Archive for the ‘ETHIQUE’ Category

La représentation démocratique

L’Atelier des concepts, par Emmanuel AVONYO, op

Semaine du 15 mars 2010

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LA REPRESENTATION DEMOCRATIQUE

Le processus de démocratisation a considérablement évolué ces deux dernières décennies au point de gagner aujourd’hui les plus petits Etats du globe. Cela confirme le triomphe sans précédent de la démocratie amorcé un peu avant la fin du XXe siècle. Contrairement à la démocratie du temps de Périclès et de Platon, de nos jours le peuple élit ses propres représentants. Un peu partout dans le monde, des élections sont organisées pour désigner des responsables politiques. En Afrique, malgré les mutations politiques survenues autour des années 90, il subsiste d’énormes difficultés liées à la procédure de désignation des représentants du peuple et au respect des règles du jeu démocratique comme en témoignent les irrégularités qui entachent certains scrutins en dépit de la présence impressionnante des observateurs internationaux. On enregistre aussi des problèmes en ce qui concerne la représentation effective du peuple dans les instances décisionnelles, l’option démocratique et la participation des hommes à la vie politique de leur communauté[1].

Vu l’intérêt que cette situation représente dans la pensée politique actuelle, nous voudrions nous intéresser dans cette analyse à la question de la représentation démocratique. Nous ébauchons ainsi une réflexion de philosophie politique aux ambitions limitées qui, pourtant, est censée être poursuivie afin de s’élever à un point de vue qui puisse restaurer l’unité de sens, la portée conceptuelle ainsi que les conséquences politiques du phénomène que nous mettons en cause. Nous nous limitons aujourd’hui à l’exploration des concepts de « représentation » et de « démocratie ». Après avoir examiné ici quelles formes de relations les unissent, nous nous intéresserons à leurs limites dans l’Atelier des concepts des semaines à venir.

Voir l’article >>>LA REPRESENTATION DEMOCRATIQUE>>>

>>> APPROCHE PHILOSOPHIQUE DE LA DEMOCRATIE >>>


[1] Mawuto Roger Afan, La participation démocratique en Afrique, Editions Universitaires Fribourg, 2001, p. 14.

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Pensée du 15 mars 10

« Le bonheur est une terminaison de destinée et non une terminaison de désirs singuliers. »

Paul Ricœur, Finitude et culpabilité, t. 2 : L’homme faillible

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GRILLE DE LECTURE

Dans les pages que Paul Ricœur consacre au bonheur dans Finitude et culpabilité, il cite Aristote qui commençait son Ethique à Nicomaque de la sorte : « Tout art et toute investigation, et pareillement toute action et tout choix tendent vers quelque bien à ce qu’il semble. Ainsi a-t-on déclaré avec raison que le Bien est ce à quoi toutes les choses tendent. » (I, 1, 1094 a) Ricœur continue en faisant observer que c’est l’homme comme totalité, c’est tout l’acte de l’homme dans son indivision qu’il convient d’interroger pour comprendre le bonheur à partir de ce Bien auquel toute action est référée. Il prévient qu’il n’entend pas par bonheur le rêve vague d’un « agrément de la vie accompagnant sans interruption toute existence » (Kant).

Ricœur veut définir le bonheur comme totalité, totalité de sens et de contentement, mais jamais comme une somme de plaisirs, un principe matériel de « la faculté de désirer ». Il appelle à se départir de cette idée naïve du bonheur pour que son sens plénier apparaisse. Le bonheur n’est pas une somme, mais un tout. Si l’on ne considère pas le bonheur comme une visée totale, l’on risque de l’entrevoir à partir des actes humains isolés qui tendent vers une conscience de résultat qui est essentiellement assouvissement ou suppression de peine. Ce serait confiner le bonheur dans la perspective finie de la dilection de soi-même. S’agissant du bonheur, toute analyse de la désirabilité humaine qui ferait l’économie de l’étape transcendantale manquerait l’essentiel.

Le bonheur n’est pas un terme fini, mais un terme destinal. Le bonheur est l’unique bien désirable, le préféré suprême, resté mêlé au bien vivre. Il est une terminaison de destinée, une totalité d’accomplissement. L’acte de l’homme vise donc une totalité d’achèvement qui se moque de toute somme d’agréments purement empiriques. Le bonheur s’enracine dans le projet existentiel de l’homme dans toute son amplitude. Mais c’est un agrément durable de la vie qui tend vers le souverain bien, c’est-à-dire « ce en vue de quoi on fait tout le reste ». Car l’investigation de l’agir humain et de sa visée ultime révèle le bonheur comme une terminaison de destinée et non une terminaison de plaisirs singuliers. Ici, terminaison dit profondément ouverture, horizon. « De même que le monde est l’horizon de la chose, le bonheur est l’horizon à tous égards. »

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 12 mars 10

« Certains ne sont heureux qu’en espérance. C’est une façon de l’être inférieure à celle des hommes qui le sont effectivement, mais qui vaut mieux que la condition de ceux qui ne sont heureux ni en fait, ni en espérance. »

Saint Augustin, Les Confessions.

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GRILLE DE LECTURE

Nous allons distinguer deux principaux modes de connaissance du bonheur. Il y a le bonheur en espérance et le bonheur effectif. Etre heureux seulement en espérance, ce n’est pas connaître le vrai bonheur. Certains ne connaissent que le premier mode de bonheur, ils ne sont pas vraiment heureux, ils n’ont pas atteint le parfait équilibre entre leurs aspirations et leur existence. D’autres connaissent le bonheur effectif, ils s’estiment heureux. Ces personnes ont réalisé l’harmonie profonde qui leur procure le bonheur plénier. Il semble que d’autres encore ne connaissent pas du tout le bonheur. Ils ne sont heureux, ni en espérance, ni en acte. Il y a donc pire que le bonheur en espérance.  Toute fois, cette dernière catégorie, ou cette non catégorie, est assez surprenante si l’on reste  dans la logique d’Augustin. On se demande si ceux qui ne connaissent pas du tout le bonheur, disposent aussi d’une idée du bonheur et le recherchent toujours.

Cette question s’impose parce que notre philosophe pense que tous les hommes veulent vivre heureux.  Kant  et bien d’autres réaffirmeront la même pensée. Si vouloir vivre heureux n’est que l’actualisation d’un souvenir du bonheur, comment expliquer que des hommes s’accordent absolument à vouloir être heureux mais que certains ne connaissent pas du tout le bonheur ? Est-ce  parce qu’ils n’ont jamais contemplé le bonheur ?  Comment désirer le bonheur si l’on en a aucune connaissance préalable ? Et s’ils en possèdent une idée, comment ne pas connaître le bonheur, ni en fait, ni en espérance, pendant qu’ils désirent toujours le bonheur ?  Ces questions nous dirigent vers le voisinage de la théorie de la connaissance de Platon dont saint Augustin est assez proche. En effet, pour Platon, toute connaissance est une nouvelle connaissance, réminiscence des essences éternelles contemplées avant la chute dans le monde.

Ainsi, pour Augustin, sans « une connaissance assurée » de son objet, la volonté n’aurait pas la même fermeté dans la recherche du bonheur. C’est l’idée que nous avons du bonheur qui nous incline à l’aimer et à vouloir y atteindre pour être heureux. La joie étant une propédeutique au bonheur, le souvenir de la joie rend présente l’idée de bonheur. Comme la joie est une chose dont personne ne peut se dire sans expérience, nous la trouvons dans notre mémoire et la re-connaissons, en attendant prononcer le nom du bonheur. Saint Augustin pense que le bonheur résiderait même dans la mémoire, car nous ne l’aimerions pas si nous ne le connaissions auparavant. C’est les voies d’y parvenir qui diffèrent selon les individus. Pas sûr que le commentaire ait répondu à toutes les questions qu’il pose dans le désordre. Mais les questions, pour être plus importantes que les réponses, indiquent souvent que le sujet n’est pas bien cerné. C’est un chemin de méditation.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 11 mars 10

« Presque partout où le système du totémisme est en vigueur, il comporte une loi d’après laquelle les membres d’un seul et même totem ne doivent pas avoir entre eux de relations sexuelles, par conséquent ne doivent pas se marier entre eux. »

Sigmund Freud, Totem et tabou.

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GRILLE DE LECTURE

Le totémisme est une organisation sociale ou religieuse fondée sur le totem. Cette organisation peut être une tribu, un clan, ou un groupe social quelconque. Le totem est d’une façon générale un animal, comestible, inoffensif ou dangereux et redouté, plus rarement une plante ou une force naturelle (pluie, eau), qui se trouve dans un rapport particulier avec l’ensemble du groupe. Le totem est souvent considéré, soit comme l’ancêtre du groupe, soit comme son esprit protecteur et son bienfaiteur. La subordination au totem dépasse toutes les autres obligations comme la subordination à la tribu et à la parenté du sang. Selon Freud, dans tout système totémique, c’est-à-dire dans un groupe dont les membres partagent le même totem, il y a une obligation sacrée dont la violation entraîne un châtiment automatique.

On note par exemple l’obligation de ne pas tuer (ou détruire) leur totem, de s’abstenir ne manger de sa chair ou d’en jouir autrement. Par-dessus toutes ces interdictions, il y a celle de l’inceste qui intéresse particulièrement le psychanalyste. Freud s’intéresse à l’étude des pulsions sexuelles. Il part de la comparaison entre « la psychologie des peuples primitifs » et « la psychologie des névroses ». Dans le premier cas, l’étude est l’œuvre des ethnographes, et dans le second cas, l’œuvre des psychanalystes. Pour y parvenir, il choisit les peuples primitifs d’Australie, comme objet d’observation, qu’il qualifie de sauvages sans précédent. Leur système totémique est marqué par l’interdiction des rapports sexuels incestueux comme restriction morale. Freud découvre que le refus de l’inceste entraîne une loi tout aussi  importante pour la société, la loi de l’exogamie. L’interdiction aux membres d’un même totem d’avoir entre eux des rapports sexuels débouche naturellement, dirait-on, sur l’impossibilité du mariage entre parents. Il ne s’agit évidemment pas d’une simple mesure de compulsion des instincts sexuels.

Freud insiste sur le fait que la loi de l’exogamie est inséparable du système totémique. Toutefois, on peut objecter à Freud que la prohibition du mariage dans une parenté du sang n’ait pas cours dans tous les systèmes totémiques. Mais Freud précise que le totem est même au-dessus du pacte de sang. En tout cas, il existe dans certaines cultures, c’est le cas de certains milieux ouest-africains, des mariages arrangés en famille. Des hommes peuvent exercer des droits conjugaux sur des femmes issues de leur fratrie. Freud lui-même reconnaît que d’après les études informées de certains ethnologues, l’exogamie n’a rien à voir avec le totémisme. C’est peut-être la raison pour laquelle la violation de cette restriction matrimoniale particulière n’entraîne pas en Australie un châtiment automatique, comme les autres interdictions précitées. Mais il se peut que dans d’autres cultures, le totem n’entraîne ni l’empêchement absolu à l’union sexuelle, ni l’interdiction du mariage. A considérer que le totem devienne un facteur unificateur ou de rejet de la différence…

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 08 mars

« La naissance de la vie sentimentale moderne, la fondation affective des relations humaines les plus précieuses, fut liée à la sortie d’une religion qui prétendait délivrer un message d’amour. »

Luc Ferry, L’homme-Dieu ou le Sens de la vie.

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GRILLE DE LECTURE

Marcel Gauchet est l’auteur du concept de la « sortie de la religion ». Sinon, il en parle quand même assez dans des ouvrages de référence. On peut consulter par exemple La religion dans la démocratie. Le parcours de la laïcité (Gallimard, 1998). La sortie de la religion, c’est au plus profond la transmutation de l’ancien élément religieux en autre chose que de la religion. Il préfère parler de la sortie de la religion, car, selon lui, les catégories de « laïcisation » et de « sécularisation », d’origine ecclésiale, ne rendent pas compte de la teneur ultime du processus. Elles ne parviennent à évoquer qu’une simple autonomisation du monde humain par rapport à l’emprise législatrice du religieux.

Quoi qu’il en soit, Luc Ferry observe que la vie sentimentale moderne et les relations humaines se fondent sur des principes nouveaux selon lesquels : la religion n’est plus première et publique, et l’ordre politique n’est plus soumis à des fins religieuses. Car, il y a, sinon séparation juridique de l’Eglise et de l’Etat, du moins, séparation de principe du politique et du religieux et exigence de neutralité religieuse de l’Etat. En fait, le message d’amour que prétendait délivrer la religion a perdu toute crédibilité aux yeux de nos contemporains. En s’opposant à la logique du « mariage de raison » historique entre l’Eglise et l’Etat, la société quitte aussi ce qui conférait leur signification et leur prégnance aux relations humaines.

S’il est vrai que l’homme n’est homme que par sa liberté, il était temps que l’homme retrouvât ses repères enfin indubitables. Mais Luc Ferry dépeint ce qu’il appelle le paradoxe de notre rapport laïque au christianisme. Il affirme que l’actualité du contenu des Evangiles ne laisse pas de frapper, en dépit de la fondation des relations sur la sortie de la religion. Il s’introduit dans notre vie quotidienne des sentiments propres à valoriser le contenu d’un discours qui sacralise l’amour et fait de lui le lieu ultime du sens de la vie. Alors que les religions de la Loi (Judaïsme et Islam) semblent guettées par le déclin ou les tentations intégristes, celle de l’Amour (Christianisme) pourrait, selon Luc Ferry, se réconcilier avec les motifs que les historiens des mentalités nous ont dévoilés et qui militaient contre elle. On pourrait conclure que l’amour est, pourquoi pas, ce trait d’union qui ligature partisans et détracteurs de la religion de l’Amour.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 07 mars 10

« Même converti, l’homme reste pécheur. Il refuse de s’avouer vaincu par la grâce et ne renonce pas facilement à vouloir se justifier par lui-même. Construire les preuves est une manière, pour l’homme, de récupérer l’Evangile de son côté, alors qu’il conviendrait de se livrer totalement à l’obéissance de la foi.»

Karl Barth, in Marcel NEUSCH, Aux sources de l’athéisme contemporain

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GRILLE DE LECTURE

Ce qui est en question ici, c’est l’obstination de l’homme à prouver Dieu. Cette obstination n’est rien d’autre l’expression du désir de l’homme se justifier soi-même. L’idée de prouver Dieu ou construire des preuves de Dieu  nous rappelle les philosophes qui ont établi non sans fausse naïveté des preuves logiques de l’existence de Dieu. L’histoire de la philosophie nous apprend que la question de Dieu est aussi vieille que l’humanité et qu’il y a eu plusieurs formes de tentatives d’approches de la question de Dieu. Il y a eu des preuves physiques, morales et métaphysiques de l’existence de Dieu. Une classification de Kant permet de parler désormais des preuves ontologiques, cosmologiques, physico-théologiques de l’existence de Dieu. Toutes ces catégories traduisent un malaise profond aux yeux de Karl Barth.

Karl Barth, théologien protestant, pense fondamentalement que le fait de construire les preuves de l’existence de Dieu est une manière pour l’homme de se dérober à l’essentiel, c’est-à-dire le refus de la reconnaissance de son état de pécheur qui commande l’ouverture totale au régime de la grâce. L’homme philosophe, selon Karl Barth, résiste à ne pas prouver Dieu, parce qu’il refuse de reconnaître que tout lui vient de la grâce. Construire les preuves de l’existence de Dieu, c’est une façon pour le philosophe de récupérer l’évangile de son côté, alors qu’il aurait été plus convenable de se livrer docilement et totalement à l’obéissance de la foi.

Karl Barth semble ignorer que la docilité philosophique est celle qu’inspire la force de l’argumentation cohérente et rigoureuse. Il se demande à juste titre si après avoir reçu la révélation, il est nécessaire de s’atteler à une connaissance rationnelle du divin. Ainsi, pour lui, la théologie naturelle et la théodicée ne sont rien d’autre que l’expression d’un homme enfoncé dans le péché qui s’obstine à négliger la parole révélée. Ce faisant, la pensée rigoureuse prétend atteindre Dieu alors que l’accès au Dieu vivant lui est impossible. Barth regrette que la conversion ne change rien à l’état de l’homme.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 04 mars 10

« Il n’y a point de liberté de conscience en astronomie, en physique, en chimie, en physiologie, dans ce sens que chacun trouverait absurde de ne pas croire aux principes établis dans ces sciences par les hommes compétents. »

Auguste Comte, Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société.

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GRILLE DE LECTURE

Dans les sciences dures ou exactes comme les mathématiques, la chimie ou la physique, il n’y a point de liberté de conscience, observe Auguste Comte. Ne pas adhérer à des résultats prouvés en laboratoire ou éprouvés scientifiquement, c’est choisir le chemin de l’absurdité contre soi-même. Les sciences empiriques livrent des résultats dits apodictiques, qui s’imposent par leur évidence observable. Tel n’est pas le cas dans d’autres domaines de connaissance. En morale, ou en religion, où l’on parle de liberté de conscience, il s’agit de poser des actes libres qui visent le bien. Je vous propose de rester en morale pour l’illustration. La morale se présente pourtant comme une science selon Pascal. Le positiviste Lévy-Bruhl conçoit aussi la morale comme une science descriptive des mœurs. Le philosophe moraliste André Léonard définit la morale comme une science normative catégorique de l’agir humain.

La morale est donc une science, mais elle est tout au plus une science qui suggère les comportements conformes à la fin de l’homme. Et les mœurs ne sont pas les matières les plus constantes. La question de la crédibilité de la morale se pose souvent. Elle recouvre habituellement d’autres. Qui fixe le critérium du bien ? Selon quels critères agir ? Est-on obligé de vivre sous une norme ? L’homme doit disposer d’une mesure réglant ses jugements et ses choix. Car il ne suffit de savoir que c’est chaque société qui définit ses normes en essayant de les élever au niveau de l’universel ; que les normes sont une ordonnance de la raison naturelle, que c’est chaque conscience qui sous la régulation de la raison ou la « volonté générale », choisit de poser des actes en fonction de ce qu’il croit être sa fin ultime. Il ne suffit pas de savoir ce qui est bon ou mauvais, il faut pouvoir se déterminer librement, il faut pouvoir choisir.

La liberté de conscience est l’affirmation des droits de la conscience individuelle face à toutes ses décisions. Traiter de la conscience morale, c’est en réalité, disait Paul Valadier, aborder la vie morale en son point central, celui de la décision, c’est-à-dire le choix que fait une personne de s’engager sur un acte qu’elle assume de manière à pouvoir en rendre compte devant elle-même, devant autrui, ou devant Dieu si elle est croyante et se trouve dans un cadre religieux (Eloge de la conscience, Seuil, 1994). En dépit de sa liberté, le choix de la conscience se présente comme un choix précaire, toujours risqué et difficile, puisqu’il s’agit de la nécessité d’opter entre des possibilités et donc de choisir ce qui paraît le plus sensé ou bien le moins périlleux. La liberté de conscience fait appel pour cela à des certitudes morales, à des convictions vécues, que chacun doit avoir pour vivre en société, peu importe la couleur. Rejeter les normes de la société, c’est aussi se choisir une morale, qui a son prix.

C’est ainsi le choix des normes morales s’impose pour la conduite de la vie. La norme en question est de deux sortes : l’une extérieure, objective, c’est la loi morale ; l’autre est intérieure à l’être humain éclairé par la raison, c’est la conscience morale. C’est à l’intérieur de soi que se réalise l’adéquation de l’homme avec lui-même assumant sa propre réalisation et orientation. Mais aussi fondamental que puisse être le jugement moral intérieur, aussi inaliénable que soit la norme intérieure, il n’en reste pas moins qu’on est pas seul au monde. On est une personne parce qu’on réalise un type d’être commun avec les autres. C’est pourquoi il est encore nécessaire pour la raison de postuler des normes objectives, extérieures, pour la régulation objective de l’être-avec-les-autres en société.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 03 mars 10

« C’est à cause de la violence qu’il faut passer de l’éthique à la morale. »

Paul Ricœur, « Ethique et morale », in Lectures 1 – Autour du Politique

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GRILLE DE LECTURE

Faut-il distinguer entre éthique et morale ? Cette question divise philosophes, éthiciens et moralistes. A priori, rien ne permet d’opposer l’éthique à la morale, car ethos et mores renvoient tous aux mœurs. Mais Ricœur introduit une « nuance conventionnelle » entre ces deux termes. L’éthique désigne la visée d’une vie accomplie sous l’orbe d’actions estimées bonnes, alors que la morale concerne des actions encadrées par des normes, des obligations, et caractérisées par une exigence d’universalité et un effet de contrainte. L’exigence d’universalité des normes découle du fait que les règles formelles ne définissent que des critères généraux auxquels tout homme doit soumettre son action.

Un acte éthique est celui qui vise le bien, un acte moral est celui qui obéit à des règles ou à des devoirs. La distinction entre éthique et morale consacre l’opposition de l’héritage aristotélicien et de l’héritage kantien, de la notion de la fin de l’action (vie heureuse) et de celle de l’obéissance au devoir. Pour Ricœur, l’éthique prime sur la morale, mais il faut encore que la vie éthique passe sous le contrôle des normes. Les normes permettent de repousser ou de dissuader les violents, elles contristent tout ce qui peut empêcher l’éthique d’atteindre le bien universel. La relation sociale spontanée d’homme à homme est fondamentalement marquée par la violence, l’exploitation de l’autre, les brimades diverses.

Dans les situations d’interaction humaine, l’exercice du pouvoir met aux prises un agent et une victime de l’action du premier. C’est l’exemple des tortures, viols, vols, tromperies, ruses et différentes figures du mal politique que condamne la morale et que sanctionne le droit. Lorsque l’on passe de l’éthique à la morale, les lois ne sont pas simplement morales (se proposant à la conscience), elles sont aussi juridiques (mesures contraignantes). Des sanctions légales peuvent donc être prises contre les violences perpétrées. Les lois permettent de réguler les relations humaines, de contrôler et de limiter l’exercice de la violence sur les partenaires sociaux. Mais le passage à la morale n’affranchit pas l’éthique de toute référence au bon. C’est pourquoi Ricœur dit que « le juste » est écartelé entre une référence ineffaçable au bien et les opérations normatives de la pratique légale.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 26 février 10

« L’homme moderne ne cherche plus à se conformer à un ensemble de règles préétablies et fixées définitivement ; il se comprend plutôt comme étant appelé à se définir lui-même et à créer son propre avenir. »

Jean-Marie Aubert, La morale

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GRILLE DE LECTURE

Les lois, qu’elles soient positives ou morales, sont considérées par l’homme moderne comme une oppression, un viol de sa conscience libre. Chacun aurait aimé, sinon définir librement les lois qui lui conviennent, du moins être libre de se soumettre ou pas à une loi que la société lui lui ordonne de respecter. Cet affranchissement vis-à-vis des normes est plus manifeste dans le domaine moral. Chacun doit être  responsable de sa vie et de son avenir, affirme-t-on souvent, et pour une juste raison. Jean-Paul Sartre confirme bien cette tendance moderne du relativisme moral et de rejet de l’ordre préétabli. Ma liberté, écrivait-il dans L’être et le néant, n’est pas une quantité surajoutée ou une propriété de ma nature ; elle est exactement l’étoffe de mon être.

L’homme est une liberté à l’état pur, il est même condamné à la liberté.  Et pendant qu’il purge sa liberté, il est absolument sa propre norme. Ainsi, de nos jours, observe Jean-Marie Aubert, le langage populaire oppose volontiers l’idée de « morale » et celle de la « liberté ». C’est même un des aspects importants de l’humanisme qui caractérise l’homme moderne. Depuis l’impératif catégorique de Kant, la morale est réduite à un tissu de contraintes aliénant la liberté de l’homme. Le rejet de la primauté du pouvoir politique et l’exaltation de la liberté individuelle sont des corollaires majeurs du rejet des normes établies. Jean-Marie Aubert note que malgré le discrédit dans lequel sont tombées les règles préétablies, notre époque est marquée par un appel éthique. Selon lui, un puissant mouvement traverse nos sociétés, celui des revendications qui sont toutes d’ordre éthique et moral. Ce mouvement s’exprime dans les révoltes contre les injustices.

Tous les hommes, quelle que soit leur conception de la vie éthique et politique, aspirent vers plus de justice, de respect de la dignité humaine, entre individus, classes ou nations. Loin de verser dans l’immoralité ou l’indifférence morale, les mouvements les plus significatifs de notre temps manifestent la reconnaissance la plus spectaculaire du besoin de règles éthiques et morales qui soient au service réel de l’homme. Car, l’idée même de justice sociale n’a de sens que par une régulation rationnelle et contraignante des rapports humains. Cela n’étonne pas si on tombe d’accord que tous les hommes partagent la même condition et qu’une approche normative de l’agir humain ne fait que répondre à l’aspiration de l’homme à un bien être intégral. De là, les normes, loin de disloquer l’étoffe de l’être homme, seraient la mise en pratique des exigences du métier d’homme.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 25 février 10

« Le lien avec autrui ne se noue que comme responsabilité, que celle-ci d’ailleurs, soit acceptée ou refusée, que l’on sache ou non comment l’assumer, que l’on puisse ou non faire quelque chose de concret pour autrui. Dire : me voici. Faire quelque chose pour un autre, donner. Etre esprit humain, c’est cela. »

Emmanuel Levinas

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GRILLE DE LECTURE

Il y a une grande proximité étymologique entre « responsabilité » (acharaiout) et « Autrui » (acher) dans la langue hébraïque. Ainsi, par un heureux concours de circonstances ou à l’issue d’une pointilleuse construction conceptuelle, responsabilité et autrui se retrouvent liés à la racine de leur signification dans la philosophie de Levinas. Mais il semble que cette place capitale accordée à autrui et à la responsabilité soit due, non seulement à la tradition judaïque, mais surtout à l’influence de la littérature russe de Dostoïevski. En effet, dans Les Frères Karamazov,  Dostoïevski écrivait : « Nous sommes tous responsables de tout le monde, moi plus que les autres. »

Chez Levinas, le lien avec autrui ne se noue que comme responsabilité. Ce que je fais, dit Levinas, personne d’autre ne peut le faire à ma place. Et qu’ainsi, le nœud de la singularité, c’est la responsabilité. La responsabilité définit si singulièrement la subjectivité de l’homme qu’il ne peut pas se dérober à celle qui lui incombe par rapport à l’autre. Si on tient compte du fait qu’il n’y a pas de soi sans un autre qui le convoque à la responsabilité, il va de soi que cette responsabilité pour autrui s’assume purement et simplement, sans aucun préalable. Ma responsabilité pour autrui se trouve engagée de façon inconditionnelle. Mais comment est-on responsable sans refus ni acceptation ?

Levinas explique la manière dont je suis responsable devant autrui par cette réponse que je prononce : « Me voici ! » La voix de l’autre  « Où es-tu ? » m’interpelle et m’enjoint de lui répondre. Cette interpellation injonctive n’a pas d’autre réponse qu’un « Me voici ! », comme le lieu d’une donation intégrale, avec ou sans armes. L’assignation à la responsabilité devant l’autre est indéclinable, et donc nul ne s’aurait s’y soustraire. Mais on peut encore se poser la question de savoir qui est celui qu’on appelle ? Que savons-nous de son identité ? Peut-il y avoir responsabilité pour autrui sans maintien de soi ? Levinas ne semble pas se poser cette question, tant l’autre en face de moi est invulnérable et me crie de ne pas le tuer.

Emmanuel AVONYO, op

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