Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 14 avril 11

« (…) Être démocrate, c’est remettre la politique au cœur de l’existence humaine. La politique commence lorsque nous choisissons collectivement des décisions orientant notre devenir. Or ces choix collectifs, seul le démocrate les rend possible. Être démocrate, c’est rendre les homme acteurs de leur histoire, pour le pire mais aussi pour le meilleur. Être démocrate, c’est prendre le risque d’une expérience incertaine dont personne ne connaît l’issue mais cette indétermination rend seule possible notre liberté. Ainsi le démocrate affirme l’exercice de la liberté, entendue comme participation politique, comme valeur car elle est la condition de vie de la démocratie, et même de la vie politique. Cet exercice de la liberté auquel se voue le démocrate et auquel il appelle ses semblables à se vouer vise à déterminer — toujours provisoirement certes — un horizon de sens à notre existence (…).

Amélie PINSET,  « Qu’est-ce qu’être démocrate ? »

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Pensée du 13 avril 11

« L’amour fait sortir l’aimant de lui-même vers l’objet aimé. L’aimé habite aussi dans l’aimant, mais sous la forme d’une inclination, d’un poids, qui le porte à rejoindre l’aimé dans la réalité.»

Pierre-Marie Emonet, L’âme humaine expliquée aux simples, CLD, Chambray, p. 66.

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GRILLE DE LECTURE

Pierre-Marie Emonet présente l’amour comme un mouvement psychique qui porte littéralement l’aimant hors de lui. Le phénomène de l’amour exprime la sortie de l’âme vers les choses qui l’attirent, il illustre la tendance de l’aimant à s’unir à l’aimé dans son existence réelle. A la suite de saint Thomas d’Aquin, Emonet compare l’amour dans l’âme à un grand astre qu’accompagnent trois satellites. La passion de l’âme qu’est l’amour va avec connaturalité, convenance, complaisance… Explorons les trois axes esquissés par Emonet pour décrire le mouvement de l’amour.

Premièrement, l’amour procède de la connaturalité entre deux êtres. De la même manière que l’arbre s’élève dans le ciel pour retrouver ce qui lui manque, les deux êtres qui s’aiment tendent nécessairement l’un vers l’autre, comme vers une partie amputée de leur être. C’est tout comme si chacun possédait un bien dont il était séparé et qu’il fallait reprendre : « Si la plante aime l’eau, c’est que l’eau fait partie de son être. » Difficile de ne pas évoquer sous ce point de la connaturalité des êtres qui s’aiment, le mythe platonicien d’Eros. Dans Le Banquet, Platon défend l’idée que l’amour incarne à la fois un état de manque et une source de richesses. Dans ce portrait platonicien de l’amour, Eros, personnification de la notion d’amour, est le fils de Poros (la Richesse) et de Pénia, la Pauvreté, dont il hérite l’indigence comme une ‘éternelle compagne’. Il lui est associé de façon héréditaire et ne peut se soustraire à elle. Eros est animé par le désir, expression naturelle du manque. Cela explique pourquoi l’être aimé habite spirituellement dans l’aimant, les deux étant polarisés par une force réunificatrice qui les dépasse.

Deuxièmement, l’amour semble vivre de convenance. Le dynamisme foncier de l’amour ne s’exprime mieux que par le verbe « convenir » : deux amoureux qui se mettent en marche l’un vers l’autre « se conviennent » presque toujours. Ils se conviennent parce qu’il s’agit de retrouver ce dont ils sont séparé mais qui fait partie d’eux. Troisièmement, la convenance dont vivent les amoureux semble être de l’ordre de la complaisance. Lorsque l’être aimé rejoint l’aimant dans la réalité, ils s’y complaisent : « Quand l’union recherchée se réalise, l’aimant se repose dans l’aimé. Il y a alors épanouissement, plaisir, plénitude. Regardez le visage de l’enfant qui goûte à un fruit délicieux. » La force de l’inclination d’amour est quasi mystérique, l’être objet d’un manque chez l’aimé est un bien à « conquérir » comme le sien propre. L’amour, épreuve privilégiée de sortie de soi de l’âme, met en jeu la tension vers un bien mystérieux consubstantiel aux deux êtres qui s’aiment.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 12 avril 11

« Au moment où le vent violent et délétère des guerres fratricides, des luttes de mort pour la conquête du pouvoir, des révolutions et insurrections populaires souffle sur le continent africain, et produit ainsi une atmosphère non-éthérique pour l’homme, pour l’humain, il se crée un climat général de méfiance vis-à-vis de l’autre. Un climat qui, on le voit, dégénère en une xénophobie exacerbée, à la haine de l’autre. Des murs de fer s’érigent ici et là, des frontières s’établissent entre les hommes et les atomisent de plus en plus. La raison semble quitter le quartier de l’homme pour se faire ami des armes. En clair, la parole est donnée aux armes ! Il n’y a plus de dialogue entre les hommes ! L’homme baigne dans une insanité totale. Les passions de guerre font marcher l’homme sur sa tête ôtant à ce dernier sa vocation première qui est l’amour de l’autre. Dans ces conditions, le visage humain perd son inviolabilité, sa valeur infinie et se réduit à son être-là, dans sa plasticité et dans son appartenance à tel ou tel parti politique, telle ou telle tribu, ethnie, race etc. L’homme vit sous l’étiquette de son appartenance grégaire à un groupe ou à une catégorie donnée… »

Mervy-Monsoleil AMADI, op, « L’hospitalité en fuite et l’échec de la philosophie…

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Pensée du 11 avril 11

« L’homme est extérieurement limité et intérieurement illimité. »

Johann Wolfgang von Goethe, Prologue de Faust.

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GRILLE DE LECTURE

Misère et grandeur de l’homme : tel pourrait être le titre de la grille de lecture de la pensée de ce jour. Le philosophe Platon présentait le corps humain comme une prison, un lieu de déchéance et de sépulture de l’âme. Il est indéniable que l’homme est un être matériellement fragile, son corps apparaît comme le symbole de sa faiblesse et de ses limites. Le corps humain se corrompt de la flétrissure du vieillissement, il est la marque authentique d’une faiblesse congénitale. Les jours terrestres de l’homme sont comptés, il est « une ombre qui passe », dit le psalmiste ; l’homme est un être-pour-la-mort, caractérisé par un défaut-d’être-par-soi. Mais quoi qu’il en soit de cette limitation extérieure et de cette petitesse physique, à la différence de toutes les autres créatures terrestres, la grandeur de l’homme réside dans sa vocation spirituelle, dans son intelligence, celle que Thomas d’Aquin considère comme le point d’insertion de la transcendance divine en l’homme. D’après l’Aquinate, la personne humaine est ce qu’il a de plus parfait dans la nature, sa plus haute dignité étant de « subsister dans une nature raisonnable ». Pascal affirmait que la condition humaine oscille entre inconsistance, ennui et inquiétude. Mais il s’est vite ravisé de la grandeur spirituelle de l’homme lorsqu’il écrivait dans ses pensées : « Par l’espace, l’univers me comprend et m’engloutit comme un point : par la pensée je le comprends. » Matériellement limité, parce que comparable aux autres créatures terrestres sans transcendance, l’homme est intérieurement perché sur l’océan du monde. Par la pensée, l’âme humaine respire au-dessus du temps.

Bref, l’intelligence, la raison, la pensée, l’âme, toutes ces facultés déclinent la profondeur intérieure de l’homme. Ils désignent uniment le lieu de floraison et de surpassement de la personne humaine qui apparaît comme un être intérieurement illimité. Il n’est pas étonnant d’entendre Edith Stein dire que « L’homme ‘éclôt’ de son âme qui forme le centre de son être ».  Dibi Kouadio Augustin aime citer cette pensée à l’occasion de ses colloques de philosophie : L’animal contemple la terre, et l’homme le ciel, par quoi chacun dit qui il est. En effet, l’homme est le seul des animaux qui soit droit (Aristote), et ce n’est pas fortuit. Il est un sanctuaire d’une ampleur infinie (Saint Augustin). On dirait que plus il met en valeur son intériorité, mieux il se défait des étreintes sensibles,  plus il est capable de Dieu. Car « Les yeux de l’esprit ne commencent à être perçants que quand ceux du corps baissent » (Platon). Achevons cette ballade en pensées philosophiques par une parole non moins profonde de Jacques Maritain qui ne manquera pas de poursuivre en nous la méditation amorcée : « Nous possédons en nous l’Intellect Illuminant, soleil spirituel sans cesse rayonnant qui active toute chose dans l’intelligence et dont la lumière fait surgir toutes nos idées en nous et dont l’énergie pénètre toutes les opérations de notre esprit. Cette source originelle de lumière nous demeure invisible, cachée dans l’inconscient de l’esprit.»  L’intuition créatrice dans l’art et la poésie.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 10 avril 11

« S’écrouler dans un aveu : est-ce faiblesse ou au contraire le seul acte de force par lequel l’homme témoigne qu’il est capable d’imiter l’Infini qui l’invite inlassablement à se laisser aimer… La vraie vie commence le jour où chacun s’écroule devant sa propre fragilité… Mystère de l’amour, force du silence. »

BERNARD BRO, Mais que foutait Dieu avant la création du monde, Fayard, 1997, p. 50-51.

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Pensée du 09 avril 11

« Aussi, quand tu vois un homme se lamenter sur lui-même, à la pensée qu’après la mort il pourrira, une fois son corps abandonné, ou qu’il sera dévoré par les flammes, ou par la mâchoire des bêtes sauvages, tu peux dire que sa voix sonne faux, et que se cache dans son cœur quelque aiguillon secret, malgré son refus de croire qu’aucun sentiment puisse subsister en lui dans la mort… Le vivant, en effet, qui se représente que son corps, après la mort, sera déchiré par les oiseaux et les bêtes de proie, s’apitoie sur sa propre personne : c’est qu’il ne se sépare pas de cet objet, il ne se distingue pas assez de ce cadavre étendu, il se confond avec lui, et, debout à ses côtés, il lui prête sa sensibilité. »

Lucrèce, De la Nature, Livre III, v. 870 ss

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Pensée du 08 avril 11

« Le sens de la recherche herméneutique est de dévoiler le miracle de la compréhension et non pas la communication mystérieuse des âmes ».

Hans-Georg GADAMER, Le problème de la conscience historique

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GRILLE DE LECTURE

L’objectif que Gadamer assigne à son herméneutique est le comprendre en tant que tel. En passant, nous pouvons dire que la pensée de Gadamer est tributaire de l’héritage de l’herméneutique existentiale du Dasein qu’avait élaborée Heidegger. Il suit l’analyse heideggérienne de la temporalité du Dasein, et souligne que comprendre n’est pas un mode de comportement d’un sujet parmi d’autres, mais un mode d’être du Dasein lui-même. Dans le même sens, on pourrait dire que l’herméneutique qui, pour Gadamer, est synonyme de compréhension est le mode d’être par excellence du Dasein. En suivant Heidegger, l’herméneutique gadamérienne se démarque de l’herméneutique subjectivo-psychologique de Schleiermacher où il s’agit d’un acte divinatoire, de la communion mystérieuse des âmes. Pour Schleiermacher l’esprit dans son dynamisme créateur recèle toujours une marge inattendue. Et c’est ce qui doit orienter la tâche de l’herméneute. C’est en cela qu’il appelle l’herméneute ou l’interprète d’une œuvre à s’identifier à la vie intérieure et extérieure de l’auteur de celle-ci par une approche quasiment divinatoire. Gadamer, resté fidèle disciple de Martin Heidegger jusqu’à un moment donné, pense que la compréhension d’un texte est plutôt déterminée par la pré-compréhension de l’interprète. C’est pour cela qu’il considère que l’anticipation du sens qui nous amène à comprendre un texte n’est pas un acte subjectif, mais elle est déterminée par le lien commun avec la tradition. Le comprendre prend ainsi une dimension mystérieuse. C’est en ce sens qu’il affirme que « Le sens de la recherche herméneutique est de dévoiler le miracle de la compréhension et non pas la communication mystérieuse des âmes ».

Mervy AMADI, op

Pensée du 07 avril 11

« Pour dire encore un mot sur la prétention d’enseigner comment doit être le monde, nous remarquons qu’en tout cas la philosophie vient toujours trop tard. En tant que pensée du monde, elle apparaît seulement lorsque la réalité a accompli et terminé son processus de formation. Ce que le concept enseigne, l’histoire le montre avec la même nécessité ; c’est dans la maturité des êtres que l’idéal apparaît en face du réel et, après avoir saisi le même monde dans sa substance, le reconstruit dans la forme d’un empire d’idées. Lorsque la philosophie peint sa grisaille dans la grisaille, une manifestation de la vie achève de vieillir. On ne peut pas la rajeunir avec du gris sur du gris, mais seulement la connaître. Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol. »

Friedrich Hegel, Principes de la philosophie du droit (fin de la préface), in Paul Ricœur, Le conflit des interprétations, Paris, Seuil, 1969, p. 405.

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Pensée du 06 avril 11

« Le concept d’éthique implique dans son nom même la référence à cette fondation par Aristote de l’aretè dans l’exercice et dans l’ethos. »

Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil, 1976.

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GRILLE DE LECTURE

Le concept d’« éthique » tire son origine du grec ethos. Quand on parle généralement d’éthique, on entend la science des mœurs, la science pratique qui réfléchit aux conditions d’un agir humain correct. Cette partie générale de la morale s’occupe de la description des mœurs humaines et de l’appréciation de l’agir humain. L’éthique met donc en jeu les notions de vertu (aretè) et de mœurs (ethos). L’éthique dans son acception aristotélicienne est celle qui place la vertu dans l’agir moral, dans la pratique des bonnes mœurs. L’éthique aristotélicienne situe le savoir moral (l’excellence, la vertu) dans la tension constante vers un bien pratique. Gadamer écrit que « C’est par la limitation qu’il impose à l’intellectualisme socratique et platonicien dans la question du Bien qu’Aristote, comme on le sait, devient le fondateur de l’Ethique comme discipline autonome par rapport à la Métaphysique.» En effet, la doctrine socratico-platonicienne de la vertu est assez intellectualiste. Elle est déterminée par l’Idée du Bien logée au ciel de la contemplation et établit une équivalence entre vertu et savoir. Aristote s’oppose donc à cette doctrine morale dominée par la théorie platonicienne des Idées. Pour le Stagirite de l’Ethique à Nicomaque, l’Idée du Bien défendue par son maître n’est qu’une généralité creuse. Il faut lui opposer une conception du bien humain, du bien en ce qui concerne l’agir humain.

Le bien, tel qu’Aristote le conçoit, se présente toujours à l’homme dans le concret de la situation où il se trouve comme le fruit de la vertu. En fait, on n’apprécie la vertu humaine qu’à l’aune de l’exercice de ses facultés et de son comportement dans des situations existentielles. Aristote distingue ainsi Métaphysique et Ethique, ramenant l’éthique dans la sphère du bien pratique. Devenue une discipline autonome sous la houlette d’Aristote, l’éthique ne fait qu’honorer son étymologie. Mais elle avoue en même temps les limites de son projet. Fondant l’éthique dans l’existence concrète, et répudiant l’intellectualisme moral de Socrate, « Aristote souligne que le problème éthique ne peut atteindre à l’exactitude suprême à laquelle le mathématicien accède. » L’éthique se contente d’aiguiser et d’éclairer la conscience morale en définissant les contours de l’action humaine. Un agent moral doit toujours discerner et décider lui-même. Il doit avoir développé une attitude qu’il lui faut constamment maintenir et confirmer par un juste comportement dans les situations concrètes de sa vie. On le voit bien, sans rechercher l’exactitude scientifique, Aristote ne se passe pas pour autant du savoir.  Le savoir moral de la phronesis est nécessaire à l’être éthique de l’homme et au « faire » humain. Ce savoir qui n’est ni un savoir de la science, ni un savoir théorique de l’épistémè, aide à délibérer sur le moyen de l’action et la conduite de l’homme selon les modes de comportement propres aux sociétés. Le savoir éthique, ce savoir en situation, fait passer des normes générales aux situations particulières. Gadamer tire cette conclusion : « Aristote reste assez socratique pour maintenir le savoir comme élément essentiel de l’être éthique. »

Emmanuel AVONYO, op

 

Pensée du 05 avril 11

« Lorsque quelqu’un vient nous annoncer qu’il a trouvé un homme instruit de tous les métiers, qui connaît tout ce que chacun connaît dans sa partie, et avec plus de précision que quiconque, il faut lui répondre qu’il est un naïf, et qu’apparemment, il a rencontré un charlatan et un imitateur, qui lui en a imposé au point de lui paraître omniscient, parce que lui-même n’était pas capable de distinguer la science, l’ignorance et l’imitation. »

PLATON, La République, livre X, 598a-599b.

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