Archive for the ‘ETHIQUE’ Category

Pensée du 24 février 10

« L’humanité, c’est la personnalité de la personne, comme l’objectivité est la choséité de la chose. »

Paul Ricœur, Philosophie de la volonté, II.

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GRILLE DE LECTURE

D’après Paul Ricœur, l’humanité n’est pas le collectif des hommes, mais la qualité humaine de l’homme. L’humanité n’est pas l’énumération exhaustive des individus humains, mais la signification compréhensive (globale) de l’humain susceptible de guider une énumération des humains. L’humanité est la façon de traiter l’humanité en sa personne comme dans la personne de tout autre, ou mieux, la façon de traiter l’humanité dans la personne de l’autre comme en sa propre personne. Cette conception de l’humanité qui rappelle la morale de Kant détermine le sens de cette pensée. De même que la choséité d’une chose (ce qui fait qu’une chose est chose) se trouve dans sa représentation comme objet, la « personnalité de la personne » est la représentation de l’idéal de la personne comme humain, comme objet éthique.

Cette représentation se fait dans une autre personne, mon vis-à-vis, considérée éthiquement comme objet. C’est cette représentation de l’humain en la personne de l’autre qui fait l’humanité. L’humanité ne consiste en rien d’autre qu’en la considération de la personnalité de la personne. Car, la personnalité de la personne est la représentation de l’idéal de l’humain. Chez Ricœur, la personne est une synthèse projetée, c’est-à-dire qu’elle se saisit elle-même dans la représentation d’un idéal de la personne. Une personne n’acquiert sa personnalité humaine que dans la présentation de l’idéal de l’humain en l’autre. L’humanité se précise comme un acte de reconnaissance dans la mutualité de l’être à deux.

La synthèse que constitue l’être-homme n’est pas donnée à elle-même dans l’immédiateté de soi à soi. Le Soi n’est pas conscience de Soi pour soi. La personne est plutôt visée que vécue, l’expérience de la personne procède d’une conscience de soi médiatisée. L’humanité étant définie comme issue d’une synthèse projetée, comme l’aboutissement d’une médiation, il faut noter qu’elle est le mode d’être sur lequel doit se régler toute apparition empirique (concrète, visible, matérielle) de ce que nous appelons être humain. N’est humain que celui qui se plie à la considération de toute apparition empirique de l’homme comme valeur supérieure. Se dire homme, c’est constituer l’autre comme humain, comme réunissant les critères d’humanité. L’humanité n’est pas le collectif des hommes, mais elle est une entreprise de re-connaissance collective des humains.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 22 février 10

« L’amitié est en effet une certaine vertu, ou ne va pas sans vertu ; de plus, elle est ce qu’il y a de plus nécessaire pour vivre. »

Aristote, Ethique à Nicomaque

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GRILLE DE LECTURE

Aristote célèbre l’amitié comme un acte vertueux. L’amitié se rapporte à la vertu, elle est nécessaire à la vie de l’homme. L’amitié désigne d’une façon générale tout sentiment d’affection et d’attachement pour les autres, qu’il soit spontané ou réfléchi, dû aux circonstances ou au libre choix de l’homme. L’amitié se nourrit de fidélité, elle se traduit par l’amour, la bienveillance, la bienfaisance, la philantrophie… Elle conduit à l’altruisme et favorise la sociabilité. D’où son importance pour la vie. L’amitié est le lien social par excellence qui maintient l’unité entre les citoyens d’une même cité, entre les camarades d’un groupe, ou les associés d’une affaire. Sans amis, aucun homme ne choisirait de vivre, quand bien même il posséderait tous les autres biens. Même les personnes exerçant le pouvoir et l’autorité ne conçoivent pas une existence sans amitié.

L’amitié n’est ni une question de fortune, ni une affaire de pauvreté ou d’âge. Il semble que l’homme heureux n’ait point besoin d’ami. Il est à croire qu’il ne se maintiendra pas longtemps à ce niveau de plénitude sans amis. Plus la prospérité est grande, plus elle est exposée au risque, dit Aristote. Si Aristote affirme que l’homme heureux n’a point besoin d’ami, c’est pour montrer que le bien que procure l’amitié est analogue au bonheur de l’homme heureux. C’est ce qui fait penser qu’il n’y a pas de différence entre un homme bon, vertueux, et un véritable ami. Car, ils partagent la même noblesse. Dans les occasions heureuses comme dans les moments pénibles, dans la jeunesse comme dans la vieillesse, on fait l’expérience de la nécessité de l’amitié. L’amitié vraie préserve les jeunes de l’erreur, elle assure aux personnes âgées des soins et supplée à leur manque d’activité dû à la faiblesse. Dans la pauvreté comme dans tout autre infortune, les hommes pensent que les amis sont l’unique refuge.

L’amitié se décline à l’actif et au passif : fait de celui qui aime, et de celui qui est aimé en retour. L’amitié est réciproque et procure la joie et le bonheur de vivre à ceux qui en sont liés. Le bonheur est le couronnement de l’éthique d’Aristote. Et l’amitié est une condition fondamentale du bonheur. En tant que condition sine qua non du bonheur, l’amitié est une vertu. La vraie amitié est forcément noble et onéreuse. L’amitié est un bien dont la valeur est exquise et dont les exigences sont si élevées, qu’elle ne peut exister et être durable qu’entre des gens vertueux. L’amitié finalise l’homme qui éprouve naturellement une affinité pour son semblable. L’amitié a des grandeurs inconnues de l’amour, écrivait la Sénégalaise Mariama BA (Une si longue lettre). Aristote pense que toute forme d’amour doit être d’amitié. L’amitié est dans les relations interpersonnelles ce que la justice est au plan social et politique. Car la plus grande expression de la justice est de la nature de l’amitié.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 21 février 10

« Dans quelque domaine que ce soit…, un être satisfait, un être qui déclare lui-même qu’il a tout ce qu’il lui faut, est déjà en voie de décomposition. »

Gabriel MARCEL, Etre et avoir

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GRILLE DE LECTURE

L’homme est un être de désir. Nous savons que ne peut désirer que celui qui est en manque de…, celui qui est tendu vers… Dire que l’homme est un être de désir, c’est lui reconnaître un mouvement qui lui est essentiel : celui d’une réponse ou de la recherche d’une réponse à l’appel entendu. Et c’est ce vocare qui révèle le vide et crée l’élan vers ce qui permet de combler ce vide, vers la réalité endormie qui promet une présence comblante. Le désir de l’homme est un désir sublime qui le tend vers…, qui l’élève du milieu des ténèbres caverneuses du commun des mortels. Sortant du milieu du commun des mortels, il reçoit une vocation, un appel venant de l’Etre, le convoquant à s’envoler vers la cité de la vérité. Qu’y a-t-il de plus beau à désirer sinon le désir de la lumière ? L’homme éclairé fuit les ténèbres qui sont le lieu de l’abîme, lieu où rampe la raison. Désormais, il est en quête d’une aile pour aller vers la région supérieure où l’âme, en liberté, se déploie. Qui a vu la lumière ne saurait plus la renier pour une existence inférieure, parce que l’essence de l’intelligence est d’être ouverte.

L’envoler contemplatif exige de nous un détachement, une souplesse. Comme un chercheur de la lumière de la vérité, l’homme est semblable à un pèlerin qui se détache de toutes ses bonnes recettes, pour ne recevoir que le rien de soi-même, pour ne posséder que le rien de l’aventure. Mais qui peut se satisfaire du rien ? Dans un monde absorbé par l’avoir, où l’on cherche à s’installer dans le conformisme, à s’attacher à des choses fixes, se détacher est d’ailleurs jugé comme un acte anormal, propre à quelqu’un qui n’a pas les pieds sur terre,  ainsi que le commun des mortels se plaît ironiquement à le répéter sans cesse. En un sens profondément métaphysique, celui qui refuse le détachement veut tout avoir immédiatement. Ce qui signifie qu’il cherche simplement un sol pour se reposer confortablement. Mais ce repos prolongé le rend lourd. Alors, il devient un dépôt, un déchet.

Il existe en effet, une parenté intime entre la satisfaction et la mort. La satisfaction se réalise essentiellement en quatre murs, dans ce qui est clos. Elle ne connaît pas de création et ne peut plus tirer l’âme vers l’avant. Au contraire, elle alourdit l’âme dans son envoler admiratif. Cette idée se trouve bien traduite par l’image d’un corps en putréfaction. Une fois abandonné au monde, aux forces de la nature extérieure, le corps est désormais la proie des basses vitalités de la matière qui le tirent dans toutes les directions, en le rendant de plus en plus extérieur à lui-même. C’est pourquoi le propre du cadavre est d’être en-terré c’est-à-dire mis dans la terre, dans une horizontalité décompositive.

Mervy Monsoleil AMADI, op

Pensée du 18 février 10

« La morale répond à la question que dois-je faire ? Elle se veut une et universelle. Elle tend vers la vertu et culmine dans la sainteté. »

André Comte-Sponville, Valeur et vérité, Etudes cyniques.

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GRILLE DE LECTURE

La pensée de ce jour a des accents kantiens qu’il faut respecter pour laisser apparaître le contraste. Que dois-je faire ? est la grande question qui traverse la Critique de la raison pratique de Kant, considérée comme un traité de morale. Chez Kant, la doctrine du devoir désigne la morale alors que la doctrine du bonheur est ce que nous appelons l’éthique. Kant affirme que la distinction entre l’éthique et la morale est la première et la plus importante affaire de la raison pure pratique. Pour cette raison, la morale du devoir ne saurait se dissoudre dans l’éthique du bonheur, ni celle-ci se réduire à celle-là. La morale se plie à l’impératif catégorique, alors que l’éthique est soumise à des impératifs hypothétiques. Selon Comte-Sponville, la morale répond à la question que dois-je faire ? alors que l’éthique répond à celle de savoir comment vivre ? Comment vivre pour être heureux. Ces questions peuvent à loisir se combiner pour donner celles-ci : quelle place dois-je faire à la morale pour être heureux ? Pour être moral, quelle place dois-je faire au bonheur ? Comte-Sponville est convaincu, contre Aristote et les Antiques,  que la vertu ne suffit pas plus au bonheur que le bonheur ne suffit à la vertu.

C’est pourquoi il entreprend de proposer d’autres définitions plus opératoires que celles de Kant. La morale se définirait désormais comme le discours normatif et impératif qui résulte de l’opposition du Bien et du Mal. Etant entendu que le Bien et le Mal sont des valeurs transcendantes, des valeurs absolues et universelles qui s’imposent inconditionnellement à tous. La morale répond pour cela à la question que dois-je faire ?, elle tend vers la vertu et culmine dans la sainteté. Les principes qui doivent présider à nos choix ne sont moraux que s’ils sont extensibles à toute l’humanité, s’ils peuvent être appliqués à l’autre bout du monde sans faire du tort à quelqu’un. La vertu vers laquelle tend la morale reste une disposition acquise à faire le bien, et le bien s’apprécie universellement. Le terme « sainteté » est employé ici comme chez Kant : au sens moral, et non religieux, du terme. On parlerait par exemple de volonté « sainte » pour dire celle qui ne serait capable d’aucune maxime contraire à la loi du devoir. L’éthique quant à elle résulte de l’opposition du bon et du mauvais. L’éthique est relative et particulière. Elle tend vers le bonheur et culmine dans la sagesse. On peut bien se demander pourquoi la morale tend seulement vers la vertu. Que la vertu ne suffise pas à faire le bonheur, et que le bonheur soit hors d’atteinte totalement, qu’est-ce qui empêche le malheureux d’être vertueux ? Si le « saint » n’est pas toujours heureux, qu’est ce qui empêche le sage d’être vertueux ? Ne peuvent-ils pas assumer une disposition constante à faire le bien ? Qu’est-ce qui dispense le saint et le sage d’une disposition habituelle à bien agir, si ce n’est un désir délibéré de vider sémantiquement l’action humaine  de toute substance perfectible ? On ne se brouille pas avec les Anciens impunément.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 17 février 10

« Du politique à la politique, on passe de l’avènement aux événements, de la souveraineté au souverain, de l’Etat au gouvernement, de la Raison historique au Pouvoir. »

Paul Ricœur, Histoire et Vérité

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GRILLE DE LECTURE

Le politique et la politique se distinguent en s’unissant. Le politique ne va pas sans la politique, et inversement. L’agencement de cette pensée indique que Ricœur pose le politique avant la politique, mais il est essentiel de remarquer que le politique ne prend son sens que dans la politique. Comment ? C’est ce qu’il faut entreprendre de comprendre. Le politique est organisation raisonnable, le politique touche à l’institution sociale et historique, la politique est structure décisionnelle, moyen d’action du politique ou de l’exercice politique. Autant la rationalité vient à l’histoire par le politique, autant l’Etat ainsi constitué avance à travers l’histoire à coups de décisions. Mais les décisions à portée historique définissent (font, concrétisent) le politique, c’est-à-dire que la politique entre dans la définition du politique.

La politique est faite de réflexions, de rétrospection, de débats publics, de référendum, elle se joue dans le projet, dans le déchiffrement incertain des événements contemporains (ex. enjeux d’une coopération militaire France-Afrique) comme dans la fermeté des résolutions (ex. armistices, ratification de traités politiques). La politique semble n’exister que dans les événements, les grands moments historiques, les crises, les tournants, les nœuds de l’histoire. Si l’on passe du politique à la politique, comme de l’avènement de la Raison à la prévalence des crises du vivre-ensemble, il est clair qu’on ne peut pas ne pas inclure dans la politique le moment volontaire de la décision.

De même, on ne peut pas parler de politique (ex. décision politique) sans réfléchir sur le pouvoir (sur le politique). En fait, c’est l’Etat qui détient le monopole de la contrainte physique légitime. Le politique se définit par la spécificité de ses moyens, l’Etat par sa fin et sa forme, par son pouvoir moral d’exiger et son pouvoir physique de contraindre. Le pouvoir est l’instrument de la rationalité historique, l’aiguillon de la politique. De la politique, nous pouvons retenir qu’elle est l’ensemble des activités qui ont pour objet l’exercice du pouvoir, et donc aussi la conquête et la conservation du pouvoir. Le politique et la politique se distinguent tout en étant indémêlables.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 16 février 10

« Pour découvrir les meilleures règles de société qui conviennent aux nations, il faudrait une intelligence supérieure, qui vît toutes les passions des hommes et qui n’en éprouvât aucune… Il faudrait des dieux pour donner des lois aux hommes. »

Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat Social

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GRILLE DE LECTURE

Parlant du rôle joué dans l’histoire par les grands hommes, Hegel écrit que « rien de grand ne se fait sans passion ». D’où vient-il alors que le législateur suprême de la société des hommes verra toutes sortes de passions sans en connaître aucune ? Jean-Jacques Rousseau dont il est question dans la pensée de ce jour est l’un des chantres de la démocratie moderne et ses institutions. Rousseau est-il un démocrate pessimiste ou un pessimiste de la vie en société ? Le Contrat Social est-il hypothéqué par Rousseau dès sa conception ? L’anthropologie politique de Rousseau est un vaste sujet qu’il vaut mieux remettre à des études ultérieures.  Nous savons  quand même que Rousseau a défini la démocratie comme un gouvernement digne d’un peuple de dieux, un gouvernement si parfait qu’il soit loin de convenir aux hommes. En dehors du fait que les hommes ne soient pas en mesure de tirer le meilleur du modèle démocratique, il y a le fait que le législateur doive être à l’image des dieux. Parfaite symétrie : un peuple de dieux, et un souverain divin.

Intéressons-nous à l’objet de son propos dans la pensée de ce jour. Il s’agit bien du paradoxe du législateur. Il faut une intelligence supérieure pour légiférer parce qu’il doit être indemne de toutes les passions qui mènent les hommes. Il doit connaître la nature des hommes à fond, mais sans avoir aucun rapport avec cette nature. Son bonheur doit être indépendant de celui des hommes dont il a pourtant la charge de s’occuper. Sa gloire serait telle qu’il travaillerait dans un siècle pour jouir dans un autre. Le portrait est peut-être très divin. Mais ce souverain extraterrestre, que vient chercher dans notre galère ? Rousseau semble nous répondre que pour qu’il n’y ait plus de manipulation des textes de droit, celui qui rédige les lois ne doit avoir aucun droit législatif.

Bien plus, il faudrait que l’effet pût devenir cause, que l’esprit social, qui doit être l’ouvrage de l’institution, présidât à l’institution elle-même. Cette fois-ci, parfaite circularité entre l’effet politique recherché et la cause, les hommes doivent être avant les lois ce qu’ils doivent devenir par elles. L’entreprise semble au-delà de la force humaine. Il est dès lors nécessaire que l’on recoure à une autorité d’un autre ordre, fut-il un ange, pour qu’il entraîne les hommes sans violence et cherche à les persuader sans les convaincre. Les difficultés sont énormes, il faut l’intervention des cieux. Pendant ce temps, nos modèles de démocratie n’ont peut-être pas grand’chose à se reprocher. Les droits de l’homme sont assez respectés dans nos institutions, bien sûr, sauf à Gwantanamo, pour que l’exception confirme la règle.

Emmanuel AVONYO, op

Sommaire

La justice peut-elle se passer de déontologie ? (2)

L’Atelier des concepts, par Emmanuel AVONYO, op

Semaine du 15 février 2010

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Deuxième section : Le concept déontologique de justice

Nous venons de montrer (première section) que le sens de la justice en lien avec le souhait de la vie bonne est la problématique sous-jacente à la justice à caractère téléologique. Le point de vue que nous allons défendre dans cette troisième partie s’inspire du deuxième théorème de la théorie du juste de Paul Ricœur. « Le sens de la justice élevé au formalisme que requiert la version contractualiste du point de vue déontologique ne saurait se rendre entièrement autonome de toute référence au bien…»[1] En d’autres termes, une théorie purement procédurale de la justice n’est pas possible. Pour rendre raison de ce théorème, nous procédons en trois temps : après avoir situé Rawls par rapport à Kant, nous présenterons la justice déontologique et contractuelle de Rawls, avant de voir comment le problème posé par l’idée de distribution juste et l’hétérogénéité réelle des biens à distribuer empêchent le niveau déontologique de s’autonomiser au point de constituer un niveau exclusif de référence.

Nous vous proposons de découvrir la deuxième section de cet article

>>> LE CONCEPT DEONTOLOGIQUE DE JUSTICE

Voir aussi la première section ?

LE CONCEPT TELEOLOGIQUE DE JUSTICE



[1] Paul Ricœur, Le Juste, Paris, Editions Esprit, 1995, p. 21.

Le suicide, un problème philosophique

Pensée du 13 février et grille de lecture

Réponse à une lectrice

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« Les devoirs envers soi-même et ceux envers la société, obligeant l’homme à respecter sa propre vie, le suicide ne pouvait qu’être assimilé à un acte indigne. »

Gilles LIPOVETSKY, Le crépuscule du devenir

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GRILLE DE LECTURE

L’homme est une histoire sacrée, la vie est sacrée. Elle est sacrée parce qu’elle ne nous appartient pas. Nous sommes peut-être d’accord qu’en un moment de l’histoire, nous nous surprenons entrain de vivre. Nous assistons à notre naissance sans en avoir été conscient. L’instant où commence notre vie nous échappe toujours. Nous vivons mais sans jamais savoir ce que c’est que la vie, parce qu’elle est transcendance, elle est une invisibilité fondamentale. N’étant pas l’auteur de notre vie, pour le simple fait de n’en avoir pas été l’auteur en son temps, nous avons cette obligation morale de la respecter. Respecter la vie c’est aussi respecter son auteur. Le suicide est un acte indigne, il fait croire que dans notre entourage, personne ne pouvait nous sortir de la tourmente dans laquelle nous étions empêtré. Il est une injure pour la société. Le suicide prive la société de nos services. Il est un manquement grave au devoir humain et social qu’est vivre simplement.

L’homme ne peut pas pour quelques atrocités de la vie se donner le pouvoir de s’ôter la vie. Nous vivons mais la vie ne nous appartient pas. La chose la plus noble et la plus digne pour un homme est de prendre les moments noirs de son histoire comme la phase négative d’une seule vie. L’homme doit donner sens à sa souffrance. La souffrance vient dire que nous sommes des êtres factuels, limités. Puisqu’il n’y a pas de vie sans les douleurs de l’enfantement, l’homme est appelé à vivre son épreuve existentielle comme un moment de la totalité de la vie.

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Réaction :

« Il me semble que les Anciens doivent se retourner dans leur tombe… ceux qui disaient que si cela était trop difficile, il n’était pas obligatoire de subir. Penser sa mort peut au contraire donner un sentiment de liberté, et le temps où je vis est le seul bien, il m’appartient de le rendre si je le souhaite… »

Une lectrice

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Réponse :

Merci chère lectrice pour le partage de points de vue. Je vous comprends parfaitement, mais je crois qu’une certaine  éthique philosophique serait d’un avis contraire. Savez-vous, les Anciens ne seront pas les seuls à se retourner dans leur tombe, les Contemporains aussi. Je vous convie avec les amis de L’Academos à la visite de ces philosophies de « sinistre mémoire » qui soutiennent que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue et qu’elle n’a du prix que sous la guillotine volontaire ou la mort silencieuse. Vous tirerez vous-même une conclusion qui vous semble logique. Le suicide est une solution extrême, dont les motivations  ultimes échappent  à ceux qui en sont simplement témoins. Encore que la question du suicide peut être vue autrement d’une ère géographique à l’autre.  La philosophie peut-être sans frontières, mais les points de vue varient.

Hégésias de Cyrène pensait que, le bonheur étant chose impossible, et le corps étant accablé de malheurs, la mort était préférable à la vie. Surnommé « Celui qui pousse à la mort », il a été exilé, son école fermée, et ses livres bannis par le roi Ptolémée III.

Socrate pensait que la croyance que l’on va rejoindre les dieux et certains morts rend injuste la révolte contre la mort. Il ne s’est pourtant pas suicidé, il a seulement refusé de fuir la mort pour rester un philosophe digne qui assume ses actes.

Platon le disciple de Socrate aurait détallé, pour empêcher les athéniens de commettre un second meurtre ignominieux. Il invitait à se libérer de notre corps de mort pour accéder à la vie intelligible, pas jamais par le suicide, c’est par l’ascèse philosophique. Il serait bien de donner un coup d’œil dans ses Dialogues. Ses textes frisent parfois la contradiction. Il traite du suicide dans Le Phédon. Platon affirme qu’ « il n’y a que les insensés qui se réjouissent de la mort ! Les humains sont assignés à résidence et nul n’a le droit de s’affranchir de ces liens pour s’évader. Les dieux sont nos gardiens et nous sommes le troupeau. Il ne faut donc pas se donner la mort, avant qu’un dieu ne nous envoie un signe ».

Nietzsche est une grande figure de la philosophie du suicide. « La pensée du suicide est une puissante consolation : elle nous aide à passer maintes mauvaises nuits. » (Par delà bien et mal). « Il y a un droit en vertu duquel nous pouvons ôter la vie à un homme, mais aucun qui permette de lui ôter la mort : c’est cruauté pure et simple. » (Humain, trop humain). « Abstraction faite des exigences qu’imposent la religion, il sera bien permis de se demander : pourquoi le fait d’attendre sa lente décrépitude jusqu’à la décomposition serait-il plus glorieux, pour un homme vieilli qui sent ses forces diminuer, que de se fixer lui-même un terme en pleine conscience ? Le suicide est dans ce cas un acte qui se présente tout naturellement et qui, étant une victoire de la raison, devrait en toute équité mériter le respect… (Humain, trop humain). Retenons que Nietzsche non plus ne s’est pas suicidé. Il aurait détraqué avant d’être témoin de sa lente décrépitude.

Albert Camus est un philosophe du suicide. Il en parle dans Le mythe de Sisyphe. Il n’y a qu’un problème philosophique vraiment sérieux, aimait-il affirmer, c’est le suicide. Le suicide est une solution à l’absurde. Mais Camus ne s’est pas suicidé malgré la conscience aiguë qu’il avait de l’absurdité de l’existence et du non sens de nos recherches.

Emile Cioran est aussi un penseur pessimiste, héritier impénitent de Nietzsche et d’Arthur Schopenhauer. Dans « De l’inconvénient d’être né », Cioran montrait que la vie est une farce, une sorte de maladie dont le ridicule est à son comble. Sa position reste toutefois ambiguë. « Je passe mon temps à conseiller le suicide par écrit et à le déconseiller par la parole. C’est que dans le premier cas il s’agit d’une issue philosophique ; dans le second, d’un être, d’une voix, d’une plainte… »

Ce tour d’horizon non démocratique de la question du suicide ne nous montre que des avis favorables au suicide. Celui qui pense que l’un ou l’autre de ces philosophes a raison, peut retenir ou apporter son aval au suicide comme une fin en douceur, une solution qu’aucun de ces défenseurs du suicide n’a adoptée pour soi-même. Peut-être la vie valait autrement la peine d’être vécue ?

La vie est un bien précieux sur lequel nous n’avons normalement aucune prise. La vie est donnée, le temps aussi, le temps de la vie davantage. Nous sommes de simples intendants d’un précieux bien contenu dans des vases d’argile. La vie nous échappe, elle déborde notre pouvoir d’user et de disposer.  Elle peut être falsifiée, elle peut être bradée en certains cas. La morale nous enseigne que c’est le sommet de l’indignité.  On ne subit pas la vie, elle reste un combat à assumer.  Personne n’a eu  la réussite facile, elle cache toujours une vie dramatique, des années de privations. Trouver que la vie est trop difficile pour chercher le soulagement dans la mort est  à mon sens une capitulation abjecte, une liberté poussée trop loin.

Voilà pourquoi pendant longtemps, les législations de nos pays laïcs, j’entends nos pays de la sortie de la religion (Marcel Gauchet), ont hésité à autoriser l’euthanasie, qui ne s’appelle pourtant pas suicide.  D’ailleurs, de l’éthique médicale à la philosophie, il peut y avoir un hiatus. Aujourd’hui quelques pays ont ouvert la porte à l’euthanasie flanquée d’une kyrielle de conditions, sinon, le tribunal. Cela doit faire réfléchir. L’euthanasie est une question réglée par le progrès de la médecine. La thèse de la douleur atroce ne tient plus. A ma connaissance, aucune loi (laïque, anti religieuse ? ), n’a encore autorisé le suicide. Il se peut que je sois mal informé. C’est le moment d’apprendre quelque chose de vous, lecteurs. Le suicide, d’accord pour des raisons que nous ne pouvons savoir, mais après le suicide, l’acte sera qualifié par la morale. Tuer est un acte intrinsèquement mauvais. Se tuer ou se suicider ne l’est pas moins. Non seulement le suicide serait immoral, mais il serait un acte irresponsable.

Emmanuel AVONYO

Pensée du 14 février 10

« … Quelque chose d’absolu est nécessairement engagé dans l’existence morale de l’homme. »

André Léonard, Le fondement de la morale, essai d’éthique philosophique.

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GRILLE DE LECTURE

L’homme ne peut pas se passer de morale. Une existence est avant tout morale puisqu’il n’y a pas d’existence humaine sans activité de l’homme, et qu’il n’y a pas d’action humaine sans principes moraux. La morale peut se définir comme la science normative catégorique de l’agir humain. Elle fixe les normes inconditionnelles de l’action de l’homme. Parce qu’elle rappelle ce que l’homme doit être compte tenu de sa nature profonde, la philosophie morale ne peut manquer de se prononcer sur le sens de l’être humain, et sur sa destinée totale. La philosophie aide à savoir que les grandes facultés humaines que sont l’intelligence et la volonté, sont constitutivement ouvertes sur l’infini, sur l’absolu, et même sur l’Absolu.

Par son intelligence, l’homme à la différence de l’animal, n’est pas seulement ouvert sur tel ou tel objet ou ensemble d’objets, il est infiniment ouvert sur toute réalité en général, voire sur tout sens simplement possible. Descartes affirmait que c’est par l’intelligence que l’homme ressemble le plus à l’Absolu. Il faut y voir l’indice de la grandeur de l’intelligence humaine, malgré ses humiliations par Pascal. Cette grandeur de l’intelligence fait que l’esprit humain n’est jamais rassasié par une somme, même très grande, de connaissances. Il aspire toujours à plus, il s’élance vers des horizons nouveaux, qu’il n’épuisera pas non plus (parce que près de trois millénaires de science n’ont pas mis un terme à la quête de sens de l’homme). Seule la vérité plénière de l’être lui-même, seule, en fin de compte, la plénitude de l’Etre subsistant pourrait le combler totalement.

De même, la volonté humaine, c’est-à-dire, le désir humain, à la différence de l’appétit animal, n’est pas limité, dans son dynamisme à certaines fins déterminées. Il est orienté de manière absolue, vers cela même qui est capable de le saturer, à savoir la bonté, non pas de tel ou tel bien ou ensemble de biens, mais de l’être lui-même en totalité, et finalement de celui qui est le Bien subsistant. Même la somme intégrale de tous les biens finis le laisserait insatisfait. Cela est su de tout le monde. C’est pourquoi la volonté, en chacun de ses mouvements particuliers, se déborde à l’infini en direction d’un surcroît. L’on pourrait multiplier les exemples, pour évoquer l’expérience de l’amour. L’homme court après un objet qu’il étreint grandement et qui pourtant lui échappe infiniment. Il se cache derrière tout cela une soif d’absolu.  L’Absolu n’est-il pas la limite idéale de tous les êtres ? (Hegel) C’est ce qui fait dire à André Léonard qu’il y a quelque chose d’absolu qui est engagé en le moindre de nos actes volontaires et intelligents. C’est aussi pourquoi la norme morale est absolue et catégorique.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 13 février 10

« Les devoirs envers soi-même et ceux envers la société, obligeant l’homme à respecter sa propre vie, le suicide ne pouvait qu’être assimilé à un acte indigne. »

Gilles LIPOVETSKY, Le crépuscule du devenir

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GRILLE DE LECTURE

L’homme est une histoire sacrée, la vie est sacrée. Elle est sacrée parce qu’elle ne nous appartient pas. Nous sommes peut-être d’accord qu’en un moment de l’histoire, nous nous surprenons entrain de vivre. Nous assistons à notre naissance sans en avoir été conscient. L’instant où commence notre vie nous échappe toujours. Nous vivons mais sans jamais savoir ce que c’est que la vie, parce qu’elle est transcendance, elle est une invisibilité fondamentale. N’étant pas l’auteur de notre vie, pour le simple fait de n’en avoir pas été l’auteur en son temps, nous avons cette obligation morale de la respecter. Respecter la vie c’est aussi respecter son auteur. Le suicide est un acte indigne, il fait croire que dans notre entourage, personne ne pouvait nous sortir de la tourmente dans laquelle nous étions empêtré. Il est une injure pour la société. Le suicide prive la société de nos services. Il est un manquement grave au devoir humain et social qu’est vivre simplement.

L’homme ne peut pas pour quelques atrocités de la vie se donner le pouvoir de s’ôter la vie. Nous vivons mais la vie ne nous appartient pas. La chose la plus noble et la plus digne pour un homme est de prendre les moments noirs de son histoire comme la phase négative d’une seule vie. L’homme doit donner sens à sa souffrance. La souffrance vient dire que nous sommes des êtres factuels, limités. Puisqu’il n’y a pas de vie sans les douleurs de l’enfantement, l’homme est appelé à vivre son épreuve existentielle comme un moment de la totalité de la vie.

Mervy Monsoleil AMADI, op