Archive for the ‘SAGESSE’ Category

Pensée du 23 avril 11

« Que la prohibition de l’inceste constitue une règle n’a guère besoin d’être démontré; il suffira de rappeler que l’interdiction du mariage entre proches parents peut avoir un champ d’application variable selon la façon dont chaque groupe définit ce qu’il entend par proche parent; mais que cette interdiction, sanctionnée par des pénalités sans doute variables, et pouvant aller de l’exécution immédiate des coupables à la réprobation diffuse, parfois seulement à la moquerie, est toujours présente dans n’importe quel groupe social. »

Claude Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté (1947), Mouton, 1967, p. 10.

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Pensée du 22 avril 11

« Plus un être est spirituellement proche de moi, moins il est objet pour moi et moins il se laisse caractériser. Il en est de même pour moi en tant que j’entretiens avec moi-même un commerce spirituel ; je ne peux pas devenir un tel pour moi. »

GABRIEL MARCEL, Journal métaphysique

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GRILLE DE LECTURE

Un être dans sa tallité (en tant que tel) est a priori un ob-jet, c’est-à-dire un être jeté, posé là devant moi ; et je peux l’observer. Un objet est distinct du moi qui peut le dévisager, du je qui le conquiert par ses sens, principalement par ses yeux. Pour être un autre, un tel, une altérité, un être a à être considéré dans sa réalité existentielle et matérielle comme quelque chose que je nie comme étant moi. Un ob-jet est alors distinct et distant de moi, je peux le caractériser pour le saisir dans sa matérialité, pour le montrer, pour le présenter. Je peux toucher un ob-jet et dire qu’il est tel ou tel en réalité. Donc je peux voir les contours d’un ob-jet, les appréhender. Caractériser un être, n’est-ce pas dire qu’il est fait de telle ou telle chose, fait de telle ou telle manière ? Cela signifie qu’on l’aurait déjà posé devant soi en le niant, c’est-à-dire en le distinguant d’un soi qui est là comme maître façonneur de sa réalité pour l’observer et le définir. Mais lorsque Gabriel MARCEL dit que « Plus un être est spirituellement proche de moi, moins il est objet pour moi et moins il se laisse caractériser », il voudrait entendre la spiritualité comme ce qui fait que l’homme ne peut considérer un autre être spirituel comme un objet. La spiritualité est ce qui laisse l’autre être devenir comme moi : il est proche de moi.

Mais l’on ne peut pas dire que l’altérité perd sa qualité d’altérité. Par l’esprit qu’il a, par l’esprit qui le fait être ce qu’il est là, il y a de quoi le considérer comme quelque chose qui est proche de soi. La spiritualité rapproche les êtres les uns des autres. C’est à dire que je me sens être comme l’autre être spirituellement proche de moi. Je le sens en moi. De même, je ne peux pas me considérer, moi qui suis un corps et un esprit comme étant distant de moi-même, comme un être partagé et déchiré en moi-même. Je suis mon corps en même temps que je suis mon esprit. Je ne peux m’objectiver sinon je perdrais mon unité intrinsèque, mon unité existentielle faite de la corporéité et de la spiritualité. Je ne peux donc pas me nier comme je ne dois pas nier les autres êtres proches de moi spirituellement. L’être est un mystère et non un problème, c’est-à-dire qu’il n’est pas quelque chose de posé hors de soi ; mais lorsqu’il constitue un mystère, il pose un problème autour de la question du sujet. Les êtres spirituels sont donc des sujets. N’est-ce pas là une éthique dans ce monde où les valeurs qui nous rassemblent et nous rapprochent sont bafouées, méconsidérées ? Tout en demeurant ce qu’il est, l’autre est proche de moi par l’esprit.

Aristide BASSE, op

Pensée du 20 avril 11

« De même que l’âme ne s’explique pas sans le corps, ainsi l’homme ne saurait s’expliquer en dehors de la nature où il plonge. »

A. – D. Sertillanges, Henri Bergson et le catholicisme, Paris, Flammarion, 1941, p. 21.

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GRILLE DE LECTURE

Le corps a beau être « la prison de l’âme », la deuxième ne se conçoit pas sans le premier. On peut convenir pour une juste raison que l’âme, principe actif et vital de l’homme, loge dans le corps. Le corps n’est pas pour autant un revêtement pour l’âme. Le corps, c’est le corps de l’âme. C’est ici que les propos de Paul Claudel prennent tout leur sens : « Le corps, disait-il, est l’œuvre de l’âme : « il est son expression et son prolongement dans le domaine de la matière. » Et le poète de poursuivre : « Un bon moyen de connaître l’âme est de regarder le corps ». Cet immortel de la poésie française est un philosophe achevé. Les deux pensées que nous mentionnons de lui pourraient constituer tout un programme de réflexion. Si le corps porte l’empreinte de l’âme, le corps est inéluctablement le plus court chemin pour parvenir à la connaissance de l’âme. Ainsi, même par son corps, « prison de l’âme », l’homme est loin de n’occuper que la place minime que la philosophie idéaliste lui octroie dans la nature : « car si notre corps est la matière à laquelle notre conscience (càd : notre âme) s’applique, il est coextensif à notre conscience ; il comprend tout ce que nous percevons ; il comprend tout le domaine où nous pouvons éventuellement agir au moyen de la partie de matière qui nous est immédiatement conjointe » (Sertillanges).

C’est donc « corps et âme » que l’homme se définit, et c’est comme tel que son rapport à la nature doit être envisagé. Certes, comme l’âme face au corps, l’homme non plus ne peut être conçu en dehors de sa terre nourricière. Mais la question mérite d’être clairement posée maintenant : comment l’homme se rattache-t-il à ce milieu de son être ? Comment « l’intelligence qui est tout l’homme selon qu’il est homme » s’adapte-elle à la nature ? Pour Bergson, de la même manière que le corps se spiritualise, la nature doit être comprise comme un immense effort vers la vie et vers l’esprit, Autrement dit, la nature où l’homme plonge est un élan vital qui tend à organiser intelligemment la matière en êtres vivants, en être spirituels. Comme l’être humain, la nature tend vers l’esprit. A la regarder sa parti pris, on est incliné à reconnaître que c’est « une générosité qui se donne » à travers l’impulsion finaliste de la nature.  La nature est le berceau de l’homme, le lieu où le jardinier suprême l’entoure de soins diligents. C’est pourquoi la nature tend merveilleusement à la permanence des espèces en leur intimant ses volontés de croissance sous forme d’instincts naturels de survie. Toutefois, Bergson affirme une coupure nette entre les animaux et l’homme, du point de vue de leur grandeur spirituelle. La nature humaine n’est pas embranchée à la nature animale, elle est autonome biologiquement parlant. L’homme fait l’objet d’une sorte de monisme ontologique dans le monde naturel finalisé. Parmi les êtres naturels, l’homme prime éminemment par son intelligence créatrice d’avenir.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 19 avril 11

« En quoi la philosophie a-t-elle échoué ? La réponse est claire, elle a échoué en ce qu’elle n’a pas pu atteindre l’homme dans ce qu’il est de plus profond. Si la philosophie qui de nature est non-intégriste, si la philosophie qui a essentiellement une parenté intime avec l’ouverture à l’autre et le dialogue à autrui, n’a pas pu transformer l’homme, n’a pas pu communiquer à l’homme le sens aigu de l’écoute de l’autre et de l’agir communicationnel, c’est qu’elle a raté sa mission. Si même, une civilisation qui s’est longtemps montrée détentrice de la raison, la niant ainsi aux autres, fait montre en plein vingt et unième siècle, d’une insanité profonde dans les relations qu’elle entretient à l’autre, cela témoigne déjà que cette sagesse qu’elle croit détenir ne s’est pas véritablement incarnée en elle, dans sa vie… »

Monsoleil-Mervy AMADI, op, « L’hospitalité en fuite et l’échec de la philosophie…

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Pensée du 18 avril 11

« La tendance générale de l’Aufklärung est de n’admettre aucune autorité et de tout soumettre à l’autorité de la raison. »

Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil, 1976, p. 110-111.

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GRILLE DE LECTURE

L’une des caractéristiques majeures de l’Aufklärung réside dans le fait qu’il rejette fondamentalement la sujétion de l’esprit humain à une quelconque autorité. « Sapere aude », ose te servir de ta propre raison, telle était la principale devise du mouvement romantique dit des Lumières. Il professe que la raison est le seul tribunal habilité à trancher les épineux litiges et les mystérieuses apories de l’esprit humain. C’est ainsi que dès le XVIIIe siècle, la tradition écrite, les documents historiques réputés fiables, l’Ecriture sainte, ne pouvaient plus avoir de valeur absolue en matière d’interprétation. La raison personnelle devient le  véritable canon de toute interprétation. L’évocation de l’Ecriture sainte suggère déjà que la critique de l’Aufklärung était surtout dirigée contre la tradition religieuse du christianisme en raison ses prétentions dogmatiques. On se rappelle sans doute la redoutable contribution de Feuerbach (L’essence du christianisme), de Freud (L’avenir d’une illusion) ou encore de Nietzsche (La généalogie de la morale) à cette remise en cause de l’autorité dogmatique de la religion. Avec le vent des Lumières, il semble clairement entendu que l’ultime source de toute autorité, ce n’est pas la tradition mais la raison.

Si pour l’Aufklärung, « la vérité possible de la tradition dépend bien plutôt de la crédibilité que lui accorde la raison », c’est logiquement que la raison devint à partir de cette époque l’instance critique de la remise en cause et de la validation du savoir humain. On pariait que le savoir peut être toujours amélioré tant que des progrès restent permis pour l’esprit humain. La foi en la perfectibilité de la raison humaine se mue malheureusement en dogme. Entre autres penseurs, Condorcet établit en 1794 L’Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain pour justifier cette perfectibilité de la raison. Il s’est donc développé dans la philosophie des Lumières antérieure et postérieure à Kant (1724-1804) une foi sans bornes en la perfection, objectif dans lequel l’Aufklärung voyait l’accomplissement du mouvement d’affranchissement des préjugés du monde mythique et de la superstition de l’univers mystique. La raison devient le centre de tout. C’est l’ère du logocentrisme, celle qui vient donner un congé définitif au cosmocentrisme enchanté des Grecs et au théocentrisme naïf des scolastiques. Le logocentrisme promeut la raison absolue qui ne peut connaître aucune limite à son essor. En présentant l’esprit humain comme la source de tout savoir, l’Aufklärung abolit totalement les limites humaines de notre horizon historique et supprime la hantise de notre finitude.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 17 avril 11

«Le caractère, de nos jours, c’est ce qui a disparu, il y a certes çà et là des pics isolés au-dessus du désert actuel, mais malgré tout nous assistons à une rapide transformation du monde. Nous retournons aux premiers siècles quand la culture universelle veillait dans quelques cerveaux et que des petits groupes isolés, comme les moines de Saint-Gall, continuaient à croire en l’avenir et à protéger ce que le passé avait légué.»

Julien Green, Le Grand Large du soir. Journal 1997-1998 (Flammarion).

Source : http://penser.over-blog.org/

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Pensée du 16 avril 11

« La relation à autrui est un rapport concret, elle se tient toujours et déjà avant l’engament de mon égo, elle m’affecte. Il y a une possibilité originaire de mon existence au monde qui me donne d’être en relation à l’autre avant toute pensée. C’est en ce sens que Gary Brent Madison écrit : « l’existence d’autrui ne pose pas de problème puisque en tant qu’être au monde je suis immédiatement présent à autrui qui est lui aussi être au monde. La relation à autrui passe donc par le monde »[2]…

Monsoleil-Mervy AMADI, op, « L’hospitalité en fuite et l’échec de la philosophie…

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Pensée du 14 avril 11

« (…) Être démocrate, c’est remettre la politique au cœur de l’existence humaine. La politique commence lorsque nous choisissons collectivement des décisions orientant notre devenir. Or ces choix collectifs, seul le démocrate les rend possible. Être démocrate, c’est rendre les homme acteurs de leur histoire, pour le pire mais aussi pour le meilleur. Être démocrate, c’est prendre le risque d’une expérience incertaine dont personne ne connaît l’issue mais cette indétermination rend seule possible notre liberté. Ainsi le démocrate affirme l’exercice de la liberté, entendue comme participation politique, comme valeur car elle est la condition de vie de la démocratie, et même de la vie politique. Cet exercice de la liberté auquel se voue le démocrate et auquel il appelle ses semblables à se vouer vise à déterminer — toujours provisoirement certes — un horizon de sens à notre existence (…).

Amélie PINSET,  « Qu’est-ce qu’être démocrate ? »

Source

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Pensée du 13 avril 11

« L’amour fait sortir l’aimant de lui-même vers l’objet aimé. L’aimé habite aussi dans l’aimant, mais sous la forme d’une inclination, d’un poids, qui le porte à rejoindre l’aimé dans la réalité.»

Pierre-Marie Emonet, L’âme humaine expliquée aux simples, CLD, Chambray, p. 66.

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GRILLE DE LECTURE

Pierre-Marie Emonet présente l’amour comme un mouvement psychique qui porte littéralement l’aimant hors de lui. Le phénomène de l’amour exprime la sortie de l’âme vers les choses qui l’attirent, il illustre la tendance de l’aimant à s’unir à l’aimé dans son existence réelle. A la suite de saint Thomas d’Aquin, Emonet compare l’amour dans l’âme à un grand astre qu’accompagnent trois satellites. La passion de l’âme qu’est l’amour va avec connaturalité, convenance, complaisance… Explorons les trois axes esquissés par Emonet pour décrire le mouvement de l’amour.

Premièrement, l’amour procède de la connaturalité entre deux êtres. De la même manière que l’arbre s’élève dans le ciel pour retrouver ce qui lui manque, les deux êtres qui s’aiment tendent nécessairement l’un vers l’autre, comme vers une partie amputée de leur être. C’est tout comme si chacun possédait un bien dont il était séparé et qu’il fallait reprendre : « Si la plante aime l’eau, c’est que l’eau fait partie de son être. » Difficile de ne pas évoquer sous ce point de la connaturalité des êtres qui s’aiment, le mythe platonicien d’Eros. Dans Le Banquet, Platon défend l’idée que l’amour incarne à la fois un état de manque et une source de richesses. Dans ce portrait platonicien de l’amour, Eros, personnification de la notion d’amour, est le fils de Poros (la Richesse) et de Pénia, la Pauvreté, dont il hérite l’indigence comme une ‘éternelle compagne’. Il lui est associé de façon héréditaire et ne peut se soustraire à elle. Eros est animé par le désir, expression naturelle du manque. Cela explique pourquoi l’être aimé habite spirituellement dans l’aimant, les deux étant polarisés par une force réunificatrice qui les dépasse.

Deuxièmement, l’amour semble vivre de convenance. Le dynamisme foncier de l’amour ne s’exprime mieux que par le verbe « convenir » : deux amoureux qui se mettent en marche l’un vers l’autre « se conviennent » presque toujours. Ils se conviennent parce qu’il s’agit de retrouver ce dont ils sont séparé mais qui fait partie d’eux. Troisièmement, la convenance dont vivent les amoureux semble être de l’ordre de la complaisance. Lorsque l’être aimé rejoint l’aimant dans la réalité, ils s’y complaisent : « Quand l’union recherchée se réalise, l’aimant se repose dans l’aimé. Il y a alors épanouissement, plaisir, plénitude. Regardez le visage de l’enfant qui goûte à un fruit délicieux. » La force de l’inclination d’amour est quasi mystérique, l’être objet d’un manque chez l’aimé est un bien à « conquérir » comme le sien propre. L’amour, épreuve privilégiée de sortie de soi de l’âme, met en jeu la tension vers un bien mystérieux consubstantiel aux deux êtres qui s’aiment.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 12 avril 11

« Au moment où le vent violent et délétère des guerres fratricides, des luttes de mort pour la conquête du pouvoir, des révolutions et insurrections populaires souffle sur le continent africain, et produit ainsi une atmosphère non-éthérique pour l’homme, pour l’humain, il se crée un climat général de méfiance vis-à-vis de l’autre. Un climat qui, on le voit, dégénère en une xénophobie exacerbée, à la haine de l’autre. Des murs de fer s’érigent ici et là, des frontières s’établissent entre les hommes et les atomisent de plus en plus. La raison semble quitter le quartier de l’homme pour se faire ami des armes. En clair, la parole est donnée aux armes ! Il n’y a plus de dialogue entre les hommes ! L’homme baigne dans une insanité totale. Les passions de guerre font marcher l’homme sur sa tête ôtant à ce dernier sa vocation première qui est l’amour de l’autre. Dans ces conditions, le visage humain perd son inviolabilité, sa valeur infinie et se réduit à son être-là, dans sa plasticité et dans son appartenance à tel ou tel parti politique, telle ou telle tribu, ethnie, race etc. L’homme vit sous l’étiquette de son appartenance grégaire à un groupe ou à une catégorie donnée… »

Mervy-Monsoleil AMADI, op, « L’hospitalité en fuite et l’échec de la philosophie…

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