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Regards de Paul Ricoeur sur la philosophie personnaliste d’Emmanuel Mounier

L’ATELIER DES CONCEPTS,

Par Emmanuel AVONYO, op

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La réflexion de Ricœur dont nous rendons compte ici est un échange amical avec Mounier. Son dessein n’est pas de résumer la recherche philosophique de ce dernier, mais de dégager la trame secrète et les intentions pédagogiques qui animent une œuvre à tous égards respectueuse de la dignité humaine. Ricœur montre comment cet intellectuel dont la « vocation transcende l’existence » fait dialoguer un personnalisme aimanté par une intuition civilisatrice d’essence religieuse et la tradition philosophique existentialiste de son temps. L’intention centrale de la philosophie personnaliste de Mounier, le mystère de la liberté créatrice de valeurs, apparaît à Ricœur comme reposant sur l’affirmation métaphysique de la personne en tant que valeur suprême et sur le « primat du spirituel » dans une action fécondante mise au service d’une pensée prophétique. Plus qu’une philosophie de l’existence, le personnalisme est une philosophie des valeurs qui met en avant la dimension personnelle de la communauté par-delà le caractère communautaire de l’accomplissement de la personne humaine.

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REGARDS DE PAUL RICOEUR SUR LA PHILOSOPHIE PERSONNALISTE DE MOUNIER

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Pensée du 04 avril 11

« L’espèce humaine serait en péril, et serait bientôt au désespoir, si elle se dérobait aux beaux dangers de l’intelligence et de la raison. »

Jacques Maritain, La philosophie dans la cité, Paris, Editions Alsatia, 1960, p. 11.

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GRILLE DE  LECTURE

La société humaine n’est pas une pure société animale mais une société d’êtres raisonnables ordonnée au bien par la vérité. C’est une société de personnes douées d’intelligence et de liberté. Elle serait bientôt en péril de désespoir si elle venait à être amputée de ce qui fait sa particularité, l’intelligence et la raison. La philosophie est l’un des lieux où s’exerce le mieux son noble art de penser et d’intelliger les choses. Mais la philosophie apparaît comme un danger selon une  double accusation souvent portée contre elle par l’homme ordinaire : d’après la première, en philosophie, la raison se contenterait de la contemplation fascinée d’elle-même ; et selon la seconde, à trop philosopher, on devient un grand rêveur qui ne sait plus partager les humbles joies d’ici-bas. Les critiques de la philosophie sont très nombreux.

Citons ici Emil Cioran qui présente la philosophie tantôt comme une prostituée, tantôt comme une sorte d’anémie de l’esprit : « En regard de la musique, de la mystique et de la poésie, l’activité philosophique relève d’une sève diminuée et d’une profondeur suspecte, qui n’ont de prestiges que pour les timides et les tièdes. D’ailleurs, la philosophie – inquiétude impersonnelle, refuge auprès d’idées anémiques – est le recours de tous ceux qui esquivent l’exubérance corruptive de la vie » (Précis de décomposition). Ce qui paraît plus regrettable encore, c’est que les philosophes sont divisés entre eux autour de l’éternel objet de leur recherche. Sous ces multiples rapports, la philosophie peut être considérée comme un danger pour l’intelligence. Autrement dit, la rationalité philosophique serait dangereuse pour la société des hommes qui veulent jouir de la vie.

Jacques Maritain fait remarquer que la philosophie, si elle était un danger, serait un beau danger de l’intelligence. Et même si les philosophes sont divisés entre eux sans espoir dans leur quête d’une vérité supérieure, du moins peut-on se féliciter qu’ils cherchent cette vérité. Cela revient à dire que les controverses des philosophes, toujours renaissantes soient-elles, ne sont pas la preuve de l’inaccessibilité ou du caractère illusoire de ce qu’ils cherchent. C’est plutôt le signe que cette vérité est décisive pour l’homme. Si les choses belles sont toujours difficiles à acquérir, il y a de quoi ne pas esquiver les beaux dangers de la raison, surtout s’ils sont vitaux pour le bien-être de l’espèce humaine. La philosophie est une des forces qui contribuent au mouvement de l’histoire et aux transformations qui surviennent dans le monde. Elle demeure un impérieux besoin pour tous.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 03 avril 11

« La formulation thématique de la brisure et de la suture a une résonnance clinique. Il peut paraître surprenant que ces termes réservés à la pratique médicale soient appropriés pour donner le fil directeur de la compréhension d’une philosophie. Pourtant, le constat de la brisure et l’opération de la suture traversent, travaillent et commandent souterrainement la phénoménologie herméneutique de Ricœur. La brisure et la suture, il faut le reconnaître, n’ont jamais fait l’objet d’un traitement explicite et thématique dans l’œuvre de ce philosophe. »

David-Le-Duc TIAHA, Paul Ricœur et le paradoxe de la chair. Brisure et suture. L’Harmattan, 2009.

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Pensée du 02 avril 11

« Maintenant habitue-toi à la pensée que la mort n’est rien pour nous, puisqu’il n’y a de bien et de mal que dans la sensation et la mort est absence de sensation. Par conséquent, si l’on considère avec justesse que la mort n’est rien pour nous, l’on pourra jouir de sa vie mortelle. On cessera de l’augmenter d’un temps infini et l’on supprimera le regret de n’être pas éternel. Car il ne reste plus rien d’affreux dans la vie quand on a parfaitement compris qu’il n’y a pas d’affres après cette vie. Il faut donc être sot pour dire avoir peur de la mort, non pas parce qu’elle serait un événement pénible, mais parce qu’on tremble en l’attendant. »

Epicure, Lettre à Ménécée, trad. trad. E. Boyancé P.U.F.

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Pensée du 01 avril 11

« Ce n’est qu’en reconnaissant ainsi le rôle essentiel des préjugés en toute compréhension qu’on porte le problème herméneutique à sa véritable extrémité. »

Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil, 1976.

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GRILLE DE LECTURE

Les préjugés jouent un rôle essentiel dans le phénomène herméneutique. Selon Gadamer, une situation herméneutique est toujours déterminée par les préjugés que nous apportons avec nous. Ils font partie de la structure d’anticipation du comprendre ; c’est l’acquis préalable, la vue ou la saisie qui anticipe la compréhension elle-même si tant est qu’il n’y a pas de compréhension ex nihilo. Au vrai, la tâche herméneutique commence généralement par une préconception ; les préjugés orientent cette compréhension anticipée. Lorsque « Heidegger démontre que le concept de conscience chez Descartes et le concept d’esprit chez Hegel sont encore gouvernés par l’ontologie de la substance des Grecs », son interprétation n’est guère arbitraire ni fantaisiste. Elle part d’un « acquis préalable » qui rend intelligible la tradition dans laquelle s’inscrivent Hegel et Heidegger. La conscience historique qui porte toute interprétation souligne l’importance de la tradition socio-culturelle et des préjugés sur la nouvelle compréhension d’un texte. Il convient de mentionner que le concept de préjugé n’a pas chez Gadamer la connotation toute négative que le sens commun lui confère. Il renvoie simplement à l’influence capitale de la tradition historique et des acquis préalables en herméneutique.

Littéralement, « préjugé » voudrait dire « jugement porté avant l’examen définitif de tous les éléments déterminants quant au fond ». Le mot « préjugé » ne signifie donc pas à tout prix un jugement non fondé ou erroné. Il peut y avoir des préjugés légitimes. Le concept de préjugé peut recevoir une appréciation positive ou négative selon les cas. C’est sous l’influence de l’Aufklärung que le concept de préjugé a reçu l’accent négatif qui nous est plutôt familier.  Gadamer fait observer dans Vérité et Méthode que dans la théorie des préjugés de l’Aufklärung, il y a deux catégories de préjugés : ceux dus à l’autorité humaine et ceux dus à la précipitation. C’est l’idée que l’autorité d’une autre personne serait une source de préjugés qui aurait motivé cette formule de Kant : ose te servir de ta propre raison. Quand bien même la répartition précédente ne peut être restreinte au domaine de la compréhension des textes, Gadamer indique qu’elle trouve une application privilégiée dans la sphère herméneutique. Car « la fixation par l’écrit contient un élément d’autorité d’une particulière importance… La possibilité qu’une chose écrite ne soit pas vraie n’est pas facile du tout à réaliser… C’est une sorte de pièce à conviction. Il faut un effort critique particulier pour se libérer du préjugé en faveur de ce qui est écrit. » Cela revient à reconnaître que les préjugés et les acquis préalables doivent encore être dépouillés de leur dimension historique subjective pour ne pas induire l’interprète en erreur.

Emmanuel AVONYO, op

 

Pensée du 31 mars 11

« La chose étonnante, c’est que l’homme du XIXe siècle n’ait pas effectivement reconnu dans la philosophie de Hegel la réponse définitive à son exigence dans le domaine de la pensée, à son exigence spirituelle essentielle ; la chose étonnante, c’est qu’au lieu de s’évader dans toutes les directions (comme si rien ne s’était passé), il ne se soit pas contenté de repenser la sagesse de Hegel, ou en tout cas de la formuler en termes nouveaux, de la corriger avec prudence dans ses parties les plus faibles, et tout le reste, d’en faire l’application dans toutes les directions, avec un sentiment de reconnaissance… Pourquoi Hegel n’est-il pas devenu pour le monde protestant ce que Thomas d’Aquin est devenu pour le monde catholique ? Comment a-t-il pu se faire que déjà peu de temps après sa mort – et d’une façon toujours plus accentuée à partir du milieu du siècle – on ait en général commencé à considérer son œuvre avec un sourire de pitié, comme un point de vue dépassé (tout en se nourrissant subrepticement de certains éléments isolés de sa pensée) ?»

Karl BARTH, Hegel, Cahiers théologiques 38, p. 7-8.

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Pensée du 30 mars 11

« La lutte pour les droits de l’homme rend-elle possible un nouveau rapport à la politique ? »

Claude LEFORT, « Droits de l’homme et politique », in L’invention démocratique.

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GRILLE DE LECTURE

Pour Claude Lefort, on doit pouvoir donner une réponse positive à cette question et la soutenir sans hésiter en regard des sociétés démocratiques de notre temps. Mais il adresse une mise en garde à toute réponse excessivement optimiste. Il est de notoriété publique qu’il est de l’essence du totalitarisme de récuser les droits humains, alors que ces droits sont un des principes générateurs de la démocratie. Ce clivage entre totalitarisme et démocratie ne doit pas faire penser que ces droits existeraient de fait dans les sociétés démocratiques tandis qu’ils seraient interdits ou bafoués dans les systèmes totalitaires. Car dans nos démocraties, les droits de l’homme n’existent pas non plus comme des institutions positives. C’est-à-dire qu’ils sont à conquérir grâce aux garanties offertes. Qu’il suffise de songer aux nombreuses démocraties dans le monde en voie de développement. Il serait peut-être plus juste de parler de monde en-voie-de-démocratisation. Pour ce monde-ci, l’existence des droits de l’homme ne concerne que ceux qui les défendent. Au vrai, l’efficacité des principes démocratiques tient à la qualité de l’adhésion qui leur est apportée.

Les droits ne sont pas dissociables de la conscience des droits. Et la conscience des droits, c’est-à-dire l’adhésion collective aux principes démocratiques, se trouve d’autant mieux partagée quand ces droits sont déclarés publiquement. Les droits humains ne sont portés par la conscience des droits que lorsque les pouvoirs publics affirment s’en faire le garant et que sont rendus visibles par les lois les repères des libertés. C’est à ce prix qu’émergera un nouveau rapport à la politique. Si les droits n’ont aucune réalité objective, s’ils ne sont reconnus que dans les textes et des discours officiels, l’espace politique ne serait plus qu’un champ de guerre où la justice serait réduite au silence. Les luttes inspirées par la notion des droits n’améliorent la politique que dans la mesure où le pouvoir est le garant du droit qui l’a institué. Le droit est l’émanation du pouvoir, ne serait-ce que du pouvoir législatif. Mais il est en même temps une dimension constitutive du pouvoir d’Etat, pouvoir sur la société et ses membres. Le droit est pouvoir de s’opposer, pouvoir de remettre en question le pouvoir. Cela explique l’écart perceptible entre les droits et la conscience des droits. La notion des droits de l’homme est une exigence inconditionnée dans toute culture démocratique.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 29 mars 11

« Nous ne nous contentons pas de la vie que nous avons en nous et en notre propre être : nous voulons vivre dans l’idée des autres d’une vie imaginaire, et nous nous efforçons pour cela de paraître. Nous travaillons incessamment à embellir et conserver notre être imaginaire, et négligeons le véritable. Et si nous avons ou la tranquillité, ou la générosité, ou la fidélité, nous nous empressons de le faire savoir, afin d’attacher ces vertus-là à notre autre être, et les détacherions plutôt de nous pour les joindre à l’autre ; et nous serions de bon cœur poltrons pour en acquérir la réputation d’être vaillants. Grande marque du néant de notre propre être, de n’être pas satisfait de l’un sans l’autre, et d’échanger souvent l’un pour l’autre ! Car qui ne mourrait pour conserver son honneur, celui-là serait infâme. »

Blaise PASCAL, Pensées (posthume) : 147, 152 et 153, (classement de L. Brunschvicg), Classiques Hachette, 1976.

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Pensée du 28 mars 11

« De toute façon, il suffit de dire que, du point de vue de la simple imitation, l’art ne pourra jamais rivaliser avec la nature et se donnera l’allure d’un verre de terre rampant derrière un éléphant. »

Friedrich HEGEL, Cours d’esthétique (1818-1829), tome 1, Aubier, 1995.

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GRILLE DE LECTURE

On se rappelle que selon l’historien Erwin Panofsky, la valeur d’une création artistique se détermine pour Platon comme « valeur d’une recherche scientifique », c’est-à-dire « en fonction de l’intelligence théorétique et surtout mathématique qui s’y trouve investie ». Dans La République et Le Sophiste, Platon a lancé des condamnations bien connues contre l’art mimétique ; celui-ci n’étant pas conforme au canon « mathématique » des Idées. Platon rejette donc l’art par imitation, l’art par simulacre. Quant à Hegel, l’un des plus dignes porte-parole de la philosophie moderne de l’art, il a une conception plus mitigée de l’image artistique. L’apparence est l’essence de l’art, et l’imitation fait partie de l’art. L’imitation parfaite est cependant un leurre. Hegel n’hésite pas à affirmer que l’imitation parfaite de la nature n’est pas le but de l’art. A supposer qu’un artiste reproduit si parfaitement un insecte que cela abuse un singe qui bondit sur l’image pour la déchiqueter, on doit pouvoir reconnaître que c’est un échec pour l’artiste. D’après Hegel, l’art ne se réduit pas à une parfaite maîtrise des techniques de reproduction et de représentation. C’est un but médiocre que l’on assigne souvent à l’œuvre d’art comme fin suprême et ultime.

Hegel emploie une image très forte, celle d’un verre de terre rampant derrière un éléphant, pour désigner l’insignifiante course de l’artiste qui veut reproduire la nature. L’art-imitation ne peut jamais rivaliser avec la nature, dit-il. Car, la simple production de copies ne réussit jamais à égaler parfaitement le modèle naturel. D’ailleurs, le philosophe allemand soutient que l’on ne peut se réjouir de pouvoir produire quelque chose qui existe déjà par ailleurs ; l’œuvre d’art est dû à son propre travail, à son habileté et à son application propres. La seule fin qu’on puisse désormais assigner à l’art est « le plaisir pris au tour d’adresse consistant à réaliser quelque chose qui ressemble à la nature. » Une création par simple imitation peut ressembler à la nature. Il sied mieux à l’homme de prendre plaisir à ce qu’il produit de semblable à la nature à partir de ses propres ressources. Ce que désapprouve Hegel, c’est la prétention et l’illusion de la parfaite reproduction. On attend de la libre puissance productrice de l’homme qu’il rappelle les inflexions de l’émotion humaine et montre son habileté imitative en recherchant une certaine originalité dans toute œuvre artistique. L’imitation n’est pas en soi condamnable, mais elle doit être consciente de ses limites et les confesser esthétiquement.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 27 mars 11

« Le but de l’art consiste selon Hegel à révéler à l’âme, tout ce qu’elle recèle d’essentiel, de grand, de sublime, de respectable et de vrai. Le style employé par Hegel ici dit l’importance de la chose même. L’art s’adresse tellement à l’âme que pour le qualifier, le discours lui-même vient faire cercle avec soi pour se rendre ample, intense et insistant. Pour Hegel, c’est essentiellement de l’âme qu’il est question dans l’art. Hegel poursuit en disant « l’art renseigne l’homme sur l’humain, éveille des sentiments endormis, nous met en présence des vrais intérêts de l’esprit. Il agit en remuant dans leur profondeur, leurs richesses et leurs variétés, tous les sentiments qui s’agitent dans l’âme humaine, et en intégrant dans le champ de notre expérience ce qui se passe dans les régions intimes de cette âme. » Esthétique.

Kouadio Augustin DIBI, Esthétique : la question du beau (Cours inédit)

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