Archive for the ‘METAPHYSIQUE’ Category

Pensée du 05 février 10

« L’homme est cette nuit, le néant vide qui contient tout dans sa simplicité. C’est cette nuit qu’on aperçoit lorsqu’on regarde un homme dans les yeux. On plonge alors dans une nuit qui devient terrible ; c’est la nuit du monde qui se trouve en face de nous ».

HEGEL, La philosophie de l’Esprit

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GRILLE DE LECTURE

La nuit traduit l’idée de l’obscurité, du néant, de l’invisible, en clair de ce qui échappe, de l’in-objectif. On pourrait en un autre sens dire que la nuit dit l’apparaître de ce qui est comme frontière pour la conscience objectivante. La nuit est le lieu du silence, elle est  cet instant de l’extase originelle où loin des bruits du monde l’Etre a commencé son poème. Lieu où l’Etre s’est comme retiré en attente de l’éclosion du jour. La nuit en ce sens est la préfiguration du jour, elle est l’annonce du jour.

Cela souligne l’idée d’une nécessité interne lorsque nous parlons du jour ou de la nuit. La nuit est nécessaire pour le jour, et le jour l’est aussi pour la nuit. La nuit est cela qui prépare le jour. Elle est la dimension de l’épaisseur, de profondeur. Si l’homme est comparé à la nuit, cela veut dire que l’homme est l’être de profondeur. Cette profondeur est cela qui signifie la nuit qu’on aperçoit lorsqu’on regarde l’homme dans ses yeux, dans son visage.

Le visage est la partie de l’homme qui signifie son humanité. Le visage se donne à voir pour un autre visage, un autre regard et il est toujours susceptible de me révéler, de me donner à lire et à interpréter. Au milieu du visage s’ouvrent les yeux et s’allume le regard. L’un est inséparable de l’autre, avec toutefois cette nuance étonnante que souligne Sartre : le regard apparaît précisément à cet instant fugace où les yeux disparaissent, leur couleur, leur contour, pour n’être plus qu’une intentionnalité, une intensité, une émotion. Ne serait-il pas commode en effet de dire que nous touchons là à l’inexprimable, à la profondeur même de l’homme, à cette part irréductible d’obscurité qui nous habite tous ?

Si le regard est silencieux, il n’en signifie pas moins et il suscite une interprétation qui, elle, relève bien l’exprimable. Le regard peut bien être compris comme cet au-delà des yeux qui leur donne un style singulier, il n’est rien d’autre que l’écho de la profondeur d’une existence sortant d’elle-même puisqu’elle est communication et rencontre d’autrui. Ainsi le regard reste pouvoir d’échappement sans cesser de rayonner d’un soi. Que l’homme par cet abîme qu’on aperçoit dans les yeux soit comparé à une nuit, cela signifie que son être-là est le visible d’un invisible.

Mervy Monsoleil AMADI, op

Pensée du 04 mars 10

« Il n’y a point de liberté de conscience en astronomie, en physique, en chimie, en physiologie, dans ce sens que chacun trouverait absurde de ne pas croire aux principes établis dans ces sciences par les hommes compétents. »

Auguste Comte, Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société.

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GRILLE DE LECTURE

Dans les sciences dures ou exactes comme les mathématiques, la chimie ou la physique, il n’y a point de liberté de conscience, observe Auguste Comte. Ne pas adhérer à des résultats prouvés en laboratoire ou éprouvés scientifiquement, c’est choisir le chemin de l’absurdité contre soi-même. Les sciences empiriques livrent des résultats dits apodictiques, qui s’imposent par leur évidence observable. Tel n’est pas le cas dans d’autres domaines de connaissance. En morale, ou en religion, où l’on parle de liberté de conscience, il s’agit de poser des actes libres qui visent le bien. Je vous propose de rester en morale pour l’illustration. La morale se présente pourtant comme une science selon Pascal. Le positiviste Lévy-Bruhl conçoit aussi la morale comme une science descriptive des mœurs. Le philosophe moraliste André Léonard définit la morale comme une science normative catégorique de l’agir humain.

La morale est donc une science, mais elle est tout au plus une science qui suggère les comportements conformes à la fin de l’homme. Et les mœurs ne sont pas les matières les plus constantes. La question de la crédibilité de la morale se pose souvent. Elle recouvre habituellement d’autres. Qui fixe le critérium du bien ? Selon quels critères agir ? Est-on obligé de vivre sous une norme ? L’homme doit disposer d’une mesure réglant ses jugements et ses choix. Car il ne suffit de savoir que c’est chaque société qui définit ses normes en essayant de les élever au niveau de l’universel ; que les normes sont une ordonnance de la raison naturelle, que c’est chaque conscience qui sous la régulation de la raison ou la « volonté générale », choisit de poser des actes en fonction de ce qu’il croit être sa fin ultime. Il ne suffit pas de savoir ce qui est bon ou mauvais, il faut pouvoir se déterminer librement, il faut pouvoir choisir.

La liberté de conscience est l’affirmation des droits de la conscience individuelle face à toutes ses décisions. Traiter de la conscience morale, c’est en réalité, disait Paul Valadier, aborder la vie morale en son point central, celui de la décision, c’est-à-dire le choix que fait une personne de s’engager sur un acte qu’elle assume de manière à pouvoir en rendre compte devant elle-même, devant autrui, ou devant Dieu si elle est croyante et se trouve dans un cadre religieux (Eloge de la conscience, Seuil, 1994). En dépit de sa liberté, le choix de la conscience se présente comme un choix précaire, toujours risqué et difficile, puisqu’il s’agit de la nécessité d’opter entre des possibilités et donc de choisir ce qui paraît le plus sensé ou bien le moins périlleux. La liberté de conscience fait appel pour cela à des certitudes morales, à des convictions vécues, que chacun doit avoir pour vivre en société, peu importe la couleur. Rejeter les normes de la société, c’est aussi se choisir une morale, qui a son prix.

C’est ainsi le choix des normes morales s’impose pour la conduite de la vie. La norme en question est de deux sortes : l’une extérieure, objective, c’est la loi morale ; l’autre est intérieure à l’être humain éclairé par la raison, c’est la conscience morale. C’est à l’intérieur de soi que se réalise l’adéquation de l’homme avec lui-même assumant sa propre réalisation et orientation. Mais aussi fondamental que puisse être le jugement moral intérieur, aussi inaliénable que soit la norme intérieure, il n’en reste pas moins qu’on est pas seul au monde. On est une personne parce qu’on réalise un type d’être commun avec les autres. C’est pourquoi il est encore nécessaire pour la raison de postuler des normes objectives, extérieures, pour la régulation objective de l’être-avec-les-autres en société.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 03 mars 10

« C’est à cause de la violence qu’il faut passer de l’éthique à la morale. »

Paul Ricœur, « Ethique et morale », in Lectures 1 – Autour du Politique

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GRILLE DE LECTURE

Faut-il distinguer entre éthique et morale ? Cette question divise philosophes, éthiciens et moralistes. A priori, rien ne permet d’opposer l’éthique à la morale, car ethos et mores renvoient tous aux mœurs. Mais Ricœur introduit une « nuance conventionnelle » entre ces deux termes. L’éthique désigne la visée d’une vie accomplie sous l’orbe d’actions estimées bonnes, alors que la morale concerne des actions encadrées par des normes, des obligations, et caractérisées par une exigence d’universalité et un effet de contrainte. L’exigence d’universalité des normes découle du fait que les règles formelles ne définissent que des critères généraux auxquels tout homme doit soumettre son action.

Un acte éthique est celui qui vise le bien, un acte moral est celui qui obéit à des règles ou à des devoirs. La distinction entre éthique et morale consacre l’opposition de l’héritage aristotélicien et de l’héritage kantien, de la notion de la fin de l’action (vie heureuse) et de celle de l’obéissance au devoir. Pour Ricœur, l’éthique prime sur la morale, mais il faut encore que la vie éthique passe sous le contrôle des normes. Les normes permettent de repousser ou de dissuader les violents, elles contristent tout ce qui peut empêcher l’éthique d’atteindre le bien universel. La relation sociale spontanée d’homme à homme est fondamentalement marquée par la violence, l’exploitation de l’autre, les brimades diverses.

Dans les situations d’interaction humaine, l’exercice du pouvoir met aux prises un agent et une victime de l’action du premier. C’est l’exemple des tortures, viols, vols, tromperies, ruses et différentes figures du mal politique que condamne la morale et que sanctionne le droit. Lorsque l’on passe de l’éthique à la morale, les lois ne sont pas simplement morales (se proposant à la conscience), elles sont aussi juridiques (mesures contraignantes). Des sanctions légales peuvent donc être prises contre les violences perpétrées. Les lois permettent de réguler les relations humaines, de contrôler et de limiter l’exercice de la violence sur les partenaires sociaux. Mais le passage à la morale n’affranchit pas l’éthique de toute référence au bon. C’est pourquoi Ricœur dit que « le juste » est écartelé entre une référence ineffaçable au bien et les opérations normatives de la pratique légale.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 02 mars 10

« Pour ce qui relève du cogito, sa brisure est l’expression d’une réflexion, comme reprise sur soi de la conscience qui exclut le corps et le monde, pour faire cercle fermé avec elle-même. »

David-Le-Duc TIAHA, Paul Ricœur et le paradoxe de la chair. Brisure et suture.

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GRILLE DE LECTURE

La pensée de ce jour est un double hommage : elle est d’abord un hommage à un fils d’Afrique, qui de façon honorable, réussit à prendre place à la cour des grands pour partager des mets royaux. Le deuxième hommage est à l’endroit de Paul Ricœur dont la pensée ne cesse de courir nos cafés philosophiques, tant même les miettes qui tombent de sa table conceptuelle suffisent à sustenter les amoureux de la sagesse les plus impénitents. David-Le-Duc TIAHA est un ricoeurien heureux dont la plume n’arrête plus de tourner. Son long séjour dans la philosophie de Ricœur se traduit déjà par une écriture philosophique allègre et une pensée vivante.

Dans Paul Ricœur et le paradoxe de la chair, David-Le-Duc TIAHA entreprend de montrer un chemin qui mène au cœur de la thématique philosophique disparate de son maître. Il veut unifier une pensée pluridisciplinaire qui se veut, elle-même, une entreprise de « suture » du cogito brisé. En effet, de Descartes à Husserl en passant par Kant, la philosophie s’est progressivement enveloppée dans une tour d’ivoire où le sujet est coupé de son corps et du monde des hommes. Le cogito est brisé et exilé à la suite de l’expulsion du corps propre hors du cercle de la subjectivité. Devant la menace de la brisure radicale de l’être comme risque de non sens, David-Le-Duc TIAHA travaille à la restauration du pacte originel de la conscience avec son corps et le monde.

Le cogito étant intérieurement brisé, l’existence aussi tend à se briser. Il éprouve par la conscience de la brisure ses propres limites. Le cogito de Ricœur se met donc en quête de sens. A la différence de la substance pensante autoconsciente de Descartes ou de la conscience absolue de Husserl, le cogito ici ne peut être qu’un sujet incarné, engagé dans l’existence, un cogito médiatisé par la chair et son être-au-monde. Concrètement, le soi va s’appuyer sur la chair comme son mode d’ouverture sur l’horizon du monde. Le mode d’être de la chair assure le lien réciproque entre le mode d’être du soi et le mode d’être du monde. Mais l’incarnation dans le monde ne fera que souligner la brisure intérieure du cogito qui se saisit comme inadéquation de soi à soi-même, différence de soi avec soi-même. La réconciliation réalisée, la suture clinique de l’être pourra-t-elle enfin réussir ? Seul le médecin ricoeurien connaît la suite.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 01 mars 10

« La constitution du soi et la constitution du sens sont contemporaines. »

Alain Thomasset, Paul Ricœur : une poétique de la morale.

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GRILLE DE LECTURE

Alain Thomasset est un grand lecteur de Paul Ricœur. Cet ouvrage qu’il a consacré à sa réflexion morale est l’un des plus représentatifs de la pensée de Paul Ricœur. La citation proposée à notre méditation philosophique est à situer dans le cadre de l’herméneutique des récits et la compréhension de soi. On parlerait simplement d’une herméneutique du Soi. L’herméneutique est la science de l’interprétation. C’est le travail de pensée qui consiste à démêler le sens caché dans le sens apparent, à déployer les niveaux de signification impliqués dans la signification littérale. Le fait de démêler les sens impliqués dans les textes est une façon de constituer ou de reconstituer le sens. Ce sens peut ne plus être exactement celui que l’auteur aurait aimé conférer à son texte. Cette idée renvoie au phénomène herméneutique qu’on appelle l’appropriation.

La compréhension de la pensée d’un auteur est le lieu de son appropriation. Par appropriation, il faut entendre que l’interprétation d’un texte s’achève dans l’interprétation de soi d’un sujet. Ainsi, l’interprétation, qui est un exercice de constitution du sens d’un texte, est en même temps une appropriation par le lecteur du monde du texte, c’est-à-dire, une constitution du soi. Le Soi est le sujet de la lecture ou de l’explication. L’explication d’un texte, selon Alain Thomasset, est la médiation de la réflexion d’un sujet sur lui-même. Interpréter, c’est en définitive vaincre la distance culturelle et faire sien ce qui était d’abord étranger, c’est se comprendre devant le texte car nous n’avons accès à ce qui compose le Soi que par l’intermédiaire de leur mise en langage dans la littérature. Constituer le sens c’est aller vers la rassemblance de soi, c’est se recoller ; c’est, comme dirait Ricœur, prendre le chemin de pensée ouvert par le texte et se mettre en route vers l’orient du texte. Toute herméneutique textuelle a pour point de chute une herméneutique du Soi qui vient à la lecture.

Emmanuel AVONYO, op

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La phénoménologie ontologique d’Edmund Husserl

L’Atelier des concepts, par Emmanuel AVONYO, op

Semaine du 01 mars 2010

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Dans son article sur l’ontologie publié dans l’Encyclopédie française, Paul Ricœur affirme que la phénoménologie a ouvert une nouvelle voie d’accès à l’ontologie. Par phénoménologie, il entend la science descriptive des traits essentiels de l’expérience prise dans son intégralité, la science qui décrit les apparences ou les apparitions. Il définit l’ontologie comme la doctrine ou la théorie de l’être en tant qu’être. Voici quelques unes des questions qui traversent cette réflexion : existe-t-il une ontologie dans la phénoménologie de Husserl ? Quelle place faut-il réserver à la question de l’existence dans l’ontologie qui procède de la phénoménologie ?

Paul Ricœur se pose la question de savoir si la phénoménologie de Husserl n’est pas un effort de quarante ans pour supprimer l’ontologie au sens classique comme au sens post kantien. Ricœur rapporte les résultats d’une enquête menée par Pierre Thévenaz sur Husserl et sa descendance spirituelle. La conclusion de cette étude est que le vœu d’une philosophie sans ontologie serait le pathos de la méthode husserlienne. Quoi qu’il en soit réellement du statut de la phénoménologie existentielle de Husserl, ce qui intéresse de plus près notre propos, c’est le fait que « l’œuvre de Husserl accuse une inflexion existentielle de la phénoménologie transcendantale » lors de son ouverture à l’ontologie du monde de la vie.

LIRE LA SUITE >>> LA PHENOMENOLOGIE ONTOLOGIQUE DE HUSSERL

08/03/10 >>> LE VISIBLE INVISIBLE >>>

22/02/10 >>> EXISTENCE ENTRE PHENOMENOLOGIE ET ONTOLOGIE

12/10/09 >>> ONTOLOGIE ET PHENOMENOLOGIE >>>

15/11/10 >>>L’IDEE DE LOGIQUE DE L’EXPERIENCE DANS LA  PHENOMENOLOGIE D’EDMOND HUSSERL >>>



Pensée du 28 février 10

« Il n’existe un même, certain d’être comme il est, que si peut exister au moins un autre que le même n’est pas, mais auquel il ne cesse de renvoyer comme à ce dans quoi il paraît. »

DIBI KOUADIO AUGUSTIN, L’Afrique et son Autre, la différence libérée.

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GRILLE DE LECTURE

Le même n’est pas l’autre mais, de ne pas l’être, il le nécessite afin d’être tel qu’il est. On pourrait se demander ce que serait la vie, sans la possibilité de l’autre en général. Rien, dans ces conditions, n’aurait pu exister. Exister renvoie à l’idée d’être venu au jour, de se tenir hors de, en un mot, d’être né. Etre né ne suggère-t-il pas le fait de s’être, au moins, distingué de quelque chose ? En un sens métaphysique, l’existence n’implique-t-elle pas la pure possibilité de l’être deux ?

Vivre c’est vivre-avec, être c’est être-avec. Avec qui pourrait-on être sinon l’autre ? Je ne peux dire Je qu’à partir du moment où je me trouve en face d’un Tu. La constitution d’autrui ne vient pas après celle de mon corps, autrui et mon corps naissent ensemble de l’extase originelle. Nous appartenons à une seule corporéité, à un seul Etre. L’autre me révèle ma singularité existentielle. Le même est même par rapport à l’autre. Ce que je perçois d’abord, c’est une autre sensibilité, et, à partir de là seulement, un autre homme et une autre pensée. L’autre est un absolu qui vient à moi, mais lui et moi sommes comme les organes d’une seule intercorporéité. Autrui m’apparaît donc par extension de cette comprésence.

Mervy Monsoleil AMADI, op

Pensée du 27 février 10

« Je suis un gardeur de troupeaux. Le troupeau, ce sont mes pensées et mes pensées sont des sensations. Je pense avec les yeux et avec les oreilles et avec les mains et avec les pieds et avec le nez et avec la bouche. Penser une fleur c’est la voir et la respirer et manger un fruit c’est en savoir le sens. »

Fernando PESSOA, Le gardeur de troupeau.

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GRILLE DE LECTURE

Le gardeur est celui qui veille sur… ; garder c’est prendre soin de… Le poète nous invite aujourd’hui à prendre soin de nos pensées. Mais qui suis-je sinon mon corps ? L’appel à être le gardeur de mes pensées n’est-il pas une subtile invitation à considérer l’aspect corporéitique de mes pensées ? Nous pensons que cette hymne poétique est une description de la vie, de l’exister, de la présence et de l’absence, du métissage du corps et de l’esprit. Elle nous rend à nous-mêmes au gré de nos errances et de nos certitudes comme de nos projets, en ce qu’elle nous permet essentiellement de nous appartenir, en nous ouvrant à la complexité vécue de notre lien charnel avec le monde et les choses.

Il n’y a pas de pensée sans corps ni de corps sans pensée. Le rapport entre la pensée et le corps n’est pas dialectique mais chiasmatique ; ils s’imbriquent, s’enjambent et s’enveloppent. L’entrelacs du corps et de la pensée permet à l’esprit humain de scruter dans le sensible le sens des choses qui s’offrent à lui. A travers la corporéité de la pensée, l’esprit se sensibilise et le corps se spiritualise. D’un point de vue phénoménologique, l’esprit et le corps sont inséparables. Tout se passe comme si les choses étaient des fruits dont la peau retenant captive la pulpe, tout en annonçant au-dehors la suavité de sa chair, elle-même ramassée autour de son centre qu’est l’amande.

Mervy Monsoleil AMADI, op

Pensée du 26 février 10

« L’homme moderne ne cherche plus à se conformer à un ensemble de règles préétablies et fixées définitivement ; il se comprend plutôt comme étant appelé à se définir lui-même et à créer son propre avenir. »

Jean-Marie Aubert, La morale

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GRILLE DE LECTURE

Les lois, qu’elles soient positives ou morales, sont considérées par l’homme moderne comme une oppression, un viol de sa conscience libre. Chacun aurait aimé, sinon définir librement les lois qui lui conviennent, du moins être libre de se soumettre ou pas à une loi que la société lui lui ordonne de respecter. Cet affranchissement vis-à-vis des normes est plus manifeste dans le domaine moral. Chacun doit être  responsable de sa vie et de son avenir, affirme-t-on souvent, et pour une juste raison. Jean-Paul Sartre confirme bien cette tendance moderne du relativisme moral et de rejet de l’ordre préétabli. Ma liberté, écrivait-il dans L’être et le néant, n’est pas une quantité surajoutée ou une propriété de ma nature ; elle est exactement l’étoffe de mon être.

L’homme est une liberté à l’état pur, il est même condamné à la liberté.  Et pendant qu’il purge sa liberté, il est absolument sa propre norme. Ainsi, de nos jours, observe Jean-Marie Aubert, le langage populaire oppose volontiers l’idée de « morale » et celle de la « liberté ». C’est même un des aspects importants de l’humanisme qui caractérise l’homme moderne. Depuis l’impératif catégorique de Kant, la morale est réduite à un tissu de contraintes aliénant la liberté de l’homme. Le rejet de la primauté du pouvoir politique et l’exaltation de la liberté individuelle sont des corollaires majeurs du rejet des normes établies. Jean-Marie Aubert note que malgré le discrédit dans lequel sont tombées les règles préétablies, notre époque est marquée par un appel éthique. Selon lui, un puissant mouvement traverse nos sociétés, celui des revendications qui sont toutes d’ordre éthique et moral. Ce mouvement s’exprime dans les révoltes contre les injustices.

Tous les hommes, quelle que soit leur conception de la vie éthique et politique, aspirent vers plus de justice, de respect de la dignité humaine, entre individus, classes ou nations. Loin de verser dans l’immoralité ou l’indifférence morale, les mouvements les plus significatifs de notre temps manifestent la reconnaissance la plus spectaculaire du besoin de règles éthiques et morales qui soient au service réel de l’homme. Car, l’idée même de justice sociale n’a de sens que par une régulation rationnelle et contraignante des rapports humains. Cela n’étonne pas si on tombe d’accord que tous les hommes partagent la même condition et qu’une approche normative de l’agir humain ne fait que répondre à l’aspiration de l’homme à un bien être intégral. De là, les normes, loin de disloquer l’étoffe de l’être homme, seraient la mise en pratique des exigences du métier d’homme.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 25 février 10

« Le lien avec autrui ne se noue que comme responsabilité, que celle-ci d’ailleurs, soit acceptée ou refusée, que l’on sache ou non comment l’assumer, que l’on puisse ou non faire quelque chose de concret pour autrui. Dire : me voici. Faire quelque chose pour un autre, donner. Etre esprit humain, c’est cela. »

Emmanuel Levinas

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GRILLE DE LECTURE

Il y a une grande proximité étymologique entre « responsabilité » (acharaiout) et « Autrui » (acher) dans la langue hébraïque. Ainsi, par un heureux concours de circonstances ou à l’issue d’une pointilleuse construction conceptuelle, responsabilité et autrui se retrouvent liés à la racine de leur signification dans la philosophie de Levinas. Mais il semble que cette place capitale accordée à autrui et à la responsabilité soit due, non seulement à la tradition judaïque, mais surtout à l’influence de la littérature russe de Dostoïevski. En effet, dans Les Frères Karamazov,  Dostoïevski écrivait : « Nous sommes tous responsables de tout le monde, moi plus que les autres. »

Chez Levinas, le lien avec autrui ne se noue que comme responsabilité. Ce que je fais, dit Levinas, personne d’autre ne peut le faire à ma place. Et qu’ainsi, le nœud de la singularité, c’est la responsabilité. La responsabilité définit si singulièrement la subjectivité de l’homme qu’il ne peut pas se dérober à celle qui lui incombe par rapport à l’autre. Si on tient compte du fait qu’il n’y a pas de soi sans un autre qui le convoque à la responsabilité, il va de soi que cette responsabilité pour autrui s’assume purement et simplement, sans aucun préalable. Ma responsabilité pour autrui se trouve engagée de façon inconditionnelle. Mais comment est-on responsable sans refus ni acceptation ?

Levinas explique la manière dont je suis responsable devant autrui par cette réponse que je prononce : « Me voici ! » La voix de l’autre  « Où es-tu ? » m’interpelle et m’enjoint de lui répondre. Cette interpellation injonctive n’a pas d’autre réponse qu’un « Me voici ! », comme le lieu d’une donation intégrale, avec ou sans armes. L’assignation à la responsabilité devant l’autre est indéclinable, et donc nul ne s’aurait s’y soustraire. Mais on peut encore se poser la question de savoir qui est celui qu’on appelle ? Que savons-nous de son identité ? Peut-il y avoir responsabilité pour autrui sans maintien de soi ? Levinas ne semble pas se poser cette question, tant l’autre en face de moi est invulnérable et me crie de ne pas le tuer.

Emmanuel AVONYO, op

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