Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 05 juin 10

« Il est si peu facile de parvenir au bonheur que chacun s’en éloigne d’autant plus qu’il s’y précipite avec plus d’ardeur.»

SENEQUE, Dialogues, t.2, De la vie heureuse

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GRILLE DE LECTURE

Dans l’antiquité grecque, Epicuriens et Stoïciens entre autres rivalisaient de génie pour proposer à l’homme des voies du bonheur. Le lien entre vertu et bonheur était analytique selon l’expression de Kant, car ils étaient impliqués l’un dans l’autre. Que l’on définisse le bonheur dans ces écoles comme l’atteinte d’une sérénité intérieure sans encombres ou la recherche d’une vie harmonieuse avec le monde, ou encore comme un don de la Providence, il n’a jamais été à juste titre un état acquis définitivement, parce que l’homme est en état de perfection à acquérir. Sénèque rappelle dans son traité sur le bonheur qu’il n’est jamais atteint parfaitement.

C’est ce que réaffirmera Aristote. Mais Sénèque est si radical qu’il voit même un rapport d’opposition entre recherche et vécu du bonheur. Toute porte à penser que la recherche du bonheur ne dispense pas l’homme des tribulations dues à la contingence de l’existence. Sinon, pourquoi les hommes de bien ne sont-ils pas exempts de malheurs ? Ceux qui ont pour eux la Providence doivent encore travailler à leur bonheur. Ceux qui ont passé leur vie à thésauriser de l’argent attendent toujours le bonheur. Si le bonheur de l’homme n’est jamais un état définitivement acquis, et que le dur labeur de la vie semble l’en éloigner davantage, que faut-il faire ?  Il faut agir et se prendre en charge, répond Robert Misrahi : « La conscience, éclairée par l’être substantiel et par ce bonheur pressenti dont l’absence fait son tourment, décide alors d’agir par elle-même et par ses propres ressources pour construire l’itinéraire de sa joie » (Le bonheur, Essai sur la joie).

L’on peut seulement remarquer que bien des revirements et des disgrâces viennent souvent se jouer des vies qui escomptaient par leur action une meilleure destinée. C’est l’exemple des malheurs du juste de Job dans la Bible chrétienne. C’est aussi le cas des deux familles juives du livre de Tobit. Elles étaient d’une fidélité scrupuleuse à la Loi, mais un malheur incompréhensible les a affligées. Tel paraît être en général le sort réservé à l’homme qui recherche le bonheur. L’homme est-il né pour la souffrance ? Question philosophique multimillénaire ! L’angoisse de Job l’amené à s’interroger sur le sens profond de la vie et à sombrer dans la déréliction. Philippe Nemo affirme que « l’angoisse a plongé Job tout entier dans un lieu inconnu » au point que sa personne se trouvait altérée. Voilà qui est assurément le contraire de la vie heureuse souhaitée et recherchée par Job, que son observance scrupuleuse destinait à une vie soutenue par des conditions d’un bonheur stable. N’est-ce pas Sénèque qui a raison de nous ?

Emmanuel AVONYO, op

Sommaire

Pensée du 04 juin 10

« Il y a deux motions de la volonté, l’une relative à l’exercice de l’acte, l’autre à sa spécification, cette dernière provenant de l’objet. Du premier point de vue exercice aucun objet ne peut mouvoir nécessairement la volonté. »

Saint Thomas d’Aquin, S. T., les actes humains.

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GRILLE DE LECTURE

Saint Thomas d’Aquin veut répondre à une question fondamentale : la volonté est-elle mue nécessairement par son objet ? Dit autrement, la volonté peut-elle être le jouet de l’objet de ses désirs ? C’est le problème moderne de l’autonomie de la volonté et de la liberté humaine qui est posé en ces termes. La volonté est la faculté qu’a l’homme de produire une action. Remarquons pour commencer que Thomas d’Aquin distingue deux plans dans l’acte du vouloir humain : l’un relatif à l’exercice de l’acte, l’autre à la spécification. Selon le premier niveau de cette distinction purement analytique (de l’ordre de l’explication), le plan de l’exercice de l’acte est celui de l’action, de la praxis, de l’agir effectif. Thomas affirme que la volonté ne peut jamais être déterminée du côté du faire, de l’exercice de l’acte. Le faire ou le ne pas faire dépend absolument du sujet agissant. On parlerait ici de « liberté du vouloir », c’est-à-dire la liberté qu’a l’homme de vouloir ou de ne pas vouloir. On peut en effet penser ou s’abstenir de penser à quelque chose.

Il existe une seconde forme de liberté, c’est la « liberté de spécification ». Elle se situe au deuxième niveau de lecture de l’acte volontaire. Le plan de la spécification est celui de la forme que prendra l’action volontaire voulue librement. La forme, ce sont les traits qui font la spécificité de l’acte du vouloir. On se posera par exemple la question de savoir : qu’est-ce que je veux (faire), de quelle manière dois-je agir pour y parvenir ? La spécification d’une action est en quelque sorte son essence, sa vérité ou sa vraie nature. C’est la raison pour laquelle saint Thomas d’Aquin dit que le plan de la spécification nous place du côté de l’objet du vouloir. Si le plan de l’exercice relève de la cause efficiente (principe moteur) où la volonté est souveraine, le plan de la spécification relève plutôt de la cause formelle (modèle d’acte) où l’intelligence joue à son tour un rôle primordial.

Il apparaît que deux puissances collaborent harmonieusement dans tout acte humain libre : la volonté ne veut que le bien connu par l’intelligence. C’est l’intelligence qui détermine la spécificité de l’action parce qu’elle est la seule à connaître l’objet en son essence, en sa nature de bien. Ainsi affirmer que la forme de l’action vient de l’objet, c’est dire que l’intelligence reçoit un mouvement de l’objet, elle est informée du modèle d’acte à accomplir. Ce mouvement n’est transmis à la volonté que s’il vise le bien. L’intelligence est marquée par l’attrait de l’objet à mesure que cet objet reflète la perfection. La volonté qui est radicalement libre au plan de l’exercice de l’acte, n’est pas nécessairement mue par son objet. Seul un bien parfait peut mouvoir nécessairement la volonté, sinon, la volonté est absolument maîtresse d’elle-même.

La liberté du vouloir est complète au plan de son exercice. L’objet du vouloir ne meut la volonté que lorsque l’intelligence lui présente un bien comme parfait ou absolu : c’est l’exemple de la béatitude plénière. Dans tous les autres cas, rien ne peut mouvoir la volonté. La volonté est incontestablement autonome sur le plan de l’agir effectif. Elle échappe à toute détermination de son objet parce que l’acte volontaire procède de notre intériorité personnelle, en ce sens qu’aucun mouvement, qu’il soit angélique, humain ou cosmique ne peut déterminer la volonté à agir. Notre liberté se fonde sur notre inclination naturelle au bien. Seul le bien parfait auquel rien ne manque par définition, s’imposera nécessairement à la volonté, parce que connu par l’intelligence. Les deux plans de l’exercice et de la spécification distingués n’en font finalement qu’un seul : c’est dans l’amour du vrai bien connu et présenté par l’intelligence que la volonté trouve son achèvement.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 03 juin 10

« Les livres ne servent qu’à quitter les livres, et sont faits – devraient être faits – pour cela. »

ANDRE COMTE-SPONVILLE, Une éducation philosophique

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GRILLE DE LECTURE

Pourquoi lisons-nous ? Pourquoi faut-il être aristotélicien, kantien, heideggérien, ricoeurien ? Réponse évidente à la première question ? Oui, et ce n’est pas une précaution de langage. Nous abordons les livres pour des motifs divers, et chacun sait pourquoi il lui faut lire. Certains répondraient : tout petits, nous avons appris à lire, et nous en avons gardé l’habitude. D’autres : nous lisons pour chasser l’ennui, pour nous divertir, pour trouver (retrouver) le sommeil, pour nous cultiver, pour acquérir des compétences langagières, pour connaître un auteur et sa pensée. D’autres encore diront : dans un livre, c’est tout un monde de sens qui se déploie : la vivacité des récits, le pittoresque du dialogue entre les personnages, les mots simples et évocateurs qui font vivre l’intrigue, le génie des écrivains qui allie la continuité et l’imprévu, la finesse et le surplace, tout contribue au charme insinuant des livres qui élèvent les cœurs dans la joie du bien être. C’est peut-être la raison pour laquelle Jules Renard dit un jour : si je pense à tous les livres qu’il me reste à lire, j’ai la certitude d’être encore heureux. Les livres seraient la garantie du bonheur, mais pas seulement ; ils seraient des amis fidèles, ceux que l’on invite au dialogue à n’importe quelle heure (Georges Sand). La lecture est une amitié (Marcel Proust). La lecture des bons livres nous abstrait du monde pour nous aider paradoxalement à lui trouver un sens. Car, dans la lecture, l’homme qui se cherche a peut-être quelque chance de se trouver.

Cependant, dans le cadre d’une éducation philosophique, la question se pose encore de savoir à quoi peut bien servir la lecture. Du « pourquoi » initial, nous passons donc au « comment faut-il être aristotélicien ? » Kant n’a-t-il pas appelé à sortir de la minorité en pensant par soi-même ? Il n’y a pas de philosophie que l’on puisse apprendre, aurait-il ajouté, on ne peut qu’apprendre à philosopher. Franchement, comment apprendre à penser sans côtoyer la pensée de ses prédécesseurs ? Évidemment, ce n’est pas ce qu’interdit Kant. Après  un séjour fécond auprès des maîtres, il faut pouvoir élaborer sa propre pensée. Les livres et les maîtres, selon Comte-Sponville, ne sont guère que des béquilles. Il faut apprendre à les quitter pour conquérir sa « majorité ». Il écrit dans le livre que nous avons cité : « Ce livre me plaît et me déplaît comme il est, honnête et imparfait, et si je ne déteste pas qu’on le loue, c’est humain, il m’importe peu qu’on l’approuve. Son principal effet sur moi fut de me libérer de lui. » Le livre ne nous est libérateur qu’à la condition d’en sortir libéré de tout. Daniel Pennac n’a-t-il pas écrit que chaque lecture est un acte de résistance, à tel point que si elle est bien menée, elle nous sauve de tout, y compris de nous-même ?

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 02 juin 10

« La métaphore est la stratégie concertée du discours qui permet de cerner le principe de l’innovation sémantique et d’en expliciter le dynamisme producteur. »

Paul RICOEUR, « Poétique et symbolique », Initiation à la pratique de la théologie, introduction.

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GRILLE DE LECTURE

Que l’on nous excuse l’opacité conceptuelle et la longueur relative de cette explication ; c’est le souci de la clarté qui nous fait perdre au plan de la concision. La métaphore, censée assurer la création de sens dans le langage pris comme symbole, connaît elle-même une révolution terminologique chez Paul Ricœur. Dans sa Poétique, Aristote a défini la métaphore comme le transfert à une chose d’un nom qui en désigne un autre. Ricœur estime qu’en prenant la métaphore comme une manière de donner à une chose le nom d’une chose étrangère, l’on a rendu pendant longtemps la théorie de la métaphore inutilisable pour l’exploration du symbolisme du langage. En effet, « La métaphore n’avait pas alors d’autre intérêt que celui de combler quelque lacune de la dénomination et d’orner le langage en vue de le rendre persuasif. » Ricoeur n’est pas d’accord que la métaphore ait simplement pour rôle de suppléer un manque.

Pour remédier à cette acception « purement décorative » de la métaphore qui remonte à Aristote, Ricœur entreprend de conférer à la métaphore le caractère d’innovation et de création de sens. Cela revient à replacer la métaphore, non plus dans le cadre de la dénomination, mais dans celui de la prédication. Ainsi, c’est dans l’affectation d’un prédicat à un nom (Ex. Socrate est mortel) que se fait l’attribution de sens. Il ne s’agit plus de prendre un nom pour un autre nom en vue de faire sens, mais de créer le sens par une relation prédicative. Cela a une conséquence importante. Si la métaphore est l’élément sémantique (créateur ou porteur de sens) du langage, métaphoriser, c’est-à-dire créer une relation prédicative, c’est assurer dans le discours l’association des termes pour le moins incompatibles afin de produire une signification inédite. C’est la prédication bizarre :  c’est à dire que des mots qui ne sont pas forcément substituables peuvent être associés pour faire sens. Ce faisant, la métaphore permet l’innovation de sens.

Dans la pensée de ce jour, Ricœur soutient l’énoncé métaphorique aide à cerner le principe de l’innovation sémantique (de la production de sens) et à en expliciter le dynamisme producteur. En effet, la métaphore se comporte comme un paradigme qui éclaire la création qui est à l’œuvre dans le langage. Elle souligne la puissance créatrice du langage et l’enracinement du discours poétique dans l’être (La création poétique dit quelque chose ou dévoilede une dimension de l’être). C’est cette puissance créatrice de sens du langage que désigne le concept d’innovation sémantique. Où devons-nous situer son dynamisme producteur ? Ricœur indique que la créativité du langage relève de trois conditions : l’impertinence littérale, la nouvelle pertinence prédicative et la torsion verbale.

D’abord, l’impertinence littérale : pour que le langage produise du sens, il lui faut d’abord assumer au niveau du discours l’extrême impertinence sémantique qui peut naître de l’association des termes incompatibles. Ensuite, l’émergence d’une nouvelle pertinence à partir de la prédication bizarre est le moment proprement créateur de la métaphore. En fait, après la première prédication bizarre, et grâce à l’imagination productrice (qui relie des images aux concepts), une nouvelle pertinence sémantique émerge du rapprochement des termes éloignés et laisse apparaître des ressemblances. Ricœur affirme que cette deuxième phase est la clé de l’innovation sémantique. Pour finir, la torsion verbale exige d’opérer le travail de l’innovation à l’échelle de la phrase entière en produisant une nouvelle pertinence d’une expression à l’autre. Concepts pas faciles à monnayer en peu de mots. C’est un long chemin.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 1er Juin 10

« L’apparition d’une prise de conscience historique constitue vraisemblablement la révolution la plus importante de toutes celles que nous avons connues après l’avènement de l’époque moderne. »

Hans Georg GADAMER, Le problème de la conscience historique

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GRILLE DE LECTURE

On peut affirmer sans risque de se tromper que la conquête du savoir humain et la responsabilité qu’elle implique face au progrès et à l’avenir sont les deux faits majeurs qui caractérisent notre époque post moderne. Ces faits nous situent au centre du problème de la conscience historique. L’un des fondateurs de la théorie moderne de l’interprétation, Wilhelm Dilthey, a été présenté comme le « père » du concept de conscience historique parce qu’il proposait de faire passer la pensée humaine d’une critique de la raison pure à une critique de la raison historique, autrement dit, d’une raison soucieuse de son pouvoir de connaissance à une raison consciente de son conditionnement historique. Après lui, la question de la conscience historique a profondément marqué la plupart des sciences de l’esprit (philosophie, théologie, histoire, sociologie, psychologie…) Pour comprendre que l’apparition d’une prise de conscience historique est la plus importante révolution que l’époque post moderne ait connue, il nous faut examiner de près le concept de conscience historique. Nous pourrons explorer trois niveaux de lecture.

Premièrement, la conscience historique suppose que le sujet humain prenne conscience du devenir historique, du changement et de l’évolution dans le temps. Car, la conscience historique procède de l’autoconscience du mouvement temporel qui détermine la nature humaine. En clair, elle est la conscience du sujet qui sait qu’il est non seulement un être temporel, un être historique, mais aussi un être créateur d’histoire, un « faiseur » d’histoire. C’est pourquoi l’homme heideggérien est un être jeté dans l’histoire, qui se projette lui-même dans les limites du temps, et fait l’expérience de l’historicité dans l’être-avec les autres. Cet être-avec est un créer-ensemble. Les faits étant transitoires, c’est l’homme qui les vit et les reconstitue (dans un rapport réflexif) sous forme d’événements historiques auxquels il donne un sens et où il s’insère lui-même. A un deuxième niveau, la conscience historique peut être prise comme la perception d’un sens historique. Avoir le sens de l’histoire c’est avoir conscience de la tension constante de l’homme vers une réalisation. La conscience historique permet donc de réaliser un équilibre entre le caractère fragmentaire, inconsistant des événements historiques et l’idée d’une universalité ou d’un absolu qui les englobe et leur donne sens dans une structure individuelle ou collective (sociale).

Au dernier niveau, la conscience historique se présente comme ce qui rend possible la connaissance historique. Pour parvenir à un savoir historique objectif, l’homme doit acquérir la conscience historique (dans sa troisième acception), c’est-à-dire se comprendre comme étant inséré dans un horizon toujours plus vaste où l’accueil de la tradition est une condition nécessaire de survie au présent. Connaître l’histoire c’est assumer un héritage qui nous dépasse et dont nous sommes le produit. Récapitulons-nous : la conscience historique invite à se saisir comme un être historique créateur d’histoire, un être tendu vers son accomplissement historique (réalisation sociale, professionnelle, religieuse…), et un être inséré dans une histoire dont l’horizon reste ouvert. Conscient du passé que l’on porte, et éclairé par le présent que l’on habite, celui qui se comprend comme une personne historique doit se projeter dans le futur, avec un regard sur ce qui nous éclaire et le temps que nous habitons. Il semble que cette idée ait révolutionné la pensée de notre temps.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 31 mai 10

« Il ne peut y avoir de système de l’existence. »

Soren Kierkegaard, Post-Scriptum.

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GRILLE DE LECTURE

Emmanuel Kant et Friedrich Hegel peuvent être considérés comme les philosophes qui ont édifié les plus grands systèmes de pensée de la modernité et de l’histoire de la philosophie. Faisant une relecture de l’histoire de la philosophie, l’existentialiste Emmanuel Mounier a pu affirmer que les systèmes historiques ont bâti leur cathédrale définitive avec Hegel. Pour ce dernier, tout ce qui est réel est rationnel et tout ce qui est rationnel est réel. Tout ce qui peut être pensé trouve place dans le rouleau compresseur de son édifice trilogique Au siècle des Lumières, le rationalisme parlait comme si la connaissance encyclopédique, automatiquement, allait toujours dans le sens d’un enrichissement de l’être humain. A dire vrai, derrière l’intérêt marqué pour le savoir, les systèmes philosophiques font en sorte que rien au monde ne résiste plus à la dilution critique, aucune existence ne s’oppose plus à la réduction du concept. On a l’impression que le monde s’évanouit en fumée, ou qu’il se remplit progressivement de néant et que le sentiment de l’existence a enfin atteint sa décadence. Le système veut chasser le mystère de l’être ; or il ne peut y avoir de système de l’existence, selon Soren Kierkegaard. L’existence humaine ne peut pas être objet de système. Comme l’écrivait Mounier, le système est une sorte de tiers abstrait qui s’interpose entre le philosophe existant et les êtres existants.

Ce qui fait penser qu’en présence du système, on ne peut que faire le deuil de l’existence, alors que philosopher consiste à parler à des existants. « Renoncer à Hegel », tel était le maître mot de Paul Ricœur. Faut-il renoncer au système pour redorer le blason de l’existence ? Doit-on s’affranchir de l’esprit de système pour sauver l’homme ? Le « péché originel » de l’esprit de système est d’avoir oublié que l’esprit connaissant est un esprit existant, et que le système ne survivrait pas à la ruine de l’existence. Deux lignes d’interprétation se dégagent devant nous. Si l’existence est le substrat qui irrigue le système de sens, il ne peut pas y avoir de système de l’existence. Ce serait clôturer l’existence, c’est-à-dire, édifier un système du principe du système. Si l’existence relève du mystère, du surgissement de l’être, de l’épanchement libre de la nature généreuse, un système de l’existence serait sinon une sinécure, du moins une entreprise vaine. Un existant n’est pas une figure sur laquelle on imprime des idées, c’est une volonté voulante spirituelle, le creuset du mouvement dialectique de l’être ; c’est pourquoi, la pensée doit se faire chair au sens de Merleau-Ponty, « chair d’existence » au sens de Mounier. Sans incarnation, une pensée n’échappera pas à la tentation de système, celle de profaner le mystère de l’être.

Emmanuel AVONYO, op

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Concept et humanisme

L’Atelier des concepts, par Prof. Jean Gobert TANOH

Semaine du 31 mai 2010

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INTRODUCTION

Un double constat, aujourd’hui, nous conduit à réfléchir sur la question du concept et de l’humanisme ; d’une part, une humanité de plus en plus soucieuse d’une éthique rigoureuse, pertinente et intégrale, à laquelle, rien de ce qui   touche à la vie humaine, valeur sacrée ne  demeure  indiffèrent, d’où les nombreux aspects de l’éthique,  politique,  économique,  scientifique,  médicale, et d’autre part une indifférence quasi-totale à la pensée fondamentale, c’est-à-dire à la spéculation philosophique par laquelle s’obtient le concept. «L’affirmation que la pensée est en déclin n’est pas nouvelle » [1] Le concept, étant une expression générique, met en évidence l’unité essentielle par laquelle, outre les différences particulières, les  étants du même genre sont reconnus identiques. Ainsi ni ce qu’il est, ni ce qui le produit ne peut être considéré de moindre importance sous prétexte que l’humanité a mieux à faire que de se préoccuper de ce qui est de l’ordre de l’abstraction. L’humanisme pensant, promouvant et sauvegardant ce qui est essentiel comme valeurs humaines se trouve, pour ainsi dire, dans une perspective fondamentale, qui ne peut être totale et parvenir à la clarté de soi qu’en se laissant fonder par ce qui exprime tout fondement, c’est-à-dire le concept. La nécessité d’un humanisme substantiel orienté et déterminé par le concept reste, de ce point de vue, indiscutable. Nul doute que c’est dans le profondeur de ce qui nous apparaît constamment que nous demeurons proprement nous-mêmes. L’humanisme est une ontologie fondamentale. C’est tout le sens de  Lette sur l’humanisme de Heidegger. La question qui sous-tend alors notre thème est la suivante : Comment cette ontologie fondamentale parvient-elle à se rendre  dynamique ? Autrement dit comment à partir du concept, l’humanisme en ses exigences parvient il à ébranler puissamment les facultés de notre esprit ? Aussi longtemps que les questions éthiques seront pensées dans une perspective purement historique sans référence nécessaire à ce qui est anhistorique, le risque d’une détermination inconsistante de l’humanité restera grand. C’est pourquoi il convient d’expliciter les deux points suivants qui constituent les grands axes de notre réflexion.

I/ Le concept comme expression dynamique de l’humanisme.

II/  Le recueillement comme fondement de la dynamique conceptuelle.

I Le Concept comme expression dynamique de l’humanisme

L’humanisme renvoie à cette tendance qui pense sérieusement les valeurs humaines pour une possibilisation authentique de l’existence.

Par ce titre, il faut entendre  une réflexion sur le mode fondamental d’une part et d’autre part un rapport absolument dynamique à l’humanisme. En d’autres termes, il s’agit de voir comment la pensée sur l’humanisme peut nous engager dans une dynamique historique, afin d’éviter  les intentions pieuses et les discours creux, qui restent sans répondants véritables sans notre agir quotidien.

Un humanisme vide de tout engagement substantiel s’explique par un enracinement superficiel, lequel est parfois déterminé par des motivations purement Idéologiques ou politiques. Parce que simplement orienté vers des buts spécifiques, afin de donner une certaine assise aux choix politiques ou idéologiques, l’humanisme de ‘’circonstance’’ se laisse ainsi vider de valeurs humaines, par ce qui justement fait qu’il est une pensée. A partir de l’instant où l’on pense de manière sectaire, sur fond de priorité  culturelle, politique ou sociale, l’humanisme perd ,pour ainsi dire, l’élément de son dynamisme, car il ne peut être pleinement ce qu’il est qu’en fonction de ce qui échappe à toute détermination particulière.

Bien que ce ne soit pas tout à fait manifeste pour tous, les conflits multiformes que l’humanité connaît aujourd’hui, plus particulièrement en Afrique, témoignent d’une certaine idée de l’homme et de la société que l’on voudrait bien faire passer au niveau national ou international à  travers le cadre politique ou économique. Ainsi même les conflits qui paraissent être seulement motivés par la quête du pouvoir politique ou  économique, ne sont pas moins des conflits qui posent la question essentielle du sens de l’humanisme. L’exemple que nous pouvons prendre est  le cas de la Côte d’Ivoire. Un conflit certes politique et économique, mais où il s’agit essentiellement de l’homme. Qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie qu’il pose la question du regard de l’homme sur l’homme. Qu’est-ce que l’homme ? Voilà sans doute la question des questions pour la pensée politique ivoirienne, et qui parce qu’elle est la question fondamentale et directrice de toute politique soucieuse de l’homme,  ne saurait être mise de côté pour prendre en considération d’autres préoccupations qui en vérité, ne peuvent recevoir d’éclairage nécessaire qu’à partir d’une élucidation rigoureuse et pertinente de cette question.

La question qu’est ce que l’homme ? ne nous conduit point à une analyse culturelle, anthropologique ni encore moins biologique mais à ce qui est  de toutes ces déterminations et sans quoi ni le culturel, ni l’anthropologique, ni même le biologique, ne peuvent être substantiellement systématisés. La question est une question de l’homme sur l’homme afin de le saisir dans la relation anhistorique. Elle nous permet de voir que la représentation de l’homme est avant tout son identité universelle. Les particularités culturelles, sociales, et politiques n’ont de sens que si non seulement elles se laissent intégrer dans le mouvement de l’universel, mais surtout si elles le manifestent de manière constante et permanente avec clarté. Une  telle orientation de l’articulation entre l’universel et le particulier est justement ce que défend le Professeur Augustin DIBI dans son œuvre  l’Afrique et son autre : la Différence libérée. L’auteur note « Il y a du sens au moment et au lieu où une communauté d’hommes, renonçant à l’immédiateté de la vie, vient éprouver la résistance et l’hostilité du monde, pour y faire advenir ce dont la durée n’est plus simplement naturelle : la raison et d’histoire. »[2] Et l’auteur de s’interroger : « Un espace humain ne présuppose t-il pas le désir d’inscrire le substantiel au cœur de ce qui a pour seule consistance d’être là naturellement, le désir de mourir à l’immédiateté première de soi et des choses ? »[3]

L’absolutisation du particulier par rapport à l’universel est dangereuse pour l’humanité, qu’il faut toujours le comprendre en sa vérité dans la dynamique de l’universel. Substituer un particulier à l’universel désarticule l’ordre des choses si bien que rien de ce qui ce devrait être fait convenablement, ne peut l’être ; sauf bien sûr si à l’expérience la prise en compte des seuls particuliers se révèle être une ruse de l’universel, par laquelle il parvient à sa totale manifestation. Ce qui suppose dans un tel cas que le particulier n’est pas chose irréductible, mais  que nous emportant dans le fond,il nous montre une dimension irréductible, alors qu’il reste tout à fait réductible. Une telle méprise résulte soit d’une appréciation approximative soit d’une surévaluation. L’un ou l’autre cas montre que dans l’apparaître des choses, rien de ce qui leur appartient en propre ne parvient à une expression immédiate. Or il est évident que nous avons toujours besoin d’être dans le substantiel pour établir des rapports fiables,dans de ce qui participe authentiquement au devenir des peuples.

La détermination substantielle des choses,  incontournable, constitue l’objet de notre être, non pas la simple satisfaction de cet être mais parce qu’il est en soi la fonction unitive du dispositif ontologique et ontique au cœur duquel l’humain en tant que chose vraie et réelle acquiert sens et consistance. C’est pourquoi, il est nécessaire de ne pas penser les diverses données de l’existence en dehors de ce principe de la substantialité. Mais, il ne faudrait pas croire qu’il est par là, question d’une diversité ramenée à une seule et unique chose, au point qu’il soit finalement impossible d’inscrire les choses diverses dans la marche de l’histoire, pour autant que dans leur diversité s’opère la synergie nécessaire au développement de l’homme et de la société ; il faudrait plutôt voir justement l’intelligibilité comme trait caractéristique de la diversité des choses. Lorsque celles-ci sont pensées à partir de cette intelligibilité, elles deviennent moins agressives, parce que nous ne nous laissons pas emporter par ce qui nous apparaît comme tel. Car prendre l’apparaître  ce qui apparaît est une forme d’agression à la seule différence que ce n’est pas l’apparaître qui agresse mais l’homme qui se l’approprie comme vérité de la chose.

Ce qui est plus visible particulièrement au niveau de la macro action comme par exemple le champ de la politique, où au nom d’une conviction non-enracinante, l’homme parvient à la perversion de la substance politique. L’éthique politique qui en vérité, n’est qu’un aspect important de l’éthique substantielle, c’est-à-dire de la prise en compte radical de ce qui permet à toute éthique particularisée d’atteindre son sens plénier,  devient alors une éthique personnalisée ou singularisée. Ce n’est plus  le tout entier de l’homme et de la société qui est porté à la politique comme leur gestion, mais l’homme de la politique qui se porte lui-même dans ce qu’il croit être l’aspiration légitime et profonde de l’homme.

La macro action politique non pensée en fonction des données irréductibles de l’homme conduit à une désagrégation de l’homme pris en son individualité ; ce qui ne peut pas ne pas influencer la communauté humaine, car celle-ci est avant tout  . Il faut  nécessairement  poser l’homme au-delà des contingences culturelles et historiques pour mieux l’apprécier dans ses rapports à la culture et à l’histoire. L’inverse est inconcevable, autant qu’absurde, dans la mesure où le culturel et l’historique réclament toujours un fondement non culturel et non historique. L’homme n’est un être de culture et d’histoire que parce qu’il se tient à l’origine dans ce qui n’a ni culture ni histoire. C’est dans cette perspective qu’, Emmanuel Housset dans son ouvrage intelligence de la pitié. Phénoménologie de la communauté, pense l’existence éthique. Pour lui l’existence éthique n’est possible que sur la base d’une appartenance première à une ‘’communauté de misère’’. La communauté des personnes relève sans doute à un niveau secondaire de la raison, mais la vie commune faite de joie et de souffrance précède la distinction des consciences réflexives.

Comprendre l’homme dans son être essentiel pour déterminer tout projet éthique relatif à son existence reste une exigence de la pensée fondamentale. Ceci permet d’éviter des confusions comme la politisation des valeurs humaines, au sens où  Herbert Marcuse la voit dans le système soviétique : « La politisation des valeurs est un trait de l’éthique soviétique. Elle est concomitante à la nationalisation et , elle a la même fonction globale. »[4] Il ajoute ceci « Pour l’éthique occidentale, les effets de cette politisation sont particulièrement détestables dans les deux sphères regardées comme le sanctuaire de l’individu en tant que tel – à savoir le domaine privé de la pensée et de la conscience, et le domaine privé de la famille. »[5] Tout  porte à penser qu’il s’agit de deux domaines irréductibles, alors qu’à strictement parler ni le domaine de la pensée ni celui de la famille ne peuvent être seulement des sanctuaires de l’homme, puisque celui-ci qu’il le veuille ou pas est toujours en relation constante, tant avec ses semblables qu’avec la société. Il est certes vrai que ces deux domaines relèvent dans une certaine mesure de l’initiative de l’homme en tant qu’il lui appartient d’orienter et de déterminer sa pensée et sa famille, mais cette initiative est vite limitée par l’interdépendance humaine.

De ce point de vue  ce qui apparaît détestable, ce n’est pas le fait d’interférer dans ces domaines mais le fait de croire qu’il est possible de donner une orientation non consistante aux autres. Qu’on soit soucieux des autres est sans doute l’un des principes les plus essentiels de la société humaine dans la mesure où la vie sociétale exige un minimum d’attention à l’autre. D’ailleurs sans cela aucune société humaine ne peut subsister véritablement, il faut nécessairement servir  l’autre sans le détruire dans sa liberté, lui apporter l’aide pour l’épanouissement  plénier de son être. Et c’est à notre sens, ce que vise le concept dans la perspective de l’humanisme. Si le concept apparaît comme une dynamique pour l’humanisme, c’est moins  par sa capacité à élever l’homme à son humanité. Qu’est-ce cela veut dire ? Cela veut dire simplement que si le concept en tant produit de la pensée fondamentale, n’est pas produit dans une intention purement intéressée, il nous introduit dans la dimension vivifiante des choses. Les choses, en effet, sont vivantes. Mais contrairement à l’homme qui a la conscience de la vie et qui peut la représenter, les choses elles ne peuvent pas elles-mêmes exprimer cette vie qui les anime ; c’est pourquoi il appartient à l’homme de rendre compte de cette vie au cœur des choses. Or la meilleure manière de rendre compte de cette vie n’est absolument pas un regard superficiel mais un regard de profondeur, lequel ne peut être porté à expression que dans le concept. Cependant en parlant ainsi des choses, nous ne faisons point allusion aux réalités extérieures à l’homme, bien au contraire, c’est de l’homme qu’il est essentiellement question, si tant est qu’il ne peut être sans les choses qui participent d’une façon totale à l’épanouissement de son être. Ce lien absolument indiscutable entre l’homme et les choses est malheureusement aujourd’hui mal perçu. Nous avons tendance à voir les choses simplement comme choses  qui n’ont de sens véritable que pour l’utilité . Une chose n’est que si elle m’aide à satisfaire un besoin matériel. Nous ignorons qu’il y a un lien dynamique et vivant entre l’homme et son environnement de telle sorte qu’une attitude de légèreté envers les choses de son environnement l’influence négativement. Si donc l’humanisme comme pensée des valeurs humaines veut atteindre son sens profond, il doit alors intégrer dans la quête des valeurs le rapport vivant de l’homme aux choses.

Dans le concept comme dynamique de l’humanisme est à voir ce rapport vivant, car c’est en ayant conscience de ce rapport que non seulement nous pouvons porter l’ expression du concept de façon fondamentale et essentielle, mais surtout à donner aux valeurs humaines leur totale portée, en effet la relation de l’homme aux choses fait qu’il est impensable de croire un seul moment qu’une fois explicitées les valeurs humaines à elle seules déterminent toutes les données de l’existence humaine.

Ainsi le concept n’est concept d’un point vue philosophique que s’il est porteur de vie. Un concept pensé pour détruire la vie et l’homme ne saurait ètre un vrai concept. Mais la question qui se pose est à la suivante : Qu’est-ce qui peut bien fonder la dynamique des concepts ? Autrement dit comment parvenir à penser le concept d’une manière vivante et enrichissante pour l’humanisme ? Telle est la question laquelle, tente de répondre le second moment de notre réflexion.

II  Le recueillement comme fondement de la dynamique conceptuelle

Qu’est ce que le recueillement ? Sommes nous aujourd’hui dans l’aporie de ne pas entendre ce que ce mot veut dire ? Sans nul doute, car  le mot peut nous entraîner sur le champ religieux, ou plus exactement nous pouvons l’entendre seulement d’une oreille religieuse. Et pourtant, à bien observer les choses, le mot et ce qu’il veut dire sont  la raison, sans laquelle le philosopher ne peut être possible. Il ne faut donc pas, a priori,  l’entendre dans un sens religieux. Parce qu’il est  en soi la condition même de toute relation sérieuse avec l’absolu, la religion soucieuse de cette relation, l’intègre d’une manière nécessaire dans ses principes, si bien que le mot donne à entendre comme une exigence de Dieu, et ne laisserait voir qu’une attitude silencieuse sur un prie – dieu.

Loin d’être spécifiquement religieux  une attitude de silence dans un lieu de culte, le recueillement est l’âme de la pensée fondamentale. C’est aux époques où il a été perçu dans toute splendeur, que la pensée fondamentale a atteint  une formulation rigoureuse et lumineuse. D’Héraclite d’Ephèse jusqu’au père de la philosophie moderne, c’est -à -dire Descartes, les grandes figures de la pensée philosophique  ont su donner au recueillement tout son sens et toute sa place dans l’activité de synthèse du diverse sensible. Une pensée ne parvient à sa claire expression que lorsqu’elle se laisse guider par le recueillement. Toute la pensée cartésienne en demeure la preuve éloquente, et son œuvre essentielle Discours de la méthode manifeste très clairement cette nécessité du recueillement pour saisir les choses dans leur intimité. La pensée moderne issue de Descartes trouve son fondement dans le recueillement. Des figures comme Kant et Hegel constituent, pour ainsi dire, cette continuité de la modernité illuminée par le recueillement. D’où vient alors que notre époque résultant de cette modernité, ne veuille plus rien saisir du recueillement ? Sinon  comment comprendre que la pensée de l’être en tant que pensée fondamentale soit devenue problématique, au point où Marie-Dominique Philippe peut s’interroger ainsi : « Une  philosophie de l’être est-elle encore possible »[6]Titre d un de ses ouvrages. Cette question présuppose que la question de l’être a perdu de son importance, et que l’humanité actuelle n’a point d’intérêt pour elle. Mais en parlant d’humanité actuelle, il ne s’agit vraisemblablement pas de tous les hommes qui habitent cette terre, plutôt de ceux qui doivent  penser. Ainsi en posant la question, Marie Dominique Philippe montre que même les penseurs contemporains ne font plus de la question de l’être une exigence.

La source de cette situation est sans doute cette tendance à calquer la pensée sur les exigences de la science. N’est pensée vraie et nécessaire que ce qui prend en compte les données de la science en vue de contribuer à l’épanouissement social et matériel de l’homme. « Soumise par les néo-positivistes au «  principe de vérification  », la métaphysique est déclarée  ‘’dépourvue de sens, puisque ses assertions ne sont ni des tautologies ni des propositions empiriques »[7]. L’essor de la science et de la technologique étant impressionnant, des épistémologues comme Carnap Karl Popper et Ayer voient dans le discours métaphysique, un ensemble de propositions non fondées. « Parler de l’être est un discours qui n’a pas signification propre.»[8] Mais comment pouvons nous arriver à comprendre le sens du discours métaphysique si nous le cherchons, là où nous ne devons pas le chercher ? Nous ne pouvons pas partir des données de la science pour définir et orienter la pensée fondamentale qu’est la métaphysique. C’est comme si nous utilisons la voiture pour passer sur l’eau au lieu du bateau.

Nous nous enfoncerons, incapables d’atteindre le lieu visé au risque de nous noyer.

Que la pensée fondamentale de l’être n’ait plus de sens aujourd’hui est la preuve que le recueillement a perdu  sa force. Et cela peut s’expliquer par le fait que nous vivions à l’époque de la « mort de Dieu », c’est-à-dire en l’absence de tout principe absolu. Le dernier livre de Georges Steiner, Essai sur la création chez le penseur et l’artiste, le montre bien. Ce livre est une méditation sur la création entendue au sens le plus fort, c’est-à-dire dans la mesure où elle s’apparente à l’acte divin qui donne naissance au monde. La comparaison entre les deux gestes, celui de l’artiste et celui de Dieu, est menée plus loin encore. Georges Steiner affirme que « l’éclipse du messianisme[9] qui caractérise notre époque explique la raréfaction, voire la disparition des œuvres majeures. La « mort de Dieu », ou plutôt son absence serait  cette déperdition d’énergie créatrice. L’écrivain, le penseur ou l’artiste ne serait plus  porté par l’assurance de répéter un geste fondateur. Il serait enclin à baisser les bras, à faire silence comme l’y invite Wittgenstein à la fin du Tractatus  logico philosophique, ou à pratiquer la dérision, qui est le champ le mieux labouré de l’art moderne.

La référence à Dieu dans l’acte d’une création essentielle n’est pas une apologie théologique pour poser Dieu comme le principe des principes dans l’œuvre intellectuelle, principe auquel il faudrait nécessairement se conformer pour penser profondément ; elle témoigne plutôt de la mesure de notre intériorisation quand il s’agit de penser d’une manière fondamentale. Moins nous sommes proches de Dieu, plus nous vivons dans la superficialité des choses, si tant est que par Dieu, il faut  entendre toute relation de l’homme à l’absolu. A partir du moment où Dieu meurt ou qu’on le tient pour absent, le monde déclare superflu tout absolu et proclame l’absolu du relativisme. Dans cette perspective notre saisie essentielle des choses perd de sa consistance. C’est pourquoi le recueillement comme attitude déterminante de la pensée fondamentale n’a plus de sens aujourd’hui.

Se recueillir, revenir à soi, mais pour comprendre que le soi ne se découvre lui-même qu’en  découvrant dans son rapport aux choses leur sens profond. Et c’est bien ce sens qui est porté dans le concept, produit de la pensée véritable. Si la pensée est la connaissance par concepts alors le recueillement par le quel le concept est perçu et déterminé dans toute sa splendeur devient, pour ainsi dire, le principe sans lequel aucune pensée sérieuse ne peut être exprimée. Le recueillement conduit les pensées là où elles demeurent proprement comme le souligne Munier : ‘’ les pensés sont indestructibles si elles demeurent où elles sont à jamais rassemblées’’[10]. Comment les pensées peuvent elles demeurer là où elles sont à jamais rassemblées sans une attitude  profonde du sujet envers ce lieu ? Sans aucun doute, c’est par et dans le recueillement que la pensée atteint sa ferme expérience. Ainsi en parlant de l’absence de Dieu, George Steiner nous montre que nous n’avons plus l’habitude du recueillement ; cette attitude par laquelle l’indicible parvient au dicible. Aussi nous permet-il de nous rendre compte du dynamisme qui détermine l’indicible par soi, porté au concept.  En même temps que nous exprimons cela, nous traduisons toute l’exigence de notre rapport à ce qui parvient à la détermination conceptuelle. Or il est évident que l’humanisme véritable, en tant que prenant et pensant les valeurs humaines de façon radicale, n’a de pertinence que lorsqu’il est porté à travers le concept comme le dire essentiel des choses. Et c’est dans la perspective de ce dire essentiel que nous comprenons mieux cette pensée de Heidegger à propos du recueillement : « tout recueillement de bon aloi se retrouve aussitôt, et à chacun de ses pas, de plus en plus inextricablement dans le domaine de ce qui est digne de question »[11]. Ce qui est digne de question est bien l’être. Le concept n’a de sens que lorsqu’il est porté par l’être, c’est à dire l’exprime. Autrement dit, c’est dans la lumière de l’être que le concept doit être pensé et fondé. Si donc le concept est fondé par l’être et que l’humanisme se trouve être porté par le concept, il est alors clair que l’humanisme soit déterminé par l’être en tant que ce qui est digne de question. Cependant une conception de l’être ne peut se faire sans recueillement. Le recueillement nous introduit à la vérité inaltérable des choses. On comprend, dès lors tout le développement que Heidegger fait à propos de l’humanisme dans Lettre sur l’humanisme. Ce qui est à la fois essentiel et primordial est moins une détermination des valeurs humaines que leur véritable fondement. Car, si le fondement de l’humanisme est bien compris, il est tout à fait clair que les valeurs humaines non seulement seront substantiellement définies, mais surtout s’installeront dans la durée des choses. Lettre sur l’humanisme pense fondamentalement l’éthique à partir d’un recueillement sur la question de l’être, d’où cette idée de Heidegger : « L’essence de l’homme repose dans l’ek-sistence »[12].

Que signifie ek-sistence ? Elle signifie garde de l’être par le recueillement constant et permanent que l’être provoque en nous. Par cette attitude, ce qui, pour ainsi dire, se tient en retrait parvient à sa manifestation. Or une telle manifestation ne peut se faire sans concept. Il nous faut nécessairement porter le retrait au concept. Dans cette portée, il n’y a point de construction du sujet, mais un sujet qui se laissant construire, devient apte à dire le retrait recueillant dans le concept. Apte signifie être pleinement porté par le dynamisme du retrait recueillant venant à la clarté du jour dans le concept. C’est tout le sens de la pensée qui nous distingue des animaux.  Depuis Kant, nous savons clairement que penser, c’est la connaissance par concepts. Cette connaissance par concepts exige que nous habitions dans la vérité de l’être: « la pensée travaille à construire la maison de l’Etre, maison par quoi l’être, en tant que ce qui joint, enjoint à chaque fois à l’essence de l’homme conformément au destin d’habiter dans la vérité de l’être »[13].

Dans l’exigence du recueillement comme fondement dynamique du concept et donc de l’humanisme, se trouve en arrière-fond, la question de l’être. Car une pensée véritable de l’être se meut absolument dans le recueillement, si tant est que l’homme est requis par l’être pour s’exprimer, et qu’en cette expression celui-ci acquiert le sens authentique que de son être : « la pensée ne porte au langage, dans son dire, que la parole inexprimée de l’être »[14]. Par là, nous percevons le même sens du recueillement comme dynamisme du concept, car comment l’inexprimé peut-il venir au langage sans une attention intériorisée. C’est dans le recueillement que ce qui est digne de question parvient à se faire formuler dans la vérité de ce qu’il est : « Ce qui est digne de question – auquel il est seulement rendu hommage dans le questionnement qui médite en accompagnement, remet au recueillement les questions qui, de leur propre poids, pèsent plus lourdement  que tout ce qui est seulement ‘’en question’’ ainsi que les questions qui s’orientent sur lui, sur ce qui est digne de question »[15].

L’humanisme en sa détermination essentielle est la pensée. Autrement dit la forme de la valeur des valeurs est précisément la pensée. La pensée est la plus haute des valeurs humaines sans laquelle les autres valeurs pour lesquelles l’on se dévoue tant, ne peuvent avoir de sens. C’est pourquoi, tout humanisme sérieux est d’abord pensée de la pensée afin de s’enquérir de l’enracinement véritable de ce doit être dit. Dans cet enracinement, c’est l’homme en tant que projet historique qui est porté à sa totale réalité. Le recueillement apparaît comme la possibilité pour l’homme de demeurer constamment dans cet enracinement. Si Heidegger a consacré une bonne partie de sa pensée à la poésie, c’est bien parce que la poésie manifeste fort clairement cette nécessité du recueillement qui porte à la clarté totale et à la consistance le dire prenant issue de lui-même. Alors note-t-il en citant Holderlin : « Plein de mérite, pourtant c’est poétiquement que l’homme habite la terre »[16]. L’habiter poétique est l’habiter fondamental en tant que ce qui accorde séjour à la durée de toute chose, et donc du besoin des valeurs que l’existence humaine manifeste.

CONCLUSION

La question des valeurs humaines étant nécessaire, sa réponse exige que nous rendions compte de notre sens essentiel d’être, lequel ne peut se laisser déterminer par des  réflexions ou de pensées sans rapport avec ce qui fonde ce sens. En d’autres termes l’identité essentielle de l’homme comme être pensant par laquelle il  détermine d’importantes préoccupations comme les valeurs de son être, n’acquiert du sens tout autant que de la consistance, qu’en se remplissant de la pleine vérité de sa dépendance à l’être. De ce point de vue le concept comme manifestation de cette essence doit permettre à l’homme  de se saisir tout autant que les choses avec clarté, et ainsi de fonder suffisamment  sa projection historiale qui intègre, de toute évidence, les valeurs fondamentales de son existence. Dans l’articulation absolument nécessaire du concept et de l’humanisme se trouve sans aucun doute un possible être de l’homme africain,  se réalisant comme sujet de raison et d’histoire. Car dans le devenir de tout peuple doit nécessairement dominer la dimension pensante et historique de l’homme.

© Prof. Jean Gobert TANOH

Département de Philosophie -Université de BOUAKE COTE D’ IVOIRE

www.contrepointphilosophique.ch

Rubrique Philosophie

24 juin 2007


[1] D’hombres (Dominique). La pensée crépusculaire de George Steiner, Monde vendredi 20 Juillet 2001, P. 27.

[2] DIBI (Augustin). L’Afrique et son autre : la différence libérée (Abidjan, Ed strateca diffusion, 1994), P. 8.

[3] Ibid, P. 8.

[4] Marcuse (Herbert). Le marxisme soviétique, Trad : Bernard Cazes (Paris, coll. idées –Gallimard, 1963), P. 287.

[5] Ibid, P. 288.

[6] Marie Dominique Philippe. Une philosophie de l’être est-elle encore possible ? (Paris, Tégni, 1982)

[7] Ibidem, p. 12.

[8] Steiner (Georges), Grammaire de la création. (Paris, Gallimard ,2001) p. 20.

[9] Steiner (Georges), Grammaire de la création (Paris, Gallimard 2001) page 20

[10] Munier (Roger) , le su et l’insu (Paris, Gallimard, 2005), p.45.

[11] Heidegger (Martin). Achèvement de la métaphysique et poésie.

Trad. Adeline F., (Paris, Gallimard, 2005), p. 160.

[12] Heidegger (Martin), Question I et II, p. 105.

[13] Ibidem, p.120.

[14] Ibidem, p. 124.

[15] Heidegger (Martin), Achèvement de la métaphysique et pensée, p.163.

[16] Heidegger (Martin), Approche de Holderlin Trad. (Paris, Gallimard) p. 113.

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Pensée du 30 mai 10

« La République de Platon est devenue proverbiale, comme exemple prétendu frappant d’une perfection imaginaire qui ne peut avoir son siège que dans le cerveau d’un penseur oisif. »

Emmanuel KANT, Critique de la raison pure, PUF, 11e éd., p. 264.

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GRILLE DE LECTURE

La Respublica, c’est la « chose publique ». Cette traduction latine du titre du dialogue de Platon par Cicéron ne rend pas compte de toute la richesse du mot grec politeia. La « chose publique », la « constitution », sont des traductions qui font perdre une bonne partie de ce que pouvait suggérer politeia à un Grec du temps de Platon. Selon Bernard Suzanne, le problème est qu’aucun mot français ne couvre tout le champ défini par politeia. En effet, politeia ne désigne pas seulement l’organisation politique de la cité, sa « constitution », ou même un « régime politique » particulier, mais elle recouvre le mode de vie publique et privée, du politès (le « citoyen » vivant dans la polis), ou encore les droits et devoirs qui le constituent en tant que citoyen, par opposition par exemple aux simples esclaves. Politeia peut aussi désigner l’ensemble des citoyens constituant la cité, ou encore l’implication d’un gouvernant dans la gestion de la cité. En un mot, la politeia de Platon entendue comme République désigne aussi bien le « régime » (dans un sens très large) de « mode de vie » de chaque citoyen, dans sa vie publique comme dans sa vie privée, que le « régime » de la cité.

Cet ordre politique platonicien, fondé sur le droit et instituant le droit, est qualifié de proverbial dans cet extrait de la Critique de la raison pure. Ce qui paraît imaginaire, illusoire et ridicule à la fois dans la politeia de Platon, c’est l’assertion « qu’un prince ne gouverne jamais bien s’il ne participe aux Idées ». Platon aurait estimé que si une législation était pleinement d’accord avec ces Idées, on n’aurait plus besoin d’aucune peine (sanction) dans une cité. Selon Kant, le philosophe éminent de La République « nous laisse sans secours » lorsqu’il affirme que pour que la cité soit gouvernée de façon idoine, il faut que les philosophes deviennent rois et que les rois soient des philosophes. La théorie de Platon paraît irréalisable, elle ne peut jamais se produire d’après Kant. Ainsi, au lieu de prendre pour base des idées tirées d’une expérience qui ne pourrait jamais exister, Platon aurait dû ne pas perdre de vue qu’une constitution a « pour but la plus grande liberté humaine fondée sur des lois qui permettraient à la liberté de chacun de subsister en même temps que la liberté de tous les autres. » Kant reconnaît cependant un mérite à Platon, celui de chercher à « rapprocher toujours davantage la constitution légale des hommes de la plus grande perfection possible. » Dans ces conditions, on pourrait penser que seul l’effort d’abstraction de Platon mérite d’être imité.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 29 mai 10

« Le rôle du principe d’équité des chances est de garantir que le système de coopération est un système basé sur une justice procédurale pure. »

John Rawls, Théorie de la justice

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GRILLE DE LECTURE

Trois notions orientent la compréhension de cette pensée : le « principe d’équité », le « système de coopération » et la « justice procédurale pure». Ces notions ont le mérite de concentrer l’essentiel de la doctrine politique de la justice comme équité où Rawls défend deux principes fondamentaux de la construction d’une société juste que sont l’égale liberté pour tous et la juste égalité des chances (ou l’équité des chances). Les deux principes de justice énumérés collaborent à l’atteinte de l’équité sociale, mais le principe d’équité des chances est fondamental. En fait, une question préoccupe Rawls :  quelle sorte d’égalité faut-il mettre en œuvre en vue d’une société juste ? Il trouve qu’il est plus convenable de parler d’équité comme  la manière idéale d’être juste. En matière de distribution, ce n’est pas l’égalité arithmétique qui permet de satisfaire tout le monde, d’autant plus qu’une société est composée des personnes riches et des personnes moins nanties. C’est un ensemble homogène qui compose le système de coopération.

L’on peut entendre par « système de coopération » la société politique ou les structures de base d’une société démocratique. C’est afin de réduire les grandes inégalités socio-économiques qui caractérisent nos institutions que John Rawls entreprend de fonder les principes premiers de justice qui s’appliqueraient dans nos systèmes de coopération démocratique.  Rawls imagine une situation originelle hypothétique où les contractants sont couverts d’un voile d’ignorance. C’est-à-dire que dans ce modèle de construction des principes de la justice, les membres ignorent leurs positions sociales, leurs dispositions naturelles, leurs conceptions du bien, leurs intérêts et leur psychologie. Dans ces conditions, ils feront des choix équitables, à l’avantage de tous. Mais en misant sur l’équité des chances dans la position originelle, la justice fait le pari d’être purement procédural.Certes, l’on remarque que ce qui intéresse Rawls, c’est la procédure d’élaboration des principes de Justice.

La justice procédurale pure est celle où aucun critère indépendant (extérieur) n’interviendrait pour déterminer le résultat correct (juste). Le choix des principes devant conduire à la justice étant fait de manière équitable, les règles sociales et la vie économique ont des chances d’être équitables. Si la procédure de construction des principes et de leur mise en œuvre dans le système de coopération est bien appliquée, cela conduirait à une justice équitable reposant sur l’égalité des chances. Cette équité des chances, l’un des principes choisis sous le voile de neutralité, préside à toute la démarche déontologiste de Rawls. Dans la justice comme équité, c’est la procédure sans faute qui détermine des résultats justes. Les bons moyens sont la garantie d’une bonne fin, indubitablement. Si les procédures de construction des règles de justice sont acceptées de tous, si l’application des règles est juste, il n’y a pas de raison qu’il n’y ait pas moins d’injustice. En mettant en oeuvre la justice du côté des moyens plutôt que sur le plan de la finalité, on est dans un procéduralisme pur.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 28 mai 10

« La critique de la religion est donc en germe la critique de la vallée de larmes dont la religion est l’auréole. »

Karl Marx, Critique de la philosophie du Droit de Hegel (1844), in Critique du droit politique hégélien

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GRILLE DE LECTURE

Karl Marx est un héritier infidèle de Ludwig Feuerbach. Pour ce dernier, la religion est strictement humaine ; le concept de religion et ses contenus sont une pure production humaine. Ainsi, affranchir l’homme de la religion est le but véritable de l’humanisme. Marx prend très tôt ses distances avec Feuerbach. Il reprend la formulation de son maître pour le dépasser. La religion n’est pas le reflet de l’essence humaine abstraite, mais de l’essence humaine concrète, c’est-à-dire l’ensemble des rapports sociaux. En fait, selon Karl Marx, « la critique de la religion est la condition préliminaire de toute critique », mais cette critique telle qu’elle a été menée par Feuerbach est désormais close. S’il est clair que la religion masque la réalité de l’Etat, il convient de s’attaquer à la vérité de la religion, c’est-à-dire à la structure fondamentale de la société politique. La religion est la conscience inversée du monde, elle est une photographie du monde tel qu’il va, mais elle en dénature l’image parce qu’elle l’affuble de vaines promesses. La religion est l’auréole de la vallée de larmes qu’est le monde. La détresse religieuse n’est que la protestation sonore de la détresse sociale. C’est pourquoi, toute critique de la religion est en sourdine une critique sociale, une critique des rapports sociaux défavorables à l’homme. Museler la religion, c’est atteindre le mal à la racine.

Karl Marx veut museler la religion parce qu’il lui attribue une double fonction : selon la première, la religion est l’expression de la misère d’un monde à l’envers : « Cet Etat, cette société produisent la religion, conscience inversée du monde, parce qu’ils sont eux-mêmes un monde à l’envers. » Deuxièmement, la religion est une consolation illusoire : « La religion est le soupir de la créature opprimée, l’âme d’un monde sans coeur, comme elle est l’esprit de conditions sociales d’où l’esprit est exclu. Elle est l’opium du peuple. » Si la religion est l’expression de la misère de la société et d’une consolation inaccessible, la critique de la religion doit déboucher sur le vrai bonheur. Celui-ci passe par la mise en crise de la religion, couronne d’or de la vallée de larmes sociale. En fait, cette société que dépeint Marx est porteuse d’une contradiction. La propriété privée se fonde sur l’aliénation du travail humain censé procurer à l’homme le bonheur. C’est cette oppression de l’homme qui s’extériorise dans une agitation religieuse stérile. Dans l’intéret supérieur de l’humanité politique, il faut en finir avec les rêveries de la religion et les mirages qu’elle entretient en société.

Emmanuel AVONYO, op

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