« Le philosophe qui, en se vouant à sa tâche spéculative, affranchit son attention des intérêts des hommes, ou du groupe social, ou de l’Etat, rappelle à la société le caractère absolu et inflexible de la Vérité. »
Jacques Maritain, La philosophie dans la cité, Paris, Editions Alsatia, 1960, p.14.
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GRILLE DE LECTURE
La philosophie est pour une part décisive une activité spéculative, non pas creuse, mais réflexive et conceptuelle. Elle est une méditation désintéressée, ordonnée à la Vérité aimée pour elle-même. Sa tâche première est la pénétration métaphysique de l’être, la quête du sens et l’approche de la source première des choses. Dans ces conditions, elle semble exclusivement attentive à discerner et à contempler ce qu’est la Vérité en des domaines qui importent en eux-mêmes (l’éternité, l’âme, la destinée…) indépendamment de ce qui arrive dans le monde. Maritain s’attache à faire comprendre que même si le philosophe s’affranchit des intérêts des hommes et de la société, c’est pour lui rappeler le caractère inflexible de la vérité.
Au vrai, la fonction du philosophe consiste à témoigner parmi les hommes de la dignité suprême de la pensée et de les prémunir contre un affaiblissement du sens profond de la Vérité. Cette dernière est la nourriture de l’intelligence comme elle est l’horizon absolu de toutes les recherches humaines. Que la Vérité ait un caractère inflexible, c’est une façon de dire qu’aucune action humaine ne saurait faire l’économie d’une justification rationnelle et métaphysique. Nos notions pratiques de justice, de comportement éthique, de loi morale et de liberté inaliénable ont des assises métaphysiques indéniables.
Si tel est le cas, il apparaît clairement que la philosophie dans sa dimension métaphysique, c’est-à-dire spéculative et théorique, n’est pas moins liée à la vie pratique. Décidément, la philosophie ne s’affranchit de l’intérêt immédiat de la société que pour rechercher et de fixer l’attention de la cité sur ce qui sous-tend toute existence personnelle et collective. Qu’il nous suffise de mentionner deux exemples : selon le premier, ce n’est pas sans raison que les dictateurs haïssent les philosophes. En exerçant leur fonction critique et de recherche de la Vérité dans la cité, ils mettent souvent en question la gestion calamiteuse du bien commun et la finalité des actions politiques entreprises au nom du peuple.
La détermination des fins véritables et authentiques de la vie humaine ne relève pas du domaine de la science ou du droit constitutionnel… Elle relève de la sagesse philosophique et métaphysique, d’où le pressant besoin des « rêveurs suprêmes » que sont les métaphysiciens en société. Le métaphysicien Socrate n’a pas spéculé en vain, on en conviendra, même si sa vie s’est soldée par une mort ignominieuse. Le deuxième exemple, qui confirme le premier, est celui de la philosophie morale. Le philosophe moraliste, Socrate en est encore une parfaite illustration, montre à la société que la liberté est la condition même d’exercice de la pensée et que la Vérité est le phare de toute action politique et morale.
Emmanuel AVONYO, op
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