Archive for the ‘CULTURE’ Category

Leviathan

Le billet de Mejnour 66

Pour qu’une société soit heureuse et prospère, il est bon que ses membres se soumettent à un pacte qui en assure le bon fonctionnement. Au terme de ce pacte, chacun, en ce qui le concerne, exerce une mission particulière au profit de tous.

Il en est qui aiment le pouvoir. Quand ils sont éclairés, ouverts et constructifs, il est possible que « tout baigne ». Quand l’appétit du pouvoir, en soi, justifie l’exercice du pouvoir, quand on a soif de gouverner sans autre mobile que celui de trôner sur la tête d’une multitude de sujets, alors, il est bon de se souvenir que « le pouvoir corrompt ; le pouvoir absolu corrompt absolument ».

L’exercice du pouvoir est difficile dans la mesure où le contrat social engage une mosaïque d’individualités libres. Et s’il faut ajouter à cette difficulté le despotisme des caprices d’un potentat, la vie perd son sens et l’homme son éclat.

Mais comment, peuple, encadrer un Léviathan surpuissant ?

Mejnour te salue.

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

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Pensée du 25 février 10

« Le lien avec autrui ne se noue que comme responsabilité, que celle-ci d’ailleurs, soit acceptée ou refusée, que l’on sache ou non comment l’assumer, que l’on puisse ou non faire quelque chose de concret pour autrui. Dire : me voici. Faire quelque chose pour un autre, donner. Etre esprit humain, c’est cela. »

Emmanuel Levinas

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GRILLE DE LECTURE

Il y a une grande proximité étymologique entre « responsabilité » (acharaiout) et « Autrui » (acher) dans la langue hébraïque. Ainsi, par un heureux concours de circonstances ou à l’issue d’une pointilleuse construction conceptuelle, responsabilité et autrui se retrouvent liés à la racine de leur signification dans la philosophie de Levinas. Mais il semble que cette place capitale accordée à autrui et à la responsabilité soit due, non seulement à la tradition judaïque, mais surtout à l’influence de la littérature russe de Dostoïevski. En effet, dans Les Frères Karamazov,  Dostoïevski écrivait : « Nous sommes tous responsables de tout le monde, moi plus que les autres. »

Chez Levinas, le lien avec autrui ne se noue que comme responsabilité. Ce que je fais, dit Levinas, personne d’autre ne peut le faire à ma place. Et qu’ainsi, le nœud de la singularité, c’est la responsabilité. La responsabilité définit si singulièrement la subjectivité de l’homme qu’il ne peut pas se dérober à celle qui lui incombe par rapport à l’autre. Si on tient compte du fait qu’il n’y a pas de soi sans un autre qui le convoque à la responsabilité, il va de soi que cette responsabilité pour autrui s’assume purement et simplement, sans aucun préalable. Ma responsabilité pour autrui se trouve engagée de façon inconditionnelle. Mais comment est-on responsable sans refus ni acceptation ?

Levinas explique la manière dont je suis responsable devant autrui par cette réponse que je prononce : « Me voici ! » La voix de l’autre  « Où es-tu ? » m’interpelle et m’enjoint de lui répondre. Cette interpellation injonctive n’a pas d’autre réponse qu’un « Me voici ! », comme le lieu d’une donation intégrale, avec ou sans armes. L’assignation à la responsabilité devant l’autre est indéclinable, et donc nul ne s’aurait s’y soustraire. Mais on peut encore se poser la question de savoir qui est celui qu’on appelle ? Que savons-nous de son identité ? Peut-il y avoir responsabilité pour autrui sans maintien de soi ? Levinas ne semble pas se poser cette question, tant l’autre en face de moi est invulnérable et me crie de ne pas le tuer.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 24 février 10

« L’humanité, c’est la personnalité de la personne, comme l’objectivité est la choséité de la chose. »

Paul Ricœur, Philosophie de la volonté, II.

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GRILLE DE LECTURE

D’après Paul Ricœur, l’humanité n’est pas le collectif des hommes, mais la qualité humaine de l’homme. L’humanité n’est pas l’énumération exhaustive des individus humains, mais la signification compréhensive (globale) de l’humain susceptible de guider une énumération des humains. L’humanité est la façon de traiter l’humanité en sa personne comme dans la personne de tout autre, ou mieux, la façon de traiter l’humanité dans la personne de l’autre comme en sa propre personne. Cette conception de l’humanité qui rappelle la morale de Kant détermine le sens de cette pensée. De même que la choséité d’une chose (ce qui fait qu’une chose est chose) se trouve dans sa représentation comme objet, la « personnalité de la personne » est la représentation de l’idéal de la personne comme humain, comme objet éthique.

Cette représentation se fait dans une autre personne, mon vis-à-vis, considérée éthiquement comme objet. C’est cette représentation de l’humain en la personne de l’autre qui fait l’humanité. L’humanité ne consiste en rien d’autre qu’en la considération de la personnalité de la personne. Car, la personnalité de la personne est la représentation de l’idéal de l’humain. Chez Ricœur, la personne est une synthèse projetée, c’est-à-dire qu’elle se saisit elle-même dans la représentation d’un idéal de la personne. Une personne n’acquiert sa personnalité humaine que dans la présentation de l’idéal de l’humain en l’autre. L’humanité se précise comme un acte de reconnaissance dans la mutualité de l’être à deux.

La synthèse que constitue l’être-homme n’est pas donnée à elle-même dans l’immédiateté de soi à soi. Le Soi n’est pas conscience de Soi pour soi. La personne est plutôt visée que vécue, l’expérience de la personne procède d’une conscience de soi médiatisée. L’humanité étant définie comme issue d’une synthèse projetée, comme l’aboutissement d’une médiation, il faut noter qu’elle est le mode d’être sur lequel doit se régler toute apparition empirique (concrète, visible, matérielle) de ce que nous appelons être humain. N’est humain que celui qui se plie à la considération de toute apparition empirique de l’homme comme valeur supérieure. Se dire homme, c’est constituer l’autre comme humain, comme réunissant les critères d’humanité. L’humanité n’est pas le collectif des hommes, mais elle est une entreprise de re-connaissance collective des humains.

Emmanuel AVONYO, op

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Lucidité

Le billet de Mejnour 64

Il n’est guère utile de se faire des illusions. Chacun proteste de sa responsabilité, de sa solidarité envers l’autre, l’histoire prouve qu’exercer son métier d’homme, c’est aussi livrer des guerres, parfois sans merci. Il arrive, en effet, hélas, que l’homme soit un loup pour l’homme. C’est une balafre qui assombrit la face de l’humain. Mais elle mérite d’être investie de sens.

La guerre, à défaut d’être comprise – pour être anticipée, évitée – peut offrir à nos sagaces philosophes des leçons qui, mises au service de notre condition, ouvriraient à tous les boulevards aérés de la paix, là où tous les hommes, vraiment, sont frères. A cette seule condition, Guillaume Apollinaire pourrait avoir raison qui écrivait : « Ah ! Dieu que la guerre est jolie »

Mejnour te salue.

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

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Pensée du 23 février 10

« Je considérai en général ce qui est requis à une proposition pour être vraie et certaine ; car, puisque je venais d’en trouver une que je savais être telle, je pensai que je devais aussi savoir en quoi consiste cette certitude.»

René Descartes, Discours de la méthode

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GRILLE DE LECTURE

Descartes commence cette pensée par la considération de « ce qui est requis à une proposition pour qu’elle soit vraie et certaine ». Il cherche à établir les conditions de la vérité et de la certitude du discours. En fait, Descartes venait de découvrir une vérité, le « je pense, donc je suis », mais qui ne lui assure pas encore la vérité de son discours. Cette découverte a néanmoins apporté à Descartes une certitude : il voit très clairement que pour penser, il faut être. De l’acte de ‘penser’, Descartes déduit la réalité de son ‘être’ car littéralement, le « je pense » précède le « je suis ».

Mais Descartes voit logiquement que pour penser, il faut être. Pour douter, concevoir, affirmer, nier, vouloir, imaginer et sentir, il faut être. La certitude de son être est dès lors inébranlable. «Je pense, donc je suis », la formule du « cogito », donne l’occasion de s’apercevoir que celui qui doute ne peut à priori douter de lui-même. C’est-à-dire que je peux douter des choses auxquelles je pense mais je ne puis douter du fait que je les pense comme douteuses. C’est pourquoi le doute poussé jusqu’au bout, le plus loin possible, se trouve être l’affirmation d’une vérité inébranlable. Cela place le « cogito » au cœur de la métaphysique cartésienne. Le « cogito » permet de réfuter le scepticisme en résistant au doute et en offrant une première vérité essentielle dans le processus de la connaissance. Cette vérité, la première que Descartes ait atteinte, se présente également la première à celui qui cherche à connaître.

En effet, elle se présente comme une vérité qui n’a besoin de rien pour être reconnue vraie et affirmée ; ou plutôt, dans la conception cartésienne, c’est une vérité qui présuppose l’effacement radical de toute présupposition de chose connue. Elle dépend du rejet de toutes autres formes de connaissances comme incertaines. Remarquons tout de même que cette vérité qu’assure l’acte de penser, est une vérité particulière. Elle n’est pas là où nous pouvons l’attendre. Elle ne concerne pas une chose qui serait objet de connaissance mais elle porte sur le sujet de la connaissance. Comme pour dire que ce qu’il y a de plus certain dans la connaissance, ce ne sont pas les choses à connaître mais celui qui les connaît et comment il les connaît.

Emmanuel AVONYO, op

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Homo sum

Le billet de Mejnour 63

« Homo sum, humani nihil a me alienum puto ». Traduisez : « Je suis un homme et rien de ce qui est humain ne m’est étranger ». C’est que l’homme est un animal culturel. Il a beau être pour soi, il n’est pas une île, il n’est jamais totalement sans les autres, sans le cadre social qui le façonne, érige en lui les valeurs et la culture par lesquelles il se dit, s’affirme et s’affiche.

C’est pourquoi la violence qui déstructure les recoins obscurs des terres les plus éloignées m’affecte et m’impose de ne point me taire. Je suis blessé par tout ce qui blesse l’homme, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne.

Je suis un homme. A ce titre, je partage les peines et les joies de la condition humaine. A ce titre, je m’assigne le devoir de penser, de développer une vision du monde qui mette en exergue la valeur de la vie, la noblesse de l’humain.

Mejnour te salue !

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

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Le concept d’existence entre phénoménologie et ontologie

L’Atelier des concepts, par Emmanuel AVONYO, op

Semaine du 22 février 2010

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>>>EXISTENCE ENTRE PHENOMENOLOGIE ET ONTOLOGIE

Dans son article sur l’ontologie publié dans l’Encyclopédie française, Paul Ricœur affirme que la phénoménologie a ouvert une nouvelle voie d’accès à l’ontologie. Par phénoménologie, il entend la science descriptive des traits essentiels de l’expérience prise dans son intégralité, la science qui décrit les apparences ou les apparitions. Il définit l’ontologie comme la doctrine ou la théorie de l’être en tant qu’être. Quelle place faut-il réserver à la question de l’existence dans l’ontologie qui procède de la phénoménologie ? Selon la grille de lecture qui intéresse cette réflexion, deux types d’attitudes orientent l’enquête de Paul Ricœur sur l’accès à l’ontologie par la phénoménologie.

Premièrement, l’attitude de la phénoménologie idéaliste husserlienne dans laquelle le concept d’existence s’introduit tardivement dans les préoccupations méthodologiques de la phénoménologie transcendantale, c’est-à-dire au moment de l’émergence d’une véritable problématique ontologique… Deuxièmement, l’attitude post husserlienne de Martin Heidegger (Le Dasein), de Gabriel Marcel (Le corps propre), de Maurice Merleau-Ponty (L’être sauvage) et de Paul Ricœur (Le Soi), où l’existence se révèle comme la voie royale qui mène de la phénoménologie à l’ontologie…

Cet exposé, que nous publions en deux temps, se bornera à approfondir la première attitude, celle de la phénoménologie idéaliste de Husserl dans laquelle le rapport de la phénoménologie à l’ontologie recouvre une problématique existentielle. Il s’agit de montrer comment la question de l’existence surgit comme un lieu de renouvellement de l’ontologie dans la phénoménologie husserlienne. Cette première partie examine les métamorphoses de cette phénoménologie…

VOIR L’ARTICLE INTEGRAL >>>

>>>EXISTENCE ENTRE PHENOMENOLOGIE ET ONTOLOGIE

08/03/10 >>> LE VISIBLE INVISIBLE >>>

01/03/10 >>> LA PHENOMENOLOGIE ONTOLOGIQUE DE HUSSERL >>>

12/10/09 >>> ONTOLOGIE ET PHENOMENOLOGIE >>>

05/10/09 >>> ONTOLOGIE-SCIENCE-LANGAGE >>>

15/11/10 >>>L’IDEE DE LOGIQUE DE L’EXPERIENCE DANS LA  PHENOMENOLOGIE D’EDMOND HUSSERL >>>

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Pensée du 22 février 10

« L’amitié est en effet une certaine vertu, ou ne va pas sans vertu ; de plus, elle est ce qu’il y a de plus nécessaire pour vivre. »

Aristote, Ethique à Nicomaque

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GRILLE DE LECTURE

Aristote célèbre l’amitié comme un acte vertueux. L’amitié se rapporte à la vertu, elle est nécessaire à la vie de l’homme. L’amitié désigne d’une façon générale tout sentiment d’affection et d’attachement pour les autres, qu’il soit spontané ou réfléchi, dû aux circonstances ou au libre choix de l’homme. L’amitié se nourrit de fidélité, elle se traduit par l’amour, la bienveillance, la bienfaisance, la philantrophie… Elle conduit à l’altruisme et favorise la sociabilité. D’où son importance pour la vie. L’amitié est le lien social par excellence qui maintient l’unité entre les citoyens d’une même cité, entre les camarades d’un groupe, ou les associés d’une affaire. Sans amis, aucun homme ne choisirait de vivre, quand bien même il posséderait tous les autres biens. Même les personnes exerçant le pouvoir et l’autorité ne conçoivent pas une existence sans amitié.

L’amitié n’est ni une question de fortune, ni une affaire de pauvreté ou d’âge. Il semble que l’homme heureux n’ait point besoin d’ami. Il est à croire qu’il ne se maintiendra pas longtemps à ce niveau de plénitude sans amis. Plus la prospérité est grande, plus elle est exposée au risque, dit Aristote. Si Aristote affirme que l’homme heureux n’a point besoin d’ami, c’est pour montrer que le bien que procure l’amitié est analogue au bonheur de l’homme heureux. C’est ce qui fait penser qu’il n’y a pas de différence entre un homme bon, vertueux, et un véritable ami. Car, ils partagent la même noblesse. Dans les occasions heureuses comme dans les moments pénibles, dans la jeunesse comme dans la vieillesse, on fait l’expérience de la nécessité de l’amitié. L’amitié vraie préserve les jeunes de l’erreur, elle assure aux personnes âgées des soins et supplée à leur manque d’activité dû à la faiblesse. Dans la pauvreté comme dans tout autre infortune, les hommes pensent que les amis sont l’unique refuge.

L’amitié se décline à l’actif et au passif : fait de celui qui aime, et de celui qui est aimé en retour. L’amitié est réciproque et procure la joie et le bonheur de vivre à ceux qui en sont liés. Le bonheur est le couronnement de l’éthique d’Aristote. Et l’amitié est une condition fondamentale du bonheur. En tant que condition sine qua non du bonheur, l’amitié est une vertu. La vraie amitié est forcément noble et onéreuse. L’amitié est un bien dont la valeur est exquise et dont les exigences sont si élevées, qu’elle ne peut exister et être durable qu’entre des gens vertueux. L’amitié finalise l’homme qui éprouve naturellement une affinité pour son semblable. L’amitié a des grandeurs inconnues de l’amour, écrivait la Sénégalaise Mariama BA (Une si longue lettre). Aristote pense que toute forme d’amour doit être d’amitié. L’amitié est dans les relations interpersonnelles ce que la justice est au plan social et politique. Car la plus grande expression de la justice est de la nature de l’amitié.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 21 février 10

« Dans quelque domaine que ce soit…, un être satisfait, un être qui déclare lui-même qu’il a tout ce qu’il lui faut, est déjà en voie de décomposition. »

Gabriel MARCEL, Etre et avoir

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GRILLE DE LECTURE

L’homme est un être de désir. Nous savons que ne peut désirer que celui qui est en manque de…, celui qui est tendu vers… Dire que l’homme est un être de désir, c’est lui reconnaître un mouvement qui lui est essentiel : celui d’une réponse ou de la recherche d’une réponse à l’appel entendu. Et c’est ce vocare qui révèle le vide et crée l’élan vers ce qui permet de combler ce vide, vers la réalité endormie qui promet une présence comblante. Le désir de l’homme est un désir sublime qui le tend vers…, qui l’élève du milieu des ténèbres caverneuses du commun des mortels. Sortant du milieu du commun des mortels, il reçoit une vocation, un appel venant de l’Etre, le convoquant à s’envoler vers la cité de la vérité. Qu’y a-t-il de plus beau à désirer sinon le désir de la lumière ? L’homme éclairé fuit les ténèbres qui sont le lieu de l’abîme, lieu où rampe la raison. Désormais, il est en quête d’une aile pour aller vers la région supérieure où l’âme, en liberté, se déploie. Qui a vu la lumière ne saurait plus la renier pour une existence inférieure, parce que l’essence de l’intelligence est d’être ouverte.

L’envoler contemplatif exige de nous un détachement, une souplesse. Comme un chercheur de la lumière de la vérité, l’homme est semblable à un pèlerin qui se détache de toutes ses bonnes recettes, pour ne recevoir que le rien de soi-même, pour ne posséder que le rien de l’aventure. Mais qui peut se satisfaire du rien ? Dans un monde absorbé par l’avoir, où l’on cherche à s’installer dans le conformisme, à s’attacher à des choses fixes, se détacher est d’ailleurs jugé comme un acte anormal, propre à quelqu’un qui n’a pas les pieds sur terre,  ainsi que le commun des mortels se plaît ironiquement à le répéter sans cesse. En un sens profondément métaphysique, celui qui refuse le détachement veut tout avoir immédiatement. Ce qui signifie qu’il cherche simplement un sol pour se reposer confortablement. Mais ce repos prolongé le rend lourd. Alors, il devient un dépôt, un déchet.

Il existe en effet, une parenté intime entre la satisfaction et la mort. La satisfaction se réalise essentiellement en quatre murs, dans ce qui est clos. Elle ne connaît pas de création et ne peut plus tirer l’âme vers l’avant. Au contraire, elle alourdit l’âme dans son envoler admiratif. Cette idée se trouve bien traduite par l’image d’un corps en putréfaction. Une fois abandonné au monde, aux forces de la nature extérieure, le corps est désormais la proie des basses vitalités de la matière qui le tirent dans toutes les directions, en le rendant de plus en plus extérieur à lui-même. C’est pourquoi le propre du cadavre est d’être en-terré c’est-à-dire mis dans la terre, dans une horizontalité décompositive.

Mervy Monsoleil AMADI, op

Pensée du 20 février 10

«  La beauté n’est certes pas seule à être proche, et l’horreur nous stupéfie d’une proximité absolue et fascinante qui toujours interdit déjà toute tentative pour l’éloigner. »

Jean-Louis CHRETIEN, L’effroi du beau

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GRILLE DE LECTURE

Devant une belle fleur, une belle œuvre d’art, en écoutant une musique classique du genre Mozart, Jean Sébastien BACH, nous sommes comme saisis d’une émotion, d’une émotion certes esthétique. Cette émotion esthétique nous vient du fait que la beauté de la fleur, de la peinture, ou l’harmonieux son de la musique nous saisit du fond de notre être. La beauté de la fleur nous est d’une telle splendeur qu’à sa rencontre, nous sommes comme pris et compris par elle. Le beau nous est d’une telle proximité qu’il ne peut pas nous laisser indemnes. La beauté nous éprouve, nous blesse d’une blessure sublime, sa rencontre est joie mais d’une joie douloureuse, tellement douloureuse qu’elle laisse ses traces. Les traces du beau nous rappellent à chaque moment de la vie la proximité du beau. Ses traces viennent dire l’absence d’un il y a. Mais l’absence d’une chose à sa place est cela qui révèle du même coup qu’il lui était essentiel d’avoir une place constitutive de son mode d’être.

Le clignotement du proche à travers ses traces dit sa présence. Le présent est présent du lointain. Du coup, l’oubli de la beauté devient difficile dans le sens où l’oubli d’une chose dans la proximité familière n’est jmais disparition négatrice ; mais la chose oubliée fait corps avec son surgissement comme chose disponible, toujours et déjà-là dans une présence absente. Certes, la beauté n’est pas seule à être proche, mais elle est la seule à nous éprouver d’une épreuve esthétique. La beauté qui se suffit pourtant elle nous appelle,  nous  impose sans esquive possible, la charge de lui répondre et de lui correspondre. Cette réponse ne peut qu’être l’acte de louer. Or nos louanges, pour paraphraser l’un des grands chantres de la beauté divine, n’ajoutent rien à la splendeur de la beauté mais elles nous rapprochent d’elle d’une proximité absolue.

Mervy Monsoleil AMADI, op