part, le philosophe ivoirien Jean-Gobert TANOHconsidère que la question préalable et fondamentale à tout développement intégral et durable est de savoir qui est l’homme ? « Question apparemment banale et simple, qui pourtant n’en demeure pas moins la question de toutes les questions véritables, en dehors de laquelle l’homme ne peut donner du sens authentique aux choses. » [18] En effet, avant de parler de libre créativité, de développement ou d’excellence chez l’homme, il faut questionner son « qui ». L’homme pourrait se définir comme matière première et sujet du développement.

2.         L’HOMME, MATIERE PREMIERE DU DEVELOPPEMENT

Lorsqu’on entend généralement parler de développement, tous les esprits s’orientent de facto vers l’acquisition du matériel, la maximisation des biens et des infrastructures et l’accroissement de la puissance de l’homme sur son environnement immédiat. Dans ce sens, la matière première du développement serait des produits naturels bruts, qui n’ont encore subi aucun processus de transformation. La perception que nous avons de la mesure du développement est appelée à évoluer. C’est ici que la réflexion du philosophe ivoirien Jean-Gobert TANOH trouve toute sa pertinence. On ne doit pas faire du « non préalable » la condition première du développement. Seule « l’authentique préalable », c’est-à-dire l’homme, est une exigence première et fondamentale du développement. Jean-Gobert TANOH attire l’attention sur la sorte d’anachronisme qu’il y a dans la hiérarchisation des priorités en matière de développement. « L’agent principal du développement est l’homme, qui en est aussi la matière première. Il est au début, pendant et à la fin du processus. Le développement est fait par lui et pour lui. Donner au développement toute sa vérité suppose nécessairement la détermination essentielle de l’homme, dont les critères du développement rendent bien compte.»[19]C’est l’homme la matière première du développement. Tout développement commence en lui. C’est à lui qu’il faut donner les moyens du développement. Libérer l’homme, c’est commencer le développement.

Dans cette perspective, la question qu’est-ce que l’homme apparaît comme la question des questions en matière de développement. Pour Jean-Gobert TANOH, la question qu’est-ce que l’homme ne conduit pas à une analyse culturelle, anthropologique ni encore moins biologique, mais à ce qui est de toutes ces déterminations sans quoi ni le culturel, ni l’anthropologique, ni le biologique ne peuvent être substantiellement systématisés. Tout dépend de la façon dont l’homme se représente son être. C’est dans la mesure où l’homme, matière première du développement, se représente clairement son être comme tel qu’il peut résolument et dignement habiter la terre. La question « qu’est-ce que l’homme ? » est une question de l’homme sur l’homme, afin de le saisir d’un point de vue universel et anhistorique[20]. Notre philosophe appelle à poser l’homme au-delà de toutes les contingences culturelles et historiques pour mieux l’appréhender dans ses rapports à la culture et à l’histoire. Penser la vérité vivante du concept de développement, c’est penser l’identité essentielle de l’homme, pour autant que le socle de toute forme de développement est d’abord l’homme. Ce qui est essentiel, « c’est l’habiter de l’homme en sa vérité substantielle, à partir de laquelle il entretient un rapport libre et serein avec les choses. Or une telle réalité n’apparaît pas encore clairement en Afrique où l’on constate le développement épouvantable des misères humaines. »[21]

Le penseur ivoirien affirme que les conflits multiformes qui ensanglantent l’Afrique et certaines régions du monde témoignent d’une certaine idée de l’homme que l’on voudrait faire passer. La crise larvée en Côte d’Ivoire est certes un conflit politique et économique, mais il s’agit essentiellement de l’homme. En clair, cette crise pose la question du regard de l’homme sur l’homme. S’il est avéré que cette crise qui dure près d’une décennie mine le développement du pays, il va sans dire que toute question liée au développement ne peut recevoir une élucidation satisfaisante qu’à partir de l’homme. Jean-Gobert TANOH exhorte à une « réflexion critique et systémique » des Africains noirs sur eux-mêmes, « en vue d’une appropriation humanisante de l’être de l’homme, sans laquelle de toute évidence, il ne peut y avoir de coopération internationale éclairée et éclairante pour un développement durable » (Idem). L’immobilisme existentiel étant le signe d’une « régression ontologique et ontique » (TANOH), une appropriation humanisante de l’être passe peut-être par la visée du maximum d’être-homme, telle que le préconise Ebénézer NJOH-MOUELLE. Nous allons essayer de saisir ce qu’est le maximum d’être-homme afin d’analyser ses implications pour une anthropologie philosophique du développement de Afrique.

3.         LA VISEE DU MAXIMUM D’ETRE-HOMME

La question qui se pose est de savoir qu’est-ce qu’être homme au maximum. C’est être homme excellemment, dans la vérité de sa nature. C’est refuser d’être un homme conventionnel et anonyme de la société, c’est ne plus transformer le passage en destination et le pont en but, la coopération « françafricaine » en finalité de l’existence. La pierre de touche du maximum d’être est dans l’excellence humaine car « L’excellence de l’homme invite donc celui-ci à quitter la transition, le passage pour accéder à son devenir. » L’homme excellent «est un homme résolument engagé dans le processus de la libération. Une double libération de soi-même et des autres.»[22] On ne libère les autres qu’à la condition de s’être soi-même libéré. On ne se développe qu’en s’affranchissant de la tutelle des puissances dominatrices qui accordent des prêts flanqués d’énormes conditionnalités et attendent des retours sur investissements faramineux. S’il est vrai qu’on ne peut pas partager la pauvreté, mais la richesse, c’est en recherchant le maximum d’être-homme qu’on pourra entreprendre de développer les autres, au risque de faire du développement, une occasion de plus pour poinçonner les humbles richesses des à-développer. C’est ici qu’il faut essayer de réfuter les vocables de « développeur » et de à-développer très usités dans une certaine anthropologie du développement.

Nous récusons ces terme condescendants pour la simple raison que le développement ne saurait être un processus à caractère exogène et à sens unique où un émissaire du roi belge, prototype des développés achevés, viendrait civiliser (gréciser et christianiser) des incultes et des païens d’une région du Congo. Si par impossible il était établi que certains (les Africains) étaient condamnés à rouler éternellement la pierre du sous-développement vers les horizons situés au-delà de la Méditerranée ou de l’Océan Atlantique, la question que pourraient toujours se poser ces damnés de Sisyphe serait celle-ci : « En quoi les autres sont-ils développés et pourquoi devons-nous l’être aussi ? N’y aurait-il pas une manière africaine de se développer ? » [23] Comme aime à le répéter l’anthropologue togolais Benjamin AKOTIA, « Il est intéressant d’interroger les traditions des peuples pour comprendre leur désir de développement.» Comment développer quand on ne connaît pas les besoins des peuples concernés ? Or, qui d’autre nous connaîtra et nous comprendra mieux que nous-mêmes ? Ainsi, il n’y a pas un à-développer d’un côté et un développeur de l’autre. Ce qui sous-entend que le terme « sous-développé » (comparatif) est lui-même impropre. Le développement des uns n’est pas à comparer à celui des autres, comme une culture n’est pas mieux qu’une autre. Chacun est développé à sa manière. Si le développement est l’action d’évoluer, de s’améliorer qualitativement, ce principe est intrinsèque à l’homme.

Pour Ebénézer NJOH-MOUELLE, il est clair qu’il faut se développer en promouvant ses propres capacités créatrices. Pour passer de la médiocrité à l’excellence, (encore que nous ne croyons guère à la médiocrité ou à la régression ontologique de qui que ce soit) on n’a pas besoin d’un autre pour le faire. On peut tout au plus se développer ensemble. Le développement est une donnée naturelle, il n’est pas assigné à certains peuples le luxe de le faire advenir chez d’autres. A preuve, la question du développement se pose également en Occident. L’abolition des repères éthiques, les questions de clonage (dont nous avons parlé dans II, 1), les scènes de pédophilie, de racisme et de phobie de l’autre que l’on enregistre tous les jours sont-ils des indicateurs d’un développement humanisant ? Nous considérons donc qu’il n’y a pas un développeur et un à-développer. Ou mieux, l’à-développer est son propre développeur. Il n’est pas vain de prendre le temps d’interroger le concept de développement. L’excellence humaine ou le chemin d’approfondissement de son humanité est à rechercher tous les jours. Et puis l’engagement dans le processus de la libération des autres est d’abord un investissement au service de la libération soi-même.

En parlant de processus de libération, NJOH-MOUELLE ne met-il pas en évidence le développement comme une œuvre continuée au sens de la « création continuée » chez Descartes ? En exhortant à libérer sa créativité et à acquérir la maîtrise technologique, il trouve en l’homme capable d’excellence un gage de développement durable. Le maximum d’être-homme n’est pas un seuil limite, il est dans l’équilibre constamment recherché. Le philosophe indique que l’excellence de l’humanité entière est la destination finale du développement. Ceci dit, le philosophe perçoit bien la question qui pourrait lui être adressée : de quoi l’homme qui travaille à son excellence se libère-t-il ? « Il se libère de toutes les formes institutionnelles et paralysantes de la vie.» Le développeur ou l’acteur de développement qui vise le maximum d’être-homme de ses concitoyens est un « homme qui répudie la superstition de l’ordre établi. L’ordre établi, c’est précisément l’ordre de la sempiternelle répétition de soi, sans aucun renouvellement, c’est l’ordre de la sclérose et de la mort. »[24] L’acteur de développement se libère des scories de l’immobilisme et de la coopération-dépendance et libère sa société du refus de l’utopie, de l’usure du pessimisme qui envahissent toute société amorphe.

En somme, l’analytique des fondements d’une anthropologie philosophique du développement a atteint un résultat prometteur : le développement de l’homme s’enracine dans la philosophie de l’homme capable de créativité. Elle sera la perspective d’un développement humanisant, d’un développement endogène et intégré. La philosophie de l’homme capable de créativité exhorte à quitter le régime de l’ordre établi qui pétrifie les synergies individuelles et transforme l’homme en un élément quasi inerte de l’histoire. En visant le maximum d’être-homme, elle appelle à s’affranchir du dogme des situations acquises et des conventions surannées, à sortir de la médiocrité des idées reçues, de la petitesse du minimalisme, du verrou de la coopération stérile, du complexe d’infériorité et de la mentalité de colonisé en s’appuyant sur l’initiative créatrice. Toutefois, un développement endogène qui utilise les ressources de l’homme pour penser l’homme s’efforcera de montrer à celui-ci que la société close n’est pas sa véritable destination. Une société close ne peut que se scléroser. Tout en limitant sa dépendance de la coopération, il doit vaincre définitivement son incapacité à transformer ses potentialités naturelles en existence qualitative. C’est dans l’ouverture qu’il faut susciter le développement comme un processus intérieur et créateur où l’on s’efforce de mettre dans son action voulue ce qui est au principe de son action volontaire, pour reprendre une expression de Maurice BLONDEL[25].

III.        L’HOMME, CREATEUR DE SOI ET DE SON DEVELOPPEMENT

Nous partons d’un principe maintes fois rappelé : le développement est une donnée naturelle, c’est-à-dire qu’il appartient naturellement à l’homme de se développer. Pour ce faire, c’est à l’intérieur de l’homme qu’il faut chercher les ressources de son développement, et non dans les vaines promesses de subsides. Développer l’homme en visant son maximum d’être, c’est développer la cité. L’homme qui vit excellemment, créativement, doit trouver en lui-même les moyens de son développement et du développement des autres avec lui. La mise en valeur des capacités de création et de renouvellement de soi (vita creativa), la valorisation des ressources du milieu de vie où l’on s’insère, et la prise de conscience de sa condition historique sont les facteurs essentiels d’un développement harmonieux.

1.         LA VITA CREATIVA OU  L’EXCELLENCE D’ETRE CREATEUR

La vita creativa[26], c’est l’excellence du créateur de son développement. L’excellence de l’homme, c’est sa vertu propre. L’humanité véritable de l’homme n’est pas à chercher en dehors des limites humaines, mais dans son excellence, son existence bouillonnante de vie, sa créativité. L’homme en tant que créateur de son développement n’est pas à prendre au sens d’un démiurge[27]. Le créateur de soi est un homme qui, tout en recherchant l’excellence d’homme, s’atteste comme un être agissant et pâtissant, pâtissant parce qu’agissant et agissant parce que pâtissant. Les soucis de l’existence présente et future sont son premier cheval de bataille. L’action est destinée à endiguer les soucis existentiels. L’action, pour que jamais le pâtir ne soit une fatalité et une détermination indépassable. Le pâtir (ou la passivité) sert d’aiguillon à l’action en même temps qu’il en est une résultante. Le pâtir pour que l’action soit celle d’un homme conscient de son conditionnement historique. C’est encore l’action, l’action créatrice, qui remédie au pâtir induit par l’action. En effet, l’homme excellent est un créateur de soi qui s’arrache au « piétinement de la vie » par l’action ; un combattant acharné qui s’extirpe du « somnambulisme de la mort » par son travail.

L’anthropologie d’Hannah ARENDT nous ouvre de grandes perspectives pour une théorie anthropologique du développement inspirée de l’action. Elle écrivait : « Je propose le terme de Vita activa pour désigner trois activités humaines fondamentales : le travail, l’œuvre et l’action. Elles sont fondamentales parce que chacune d’elles correspond aux conditions de base dans lesquelles la vie sur terre est donnée à l’homme.» [28] Le concept arendtien de la vita activa paraît très riche pour notre propos. Interprété rétrospectivement à partir de THOMAS D’AQUIN et enrichi par les présupposés philosophiques de Paul RICOEUR et de NJOH-MOUELLE, puis inséré dans la logique d’un développement intégré, la vita activa donne la vita creativa. Nous prenons ce concept au sens de l’excellence propre au créateur de son développement, du principe du développement humain. L’homme capable de développement s’engage en son entier, abandonne une manière d’être antérieure (la coopération-dépendance) pour qu’advienne un mode d’être nouveau (la liberté créatrice).

Dans cette optique, la vita creativa est une excellence, une perfection où l’acteur de développement s’atteste et se renouvelle comme une personne humaine, une valeur non marchande. Le paradigme de la vita creativa veut, à la suite d’Hannah ARENDT, appréhender la condition humaine comme celle d’un créateur de soi par son travail (labor), par son œuvre (work) et par son action (action). Il permet à l’homme d’enclencher son développement comme une transformation de soi, une mise en œuvre de sa capacité, comme le renouvellement de son effort d’exister avec les autres dans une histoire commune, comme la production d’une existence nouvelle. Ainsi, le développement n’est rien d’autre qu’un vouloir être de l’homme comme une totalité personnelle inscrite dans l’histoire. Cette appropriation ne fait pas de tort à la pensée de notre philosophe, parce qu’une vie n’est active qu’à la condition d’être créatrice, et vis versa. Nous n’avons fait que poursuivre jusqu’au bout ses intuitions. Nous en jugeons dans l’explicitation des trois composantes de la vita creativa, à la lumière de la démarche d’ARENDT. Notre auteur relève que la vie humaine est fondamentalement marquée par le travail en tant que processus biologique du corps humain, en tant que nécessité vitale et source des produits de consommation. Il apparaît que quoi que l’homme fasse, il est un consommateur, il doit travailler à sa survie. C’est le premier mobile du développement.

Mais si le développement en restait là, il n’aurait pas valu une minute d’abnégation. L’homme doit penser à la postérité. La condition historique est indissociable de la production d’une œuvre humaine comme la marque de son appartenance-au-monde et le seau de son avoir-été. L’œuvre est la fabrication, à partir des matériaux du monde et des richesses de la nature, des produits qui résistent à l’érosion du temps et qui nous inscrivent dans l’histoire. Grâce à son œuvre, l’homme devient véritablement acteur d’un développement durable. La vie qui se poursuit sans nous est celle d’une communauté plurielle orientée vers un devenir. C’est pourquoi l’action est le ferment d’une société humaine plurielle en progrès vers plus d’humanité, l’activité par excellence qui constitue le domaine public, la conditio per quam du déploiement de l’histoire de toute vie politique. Les trois facteurs sont inextricables dans la vie d’un homme soucieux du développement. Le créateur du développement est un être conscient de son conditionnement temporel et historique. Nous reviendrons davantage sur cet aspect au point  suivant. Riche en mérite, c’est pourtant poétiquement que l’homme habite cette terre, disait HOLDERLIN. Poétiser au sens grec, c’est créer. L’habiter temporel et historique est un habiter poïétique.

Selon RICŒUR, auteur de la préface de Condition de l’homme moderne, une connotation temporelle distingue produits du travail et produits de l’œuvre : les premiers sont consommés, les derniers sont à notre usage, les uns passent et changent, les autres durent et persévèrent. ARENDT s’oppose à la substitution des produits de l’œuvre à ceux du travail et fustige la tradition utilitariste qui efface la distinction entre les deux types d’objets. En voulant maximiser l’intérêt du plus grand nombre, et en surestimant la catégorie de travail sans aucune nuance, Adam SMITH et ses successeurs ont placé dans le travail humain la totalité des activités fondamentales de la condition humaine. Ce faisant, un travail équivaudrait à une œuvre, et l’appréciation de la valeur des produits serait indifférente à cette distinction. Or, la distinction entre l’œuvre, le travail et l’action permet de sérier sphère politique et sphère économico-sociale, domaine public et domaine privé. Cette distinction est utile pour une anthropologie du développement qui prend en compte aussi bien la vie socio-économique (privée) que  la sphère politique (publique). Au-delà du fait qu’il ne faut pas confondre biens consommables et biens durables, la distinction nous semble purement analytique.

Nous retenons que l’homme excellent, celui qui travaille, œuvre et agit, rejette la veulerie et l’immobilisme qui caractérisent les sociétés mimétistes de consommation pour se soucier non seulement de ce qu’il y a de substantiel en lui-même, mais aussi de la durabilité de son action de développement qui engage les autres à plus d’un titre. Le développement n’est pas une entreprise solitaire, il répugne à des consommateurs passifs qui n’ont aucune vision commune. La vita creativa n’est féconde que lorsqu’elle est portée par une communauté solidaire, lorsqu’elle se nourrit de la sève issue de sa tradition en se projetant dans l’avenir à construire. Le développement tel que l’entend l’anthropologie philosophique mettra en valeur l’espace naturel et ses richesses, le savoir-faire et la connaissance humaine, l’éthique du développement et la vision anticipatrice. L’ensemble de ces ressources et systèmes de valeurs se résument dans les trois vecteurs essentiels de la vita creativa. Le travail assure la survie de l’homme excellent et de l’espèce humaine sans rien laisser derrière soi, l’œuvre confère une permanence, une durée à la futilité de l’existence mortelle de l’homme excellent, l’action en rendant possible la société politique crée l’Histoire.

2.         LA VITA CREATIVA ET LA CONDITION HISTORIQUE

Quel lien peut-il y avoir entre développement et conscience historique ? La conscience de l’histoire est une donnée du développement lui-même. Le développement n’est possible que dans le temps et dans l’histoire. Nous avons déjà insisté plus haut sur le fait que le créateur de son propre développement est un être historiquement et temporellement situé. La condition historique suppose donc la prise de conscience d’être un sujet historique. L’homme historique assume une tradition, une histoire, qui se poursuivra sans lui. On pourra rappeler autant qu’on voudra le caractère déterminant de la vita creativa pour le développement. Cela implique simplement que le développement est une notion transhistorique qui appelle à assurer une médiation entre l’homme qui crée les conditions de son être-homme maximum et l’homme à-naître appartenant à un avenir lointain non identifiable. Car l’œuvre de l’homme, quand bien même elle serait conditionnée par son milieu naturel, induit cet avenir indéfinissable. Le conditionnement historique de la vita creativa fait appel à une éthique du développement dont les deux axes majeurs sont la responsabilité et la solidarité.

Le caractère indéfinissable de notre avenir qui est un horizon indéterminé par définition[29] fait de la question du développement une question grave. Le philosophe ivoirien Saïdou Pierre OUATTARA indiquait dans son ouvrage Quel chemin vers une patrie en Afrique ?que l’Africain déterminé par l’histoire et la géographie doit se déterminer par lui-même, pour un avenir meilleur[30]. Le développement est une question grave pour trois raisons : premièrement, cet avenir qu’on ne connaît pas n’est pas moins une tâche à réaliser. Deuxièmement, si l’avenir venait à être hypothéqué, on ne parlera pas de développement. Troisièmement, si on ne connaît pas l’histoire de ses échecs, on ne peut pas non plus rebondir. En fait, cela nous permet de savoir à quel point le développement est indissociable de la conscience notre condition historique. C’est pourquoi la vita creativa « embrasse la profondeur historique de la conscience que nous prenons de nous-même », selon l’heureuse expression de Hans Georg GADAMER[31]. Puisque nous sommes des sujets historiques et des acteurs de l’histoire, la profondeur historique de la conscience que nous avons de nous-mêmes doit être solidaire du passé, du présent et de l’avenir.

L’activité de création de l’existence présente et future ne peut absolument pas se former sans reculer ses limites jusque dans les profondeurs de la tradition passée et sans étendre son procès à l’avenir immédiat et lointain de l’homme. A ce titre, le créateur de soi est celui qui précisément, dans un mouvement de prise de conscience historique de lui-même, porte le souci du développement de sa société et pense les conditions d’une citoyenneté censée, active, solidaire et responsable. Le créateur de son développement doit se méfier d’une éthique du développement spatialement anthropocentrée. C’est-à-dire que le développement ne doit pas être perçu comme une donnée qui déterminerait uniquement des hommes au plan intersubjectif et collectif. Il engage en bien ou en mal ceux qui vivront après nous. Le développement ne concerne pas que des hommes situés « dans la proximité spatiale et l’immédiateté temporelle », comme si les effets de l’action créatrice, « notamment en leur dimension négative, sur la vie sociale, sont limités dans l’espace et le temps.»[32] Il en découle que solidarité et responsabilité sont intimement liées dans la perspective d’une éthique du développement.

Là où le bât blesse généralement, c’est lorsque, doté des outils technologiques les plus avancés et des pouvoirs surdimensionnés, l’homme retourne purement et simplement sa puissance de création contre l’homme et en fait un usage destructeur. Cette catégorie d’hommes créateurs refuse l’excellence et tourne le dos à l’éthique de la responsabilité. Le titre Les hommes contre l’humain de Gabriel MARCEL[33] est à ce propos très suggestif. Le théologien togolais Roger Mawuto AFAN écrivait que la question de la responsabilité face à un horizon indéterminé implique une obligation éthique nouvelle. L’homme doit se sentir à nouveau interpellé dans son action. Une éthique nouvelle de la responsabilité s’impose aux Africains et concerne même leurs rapports aux autres actuellement et leurs rapports aux populations d’une Afrique future menacée. Une éthique s’impose parce que le pouvoir de l’homme s’étend indéfiniment. « La responsabilité est liée au pouvoir de sorte que l’ampleur et le type de pouvoir déterminent l’ampleur et le type de responsabilité. L’ampleur et la nature de la responsabilité sont donc commandées par celles du pouvoir qui, laissé à sa propre logique, possède la capacité de détruire irréversiblement les liens sociaux et les conditions mêmes de l’existence sociale de l’homme dans un avenir qui échappe à son savoir prévisionnel. » [34]

Sur le plan de la solidarité, si l’homme excellent, créateur, n’est pas à idéaliser, toute sa noblesse réside pourtant dans sa capacité à passer de la solidarité « discours » à la solidarité vécue, et à faire du développement un projet de communion, un projet éthique qui donne sens à l’existence commune des hommes. Ses propres faiblesses lui imposent la solidarité comme l’expression d’une adhésion globale unanime à l’égard de l’action citoyenne en faveur du développement de tous[35]. L’incertitude des lendemains renforce les relations de dépendance d’où sourdent des forces nouvelles pour l’action. La solidarité devient le symbole et la valeur fondatrice d’un imaginaire collectif en faveur de l’auto-prise en charge et de la responsabilité partagée. Le partage des responsabilités nous rend solidaires de l’existence des uns et des autres. Bien souvent, sans faute de sa part, le créateur fait face lui-même aux effets néfastes de la vita creativa. Son existence historique elle-même semble l’exposer au passif de son activité de développement. Le passif et le pâtir liés à l’activité créatrice ne sont pas que des pesanteurs de la vita creativa. Comme indiqué plus haut, le pâtir peut servir d’aiguillon à l’action, dans la mesure où le créateur de son développement connaît son conditionnement historique, les faiblesses de sa nature mais aussi des richesses qu’il peut faire éclore par son faire persévérant. En dépit des forces nouvelles que l’action peut susciter et du partage des responsabilités de notre action, le savoir prévisionnel de l’avenir de notre action nous échappe.

Au vrai, il faut toujours compter avec la part d’imprévisible que recouvre l’action humaine, une part que l’acteur de développement ne maîtrisera pas totalement. La prise de conscience historique qu’implique le développement exige de savoir que notre pouvoir comme notre impuissance ne sont jamais assurés, et que « la réalisation de notre vouloir n’est jamais sûrement en notre pouvoir. »[36]De son côté, Saïdou Pierre OUATTARA prévient : « L’homme a besoin de créer des institutions qui le protègent contre la part indésirable de lui-même. Il importe de définir les limites du projet prométhéen de soumettre la terre et de la dominer car ce projet n’épargne pas l’homme lui-même.»[37] Seul le philosophe peut « contribuer à sauver l’homme de lui-même en dénonçant impitoyablement et sans relâche » ce qui ne va pas, affirme Gabriel MARCEL : « Aujourd’hui, son premier et peut-être son unique devoir est de se faire le défenseur de l’homme contre lui-même, contre la tentation de l’inhumain. »[38] Toutefois, les principes de précaution et de prévoyance que rappellent ces philosophes ne sont pas un appel à l’inhibition, le risque zéro n’existant nulle part. Ce n’est pas parce qu’on reste fixé au sol, sans aucun désir de s’élever, qu’on est nécessairement préservé des chutes périlleuses. Bien au contraire, on se fera même écraser par les mouvements de chutes que notre indifférence accuse.

En bref, l’homme capable de développement pourrait simplement être l’homme qui, par-delà les défaveurs de l’histoire et les aspérités de l’action, devient plus attentif aux énormes capacités créatrices qu’il recèle et tend à les mettre en œuvre pour donner un visage plus humain à la société. Le conditionnement historique est une contrainte et une chance pour l’homme créateur des conditions de son devenir. Une éthique du développement devient incontournable si l’on veut « déverrouiller » les portes de l’avenir. Le paradigme de la vita creativa qui pose l’homme historique comme le créateur de son excellence fait appel une éthique du développement dont les pôles majeurs sont la responsabilité et la solidarité. Ce sont ces forces qui projettent quelque peu l’acteur de développement dans l’avenir. Autant il importe que tous les acteurs-créateurs de développement soient des responsables engagés au meilleur d’eux-mêmes, autant il faut situer leur action de développement dans une dynamique collective, solidaire et historique.

EN GUISE DE BILAN

Le cinquantenaire des indépendances officielles des pays africains nous offre l’occasion de réfléchir à nouveau sur le développement de l’Afrique. Au regard d’un demi siècle de prise d’autonomie et de coopération infructueuse des pays d’Afrique noire francophone avec leur ancienne métropole, ils se convainquent qu’ils ne peuvent plus attendre grand-chose des sommets internationaux colorés et arrosés à l’eau de champagne. Les aides financières octroyées à un taux préférentiel ne suffisent pas à créer des conditions durables pour le développement d’un continent en mal de souveraineté où la famine, la maladie et les conflits intestins étendent leur spectre. L’Afrique n’est pas condamnée à n’être riche que de ses potentialités. Le paradigme anthropologique de la vita creativa qui structure cette prise de conscience est essentiellement inspiré de la vita activa d’Hannah ARENDT et de la philosophie de l’agir de Paul RICOEUR. Dans la perspective du développement endogène dont cette réflexion pose les jalons, ce paradigme de l’excellence créative désigne la faculté qu’a tout homme de produire une action qui induit une existence qualitative. La vita creativa est une sorte d’attestation du soi politique, elle est l’action de l’homme se faisant exister sur un mode nouveau avec et pour les autres. Les ressources de régénération de soi qu’elle suppose rendent possible une action de développement féconde et durable. Après mûre réflexion sur les enjeux et la finalité première du développement, l’Africain choisit de s’inscrire dans la vita creativa pour promouvoir l’excellence humaine par l’action créatrice.

Sur cette base anthropologique, l’Africain entend reconquérir pour de bon sa liberté afin de devenir le roi de son propre désert, selon l’expression de NIETZSCHE. Le développement est aussi un combat pour la sortie de la mentalité de colonisé et des superstructures de redomination que perpétuent certains gouvernants d’Afrique, cinquante ans après le retrait définitif supposé du colon. Les potentialités qui sommeillent en lui et les richesses naturelles qui l’environnent sont les premiers matériaux offerts à son développement. Elles seront le sol d’émergence et le lieu d’ancrage d’une action féconde qui induit un changement qualitatif durable dans son existence et dans celle des autres. La tâche de l’Africain consiste désormais à mettre en œuvre ces moyens naturels en restant attentif aux conséquences de son action de développement sur les générations à venir. Nous sommes persuadé qu’un idéal de développement éclairé doit non seulement en finir avec la coopération-dépendance, mais aussi se nourrir d’une vision anticipatrice par-delà l’immédiateté temporelle et la proximité spatiale. Cet idéal exige aussi une vigilance constante face aux possibilités destructrices de la manifestation de la liberté humaine et du génie créateur de l’homme. Il n’y a de développement que là où l’homme peut naître à sa propre liberté en promouvant une action responsable et solidaire d’un avenir non identifiable. Rien ne s’oppose en principe à la prolongation de cette cohabitation. Mais elle doit être réduite à la portion congrue pour que l’Aigle africain apprenne à voler de ses propres ailes.

>>>Peut-on réinventer le concept de développement ?


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

[1]Lansiné KABA, N’Krumah et le rêve de l’unité africaine, Paris, Editions Chaka, 1991, p. 20.

[2]Louis Vincent-THOMAS, Le Socialisme et l’Afrique, t. 1 : Essai sur le socialisme africain, t. 2 : L’idéologie socialiste et les voies africaines de développement, Editions Le livre africain, Paris, 1966.

[3]Elise MARTIN, « Scolarisation, Afrique : peut mieux faire », in Jeune Afrique, n°2575 du 16 au 22 mai 2010, p. 21.

[4]Georges DOUGUELI, « Que va-t-il faire de sa victoire ? »,in Jeune Afrique, n°2566 du 14 au 20 mars 2010, p. 32.

[5]Philippe PERDRIX, « L’Afrique récolte les fruits de l’austérité », in Jeune Afrique, n°2575, op. cit., p. 70.

[6]Jean-Michel MEYER, « La Banque mondiale épingle l’Afrique », in Jeune Afrique, n°2566, op. cit., p. 61-62.

[7] L’ancien Premier ministre français est le représentant personnel du président Nicolas SARKOZY auprès du Conseil permanent de la Francophonie depuis octobre 2009. Cf. Jeune Afrique, n°2566, idem, p. 55.

[8] Jean-Gobert TANOH, « De la vérité vivante du concept de développement », in Contrepoint philosophique, Revue Suisse du 21 février 2010.

[9]Lansiné KABA, N’Krumah et le rêve de l’unité africaine, op. cit., p. 20.

[10]Philippe PERDRIX, « L’Afrique récolte les fruits de l’austérité », in Jeune Afrique, n°2575, op. cit., p. 69-70.

[11] Source : http://www.elysee.fr/ (Allocution du président SARKOZY à l’occasion du 25e sommet de la France-Afrique à Nice).

[12]François SOUDAN, « Sékouba et Nicolas », Editorial de Jeune Afrique, n°2577 du 30 mai au 05 juin 2010, p. 6.

[13]René DUMONT, L’Afrique noire est mal partie, Paris, Editions du Seuil, 1962.

[14] Cours d’anthropologie du développement dispensé à l’Institut Saint Thomas d’Aquin de Yamoussoukro – Côte d’Ivoire du 12 au 17 novembre 2009 (Cours non édité).

[15]Le post-humain, c’est l’oubli de l’humain du à la crise de l’éthique. Les idéologies de la mort de Dieu, de l’épuisement du religieux, du transhumanisme ou d’un humanisme transitoire et relatif ont pour effet d’inaugurer l’ère du posthumain. Quant à l’humain transgénique, il est le fait des nouvelles techniques de la transgenèse qui permettent de pratiquer le clonage humain. On peut désormais améliorer les gènes d’un individu et influer sur l’orientation génétique de sa progéniture. On pourra même avoir des hommes sans défaut. Les concepts de posthumain et d’humain transgénique sont anti-développement. Sans humain, il n’y a plus de développement. Avec l’humain achevé, plus de développement non plus.

[16]Ebénézer NJOH-MOUELLE, De la médiocrité à l’excellence. Essai sur la signification humaine du développement, Editions Clé, Yaoundé, 1970.

[17]Ebénézer NJOH-MOUELLE, op. cit., p. 134.

[18] Jean-Gobert TANOH, « De la vérité vivante du concept de développement », in Contrepoint philosophique, Revue Suisse du 21 février 2010 (A lire sur www.contrepointphilosophique.ch).

[19] Jean-Gobert TANOH, « De la vérité vivante du concept de développement », in Contrepoint philosophique, Revue Suisse du 21 février 2010.

[20] Jean-Gobert TANOH, Concept et humanisme, in Contrepoint philosophique, Revue Suisse du 24 Juin 2007.

[21] Jean-Gobert TANOH, « De la vérité vivante du concept de développement », op. cit.

[22]Ebénézer NJOH-MOUELLE, op. cit. p. 136.

[23]Benjamin AKOTIA, « Pourquoi sommes-nous « à-développer » ? », dans KPOGO Laurent, L’Eglise et le développement socio-politique au Togo. 50 ans après les indépendances, Saint Augustin Afrique, 2010.

[24]Idem.

[25]Maurice BLONDEL, L’action. Essai d’une critique de la vie et d’une science de la pratique, 1950, PUF, p.321.

[26]La vita activa est un concept d’Hannah ARENDT (Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, coll. « Pocket Agora », Paris, 1983, p. 41) que nous nous approprions pour désigner le lieu du maximum d’être-homme tel que théorisé par notre essai de formulation d’une anthropologie philosophique du développement. L’enrichissement de ce concept bénéficie des apports de THOMAS D’AQUIN, de Paul RICOEUR et de NJOH-MOUELLE, comme cela va être précisé par la suite. L’homme excellent n’est pas que l’homme de la vita activa, mais surtout de la vita creativa. Nous l’expliciterons dans la suite du développement.

[27] L’excellence humaine n’est qu’une excellence d’homme, c’est une excellence seulement humaine, pour parler comme RICOEUR. L’humanité de l’homme se situe entre la bestialité et l’angélisme. Nous savons depuis Aristote que l’excellence se trouve dans la médiété (le juste milieu). Loin de nous donc toute tentation de voir derrière le concept de vita creativa ou de création de soi, des tendances humanistes athées, une promotion du surhomme ou de l’angélisme.

[28]Hannah ARENDT, Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, coll. « Pocket Agora », Paris, 1983, p. 41.

[29]Roger Mawuto AFAN, Quelle responsabilité pour l’avenir de l’Afrique ?, in Christianisme et humanisme en Afrique, Paris, Karthala, 2003, p. 338.

[30]Saïdou Pierre OUATTARA, Quel chemin vers une patrie en Afrique ? Abidjan, Editions UCAO, 2006, p. 123.

[31]Hans Georg GADAMER, Vérité et Méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil, 1976, p. 145.

[32] Roger Mawuto AFAN, op. cit., p. 335.

[33]Gabriel MARCEL, Les hommes contre l’humain, Paris, Fayard, 1968.

[34]Roger Mawuto AFAN, op. cit., p. 339.

[35]Raymond CHAPPUIS, La solidarité. L’éthique des relations humaines, Paris, PUF, 1999, p. 61.

[36]Roger Mawuto AFAN, op. cit., p. 338.

[37]Saïdou Pierre OUATTARA, op. cit., p. 125.

[38]Gabriel MARCEL, op. cit., p. 206 et 195.

Pensée du 07 juin 10

« Même si la liberté n’est pas le tout de l’homme, même si elle est toujours conditionnée et limitée, elle est le bien le plus précieux de l’homme, car c’est en référence à elle que tout le reste pourra avoir du sens pour lui, y compris ce qui ne dépend en aucune manière de son libre arbitre. »

André LEONARD, Le fondement de la morale.Essai d’éthique philosophique.

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GRILLE DE LECTURE

La liberté de l’homme n’est pas un acte pur. C’est une liberté seulement humaine, une liberté finie, une liberté conditionnée. En effet, la liberté humaine est finie parce qu’elle est motivée. Elle est mue et fécondée par des motifs qui proviennent des fonds troubles de l’inconscient et des filets paralysants de l’involontaire. En outre, la liberté est seulement humaine dans la mesure où elle est incarnée. L’homme est libre certes, mais dans un corps, et même grâce à un corps qui lui offre des pouvoirs spontanés et des savoir-faire préformés. Bien plus, la liberté de l’homme est conditionnée parce qu’elle porte la marque résistante d’une nécessité étrangère qui lui échappe, le sceau d’un involontaire absolu radicalement hors de ses prises. L’homme a comme sa raison d’être en dehors de lui-même, et pourtant il est le seul être dont la liberté fait la dignité. Du sommet de sa liberté, l’homme est enjoint d’accepter la cohabitation avec la non-liberté comme une nécessité indéclinable. Affirmer que la liberté n’est pas le tout de l’homme, c’est reconnaître qu’il n’est pas que liberté, que sa liberté porte l’indice de ses propres limites, et que celle-ci est tout au plus une lente libération. La liberté n’est pas le tout de l’homme mais elle est son bien le plus précieux.

Dans la vie de l’homme tout prend sens à partir de sa liberté. Aucun acte humain n’a de sens s’il n’est situé sous l’orbe de l’homme compris comme liberté et responsabilité. C’est grâce à sa liberté que son consentement à tel ou tel acte n’est jamais une abdication, mais une adhésion dont les raisons sont assumées. La liberté de l’homme est certes précaire, mais elle est exquise. Ainsi, l’homme se retrouve à parier toujours sur la liberté. André Léonard relève que même les esprits qui, sur le plan théorique, sont les plus enclins à nier l’existence de la liberté, ont déjà parié pour elle sur le plan pratique de l’existence. Même ceux qui font de l’homme le jouet de ses passions finissent par admettre implicitement une victoire possible du Cogito éclairé sur l’inconscience absolue. Au vrai, même les métaphysiciens les plus déterministes ne ferment jamais complètement les portes de la liberté. Sinon, on penserait simplement que tout est programmé dans la vie du philosophe, y compris ses objections contre la liberté. Il serait plus juste de parler d’une autodétermination de l’homme qui intègre les déterminismes qu’il transcende.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 06 juin 10

« Tout rite religieux sort de la victime émissaire et les grandes institutions humaines, religieuses et profanes sortent du rite.»

RENE GIRARD, La violence et le sacré

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GRILLE DE LECTURE

Dans La violence et le sacré, René Girard s’appuie sur une relecture des tragiques grecs à partir des clés d’analyse de la psychanalyse pour mener une enquête très originale en matière d’anthropologie. Celle-ci met l’accent sur le rôle fondateur de la violence et de la victime émissaire dans nos cultures. La violence est fondatrice dans nos sociétés humaines, elle marque le pouvoir politique, le pouvoir judiciaire, l’art, le théâtre, la philosophie et l’anthropologie elle-même. Pour René Girard, nos cultures renferment des germes de violences qui s’expriment à travers des sacrifices au centre desquels se trouve toujours une victime. Chaque institution humaine opère ses sacrifices en fonction d’un rite établi. Tout rite religieux est secrètement fondé sur l’unanimité violente autour d’un objet de sacrifice. Les rites religieux se déroulent suivant un processus victimaire. La victime émissaire est la mère du rite et l’éducatrice par excellence de l’humanité. La violence des rites sacrificiels libère les foyers de violence de l’humaine condition.

Le rite sacrificiel permet aux hommes d’échapper à leurs violences. Un événement fondateur violent serait pleinement destructeur pour une communauté si ses hommes ne cherchaient à expulser la violence au-dehors, en la focalisant de manière unanime sur une victime émissaire. Pour briser le cercle des vengeances entre les hommes, et ensuite canaliser la violence humaine, toute communauté commémore cet événement violent dans le rite du sacrifice. La violence des sacrifices, d’abord maléfique, se transforme en violence bénéfique, puisque la violence protège la communauté de sa propre violence. Cet exercice d’expulsion de la violence dans la victime est à l’origine du rite, lui-même à l’origine de la pensée religieuse, du sacré et de l’ordre culturel… Pour René Girard, cette violence entre les hommes naît souvent du désir mimétique. Le désir humain est essentiellement mimétique. Le désir mimétique est le processus déclencheur de la crise violente, la violence réciproque. Il s’appréhende entre deux antagonistes : le modèle et le rival. C’est à dire que le désir se calque sur un désir modèle et se plaît à élire et à adopter les choix de son modèle. Le modèle à son tour va montrer au rival quel objet est extrêmement désirable, en le désirant lui-même : les deux désirs convergent vers le même objet et se font obstacle.

Cette situation crée un cercle vicieux du désir où le désir du modèle va soudainement se heurter à celui du rival. Elle va rapidement dégénérer en conflits violents et en  rivalité malsaine entre le modèle et le rival. L’un des raisons de ce conflit se trouve dans le fait que le modèle s’estime trop au-dessus du disciple, et le disciple, trop au-dessous du modèle. Il y aussi que le disciple peut s’élire comme modèle et devenir son propre disciple, pendant que le maître peut être de son côté le disciple d’un autre modèle. Il appert que la situation de l’homme se caractérise fondamentalement par la position du disciple, du rival du modèle. Cela dégénère toujours en invectives. Cette contagion mimétique risque de détruire la communauté si la victime émissaire ne venait pas l’arrêter, si une mimésis rituelle ne venait empêcher le cycle de se poursuivre. En canalisant les énergies vers des formes rituelles, l’ordre culturel s’oppose à la convergence des désirs sur un même objet.  Mais la réalité est cinglante, il faut qu’il y ait victime émissaire pour que le rite soit possible et que nos sociétés soient momentanément délivrées de cet engrenage de violences.

Emmanuel AVONYO, op

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