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Pensée du 25 juin 10

« Le projet qu’un individu peut faire manquera d’intérêt pour lui s’il ne réussit pas à mettre en avant ses dons naturels d’une manière intéressante. »

John Rawls, Théorie de la justice, § 67

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GRILLE DE LECTURE

La mise en valeur des dons naturels d’un individu conditionne la réussite de son projet rationnel de vie. Dans la société bien ordonnée de John Rawls, les acteurs sociaux qui sont des êtres rationnels forment des projets de vie et désirent des biens de diverses natures. La réalisation du projet dépend des raisons de leurs désirs et préférences. Elle est surtout conditionnée par leur degré de motivation des intéressés. La motivation qui sous-tend un projet rationnel provient de l’exercice de ses propres facultés. La satisfaction et l’intérêt qui résulteraient de son activité sont fonction du niveau d’implication de ses propres ressources naturelles. C’est pourquoi Rawls affirmait, en reprenant une intuition aristotélicienne, que les être humains aiment exercer leurs talents (que ceux-ci soient acquis ou innés) et plus ces talents se développent, plus ils sont complexes et plus grande est la satisfaction qu’ils procurent. Rawls note que ce principe de motivation est aristotélicien. « Quand des activités ne satisfont pas le principe aristotélicien, il est probable qu’elles semblent ennuyeuses et monotones, elles ne nous donnent pas le sentiment d’être compétents et elles ne semblent pas valoir la peine d’être réalisées. »

Il apparaît que le « principe aristotélicien » est la clé de cette pensée de Rawls. Au vrai, le projet de vie d’un individu ne lui manquera d’intérêt que lorsque le principe selon lequel l’exercice de leurs propres capacités naturelles est un bien essentiel pour les êtres humains sera négligé. Mettre en avant ses dons naturels de manière satisfaisante, c’est les exercer dans le cadre d’un projet personnel dont on attend une satisfaction plus ou moins grande. Un individu n’a davantage confiance en sa propre valeur que lorsque ses compétentes sont pleinement mises en œuvre et judicieusement. Ainsi, ses compétences s’accroîtront à mesure que les exigences du métier se complexifieront. Ce principe aristotélicien ne peut pas être séparé du respect de soi auquel il veut satisfaire. Le respect de soi s’entend de deux manières : premièrement, il relève que le sens qu’un individu a de sa propre valeur, la conviction profonde qu’il a de sa conception du bien et son projet de vie valent la peine d’être réalisés. Deuxièmement, le respect de soi-même implique la confiance en sa propre capacité de réaliser ses intentions, dans la limite de ses moyens.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 21 juin 10

« La politesse est l’origine des vertus ; la fidélité, leur principe ; la prudence, leur condition. »

André Comte-Sponville, Petit traité des grandes vertus.

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GRILLE DE LECTURE

Dans ce célèbre traité des vertus, Comte-Sponville présente la politesse comme la première et l’origine de toutes les vertus. Une vertu est une force qui agit, une excellence qui peut agir. Une vertu est une puissance spécifique, une puissance spécifique qui commande une excellence propre. La vertu d’un être est ce qui fait sa valeur et son excellence propres. La politesse est la première vertu, mais elle est la vertu la plus pauvre, la plus superficielle et la plus discutable. Elle se moque de la morale, parce qu’un nazi poli n’est pas plus vertueux qu’une personne obséquieuse et pleine d’artifices, pas plus qu’une politesse servile ou insultante. A dire vrai, la politesse ne ressemble pas à une vertu. C’est pourtant par la politesse que la vertu s’apprend et que les valeurs s’intériorisent dès le bas âge. L’origine des vertus ne saurait en être une, à moins de nécessiter elle-même une autre origine. La politesse est l’essence des vertus mais reste une vertu pauvre, elle est antérieure à la morale, et définit l’univers de la morale. La morale n’est-elle pas une politesse de l’âme ?

Pour être la plus pauvre et la vertu des commencements, la politesse est une petite vertu, elle est une valeur insuffisante, une qualité formelle, dérisoire, si elle ne donne pas naissance à d’autres vertus. Par exemple, la politesse a besoin de fidélité comme le principe toute vertu. La vertu en tant qu’une disposition constante à faire le bien n’est rien sans fidélité, sans mémoire des valeurs passées apprises. Tout comme la mémoire est vertu, la fidélité est vertu de mémoire. Un devenir vertueux infidèle ne sera pas une vertu. L’homme, dit Comte-Sponville, n’est esprit que par la mémoire, humain que par la fidélité. L’esprit fidèle est le principe de la vertu humaine. La fidélité n’est pas une valeur parmi d’autres, elle ce par quoi il y a valeurs et vertus. Mais la fidélité répugne à la versatilité et à l’opiniâtreté. La fidélité est pire que la délation et le reniement. C’est ce qui fait dire à Vladimir Jankélévitch que la fidélité à la sottise est une sottise de plus. La fidélité est amour fidèle du bien.

La vertu n’est vertu qu’à une condition : par la prudence. Kant y voyait un amour de soi éclairé et habile. A ce titre, elle paraît trop avantageuse et trop calculatrice pour être morale. Pour les modernes, la prudence relève moins de morale que de psychologie. Néanmoins, la prudence est élevée depuis l’Antiquité grecque et le Moyen Age à la dignité de vertu cardinale. Aux côtés du courage encore appelé force d’âme, de la tempérance et de la justice, la prudence tient le 1e rang. La prudentia latine ou la phronesis grecque a été présentée par Aristote comme une vertu intellectuelle, elle se rapporte à la connaissance et à la raison. Ainsi, la prudence est cette disposition qui permet de délibérer correctement sur ce qui est bon ou mauvais pour l’homme. Elle aide à agir convenablement. C’est elle qui rend vertueuse les vertus, pourrait-on dire. C’est une intelligence vertueuse, ou mieux, le bon sens au service de la bonne volonté et de la liberté morale. Ce n’est pas un facteur d’inhibition, c’est une sagesse pratique, une vertu de l’action.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 11 juin 10

« Toutes choses égales par ailleurs, les être humains aiment exercer leurs talents (qu’ils soient acquis ou innés), et plus ces talents se développent, plus ils sont complexes et plus grande est la satisfaction qu’ils procurent. »

John Rawls, Théorie de la justice, § 65.

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GRILLE DE LECTURE

C’est ce principe que John Rawls appelle « principe aristotélicien ». Il le désigne ainsi à cause des relations qu’Aristote établit entre bonheur, activité et satisfaction dans l’Ethique à Nicomaque. Rawls préfère le nom de « principe aristotélicien » à celui de « principe d’Aristote », parce qu’Aristote lui-même ne l’énonce pas explicitement. Rawls indique qu’Aristote soutient néanmoins les deux thèses que le principe implique : premièrement, la satisfaction et le plaisir de l’homme lui viennent de ce qu’il exerce ses facultés ; deuxièmement, l’exercice de leurs capacités naturelles est un bien essentiel pour les êtres humains. En plus de ces deux thèses, Rawls énonce une thèse qui les complète ou les explicite. Voici ce qu’il affirme : « non seulement l’idée que les activités les plus agréables et les plaisirs les plus désirables sont liés à l’exercice de talents plus grands, impliquant des jugements complexes, est compatible avec la conception d’Aristote de l’ordre naturel, mais elle s’accorde avec les jugements de valeur qu’il fait, même si elle n’exprime pas ses raisons. »

En fait, le principe aristotélicien relève que les êtres humains prennent d’autant plus plaisir à une activité qu’ils y deviennent plus compétents. C’est ainsi qu’entre deux activités qu’ils accomplissent avec le même degré de réussite, les hommes préfèrent celle qui fait appel à une plus vaste gamme de jugements plus complexes et plus subtils. Rawls ne juge pas important de montrer que le principe aristotélicien est vrai. Il note simplement que les activités complexes font l’objet d’un plus grand intérêt parce qu’elles satisfont peut-être le désir d’expériences nouvelles et variées. A vrai dire, on observe au quotidien que l’homme veut toujours faire de nouvelles expériences, il veut se mesurer à des paris sans cesse plus grands dans l’intime espoir d’aller de succès en succès. Pour Rawls, les expériences nouvelles, à mesure qu’elles se complexifient, sont considérées comme laissant la place pour des prouesses d’ingéniosité et d’invention. Tandis que les activités plus simples n’offrent pas la même marge d’expression personnelle. Dans l’ensemble, Rawls présente le principe aristotélicien comme un principe essentiel de motivation, justifiant nos désirs et nos préférences.

Emmanuel AVONYO, op

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Eléments de réflexion pour une anthropologie philosophique du développement

L’Atelier des concepts, par Emmanuel AVONYO, op

Semaine du 07 juin 2010

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I.          LA FRANCAFRIQUE, UN FREIN AU DEVELOPPEMENT

La meilleure manière de poser le problème du développement aujourd’hui est de le situer dans son contexte. Le contexte précisément est celui des célébrations du cinquantenaire des indépendances officielles des pays africains, et du bilan d’une coopération difficultueuse avec la France, du moins en ce qui concerne les pays d’Afrique noire francophone. Le dernier sommet Afrique-France a encore parié sur la coopération bilatérale et la défense d’une communauté de destin. Or, cette institution connue sous le vocable de France-Afrique (Françafrique) apparaît comme le symbole majeur de la perpétuation des méthodes et pratiques auxquelles voulait remédier la décolonisation. Le modèle de développement proposé sous les oripeaux de la coopération Afrique-France n’a visiblement pas d’avenir. Nous voudrions montrer ici qu’en dépit de la prégnance de l’emprise politique de la France sur certains chefs d’Etats des pays ayant le français en partage, de nouvelles perspectives de développement pourraient s’offrir sur les vestiges des relations franco-africaines moribondes et qui arrivent vertigineusement à essoufflement.

1.         UN ESSOUFFLEMENT INVINCIBLE

Dès les premières heures des indépendances, le Ghanéen Kwame N’KRUMAH faisait remarquer que « les structures héritées du colonialisme manquaient de viabilité et d’infrastructures dynamiques. »[1] Plusieurs hommes politiques du continent, pressentant les difficultés d’une réelle prise d’autonomie vis-à-vis des puissances colonisatrices, ont appelé les Africains à briser les barrières géographiques héritées de la colonisation et à redynamiser leurs institutions traditionnelles afin de mieux s’adapter au processus du progrès enclenché. On se rappelle encore les écrits de Louis-Vincent THOMAS[2] sur la mystique d’un socialisme africain comme une invitation adressée aux Africains à réfléchir aux conditions de leur expérience d’autonomie. Le seuil de développement socio-économique entrevu avec la création de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA) en 1963, de l’Union Africaine (UA) en 2002 et de nombreuses structures politiques et économiques sous-régionales, ne semble guère atteint au début du troisième millénaire. Le NEPAD, le Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique, n’a pas non plus apporté jusque-là les nouvelles solutions escomptées pour le continent.

A y regarder de près, ce sont les pays d’Afrique francophone qui paient un lourd tribut : ils sont les pays les moins développés économiquement, les plus endettés financièrement et les moins avancés démocratiquement. En effet, d’énormes problèmes sociaux et de nombreux défis en matière de développement subsistent de nos jours dans plusieurs pays d’Afrique francophone où règne un black-out total sur la gestion du pouvoir politique. On peut citer au nombre de ces Etats le Togo, un pays où un seul parti politique règne sans partage depuis près de quarante cinq ans. Au moment où les responsables politiques du parti au pouvoir se bombent le torse d’avoir été plébiscités une nouvelle fois lors des élections par le peuple, le même peuple croupit dans la misère. Les infrastructures routières sont en déliquescence avancée, l’école publique a rendu ses clés, pendant que le Bénin voisin bat le record en matière de taux de scolarisation en Afrique[3]. « Le Togo est l’un des pays les plus pauvres de la planète, avec un revenu national brut par habitant de 360 dollars en 2007… En 2008, les institutions financières lui ont accordé un allègement de la dette au titre de l’Initiative en faveur des pays pauvres très endettés renforcée.»[4] Sa dette publique extérieure s’élève à 1,8 milliards de dollars. La conspiration du silence diplomatique étant, cette situation n’a jamais interpellé les protecteurs du pouvoir en place. Tout comme le Togo, la République Démocratique du Congo, le plus grand pays d’Afrique subsaharienne, est classé parmi les pays surendettés d’Afrique[5].

Par ailleurs, pour la première fois dans son rapport annuel sur les indicateurs de développement, la Banque Mondiale (un autre complice et porte-parole de l’idéologie de domination occidentale) a pointé du doigt le fléau de la corruption qui gangrène l’économie subsaharienne. Même si la corruption est une pratique très répandue faisant partie intégrante de l’économie politique africaine, on note que sept pays des huit indexés comme pratiquant à outrance des pots-de-vin sont des francophones : Cameroun, Burkina, RD Congo, Mali, Congo Brazza, Sénégal, Côte d’Ivoire, Gabon[6]. Comment comprendre que les pays francophones soient les plus enclins à l’inertie et à la corruption ? On peut alléguer sans coup férir que les ex colonies françaises n’ont pas eu les moyens de leur développement. L’enfant auquel on se contente d’apprendre à manger du poisson sans lui montrer le chemin de la pêche et de la cuisine peut-il se débrouiller autrement dans la vie ? Il n’est pas anodin que la langue française, héritage d’une domination stérile, décline dans les relations internationales, même si certains défenseurs de la Francophonie, en l’occurrence Jean-Pierre RAFFARIN[7], ne veulent pas l’admettre. L’usage subalterne du français dans le monde est entre autres la conséquence de la déprime de la diplomatie française pour laquelle l’engouement s’aménuise comme peau de chagrin.

Mais de façon générale, c’est à tous les Africains qu’il faut demander : qu’avez-vous fait de vos cinquante ans d’indépendance réclamée tambour battant ? « Le bilan de l’auto-disposition est, sans doute, négatif, et même à la limite déprimant, poussant certains Africains à l’afro-pessimisme : de l’Afrique, continent  des pires misères humaines, peut-il venir quelque chose de bon ? »[8] L’Afrique connaît toujours un manque d’équilibre entre ses ressources, ses aspirations sociales et ses institutions censément mises en place pour promouvoir l’intégration économique et assurer le progrès social dans un monde globalisé. Certains pays d’Afrique, en l’occurrence ceux du Sahel, confrontés aux rigueurs d’une pluviométrie défavorable, ne parleront pas de sitôt d’autosuffisance alimentaire. Or, les Etats qui ne peuvent pas assurer leurs besoins alimentaires peuvent difficilement se développer, affirmait Kwame N’KRUMAH[9]. La Chine multiplie les accords de partenariat avec certains Etats, dans l’optique d’accélérer le développement de l’Afrique. Ce n’est pas sûr que ce soit la meilleure solution pour l’Afrique. Oui pour la coopération, mais non pour les aides empoisonnées qui accroissent les dettes colossales de l’Afrique. La Chine octroie ses aides à un taux préférentiel, il faut le savoir. Que ce soit Taïwan, la Chine ou le Japon, ce sont des versions modernes d’impérialisme dont les conséquentes lointaines sont défavorables pour la souveraineté de l’Afrique.

Malgré un certain « redressement » de la situation économique après des vagues d’annulations de dette, et l’optimisme affiché par rapport au développement de l’Afrique[10], la marginalisation progressive du continent dans les échanges internationaux est frappante. Les grandes décisions économiques et diplomatiques se prennent sans l’Afrique. C’est peut-être la raison pour laquelle, les Africains sont plus que jamais décidés à obtenir une place de membre permanent au Conseil de Sécurité des Nations Unies. Ce fut en tout cas l’un des sujets brûlants du 25e Sommet France-Afrique (Afrique-France) qui s’est tenu à Nice (France) le 31 mai et 01 juin 2010. Ce sommet a été présenté comme le sommet du renouveau. Les réunions de la France-Afrique inaugurées sous ce nom par Georges POMPIDOU s’appelleront désormais sommet Afrique-France. Il semble que désormais, l’Afrique est appelée à jouer un rôle accru dans les relations internationales. A la faveur de cette réunion placée sous le signe de « la gouvernance mondiale de l’Afrique », nous avons réécouté les discours pompeux des chefs d’Etats des pays concernés. Le plus éminent des participants à cette messe des déclarations de bonnes intentions a fait valoir que le monde avait besoin de l’Afrique pour discuter des grandes questions. Appelant à une relation de collaboration franco-africaine (africano-françaises ?) décomplexée, il a estimé que l’échec de l’Afrique serait le drame de l’Europe. Voici un extrait de son discours :

« L’Europe et la France, nous avons un intérêt majeur à la réussite de l’Afrique. Douze kilomètres séparent nos deux continents, il y a une communauté de destin, une communauté d’intérêts… Le continent africain s’impose chaque jour davantage comme un acteur absolument majeur de la vie internationale. Le formidable dynamisme démographique de l’Afrique, ses ressources considérables, en font la principale réserve de croissance de l’économie mondiale pour les décennies à venir. De son évolution, je veux dire de l’évolution de l’Afrique, de notre capacité commune à assurer son développement, dans la paix et la stabilité, dépend pour une large part notre propre devenir.»[11]

Ces discours auxquels nous sommes habitués n’auront aucune pertinence tant que l’Afrique n’aura pas sa souveraineté totale. En fait, le continent africain n’est adoubé que dans ces instances officielles qui sont comme de simples chambres d’enregistrement des flux de variation de la nouvelle politique africaine de la France, si variation il y a. Il n’y a rien de sincère dans les déclarations politiques de ces sommets. Nous en voulons pour preuve l’interview de SARKOZY publiée dans l’hebdomadaire Les Afriques, et que révèle François SOUDAN. C’est une interview prérédigée, taillée sur mesure en prélude au sommet Afrique-France, et initialement proposée par l’Elysée et le Quai d’Orsay à Jeune Afrique qui a « poliment décliné » l’offre. Pourquoi le promoteur des idéaux d’Afrique-France ne passe-t-il pas une interview à chaud, comme c’est la règle sur les chaînes internationales CFI, FRANCE 2 ? Peut-être n’aura-t-il pas eu l’occasion de pratiquer la langue de bois pour toujours s’en tirer à bon compte. De toutes les façons, il ne s’agit que de l’Afrique… Et François SOUDAN de conclure : « sous le chaud soleil franco-africain, tout bouge, mais rien ne change » [12].

Rupture ou continuité ? La réponse semble aller de soi. Et pourtant, on se rappelle qu’au début de son premier mandat présidentiel, Nicolas SARKOZY avait annoncé une politique de rupture avec l’Afrique. Nous avons encore en mémoire une allocution incendiaire à Dakar lors de sa tournée africaine de juillet 2007 qui lui a valu la mésestime de nombreux Africains. Les fondamentaux de la diplomatie étant, nous voyons mal la France lâcher complètement la bride en Afrique, « réserve de croissance de l’économie mondiale ». Que ce soit France-Afrique ou Afrique-France, les enjeux sont les mêmes pour la France. Sous le couvert d’une coopération diplomatique, économique, militaire, SARKOZY chapeaute l’Afrique depuis l’Elysée. Au lieu de se prendre pour le nombril du monde, la France ne ferait-elle pas mieux d’aller faire face à ses déficit budgétaire et décroissance économique ? Malgré le renouvellement des bases des relations franco-françaises, ils ne sont plus nombreux les Africains qui y croient encore. Certains présidents vont à ces sommets, qui pour faire de la figuration et répéter le discours alléchant que leur service de communication leur a pondu à l’occasion, qui pour négocier une retraite dorée pour service rendu à la métropole, qui pour exposer leurs « bouffonneries de bons rois nègres », qui pour dormir les casques sur la tête.

Notons qu’on parle actuellement de « Zones de coopération prioritaire » pour désigner l’ouverture de cette même coopération francophone aux Etats lusophones, anglophones… qui le désirent. Et c’est ainsi que SARKOZY prétend rompre avec l’Afrique. La montée des Asiatiques sur le continent africain en est pour quelque chose. La dite « charte d’investissement en Afrique » n’est qu’une nouvelle modulation de la politique de la mainmise sur les fragiles économies africaines. Aujourd’hui, de plus en plus de voix s’élèvent pour contester la construction des économies à partir des aides et financements destinés à être rapatriés à terme. Changer de dénomination pour qualifier (habiller) les mêmes intérêts sordides poursuivis depuis vingt cinq ans est la preuve supplémentaire que la Françafrique est menacée de mort. Qu’elle veuille lâcher prise ou pas, l’heure de la vraie rupture a sonné : celle que décident les Africains eux-mêmes. Pendant que la Françafrique arrive invinciblement à essoufflement, et que la France perd pied progressivement dans son ancien pré-carré, l’exemple du cinglant désaveu de Laurent GBAGBO (Côte d’Ivoire) est le plus symptomatique, on peut tirer les constats lucides qui s’imposent. L’Afrique doit réfléchir à un nouveau départ, tout en évitant de continuer à mettre du vin nouveau dans de vieilles outres.

2.         FAUT-IL TROUVER UNE ALTERNATIVE AU DEVELOPPEMENT ?

Le développement en tant qu’idéologie est un héritage de la colonisation et un leitmotiv de la Françafrique. Après cinquante ans d’indépendance flatteuse et vingt cinq ans de la Françafrique, l’Afrique semble arrivée à la croisée des chemins. L’Afrique noire mal partie au temps de René DUMONT[13] n’est toujours pas arrivée, et cela pour une juste raison : les Africains n’ont jamais pris leur indépendance. Plusieurs de nos dirigeants sont en service commandé, ils sont comme des marionnettes aux mains des ex-puissances coloniales, seule protection sûre pour le tripatouillage des élections et la dictature militaire. Et pourtant, les chantiers du développement sont là, et les développeurs connaissent tous les priorités auxquelles il faut s’attaquer : la pauvreté, l’analphabétisme, le chômage, la mal gouvernance, les droits de l’homme, la santé… Mais, s’ils se mettaient  à éradiquer complètement le paludisme et le virus du VIH-SIDA, à quoi serviraient leurs firmes pharmaceutiques ? C’est à croire que le développeur ne vit que du sous-développement des autres, comme tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. Il est clair, le développement n’a jamais été qu’un mirage pour perpétuer la présence des vautours dans le ciel du continent africain. Le concept de coopération doit être resitué par rapport à l’idée de développement.

Tout porte à penser que l’assimilation, l’asservissement, la « cocufication », la langue de baobab et le cynisme sont des paradigmes indécrottables du concept de coopération. Le développement tel qu’il est envisagé par les développeurs et les partenaires au développement se contente d’appliquer de façon verticale, telles les frappes chirurgicales américaines en Irak, des schémas préconçus à des réalités socio-économiques qui leur sont complètement étrangères. C’est tout comme on applique du cataplasme sur des jambes de bois. Le vrai objectif n’est pas le développement. La coopération n’a souvent été qu’un prétexte. Un demi siècle de mise en œuvre des programmes d’ajustement structurel et de financement des « grands projets » dans le monde sous-développé n’ayant rien changé au quotidien des pays pauvres très endettés (ou surendettés), plusieurs anthropologues du développement ont appelé à passer d’une conception idéologique du développement à une nouvelle manière d’entrevoir le développement. Benjamin AKOTIA est de ceux qui rejettent de façon radicale l’idéologie développementiste et sa tendance assimilationniste. Cette position a fait l’objet d’une réflexion publiée à L’ACADEMOS sous le titre « Peut-on réinventer le concept de développement ? »

Les Africains sont entre résignation et volonté désespérée de lutter pour leur développement, tant les fruits n’ont pas atteint la promesse des fleurs. Faut-il trouver une alternative au développement cinquante ans après les indépendances ? Doit-on renoncer à la coopération désuète défendue par la Françafrique revue et corrigée ? La coopération avec la France et avec le reste du monde n’est pas mauvaise en soi quand on sait que la rencontre avec l’autre est source d’enrichissement. On ne peut pas renoncer à se développer. Le développement semble une donnée naturelle, qui concerne tous peuples, y compris les soi-disant développés achevés. Cependant, l’idéologie qui entoure le développement est à rejeter, tel un cadeau empoisonné. Les investissements sont nécessaires pour le développement de l’Afrique. Mais à voir les conséquences que cela entraîne, il vaut mieux réfléchir à l’obtention d’une souveraineté complète, et à la mise en place d’une politique économique commune sur le plan africain. S’il n’est peut-être pas possible de réinventer le concept de développement, on peut tout de même entreprendre de le repenser et de l’humaniser. Quel contenu peut-on donner au développement aujourd’hui ? Comment parvenir à un concept humain et moins idéologique de développement ? Cette analyse des fondements n’est-elle pas la tâche de la philosophie fondamentale, l’anthropologie en tant que geste philosophique de base ?

II.   FONDEMENTS D’UNE ANTHROPOLOGIE PHILOSOPHIQUE DU DEVELOPPEMENT

La coopération avec les partenaires au développement et les organisations non gouvernementales n’est pas la source de tous les problèmes de l’Afrique ; elle ne peut pas non plus être un socle inébranlable au développement assuré du continent. Le fondement du développement se trouve en l’homme en tant qu’être capable de développement. Pour autant qu’elle est souhaitée, il faut encore interroger, limiter et humaniser cette coopération en soumettant de nouveau à la réflexion les bases anthropologiques du concept traditionnel de développement. Cette activité réflexive est la tâche de la philosophie fondamentale. L’anthropologie philosophique mise au service du développement veut réactiver l’attention des uns et des autres sur les principes essentiels de tout progrès économique et social. Elle rappelle que l’homme dans sa plénitude d’être est le principe et la fin du développement. Posons-nous d’abord une question de principe : pourquoi le développement ?

1.         LE DEVELOPPEMENT POUR QUOI FAIRE ?

Que cherchons-nous ? Pourquoi faut-il se développer ? Quel type d’homme aimerions-nous développer, quel type d’homme développé voulons-nous susciter par le développement ? Quels acteurs de développement devons-nous former ? De quels moyens disposons-nous ? Quel visage voulons-nous donner à l’Afrique ? C’est cette tâche préalable que nous formulons par la question : le développement pour quoi faire ? Le débat que nous soulevons sous ce titre dépasse considérablement les limites de cette discussion. Et nous ne prendrons pas le risque d’y répondre frontalement. Puisque c’est à chacun de s’y essayer selon ses attentes. Nous nous bornerons à souligner que cette question a le mérite de nous rappeler qu’en toute chose, il faut se poser des questions. L’art de questionner qui appartient en propre à la philosophie n’est pas une activité superflue. Lorsque ce questionnement porte sur l’homme dans son ipséité, il devient le geste philosophique de base inhérent à tout développement. L’anthropologie philosophique nous évite de reprendre les chemins de nos échecs retentissants. Elle nous donne les moyens de « dire la vérité, sans cesser d’être généreux » (Albert CAMUS).

Le plus important n’est pas de scander des formules dans les salons feutrés des sommets France-Afrique, il convient de s’interroger sur le modèle d’homme qui doit être au centre du développement et sur le modèle de développement qui convient à chaque culture. En fait, l’idéologie développementiste a souvent fait comme si cette étape allait de soi, parce que le modèle d’homme et de développement était déjà tout fait, il ne restait plus qu’à aller l’imposer aux sous-hommes. De son côté, l’anthropologie du développement qui répugne à se nourrir de principes philosophiques s’est contentée d’être une méthode dont le but était d’accomplir le boulot prescrit par les idéologues du vieux continent. L’anthropologie du développement a été pendant un demi siècle au service du néo-colonialisme ; le concept d’anthropologie du développement a été inventé pour constituer le ferment et l’interprète des mythes et idéologies des développeurs[14]. Elle a cherché à exiler l’homme Africain de sa culture, commettant ainsi une faute de lèse-humanité. Au lieu de susciter en lui les ressources d’une auto-prise en charge et d’une valorisation de soi, les anthropologues du développement a entraîné l’homme Africain dans une dépendance politique et culturelle préjudiciable.  L’anthropologie philosophique du développement, c’est-à-dire la philosophie de l’homme qui a pour tâche le développement, récuse cette tâche d’auxiliaire du développement et rejette le développement en tant que processus de redomination et d’acculturation, car le modèle d’homme à susciter n’est pas extérieur à l’homme à développer, ni à sa culture.

Aujourd’hui, l’entreprise de développement gagnerait à prendre appui sur des présupposés philosophiques. Pour ne plus ressembler à des voyageurs qui naviguent à vue, au gré du vent des nuits de l’inconnaissance des enjeux du développement, il est impérieux de replacer toutes nos conquêtes dans le sens de la promotion de l’homme comme valeur éminente et non négociable. C’est bien ce que nous apprend l’anthropologie philosophique. La philosophie fondamentale, celle qui étudie l’homme en tant qu’homme historiquement situé, a la lourde tâche d’attirer l’attention sur l’homme, principe et fin du développement. Son geste fondamental consiste à rappeler que le développement, avant d’être une question d’infrastructures, de transferts de technologie, de communauté d’intérêts, de civilisation et de rationalité, concerne l’homme dans sa substantialité. Il est regrettable de savoir qu’ailleurs dans le monde, on semble entré dans l’ère du post-humain, ou de l’humain transgénique[15]. La personne humaine n’a pas plus de valeur qu’un animal domestique (ou un objet de laboratoire). On peut laisser mourir le premier au profit des seconds. Cette crise de l’humain justifie les bombes qu’on largue inlassablement sur des populations entières. Un modèle de  développement qui n’a aucun sens de l’humain n’a pas répondu à la question initiale : le développement pour quoi faire ?

L’anthropologie philosophique formule l’hypothèse que la recherche de l’excellence humaine est le point de départ de tout processus de développement qui ne veut pas être contre-productif. Plus que le sens de l’humain, c’est l’excellence de l’homme dans son humanitude que le développement se doit de viser. Cette excellence, c’est encore à l’homme de la produire, de l’extérioriser. Le principe de développement est inhérent, et non extérieur à l’homme. Le développement est certes une logique de l’action et de la pratique. Mais avant tout, c’est du côté des principes de l’action humanisante qu’il urge de regarder, car si tous les hommes sont d’accord pour affirmer que le développement doit être au service de l’homme, ils ne s’entendent plus au sujet du contenu qu’il faut y mettre. A défaut de s’entendre sur le contenu, nous pouvons baliser des voies communes de recherche de solution en misant sur les fondamentaux. Le développement ne peut venir que de l’esprit de créativité et d’initiative suscité en l’homme. C’est pour se faire l’écho de ce questionnement que le camerounais Ebénézer NJOH-MOUELLE[16] publiait à la fin de la première décennie des indépendances un ouvrage tonique et très critique dont le sujet, plus que jamais d’actualité, convient bien à notre propos. Le philosophe voulait dégager la signification philosophique, objective et équilibrée du processus du développement en vue d’un nouveau départ. Nous croiserons son approche avec quelques données anthropologiques de Paul RICOEUR et de Hannah ARENDT.

Le problème du développement, envisagé du point de vue de l’homme, implique fondamentalement une lutte pour l’augmentation de la créativité et une bataille pour la liberté de l’homme : « De la bataille du développement devra sortir un type d’homme que nous caractérisons sous les traits du créateur pour souligner la nécessité qu’il y a à faire en sorte qu’il soit sinon un homme libre, du moins toujours apte à le devenir. »[17] L’homme capable de développement est un homme essentiellement libre, non dépendant d’une quelconque coopération. La liberté d’action est la terre nourricière de l’excellence humaine. Si pour NJOH-MOUELLE, le développement doit œuvrer à substituer à la médiocrité l’excellence, pour sa part, le philosophe ivoirien Jean-Gobert TANOHconsidère que la question préalable et fondamentale à tout développement intégral et durable est de savoir qui est l’homme ? « Question apparemment banale et simple, qui pourtant n’en demeure pas moins la question de toutes les questions véritables, en dehors de laquelle l’homme ne peut donner du sens authentique aux choses. » [18] En effet, avant de parler de libre créativité, de développement ou d’excellence chez l’homme, il faut questionner son « qui ». L’homme pourrait se définir comme matière première et sujet du développement.

2.         L’HOMME, MATIERE PREMIERE DU DEVELOPPEMENT

Lorsqu’on entend généralement parler de développement, tous les esprits s’orientent de facto vers l’acquisition du matériel, la maximisation des biens et des infrastructures et l’accroissement de la puissance de l’homme sur son environnement immédiat. Dans ce sens, la matière première du développement serait des produits naturels bruts, qui n’ont encore subi aucun processus de transformation. La perception que nous avons de la mesure du développement est appelée à évoluer. C’est ici que la réflexion du philosophe ivoirien Jean-Gobert TANOH trouve toute sa pertinence. On ne doit pas faire du « non préalable » la condition première du développement. Seule « l’authentique préalable », c’est-à-dire l’homme, est une exigence première et fondamentale du développement. Jean-Gobert TANOH attire l’attention sur la sorte d’anachronisme qu’il y a dans la hiérarchisation des priorités en matière de développement. « L’agent principal du développement est l’homme, qui en est aussi la matière première. Il est au début, pendant et à la fin du processus. Le développement est fait par lui et pour lui. Donner au développement toute sa vérité suppose nécessairement la détermination essentielle de l’homme, dont les critères du développement rendent bien compte.»[19]C’est l’homme la matière première du développement. Tout développement commence en lui. C’est à lui qu’il faut donner les moyens du développement. Libérer l’homme, c’est commencer le développement.

Dans cette perspective, la question qu’est-ce que l’homme apparaît comme la question des questions en matière de développement. Pour Jean-Gobert TANOH, la question qu’est-ce que l’homme ne conduit pas à une analyse culturelle, anthropologique ni encore moins biologique, mais à ce qui est de toutes ces déterminations sans quoi ni le culturel, ni l’anthropologique, ni le biologique ne peuvent être substantiellement systématisés. Tout dépend de la façon dont l’homme se représente son être. C’est dans la mesure où l’homme, matière première du développement, se représente clairement son être comme tel qu’il peut résolument et dignement habiter la terre. La question « qu’est-ce que l’homme ? » est une question de l’homme sur l’homme, afin de le saisir d’un point de vue universel et anhistorique[20]. Notre philosophe appelle à poser l’homme au-delà de toutes les contingences culturelles et historiques pour mieux l’appréhender dans ses rapports à la culture et à l’histoire. Penser la vérité vivante du concept de développement, c’est penser l’identité essentielle de l’homme, pour autant que le socle de toute forme de développement est d’abord l’homme. Ce qui est essentiel, « c’est l’habiter de l’homme en sa vérité substantielle, à partir de laquelle il entretient un rapport libre et serein avec les choses. Or une telle réalité n’apparaît pas encore clairement en Afrique où l’on constate le développement épouvantable des misères humaines. »[21]

Le penseur ivoirien affirme que les conflits multiformes qui ensanglantent l’Afrique et certaines régions du monde témoignent d’une certaine idée de l’homme que l’on voudrait faire passer. La crise larvée en Côte d’Ivoire est certes un conflit politique et économique, mais il s’agit essentiellement de l’homme. En clair, cette crise pose la question du regard de l’homme sur l’homme. S’il est avéré que cette crise qui dure près d’une décennie mine le développement du pays, il va sans dire que toute question liée au développement ne peut recevoir une élucidation satisfaisante qu’à partir de l’homme. Jean-Gobert TANOH exhorte à une « réflexion critique et systémique » des Africains noirs sur eux-mêmes, « en vue d’une appropriation humanisante de l’être de l’homme, sans laquelle de toute évidence, il ne peut y avoir de coopération internationale éclairée et éclairante pour un développement durable » (Idem). L’immobilisme existentiel étant le signe d’une « régression ontologique et ontique » (TANOH), une appropriation humanisante de l’être passe peut-être par la visée du maximum d’être-homme, telle que le préconise Ebénézer NJOH-MOUELLE. Nous allons essayer de saisir ce qu’est le maximum d’être-homme afin d’analyser ses implications pour une anthropologie philosophique du développement de Afrique.

3.         LA VISEE DU MAXIMUM D’ETRE-HOMME

La question qui se pose est de savoir qu’est-ce qu’être homme au maximum. C’est être homme excellemment, dans la vérité de sa nature. C’est refuser d’être un homme conventionnel et anonyme de la société, c’est ne plus transformer le passage en destination et le pont en but, la coopération « françafricaine » en finalité de l’existence. La pierre de touche du maximum d’être est dans l’excellence humaine car « L’excellence de l’homme invite donc celui-ci à quitter la transition, le passage pour accéder à son devenir. » L’homme excellent «est un homme résolument engagé dans le processus de la libération. Une double libération de soi-même et des autres.»[22] On ne libère les autres qu’à la condition de s’être soi-même libéré. On ne se développe qu’en s’affranchissant de la tutelle des puissances dominatrices qui accordent des prêts flanqués d’énormes conditionnalités et attendent des retours sur investissements faramineux. S’il est vrai qu’on ne peut pas partager la pauvreté, mais la richesse, c’est en recherchant le maximum d’être-homme qu’on pourra entreprendre de développer les autres, au risque de faire du développement, une occasion de plus pour poinçonner les humbles richesses des à-développer. C’est ici qu’il faut essayer de réfuter les vocables de « développeur » et de à-développer très usités dans une certaine anthropologie du développement.

Nous récusons ces terme condescendants pour la simple raison que le développement ne saurait être un processus à caractère exogène et à sens unique où un émissaire du roi belge, prototype des développés achevés, viendrait civiliser (gréciser et christianiser) des incultes et des païens d’une région du Congo. Si par impossible il était établi que certains (les Africains) étaient condamnés à rouler éternellement la pierre du sous-développement vers les horizons situés au-delà de la Méditerranée ou de l’Océan Atlantique, la question que pourraient toujours se poser ces damnés de Sisyphe serait celle-ci : « En quoi les autres sont-ils développés et pourquoi devons-nous l’être aussi ? N’y aurait-il pas une manière africaine de se développer ? » [23] Comme aime à le répéter l’anthropologue togolais Benjamin AKOTIA, « Il est intéressant d’interroger les traditions des peuples pour comprendre leur désir de développement.» Comment développer quand on ne connaît pas les besoins des peuples concernés ? Or, qui d’autre nous connaîtra et nous comprendra mieux que nous-mêmes ? Ainsi, il n’y a pas un à-développer d’un côté et un développeur de l’autre. Ce qui sous-entend que le terme « sous-développé » (comparatif) est lui-même impropre. Le développement des uns n’est pas à comparer à celui des autres, comme une culture n’est pas mieux qu’une autre. Chacun est développé à sa manière. Si le développement est l’action d’évoluer, de s’améliorer qualitativement, ce principe est intrinsèque à l’homme.

Pour Ebénézer NJOH-MOUELLE, il est clair qu’il faut se développer en promouvant ses propres capacités créatrices. Pour passer de la médiocrité à l’excellence, (encore que nous ne croyons guère à la médiocrité ou à la régression ontologique de qui que ce soit) on n’a pas besoin d’un autre pour le faire. On peut tout au plus se développer ensemble. Le développement est une donnée naturelle, il n’est pas assigné à certains peuples le luxe de le faire advenir chez d’autres. A preuve, la question du développement se pose également en Occident. L’abolition des repères éthiques, les questions de clonage (dont nous avons parlé dans II, 1), les scènes de pédophilie, de racisme et de phobie de l’autre que l’on enregistre tous les jours sont-ils des indicateurs d’un développement humanisant ? Nous considérons donc qu’il n’y a pas un développeur et un à-développer. Ou mieux, l’à-développer est son propre développeur. Il n’est pas vain de prendre le temps d’interroger le concept de développement. L’excellence humaine ou le chemin d’approfondissement de son humanité est à rechercher tous les jours. Et puis l’engagement dans le processus de la libération des autres est d’abord un investissement au service de la libération soi-même.

En parlant de processus de libération, NJOH-MOUELLE ne met-il pas en évidence le développement comme une œuvre continuée au sens de la « création continuée » chez Descartes ? En exhortant à libérer sa créativité et à acquérir la maîtrise technologique, il trouve en l’homme capable d’excellence un gage de développement durable. Le maximum d’être-homme n’est pas un seuil limite, il est dans l’équilibre constamment recherché. Le philosophe indique que l’excellence de l’humanité entière est la destination finale du développement. Ceci dit, le philosophe perçoit bien la question qui pourrait lui être adressée : de quoi l’homme qui travaille à son excellence se libère-t-il ? « Il se libère de toutes les formes institutionnelles et paralysantes de la vie.» Le développeur ou l’acteur de développement qui vise le maximum d’être-homme de ses concitoyens est un « homme qui répudie la superstition de l’ordre établi. L’ordre établi, c’est précisément l’ordre de la sempiternelle répétition de soi, sans aucun renouvellement, c’est l’ordre de la sclérose et de la mort. »[24] L’acteur de développement se libère des scories de l’immobilisme et de la coopération-dépendance et libère sa société du refus de l’utopie, de l’usure du pessimisme qui envahissent toute société amorphe.

En somme, l’analytique des fondements d’une anthropologie philosophique du développement a atteint un résultat prometteur : le développement de l’homme s’enracine dans la philosophie de l’homme capable de créativité. Elle sera la perspective d’un développement humanisant, d’un développement endogène et intégré. La philosophie de l’homme capable de créativité exhorte à quitter le régime de l’ordre établi qui pétrifie les synergies individuelles et transforme l’homme en un élément quasi inerte de l’histoire. En visant le maximum d’être-homme, elle appelle à s’affranchir du dogme des situations acquises et des conventions surannées, à sortir de la médiocrité des idées reçues, de la petitesse du minimalisme, du verrou de la coopération stérile, du complexe d’infériorité et de la mentalité de colonisé en s’appuyant sur l’initiative créatrice. Toutefois, un développement endogène qui utilise les ressources de l’homme pour penser l’homme s’efforcera de montrer à celui-ci que la société close n’est pas sa véritable destination. Une société close ne peut que se scléroser. Tout en limitant sa dépendance de la coopération, il doit vaincre définitivement son incapacité à transformer ses potentialités naturelles en existence qualitative. C’est dans l’ouverture qu’il faut susciter le développement comme un processus intérieur et créateur où l’on s’efforce de mettre dans son action voulue ce qui est au principe de son action volontaire, pour reprendre une expression de Maurice BLONDEL[25].

III.        L’HOMME, CREATEUR DE SOI ET DE SON DEVELOPPEMENT

Nous partons d’un principe maintes fois rappelé : le développement est une donnée naturelle, c’est-à-dire qu’il appartient naturellement à l’homme de se développer. Pour ce faire, c’est à l’intérieur de l’homme qu’il faut chercher les ressources de son développement, et non dans les vaines promesses de subsides. Développer l’homme en visant son maximum d’être, c’est développer la cité. L’homme qui vit excellemment, créativement, doit trouver en lui-même les moyens de son développement et du développement des autres avec lui. La mise en valeur des capacités de création et de renouvellement de soi (vita creativa), la valorisation des ressources du milieu de vie où l’on s’insère, et la prise de conscience de sa condition historique sont les facteurs essentiels d’un développement harmonieux.

1.         LA VITA CREATIVA OU  L’EXCELLENCE D’ETRE CREATEUR

La vita creativa[26], c’est l’excellence du créateur de son développement. L’excellence de l’homme, c’est sa vertu propre. L’humanité véritable de l’homme n’est pas à chercher en dehors des limites humaines, mais dans son excellence, son existence bouillonnante de vie, sa créativité. L’homme en tant que créateur de son développement n’est pas à prendre au sens d’un démiurge[27]. Le créateur de soi est un homme qui, tout en recherchant l’excellence d’homme, s’atteste comme un être agissant et pâtissant, pâtissant parce qu’agissant et agissant parce que pâtissant. Les soucis de l’existence présente et future sont son premier cheval de bataille. L’action est destinée à endiguer les soucis existentiels. L’action, pour que jamais le pâtir ne soit une fatalité et une détermination indépassable. Le pâtir (ou la passivité) sert d’aiguillon à l’action en même temps qu’il en est une résultante. Le pâtir pour que l’action soit celle d’un homme conscient de son conditionnement historique. C’est encore l’action, l’action créatrice, qui remédie au pâtir induit par l’action. En effet, l’homme excellent est un créateur de soi qui s’arrache au « piétinement de la vie » par l’action ; un combattant acharné qui s’extirpe du « somnambulisme de la mort » par son travail.

L’anthropologie d’Hannah ARENDT nous ouvre de grandes perspectives pour une théorie anthropologique du développement inspirée de l’action. Elle écrivait : « Je propose le terme de Vita activa pour désigner trois activités humaines fondamentales : le travail, l’œuvre et l’action. Elles sont fondamentales parce que chacune d’elles correspond aux conditions de base dans lesquelles la vie sur terre est donnée à l’homme.» [28] Le concept arendtien de la vita activa paraît très riche pour notre propos. Interprété rétrospectivement à partir de THOMAS D’AQUIN et enrichi par les présupposés philosophiques de Paul RICOEUR et de NJOH-MOUELLE, puis inséré dans la logique d’un développement intégré, la vita activa donne la vita creativa. Nous prenons ce concept au sens de l’excellence propre au créateur de son développement, du principe du développement humain. L’homme capable de développement s’engage en son entier, abandonne une manière d’être antérieure (la coopération-dépendance) pour qu’advienne un mode d’être nouveau (la liberté créatrice).

Dans cette optique, la vita creativa est une excellence, une perfection où l’acteur de développement s’atteste et se renouvelle comme une personne humaine, une valeur non marchande. Le paradigme de la vita creativa veut, à la suite d’Hannah ARENDT, appréhender la condition humaine comme celle d’un créateur de soi par son travail (labor), par son œuvre (work) et par son action (action). Il permet à l’homme d’enclencher son développement comme une transformation de soi, une mise en œuvre de sa capacité, comme le renouvellement de son effort d’exister avec les autres dans une histoire commune, comme la production d’une existence nouvelle. Ainsi, le développement n’est rien d’autre qu’un vouloir être de l’homme comme une totalité personnelle inscrite dans l’histoire. Cette appropriation ne fait pas de tort à la pensée de notre philosophe, parce qu’une vie n’est active qu’à la condition d’être créatrice, et vis versa. Nous n’avons fait que poursuivre jusqu’au bout ses intuitions. Nous en jugeons dans l’explicitation des trois composantes de la vita creativa, à la lumière de la démarche d’ARENDT. Notre auteur relève que la vie humaine est fondamentalement marquée par le travail en tant que processus biologique du corps humain, en tant que nécessité vitale et source des produits de consommation. Il apparaît que quoi que l’homme fasse, il est un consommateur, il doit travailler à sa survie. C’est le premier mobile du développement.

Mais si le développement en restait là, il n’aurait pas valu une minute d’abnégation. L’homme doit penser à la postérité. La condition historique est indissociable de la production d’une œuvre humaine comme la marque de son appartenance-au-monde et le seau de son avoir-été. L’œuvre est la fabrication, à partir des matériaux du monde et des richesses de la nature, des produits qui résistent à l’érosion du temps et qui nous inscrivent dans l’histoire. Grâce à son œuvre, l’homme devient véritablement acteur d’un développement durable. La vie qui se poursuit sans nous est celle d’une communauté plurielle orientée vers un devenir. C’est pourquoi l’action est le ferment d’une société humaine plurielle en progrès vers plus d’humanité, l’activité par excellence qui constitue le domaine public, la conditio per quam du déploiement de l’histoire de toute vie politique. Les trois facteurs sont inextricables dans la vie d’un homme soucieux du développement. Le créateur du développement est un être conscient de son conditionnement temporel et historique. Nous reviendrons davantage sur cet aspect au point  suivant. Riche en mérite, c’est pourtant poétiquement que l’homme habite cette terre, disait HOLDERLIN. Poétiser au sens grec, c’est créer. L’habiter temporel et historique est un habiter poïétique.

Selon RICŒUR, auteur de la préface de Condition de l’homme moderne, une connotation temporelle distingue produits du travail et produits de l’œuvre : les premiers sont consommés, les derniers sont à notre usage, les uns passent et changent, les autres durent et persévèrent. ARENDT s’oppose à la substitution des produits de l’œuvre à ceux du travail et fustige la tradition utilitariste qui efface la distinction entre les deux types d’objets. En voulant maximiser l’intérêt du plus grand nombre, et en surestimant la catégorie de travail sans aucune nuance, Adam SMITH et ses successeurs ont placé dans le travail humain la totalité des activités fondamentales de la condition humaine. Ce faisant, un travail équivaudrait à une œuvre, et l’appréciation de la valeur des produits serait indifférente à cette distinction. Or, la distinction entre l’œuvre, le travail et l’action permet de sérier sphère politique et sphère économico-sociale, domaine public et domaine privé. Cette distinction est utile pour une anthropologie du développement qui prend en compte aussi bien la vie socio-économique (privée) que  la sphère politique (publique). Au-delà du fait qu’il ne faut pas confondre biens consommables et biens durables, la distinction nous semble purement analytique.

Nous retenons que l’homme excellent, celui qui travaille, œuvre et agit, rejette la veulerie et l’immobilisme qui caractérisent les sociétés mimétistes de consommation pour se soucier non seulement de ce qu’il y a de substantiel en lui-même, mais aussi de la durabilité de son action de développement qui engage les autres à plus d’un titre. Le développement n’est pas une entreprise solitaire, il répugne à des consommateurs passifs qui n’ont aucune vision commune. La vita creativa n’est féconde que lorsqu’elle est portée par une communauté solidaire, lorsqu’elle se nourrit de la sève issue de sa tradition en se projetant dans l’avenir à construire. Le développement tel que l’entend l’anthropologie philosophique mettra en valeur l’espace naturel et ses richesses, le savoir-faire et la connaissance humaine, l’éthique du développement et la vision anticipatrice. L’ensemble de ces ressources et systèmes de valeurs se résument dans les trois vecteurs essentiels de la vita creativa. Le travail assure la survie de l’homme excellent et de l’espèce humaine sans rien laisser derrière soi, l’œuvre confère une permanence, une durée à la futilité de l’existence mortelle de l’homme excellent, l’action en rendant possible la société politique crée l’Histoire.

2.         LA VITA CREATIVA ET LA CONDITION HISTORIQUE

Quel lien peut-il y avoir entre développement et conscience historique ? La conscience de l’histoire est une donnée du développement lui-même. Le développement n’est possible que dans le temps et dans l’histoire. Nous avons déjà insisté plus haut sur le fait que le créateur de son propre développement est un être historiquement et temporellement situé. La condition historique suppose donc la prise de conscience d’être un sujet historique. L’homme historique assume une tradition, une histoire, qui se poursuivra sans lui. On pourra rappeler autant qu’on voudra le caractère déterminant de la vita creativa pour le développement. Cela implique simplement que le développement est une notion transhistorique qui appelle à assurer une médiation entre l’homme qui crée les conditions de son être-homme maximum et l’homme à-naître appartenant à un avenir lointain non identifiable. Car l’œuvre de l’homme, quand bien même elle serait conditionnée par son milieu naturel, induit cet avenir indéfinissable. Le conditionnement historique de la vita creativa fait appel à une éthique du développement dont les deux axes majeurs sont la responsabilité et la solidarité.

Le caractère indéfinissable de notre avenir qui est un horizon indéterminé par définition[29] fait de la question du développement une question grave. Le philosophe ivoirien Saïdou Pierre OUATTARA indiquait dans son ouvrage Quel chemin vers une patrie en Afrique ?que l’Africain déterminé par l’histoire et la géographie doit se déterminer par lui-même, pour un avenir meilleur[30]. Le développement est une question grave pour trois raisons : premièrement, cet avenir qu’on ne connaît pas n’est pas moins une tâche à réaliser. Deuxièmement, si l’avenir venait à être hypothéqué, on ne parlera pas de développement. Troisièmement, si on ne connaît pas l’histoire de ses échecs, on ne peut pas non plus rebondir. En fait, cela nous permet de savoir à quel point le développement est indissociable de la conscience notre condition historique. C’est pourquoi la vita creativa « embrasse la profondeur historique de la conscience que nous prenons de nous-même », selon l’heureuse expression de Hans Georg GADAMER[31]. Puisque nous sommes des sujets historiques et des acteurs de l’histoire, la profondeur historique de la conscience que nous avons de nous-mêmes doit être solidaire du passé, du présent et de l’avenir.

L’activité de création de l’existence présente et future ne peut absolument pas se former sans reculer ses limites jusque dans les profondeurs de la tradition passée et sans étendre son procès à l’avenir immédiat et lointain de l’homme. A ce titre, le créateur de soi est celui qui précisément, dans un mouvement de prise de conscience historique de lui-même, porte le souci du développement de sa société et pense les conditions d’une citoyenneté censée, active, solidaire et responsable. Le créateur de son développement doit se méfier d’une éthique du développement spatialement anthropocentrée. C’est-à-dire que le développement ne doit pas être perçu comme une donnée qui déterminerait uniquement des hommes au plan intersubjectif et collectif. Il engage en bien ou en mal ceux qui vivront après nous. Le développement ne concerne pas que des hommes situés « dans la proximité spatiale et l’immédiateté temporelle », comme si les effets de l’action créatrice, « notamment en leur dimension négative, sur la vie sociale, sont limités dans l’espace et le temps.»[32] Il en découle que solidarité et responsabilité sont intimement liées dans la perspective d’une éthique du développement.

Là où le bât blesse généralement, c’est lorsque, doté des outils technologiques les plus avancés et des pouvoirs surdimensionnés, l’homme retourne purement et simplement sa puissance de création contre l’homme et en fait un usage destructeur. Cette catégorie d’hommes créateurs refuse l’excellence et tourne le dos à l’éthique de la responsabilité. Le titre Les hommes contre l’humain de Gabriel MARCEL[33] est à ce propos très suggestif. Le théologien togolais Roger Mawuto AFAN écrivait que la question de la responsabilité face à un horizon indéterminé implique une obligation éthique nouvelle. L’homme doit se sentir à nouveau interpellé dans son action. Une éthique nouvelle de la responsabilité s’impose aux Africains et concerne même leurs rapports aux autres actuellement et leurs rapports aux populations d’une Afrique future menacée. Une éthique s’impose parce que le pouvoir de l’homme s’étend indéfiniment. « La responsabilité est liée au pouvoir de sorte que l’ampleur et le type de pouvoir déterminent l’ampleur et le type de responsabilité. L’ampleur et la nature de la responsabilité sont donc commandées par celles du pouvoir qui, laissé à sa propre logique, possède la capacité de détruire irréversiblement les liens sociaux et les conditions mêmes de l’existence sociale de l’homme dans un avenir qui échappe à son savoir prévisionnel. » [34]

Sur le plan de la solidarité, si l’homme excellent, créateur, n’est pas à idéaliser, toute sa noblesse réside pourtant dans sa capacité à passer de la solidarité « discours » à la solidarité vécue, et à faire du développement un projet de communion, un projet éthique qui donne sens à l’existence commune des hommes. Ses propres faiblesses lui imposent la solidarité comme l’expression d’une adhésion globale unanime à l’égard de l’action citoyenne en faveur du développement de tous[35]. L’incertitude des lendemains renforce les relations de dépendance d’où sourdent des forces nouvelles pour l’action. La solidarité devient le symbole et la valeur fondatrice d’un imaginaire collectif en faveur de l’auto-prise en charge et de la responsabilité partagée. Le partage des responsabilités nous rend solidaires de l’existence des uns et des autres. Bien souvent, sans faute de sa part, le créateur fait face lui-même aux effets néfastes de la vita creativa. Son existence historique elle-même semble l’exposer au passif de son activité de développement. Le passif et le pâtir liés à l’activité créatrice ne sont pas que des pesanteurs de la vita creativa. Comme indiqué plus haut, le pâtir peut servir d’aiguillon à l’action, dans la mesure où le créateur de son développement connaît son conditionnement historique, les faiblesses de sa nature mais aussi des richesses qu’il peut faire éclore par son faire persévérant. En dépit des forces nouvelles que l’action peut susciter et du partage des responsabilités de notre action, le savoir prévisionnel de l’avenir de notre action nous échappe.

Au vrai, il faut toujours compter avec la part d’imprévisible que recouvre l’action humaine, une part que l’acteur de développement ne maîtrisera pas totalement. La prise de conscience historique qu’implique le développement exige de savoir que notre pouvoir comme notre impuissance ne sont jamais assurés, et que « la réalisation de notre vouloir n’est jamais sûrement en notre pouvoir. »[36]De son côté, Saïdou Pierre OUATTARA prévient : « L’homme a besoin de créer des institutions qui le protègent contre la part indésirable de lui-même. Il importe de définir les limites du projet prométhéen de soumettre la terre et de la dominer car ce projet n’épargne pas l’homme lui-même.»[37] Seul le philosophe peut « contribuer à sauver l’homme de lui-même en dénonçant impitoyablement et sans relâche » ce qui ne va pas, affirme Gabriel MARCEL : « Aujourd’hui, son premier et peut-être son unique devoir est de se faire le défenseur de l’homme contre lui-même, contre la tentation de l’inhumain. »[38] Toutefois, les principes de précaution et de prévoyance que rappellent ces philosophes ne sont pas un appel à l’inhibition, le risque zéro n’existant nulle part. Ce n’est pas parce qu’on reste fixé au sol, sans aucun désir de s’élever, qu’on est nécessairement préservé des chutes périlleuses. Bien au contraire, on se fera même écraser par les mouvements de chutes que notre indifférence accuse.

En bref, l’homme capable de développement pourrait simplement être l’homme qui, par-delà les défaveurs de l’histoire et les aspérités de l’action, devient plus attentif aux énormes capacités créatrices qu’il recèle et tend à les mettre en œuvre pour donner un visage plus humain à la société. Le conditionnement historique est une contrainte et une chance pour l’homme créateur des conditions de son devenir. Une éthique du développement devient incontournable si l’on veut « déverrouiller » les portes de l’avenir. Le paradigme de la vita creativa qui pose l’homme historique comme le créateur de son excellence fait appel une éthique du développement dont les pôles majeurs sont la responsabilité et la solidarité. Ce sont ces forces qui projettent quelque peu l’acteur de développement dans l’avenir. Autant il importe que tous les acteurs-créateurs de développement soient des responsables engagés au meilleur d’eux-mêmes, autant il faut situer leur action de développement dans une dynamique collective, solidaire et historique.

EN GUISE DE BILAN

Le cinquantenaire des indépendances officielles des pays africains nous offre l’occasion de réfléchir à nouveau sur le développement de l’Afrique. Au regard d’un demi siècle de prise d’autonomie et de coopération infructueuse des pays d’Afrique noire francophone avec leur ancienne métropole, ils se convainquent qu’ils ne peuvent plus attendre grand-chose des sommets internationaux colorés et arrosés à l’eau de champagne. Les aides financières octroyées à un taux préférentiel ne suffisent pas à créer des conditions durables pour le développement d’un continent en mal de souveraineté où la famine, la maladie et les conflits intestins étendent leur spectre. L’Afrique n’est pas condamnée à n’être riche que de ses potentialités. Le paradigme anthropologique de la vita creativa qui structure cette prise de conscience est essentiellement inspiré de la vita activa d’Hannah ARENDT et de la philosophie de l’agir de Paul RICOEUR. Dans la perspective du développement endogène dont cette réflexion pose les jalons, ce paradigme de l’excellence créative désigne la faculté qu’a tout homme de produire une action qui induit une existence qualitative. La vita creativa est une sorte d’attestation du soi politique, elle est l’action de l’homme se faisant exister sur un mode nouveau avec et pour les autres. Les ressources de régénération de soi qu’elle suppose rendent possible une action de développement féconde et durable. Après mûre réflexion sur les enjeux et la finalité première du développement, l’Africain choisit de s’inscrire dans la vita creativa pour promouvoir l’excellence humaine par l’action créatrice.

Sur cette base anthropologique, l’Africain entend reconquérir pour de bon sa liberté afin de devenir le roi de son propre désert, selon l’expression de NIETZSCHE. Le développement est aussi un combat pour la sortie de la mentalité de colonisé et des superstructures de redomination que perpétuent certains gouvernants d’Afrique, cinquante ans après le retrait définitif supposé du colon. Les potentialités qui sommeillent en lui et les richesses naturelles qui l’environnent sont les premiers matériaux offerts à son développement. Elles seront le sol d’émergence et le lieu d’ancrage d’une action féconde qui induit un changement qualitatif durable dans son existence et dans celle des autres. La tâche de l’Africain consiste désormais à mettre en œuvre ces moyens naturels en restant attentif aux conséquences de son action de développement sur les générations à venir. Nous sommes persuadé qu’un idéal de développement éclairé doit non seulement en finir avec la coopération-dépendance, mais aussi se nourrir d’une vision anticipatrice par-delà l’immédiateté temporelle et la proximité spatiale. Cet idéal exige aussi une vigilance constante face aux possibilités destructrices de la manifestation de la liberté humaine et du génie créateur de l’homme. Il n’y a de développement que là où l’homme peut naître à sa propre liberté en promouvant une action responsable et solidaire d’un avenir non identifiable. Rien ne s’oppose en principe à la prolongation de cette cohabitation. Mais elle doit être réduite à la portion congrue pour que l’Aigle africain apprenne à voler de ses propres ailes.

>>>Peut-on réinventer le concept de développement ?


RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

[1]Lansiné KABA, N’Krumah et le rêve de l’unité africaine, Paris, Editions Chaka, 1991, p. 20.

[2]Louis Vincent-THOMAS, Le Socialisme et l’Afrique, t. 1 : Essai sur le socialisme africain, t. 2 : L’idéologie socialiste et les voies africaines de développement, Editions Le livre africain, Paris, 1966.

[3]Elise MARTIN, « Scolarisation, Afrique : peut mieux faire », in Jeune Afrique, n°2575 du 16 au 22 mai 2010, p. 21.

[4]Georges DOUGUELI, « Que va-t-il faire de sa victoire ? »,in Jeune Afrique, n°2566 du 14 au 20 mars 2010, p. 32.

[5]Philippe PERDRIX, « L’Afrique récolte les fruits de l’austérité », in Jeune Afrique, n°2575, op. cit., p. 70.

[6]Jean-Michel MEYER, « La Banque mondiale épingle l’Afrique », in Jeune Afrique, n°2566, op. cit., p. 61-62.

[7] L’ancien Premier ministre français est le représentant personnel du président Nicolas SARKOZY auprès du Conseil permanent de la Francophonie depuis octobre 2009. Cf. Jeune Afrique, n°2566, idem, p. 55.

[8] Jean-Gobert TANOH, « De la vérité vivante du concept de développement », in Contrepoint philosophique, Revue Suisse du 21 février 2010.

[9]Lansiné KABA, N’Krumah et le rêve de l’unité africaine, op. cit., p. 20.

[10]Philippe PERDRIX, « L’Afrique récolte les fruits de l’austérité », in Jeune Afrique, n°2575, op. cit., p. 69-70.

[11] Source : http://www.elysee.fr/ (Allocution du président SARKOZY à l’occasion du 25e sommet de la France-Afrique à Nice).

[12]François SOUDAN, « Sékouba et Nicolas », Editorial de Jeune Afrique, n°2577 du 30 mai au 05 juin 2010, p. 6.

[13]René DUMONT, L’Afrique noire est mal partie, Paris, Editions du Seuil, 1962.

[14] Cours d’anthropologie du développement dispensé à l’Institut Saint Thomas d’Aquin de Yamoussoukro – Côte d’Ivoire du 12 au 17 novembre 2009 (Cours non édité).

[15]Le post-humain, c’est l’oubli de l’humain du à la crise de l’éthique. Les idéologies de la mort de Dieu, de l’épuisement du religieux, du transhumanisme ou d’un humanisme transitoire et relatif ont pour effet d’inaugurer l’ère du posthumain. Quant à l’humain transgénique, il est le fait des nouvelles techniques de la transgenèse qui permettent de pratiquer le clonage humain. On peut désormais améliorer les gènes d’un individu et influer sur l’orientation génétique de sa progéniture. On pourra même avoir des hommes sans défaut. Les concepts de posthumain et d’humain transgénique sont anti-développement. Sans humain, il n’y a plus de développement. Avec l’humain achevé, plus de développement non plus.

[16]Ebénézer NJOH-MOUELLE, De la médiocrité à l’excellence. Essai sur la signification humaine du développement, Editions Clé, Yaoundé, 1970.

[17]Ebénézer NJOH-MOUELLE, op. cit., p. 134.

[18] Jean-Gobert TANOH, « De la vérité vivante du concept de développement », in Contrepoint philosophique, Revue Suisse du 21 février 2010 (A lire sur www.contrepointphilosophique.ch).

[19] Jean-Gobert TANOH, « De la vérité vivante du concept de développement », in Contrepoint philosophique, Revue Suisse du 21 février 2010.

[20] Jean-Gobert TANOH, Concept et humanisme, in Contrepoint philosophique, Revue Suisse du 24 Juin 2007.

[21] Jean-Gobert TANOH, « De la vérité vivante du concept de développement », op. cit.

[22]Ebénézer NJOH-MOUELLE, op. cit. p. 136.

[23]Benjamin AKOTIA, « Pourquoi sommes-nous « à-développer » ? », dans KPOGO Laurent, L’Eglise et le développement socio-politique au Togo. 50 ans après les indépendances, Saint Augustin Afrique, 2010.

[24]Idem.

[25]Maurice BLONDEL, L’action. Essai d’une critique de la vie et d’une science de la pratique, 1950, PUF, p.321.

[26]La vita activa est un concept d’Hannah ARENDT (Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, coll. « Pocket Agora », Paris, 1983, p. 41) que nous nous approprions pour désigner le lieu du maximum d’être-homme tel que théorisé par notre essai de formulation d’une anthropologie philosophique du développement. L’enrichissement de ce concept bénéficie des apports de THOMAS D’AQUIN, de Paul RICOEUR et de NJOH-MOUELLE, comme cela va être précisé par la suite. L’homme excellent n’est pas que l’homme de la vita activa, mais surtout de la vita creativa. Nous l’expliciterons dans la suite du développement.

[27] L’excellence humaine n’est qu’une excellence d’homme, c’est une excellence seulement humaine, pour parler comme RICOEUR. L’humanité de l’homme se situe entre la bestialité et l’angélisme. Nous savons depuis Aristote que l’excellence se trouve dans la médiété (le juste milieu). Loin de nous donc toute tentation de voir derrière le concept de vita creativa ou de création de soi, des tendances humanistes athées, une promotion du surhomme ou de l’angélisme.

[28]Hannah ARENDT, Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy, coll. « Pocket Agora », Paris, 1983, p. 41.

[29]Roger Mawuto AFAN, Quelle responsabilité pour l’avenir de l’Afrique ?, in Christianisme et humanisme en Afrique, Paris, Karthala, 2003, p. 338.

[30]Saïdou Pierre OUATTARA, Quel chemin vers une patrie en Afrique ? Abidjan, Editions UCAO, 2006, p. 123.

[31]Hans Georg GADAMER, Vérité et Méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil, 1976, p. 145.

[32] Roger Mawuto AFAN, op. cit., p. 335.

[33]Gabriel MARCEL, Les hommes contre l’humain, Paris, Fayard, 1968.

[34]Roger Mawuto AFAN, op. cit., p. 339.

[35]Raymond CHAPPUIS, La solidarité. L’éthique des relations humaines, Paris, PUF, 1999, p. 61.

[36]Roger Mawuto AFAN, op. cit., p. 338.

[37]Saïdou Pierre OUATTARA, op. cit., p. 125.

[38]Gabriel MARCEL, op. cit., p. 206 et 195.

Pensée du 30 mai 10

« La République de Platon est devenue proverbiale, comme exemple prétendu frappant d’une perfection imaginaire qui ne peut avoir son siège que dans le cerveau d’un penseur oisif. »

Emmanuel KANT, Critique de la raison pure, PUF, 11e éd., p. 264.

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GRILLE DE LECTURE

La Respublica, c’est la « chose publique ». Cette traduction latine du titre du dialogue de Platon par Cicéron ne rend pas compte de toute la richesse du mot grec politeia. La « chose publique », la « constitution », sont des traductions qui font perdre une bonne partie de ce que pouvait suggérer politeia à un Grec du temps de Platon. Selon Bernard Suzanne, le problème est qu’aucun mot français ne couvre tout le champ défini par politeia. En effet, politeia ne désigne pas seulement l’organisation politique de la cité, sa « constitution », ou même un « régime politique » particulier, mais elle recouvre le mode de vie publique et privée, du politès (le « citoyen » vivant dans la polis), ou encore les droits et devoirs qui le constituent en tant que citoyen, par opposition par exemple aux simples esclaves. Politeia peut aussi désigner l’ensemble des citoyens constituant la cité, ou encore l’implication d’un gouvernant dans la gestion de la cité. En un mot, la politeia de Platon entendue comme République désigne aussi bien le « régime » (dans un sens très large) de « mode de vie » de chaque citoyen, dans sa vie publique comme dans sa vie privée, que le « régime » de la cité.

Cet ordre politique platonicien, fondé sur le droit et instituant le droit, est qualifié de proverbial dans cet extrait de la Critique de la raison pure. Ce qui paraît imaginaire, illusoire et ridicule à la fois dans la politeia de Platon, c’est l’assertion « qu’un prince ne gouverne jamais bien s’il ne participe aux Idées ». Platon aurait estimé que si une législation était pleinement d’accord avec ces Idées, on n’aurait plus besoin d’aucune peine (sanction) dans une cité. Selon Kant, le philosophe éminent de La République « nous laisse sans secours » lorsqu’il affirme que pour que la cité soit gouvernée de façon idoine, il faut que les philosophes deviennent rois et que les rois soient des philosophes. La théorie de Platon paraît irréalisable, elle ne peut jamais se produire d’après Kant. Ainsi, au lieu de prendre pour base des idées tirées d’une expérience qui ne pourrait jamais exister, Platon aurait dû ne pas perdre de vue qu’une constitution a « pour but la plus grande liberté humaine fondée sur des lois qui permettraient à la liberté de chacun de subsister en même temps que la liberté de tous les autres. » Kant reconnaît cependant un mérite à Platon, celui de chercher à « rapprocher toujours davantage la constitution légale des hommes de la plus grande perfection possible. » Dans ces conditions, on pourrait penser que seul l’effort d’abstraction de Platon mérite d’être imité.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 14 mai 10

« La lutte pour les droits de l’homme rend-elle possible un nouveau rapport à la politique ? »

Claude LEFORT, « Droits de l’homme et politique », in L’invention démocratique.

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GRILLE DE LECTURE

Pour Claude Lefort, on doit pouvoir donner une réponse positive à cette question et la soutenir sans hésiter en regard des sociétés démocratiques de notre temps. Mais il adresse une mise en garde à toute réponse excessivement optimiste. Il est de notoriété publique qu’il est de l’essence du totalitarisme de récuser les droits humains, alors que ces droits sont un des principes générateurs de la démocratie. Ce clivage entre totalitarisme et démocratie ne doit pas faire penser que ces droits existeraient de fait dans les sociétés démocratiques tandis qu’ils seraient interdits ou bafoués dans les systèmes totalitaires. Car dans nos démocraties, les droits de l’homme n’existent pas non plus comme des institutions positives. C’est-à-dire qu’ils sont encore et toujours à conquérir sur la base des garanties offertes. Qu’il suffise de songer aux nombreuses démocraties dans le monde en voie de développement. Il serait peut-être plus juste de parler de monde en-voie-de-démocratisation. Pour ce monde-ci, du moins dans certains de ses Etats, l’existence des droits de l’homme ne concerne que ceux qui les défendent. Au vrai, l’efficacité des principes démocratiques tient à la qualité de l’adhésion qui leur est apportée.

Les droits ne sont pas dissociables de la conscience des droits. Et la conscience des droits, c’est-à-dire l’adhésion collective aux principes démocratiques, se trouve d’autant mieux partagée quand ces droits sont déclarés publiquement. Les droits humains ne sont portés par la conscience des droits que lorsque les pouvoirs publics affirment s’en faire le garant et que sont rendus visibles par les lois les repères des libertés. C’est à ce prix qu’émergera un nouveau rapport à la politique. Si les droits n’ont aucune réalité objective, s’ils ne sont reconnus que dans les textes et les discours officiels, l’espace politique ne serait plus qu’un champ de guerre où la justice serait réduite au silence ; le parlement ne serait plus qu’une chambre d’enregistrement de décisions préalablement arrêtées. Les luttes inspirées par la notion des droits n’améliorent la politique que dans la mesure où le pouvoir est le garant du droit qui l’a institué. Le droit est l’émanation du pouvoir, ne serait-ce que du pouvoir législatif. Mais il est en même temps une dimension constitutive du pouvoir d’Etat, pouvoir sur la société et ses membres. Le droit est pouvoir de s’opposer, pouvoir de remettre en question le pouvoir. Le droit est un moyen de contrôle du pouvoir politique dans les deux sens : monopole du pouvoir et limitation du pouvoir. En général, il joue contre ceux qui doivent s’en faire les garants. Cela explique l’écart perceptible entre les droits et la conscience des droits. La notion des droits de l’homme est une exigence inconditionnée dans toute culture démocratique.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 03 mai 10

« Le respect de soi-même comporte le sens qu’un individu a de sa propre valeur, la conviction profonde qu’il a que sa propre conception du bien, son projet de vie valent la peine d’être réalisés. »

John Rawls, Théorie de la justice, § 67.

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GRILLE DE LECTURE

La pensée de ce jour nous renvoie à la théorie du bien de John Rawls. Celui-ci présente, dans sa Théorie de la justice, le bien comme rationalité. Tous les membres d’une coopération sociale sont des êtres rationnels, il est par conséquent rationnel de désirer des biens, qui sont eux aussi rationnels. Dans une société juste telle que Rawls l’entend, le bien d’une personne consiste en la réalisation couronnée de succès d’un projet de vie rationnel. Ce bien est déterminé par ce qui est, pour cette personne, le projet de vie le plus rationnel dans un contexte relativement favorable. En dehors des biens premiers caractérisés comme préalablement nécessaires pour tous, les partenaires sociaux désirent des biens différents. Cependant, les conceptions qu’ils se font de leurs biens doivent être conformes aux principes du juste définis dans la position originelle. Parce que dans la théorie de la justice comme équité, le concept du juste est antérieur au bien. La recherche du bien ne doit pas faire entorse à la promotion de la justice qui, d’une certaine façon, est le premier bien des personnes vivant en société. Les biens premiers sont les conditions préalables à la réalisation de leurs projets de vie. Au nombre des biens premiers, il y a la liberté, la richesse ; il y a aussi le respect de soi-même.

De tous les biens premiers, le respect de soi-même est peut-être le bien le plus important selon John Rawls. Le respect de soi-même est la confiance dans le sens de sa propre valeur. Au fait, lorsque les partenaires sociaux ont le sentiment que leurs projets de vie ont peu de valeur, ils ne pourront plus les continuer avec plaisir, ni à être satisfaits de leur exécution. Ils ne peuvent qu’abandonner leurs entreprises lorsqu’ils sont en proie à la hantise du sentiment de l’échec et traversés par le doute à l’égard d’eux-mêmes. C’est pourquoi le sens de sa propre valeur, la conviction que son projet de vie est réalisable, sont caractéristiques de l’estime de soi et en font un préalable à leur bien-être social. Sans le bien premier qu’est le respect de soi-même, rien ne semble valoir la peine d’agir. Sans le respect de soi, le désir et l’activité humains deviennent vides et sans intérêt. L’apathie et le cynisme prennent le dessus. La Théorie de la justice accorde beaucoup d’importance au respect de soi-même pour que soient éliminées dès la position originelle, les conditions sociales qui le mineraient.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 13 avril 10

« Il y a deux façons de faire de la politique. Ou bien on vit « pour » la politique, ou bien « de » la politique. »

Max Weber, Le savant et le politique

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GRILLE DE LECTURE

Peut-on vivre « pour » la politique sans « en » vivre ? La politique doit-elle faire vivre son homme ? Qui vit « pour » la politique vit « de » la politique, c’est bien la conviction de Max Weber. Les deux façons de faire de la politique ne sont guère exclusives. En règle générale, on vit de la politique en même temps qu’on vit pour la politique. On fait les deux à la fois, idéellement certes, mais aussi la plupart du temps matériellement. Selon Weber, celui qui vit « pour » la politique fait d’elle, dans le sens le plus profond du terme, le « but de sa vie », soit parce qu’il trouve un moyen de jouissance dans la simple possession du pouvoir, soit parce que cette activité lui permet de trouver son équilibre interne et d’exprimer sa valeur personnelle en se mettant au service d’une « cause » qui donne un sens à sa vie. Trouver dans l’activité politique son moyen de jouissance, son équilibre interne et sa valeur personnelle, c’est déjà vivre « pour » et « de » la politique.

Cette distinction ne semble-t-elle pas reposer fondamentalement sur des critères économiques ? Pour vivre d’une activité à laquelle on se consacre à plein temps, comme un professionnel, il faut y trouver une source permanente de revenus. On pourrait même avancer l’idée qu’il n’est pas aisé de vivre « pour » la politique sans vivre « de » la politique. Dans cette dialectique du « pour » et du « de », c’est le « de » qui est dans une conception matérialiste ou capitaliste des choses, la condition de possibilité du « pour », même si le « pour » confère au « de » toute sa légitimité. Sous les régimes fondés sur la propriété privée, il est nécessaire que soient réunies certaines conditions matérielles afin qu’un homme puisse se consacrer entièrement à une activité et la mener à bien sans compromission.

Mais en politique, comme pour l’exercice de la noble carrière de penseur, d’écrivain, il peut en être autrement. C’est ce qui fait dire Max Weber que l’homme politique doit, dans des conditions normales être économiquement indépendant des revenus que l’activité politique pourrait lui procurer. Autrement dit, il est indispensable de posséder une fortune personnelle. L’homme politique doit en outre être économiquement disponible. Ce qui veut dire que l’acquisition des revenus ne doit pas l’obliger à consacrer constamment et personnellement, en tout ou partie, toute sa puissance de travail et de pensée à sa subsistance. Sinon il risque d’abandonner la poursuite du bien commun pour rechercher ses intérêts personnels. En gros, l’homme politique doit vivre, il a besoin de moyens pour cela. Mais il lui faut faire un choix déchirant entre « vivre pour » la politique et « vivre de » la politique. Il y a une seule façon à la fois de faire de la politique.

Emmanuel AVONYO, op

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« La démocratie comme idéologie »

Nous avons publié dans l’Atelier des concepts de ces dernières semaines des lectures sur « La représentation démocratique ». Cette réflexion de Denis Collin nous a paru intéressante et suffisamment étayée pour compléter nos lectures. Dans « La démocratie comme idéologie », on relève que la démocratie est une représentation tronquée et inversée de la réalité. La démocratie se présente comme le pouvoir d’une partie du peuple, bien plus, elle usurpe systématiquement la volonté du peuple. Selon Denis Collin, la démocratie n’est pas un idéal exaltant, elle fonctionne comme une idéologie de la domination capitaliste. L’auteur invite à rompre définitivement avec l’utopie démocratique.

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Dans le Traité de paix perpétuelle, un ouvrage directement engagé sur le terrain politique, Kant définit ainsi le despotisme comme « le principe selon lequel l’État met à exécution de son propre chef les lois qu’il a lui-même faites, par suite c’est la volonté publique maniée par le chef d’État comme si c’était sa volonté privée ». Et c’est ainsi que la démocratie, par opposition à la république, est aussi qualifiée de despotique. Un tel pouvoir, affirme Kant, est « nécessairement un despotisme parce qu’il fonde un pouvoir exécutif où tous décident au sujet d’un seul et, si besoin est, également contre lui ». Ce pouvoir, que Tocqueville appellera « tyrannie de la majorité » est « nécessairement » despotique, car la liberté y est en contradiction avec elle-même puisqu’il s’agit d’une forme d’État où « tous, qui ne sont pourtant pas tous, décident – ce qui met la volonté universelle en contradiction avec elle-même et avec la liberté ». En ces temps d’adulation de la démocratie et de dépérissement accéléré de l’esprit républicain, voilà sûrement des paroles qu’on aura du mal à entendre. Mais la France et l’Italie donnent toutes deux des exemples de la transformation de l’onction du scrutin majoritaire en légitimation de la destruction des protections dont doivent jouir les citoyens dans une république bien ordonnée. Profitant de sa majorité qu’il compose avec Lega Nord, Berlusconi s’est engagé dans une entreprise de liquidation du parlementarisme au profit d’un État fort, concentré entre les mains du chef de l’actuelle coalition au pouvoir. Les opposants à Berlusconi, qui n’ont pas comme les Français l’expérience du bonapartisme appellent cela « fascisme ». Ils se trompent. C’est une « dictature démocratique »qui se met en place ! Nous avons quelque chose de semblable en France, la transition étant cependant moins brutale puisque nous sommes accoutumés depuis 1958 au « pouvoir personnel ». Appuyé sur une majorité nette, le président de la république est engagé dans une transformation de fond en comble des relations sociales et à une restriction drastique d’un certain nombre de libertés essentielles.

On alléguera qu’il s’agit d’une perversion de la démocratie, dans laquelle l’influence des médias a joué un rôle décisif. On rappellera que les républicains se méfiaient du plébiscite en quoi ils voyaient le fourrier du « césarisme ». Tout cela est exact. Mais pourquoi y aurait-il perversion de la démocratie quand Sarkozy est élu et applique son programme et, au contraire, expression fidèle de la démocratie quand Mitterrand est élu et applique son programme (qu’on se rassure, ça n’a pas duré !) ? Ou l’inverse – si on se place par hypothèse du point de vue d’un électeur de droite ? C’est que précisément la démocratie n’est pas un concept permettant de déterminer rigoureusement la nature d’un régime politique, mais plutôt une idéologie, comme l’a si justement expliqué Luciano Canfora dans un livre intitulé La démocratie, histoire d’une idéologie (Seuil, 2006). Une idéologie, c’est-à-dire une représentation tronquée et inversée de la réalité.

Tronquée parce que sous couvert de « pouvoir du peuple », c’est toujours, dans les « démocraties » réelles, le pouvoir d’une partie du peuple. Le pouvoir de la partie la plus influente, celle qui peut financer des partis, des locaux, de la propagande, qui détient le pouvoir économique et culturel. Il ne s’agit pas seulement de la propagande directe, grossière, du pouvoir qui occupe les médias : à long terme cette propagande est contreproductive. Il s’agit des mille et uns canaux par lesquels l’idéologie de la classe dominante s’impose. La publicité, la culture de pacotille et les « variétés » jouent ici un rôle bien plus important que les « JT ». Dans les périodes d’agitation sociale, dans les périodes « tumultuaires » comme le dirait Machiavel, la pression du peuple est assez forte pour que les procédures démocratiques lui laissent une petite place. Mais dès que le mouvement populaire retombe, dès que la démocratie est « pacifiée » – comme s’en félicitent tous les jours les chefs de la droite et de la gauche – alors elle se transforme en pur et simple oligarchie. Représentation tronquée donc parce que la réalité des rapports de forces et de la domination est scotomisée.

Représentation inversée de la réalité parce que le pouvoir de la minorité des puissants se présente comme la volonté du peuple et que la volonté du peuple est systématiquement usurpée – comme l’ont montré les référendums français, hollandais et irlandais sur l’Europe. Représentation inversée aussi parce que la démocratie se veut, étymologiquement, le pouvoir du peuple assemblé, constitué politiquement, alors qu’elle ne triomphe sous sa forme bourgeoise que comme le conglomérat des atomes égoïstes, poursuivant leurs propres fins sans égard pour la communauté.

Y a-t-il une « vraie démocratie », une démocratie qui soit autre chose que cette idéologie démocratique de la domination capitaliste ? La démocratie « chaude » de la Commune de Paris, des soviets russes, des conseils ouvriers, toutes les formes d’auto-organisation des masses en lutte pourraient constituer le modèle alternatif de la vraie démocratie. L’expérience historique et le raisonnement montrent que ces formes d’organisation, aussi importantes soient-elles historiquement ne sont que des formes politiques temporaires, aptes un moment à terroriser les puissants, n’ayant jamais duré plus de quelques semaines ou quelques mois et qui sont des régimes d’exception. Mais dès que ces organismes de démocratie directe ou semi-directe se stabilisent, ils perdent vite tout contenu vivant et forment un appareil bureaucratique encore plus lourd et plus imperméable aux revendications populaires que le régime parlementaire ordinaire.

Il est sans doute temps de rompre définitivement avec l’utopie démocratique. Tout pouvoir, même le plus progressiste, le plus révolutionnaire (tant est-il que l’on puisse encore attribuer un sens précis à ces qualificatifs) est aux mains d’individus qui veulent dominer. Le pouvoir démocratique, issu des urnes, comme les autres. Et il y a quelque-chose de profondément sain dans la méfiance anarchiste à l’égard des pouvoirs en général. Comment donner tort à Max Stirner qui affirmait, dans L’Unique et sa propriété, que tout État, qu’il soit monarchique ou républicain n’a pas d’autre but que « lier, borner, subordonner l’individu, l’assujettir à la chose générale » et si certains États sont assez forts pour tolérer quelques activités libres des individus, ce n’est que « la tolérance de l’insignifiant et de l’inoffensif » ? Mais les anarchistes se trompent en croyant qu’on peut programmer la disparition de l’État, comme les marxistes se trompaient qui voulaient son « dépérissement » et qui ont donné naissance à l’une des formes étatiques les plus monstrueuses. De cette contradiction, il découle que tout État est éminemment conflictuel, comme Machiavel l’avait perçu avec acuité : il y a toujours un conflit entre les « grands », ceux qui veulent dominer, et le peuple qui, lui, est d’abord préoccupé de ne pas être dominé. Le peuple ne peut pas dominer mais il peut résister à la domination et prendre sous sa garde vigilante la liberté. Il n’y a donc pas de procédure neutre pour trancher les différends, mais bien le mouvement vivant des forces sociales en lutte. Et rien d’autre.

C’est pourquoi tant que le peuple rechigne, proteste, tempête, manifeste, fait grève (comme la plèbe romaine qui fit sécession sur l’Aventin), alors la liberté est en bonne santé. Mais quand le peuple consent à ce que veulent « les grands », quand la démocratie devient « consensuelle » et « pacifiée », alors le corps politique est gangrené et menacé de mort. On croyait que la liberté n’avait à craindre que les coups de forces d’une poignée de factieux au service du grand capital. Nous apprenons (ou plutôt réapprenons) qu’une certaine démocratie s’accommode bien de l’étouffement de la liberté.

« La démocratie comme idéologie », Par Denis Collin

>>>La représentation démocratique

>>>Les paradoxes de la représentation démocratique

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Un lecteur écrit

Bonjour  Denis,

Une   phrase me turlupine dans ton article « la démocratie comme idéologie » :

« Il est sans doute temps de rompre définitivement avec l’utopie démocratique », écris-tu.

Oui, la démocratie est la représentation, plus ou moins, inversée de la réalité. « Y a-t-il une « vraie démocratie », une démocratie qui soit autre chose que cette idéologie démocratique de la domination capitaliste » ?  Je n’en sais rien, à vrai dire,  il me semble quand même que l’idéal démocratique est quelque peu antérieur  au capitalisme, qu’on a imaginé, bâti et vécu  dans   des sociétés démocratiques  dont la réalité était indépendante de celle du capitalisme, inconnu à leur époque. Évidemment, il faut s’entendre sur le contenu de la démocratie. Si on entend par là la participation  directe  de tous et de chacun aux affaires de la cité, on est à peu près certain de ne trouver aucun régime démocratique, ni aujourd’hui ni dans le passé ni sans doute demain.

Faut-il pour autant rompre définitivement avec l’utopie démocratique ? Pour la remplacer par quoi ? Je ne trouve pas particulièrement exaltant  d’offrir comme seul programme politique de rechigner, protester, tempêter, manifester, faire grève. Autrement  dit se résigner à vivre dans  ou se révolter sans espoir contre une société aux déséquilibres immuables.

La démocratie, devrait être présentée, politiquement, à gauche  comme un idéal toujours réalisé imparfaitement dans les institutions, toujours perfectible, toujours en mouvement. Alors, peut-être, l’espèce de torpeur qui s’est abattue sur le pays depuis 1958, pourrait être balayée. Et les ex de toutes obédiences se reconnaître enfin en quelque chose qui les dépasse.
G.A.

Réponse de Denis Collin

Je voulais uniquement attirer l’attention sur les ambiguïtés — pour ne pas dire plus — d’un  certain usage du terme « démocratie », de cet usage qui fait de la démocratie une idéologie au nom de laquelle le consensus est exigé et la lutte de classes doit être mise en sourdine.

Je ne suis pas sûr que la démocratie soit un idéal exaltant. Je crois plutôt comme Rousseau qu’il nous faut une « démocratie sagement tempérée », c’est-à-dire qui puisse nous protéger contre toute domination, y compris la domination de la majorité. C’est pourquoi je crois qu’aujourd’hui nous devons défendre le « droit de contestabilité garantie », comme le dit Philip Pettit dans son livre sur le Républicanisme, alors même que nous menace plus que jamais la démocratie plébiscitaire envers laquelle les républicains nourrissaient la méfiance la plus grande.

Si je suis, en revanche, un défenseur du respect du « non » français (et hollandais) au TCE de 2005, c’est parce que ce « non » avait simplement pour fonction de préserver la possibilité même du vote et l’existence d’une communauté nationale menacée par la mise en place d’institutions supra-nationales censées dire à notre place ce qui est bon nous. Ce n’est donc pas la procédure formelle qui compte mais bien son contenu.

Enfin, je suis réservé face à l’idée que puissent être pérennisées ce que j’ai appelé les formes de « démocratie chaude », du type « Commune de Paris » ou soviets russes. Ce sont des formes exceptionnelles qui rendent nécessaires ces moments d’exception où l’ordre ancien se rompt et où les classes opprimées font irruption sur le devant de la scène de l’histoire. Comme formes exceptionnelles, elles correspondent à un régime d’exception, un régime où seuls les citoyens actifs, engagés dans la lutte, décident. C’est une autre version de ce régime d’exception que les Romains appelaient « dictature ». Mais « l’homme ne vit pas que politique » et quand la situation stabilise la grande des citoyens en lutte retourne à ses affaires et les formes de la « démocratie chaude » se vident pour faire place aux bureaucrates de la nouvelle classe dominante (cas russe) ou disparaissent soit sous les coups de la répression (cas de la Commune de Paris) soit par désagrégation (cas portugais 1974-1976).

Plutôt qu’une bien vague démocratie, je préfère l’idéal d’une république sociale:
– république, elle fait de la liberté son principe fondateur, j’entends la liberté républicaine au sens de Machiavel, c’est-à-dire la liberté comme non domination. Ce qui suppose la séparation des pouvoirs et leur méfiance réciproque (là encore je suis mon cher secrétaire florentin).
– sociale, elle est d’abord organisée en vue de la défense des intérêts de la masse du peuple, des petites gens, des travailleurs dépendants ou indépendants.
– loin d’être simplement une « démocratie procédurale », elle suppose des idéaux communautaires (tous ceux qui font qu’on peut éprouver le bonheur de vivre ensemble) et un sens du bien commun que les démocraties modernes délaissent puisqu’elles considèrent la démocratie uniquement comme le système permettant d’accorder les égoïsmes (et c’est pourquoi elle apparaît comme le complément idéal de l’économie de marché.)

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Les paradoxes de la représentation démocratique

L’Atelier des concepts, par Emmanuel AVONYO, op

Semaine du 05 avril 2010

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Un peu partout aujourd’hui, la participation du peuple à la vie politique se fait par la représentation démocratique. La représentation est cette forme de participation que l’on observe dans les démocraties représentatives. Le problème de la représentation se pose en démocratie dès lors que « La démocratie suppose la participation, mais (que) les citoyens n’ont pas besoin de pendre part directement à la gestion politique pour que leur influence se fasse sentir.»[1] Cette participation indirecte se fait par des représentants. La représentation démocratique est donc un moyen permettant à des personnes ou à des groupes divers d’être parties prenantes du jeu politique, d’améliorer leur position politique et de poursuivre l’établissement d’un consensus en vue du bien de tous les citoyens.

Toutefois, la représentation démocratique, qui donne au peuple de gouverner par ses représentants, comprend un oxymore qui conduit la démocratie représentative au sein d’une crise essentielle[2]. La représentation comprend deux sortes de paradoxes que nous allons redécouvrir dans cet exposé : le premier paradoxe est celui du concept de représentation et le deuxième, celui l’action politique. Nous nous attarderons ensuite sur la crise de la représentation démocratique en Afrique avant d’inviter à penser une éthique de la représentation démocratique qui aiderait à sauvegarder les objectifs de la démocratie.

Les paradoxes de la représentation démocratique

Le premier paradoxe de la représentation s’illustre dans son concept. Représenter, c’est rendre présent. Dans la représentation prise au sens d’un mandat politique, on ne rend présent qu’une absence, on ne rend présent le peuple qu’en son absence. L’entité représentée ne s’identifie pas clairement. On rend présent le peuple qui se comporte comme une abstraction (proche des universaux). Cet oxymore qui consiste à rendre présent une absence entraîne un autre paradoxe politique. Du point de vue de la participation politique, le représentant incarne la figure du représenté, c’est-à-dire que le représentant est le représenté : ici présence et absence sont en surimpression.  Le paradoxe de l’action politique se trouve dans le fait que celui qui accomplit un acte, le fait au nom des représentés et en son nom personnel. La représentation n’est que partielle.

Ces deux paradoxes du concept et de l’action de représenter sont intimement liés, qui caractérisent la démocratie représentative. En conséquence, le représenté, le peuple, n’agit que par le représentant. Ce qui est frappant dans ce paradoxe de l’action de participation politique, c’est la présence d’un absent, ou encore, le retour d’une présence sur fond d’absence. Si le représentant ne représente le représenté qu’à la condition de se substituer à lui, le représentant amène aussi le représenté à l’existence politique dans le mouvement même qui sert à l’occulter pratiquement. Ce que l’on pourrait déplorer, c’est que le peuple soit irrévocablement enfermé dans son absence virtuelle ; les représentants pouvant se contenter d’orienter la vie politique selon leurs propres attentes. Leurs actions ne correspondront plus à la volonté manifestée par les mandants. Il est important de vérifier ces hypothèses dans la suite de ce développement.

Les paradoxes du concept de représentation n’expliquent-ils pas ce que l’on observe concrètement en politique ? Bien souvent, les représentants ne trahissent-ils pas les aspirations des représentés ? L’instauration du principe de représentation n’est-elle pas l’une des causes plausibles des échecs de la représentation démocratique ? Le fait de chercher à gouverner par une minorité de personnes élues dans l’intérêt de tous ne paraît guère favoriser la participation démocratique. Si le pouvoir politique n’est plus exercé par le peuple, c’est la crise de la démocratie elle-même qui est annoncée par celle de la représentation.

La crise de la représentation démocratique : cas de l’Afrique

Faut-il rappeler ici la définition de la démocratie ? La démocratie[3] est un mode de vie sociopolitique. En tant que régime politique, elle est un système de gouvernement dont le pouvoir est issu du peuple. Dans une démocratie, la participation politique et le droit des citoyens de prendre part aux décisions politiques est normalement assuré grâce au principe de représentation. Cela se manifeste par des élections pluralistes. Les citoyens doivent déterminer eux-mêmes leurs buts et leurs actes en pleine responsabilité à travers la participation à des élections  démocratiques à l’issue desquelles les responsables politiques sont élues.

Les paradoxes liés au concept de représentation politique ont leurs incidences pratiques qu’il convient de relever. Le peuple semble ne servir qu’à la légitimation des procédures électorales dont la finalité ultime est détournée après coup dans l’intérêt des mandataires. En Afrique, nos Etats ont du mal à traduire dans les faits les valeurs et les comportements démocratiques. Le peuple ressemble à une simple marionnette ou une vache à lait dont on ne se sert qu’à l’approche des joutes électorales. Dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne, les droits sociaux et les salaires sont faiblement assurés. L’obtention de la couverture sociale pour les personnes âgées ou admises à la retraite relève souvent d’un véritable parcours de combattant, pour une pension de misère.

Le peuple est laissé à lui-même. Entre deux élections, les populations sont laissées à elles-mêmes pendant que les élus circulent dans des véhicules rutilants « dans l’intérêt supérieur de la Nation ». Le comble du cynisme est atteint, lorsque subitement, pendant les campagnes électorales, des officines politiques se mettent à leur distribuer des vivres pour gagner la confiance du peuple. La mission d’observation électorale de l’Union Européenne n’a pas manqué de relever ce fait au Togo[4]. Tout se passe comme s’il suffisait de se faire élire. Après 43 ans de règne sans partage, les infrastructures routières en complète désagrégation et les écoles publiques dans un piteux état, le parti au pouvoir promet toujours au peuple des lendemains qui chantent. Les responsables politiques rivalisent d’ardeur en manœuvres dilatoires pour s’éterniser au pouvoir. Quand le peuple crie son raz-le-bol, la répression se fait exemplairement sanglante.

Toujours « dans l’intérêt supérieur de la Nation », des constitutions sont tripatouillées après des simulacres de référendum. L’arme juridique est utilisée au détriment de ceux-là mêmes qui votent les lois. Le dernier cas en date est tristement celui du Niger. Le président de ce pays d’Afrique s’est récemment offert le luxe de court-circuiter toutes les structures régulières qui l’ont porté au pouvoir. Il organisa un référendum et obtint du peuple manu militari de se représenter aux élections à venir alors qu’il avait épuisé son mandat constitutionnel. Quelques mois après, l’armée a pris ses responsabilités vis-à-vis de lui. Et pourtant, ce président faisait croire à qui voulait l’entendre que le peuple ne voulait pas de son départ. Cela souligne la sempiternelle incurie politique des démocrates, représentants du peuple, dans certaines aires géographiques de la planète.

Les deux exemples cités montrent que nos gouvernants se soucient moins du peuple qui les a portés au pouvoir et que la démocratie représentative est en crise. La violation des droits du peuple qui nous a élu est une façon de le faire otage dans son propre pays. Le peuple qu’on n’écoute même plus, qu’on étouffe par le glaive du formalisme procédural, est désormais un otage chez lui. En conséquence, il s’installe dans ces pays ce qu’on peut appeler avec Luc Ferry « une mélancolie démocratique »[5] due à la défiance politique et au mal être social. Beaucoup se montrent indifférents ou évasifs dès lors qu’on leur parle de politique. Parce que les élus n’ont fait que trahir leurs aspirations, ils n’ont fait que se battre pour leurs intérêts individuels. Cette situation que nous décrivons est une vraie entorse à l’esprit même de la représentation. La représentation du peuple par ses responsables élus pose des problèmes. Interrogeons-nous maintenant sur la finalité de la représentation démocratique.

La représentation démocratique est-elle une fin en soi ?

Cette question est suscitée par le constat de l’insuffisante prise en compte de la volonté du peuple ou de l’oubli délibéré des intérêts du peuple. En fait, ce que l’on observe généralement dans les modèles de démocratie représentative, c’est que la représentation est le lieu d’une cassure définitive avec le peuple qui est le vrai détenteur du pouvoir. Cette cassure n’est-elle pas le fait de l’absence d’une éthique de la représentation démocratique ? En Afrique, non seulement la représentation n’est plus la « mise en scène publique de la diversité sociale », c’est-à-dire une tribune de mise en valeur des revendications et de défense des intérêts politiques des mandants, mais elle se constitue en une fin politique.

Dans ces conditions, la représentation démocratique apparaît comme le gouvernement des représentants du peuple par les représentants et pour les représentants. Le peuple est exclu et sacrifié. Or, les représentants politiques ne devraient pas déposséder le peuple de son pouvoir de gouverner, de sa souveraineté. La représentation du peuple ne doit pas être un prétexte pour dissoudre sa participation à la vie communautaire. Il est vrai que la représentation du peuple ne se limite pas aux choix des responsables municipaux, des parlementaires, et des chefs d’Etats. C’est peut-être la raison pour laquelle Mawuto Roger Afan écrivait que « La démocratie peut tirer profit d’une forte participation à condition que les couches inférieures de la population y soient progressivement représentées par leurs associations et qu’elles soient préparées par une éducation leur permettant de saisir l’intérêt que présente pour elles et pour la communauté, l’acte de participer. »[6]

Quelles que soient les instances représentatives du peuple, la représentation ne peut pas être sa propre fin. C’est contre cette logique que Marcel Gauchet met en garde. « La représentation, au sens de la mise en scène publique de la diversité sociale, tend à devenir une fin en soi, dans ce nouvel idéal de la démocratie dont on essaie de reconstituer la logique.»[7] Face à la crise de la représentation à laquelle aboutit l’oubli du peuple et à la méfiance que les citoyens nourrissent à l’égard de leurs représentants, il importe de rappeler ce qui doit être la fin propre de la représentation démocratique. D’un mot, la fin propre d’une représentation se trouve dans la défense de l’intérêt général et le respect du mandat politique. Sans cette conscience politique, la crise est inévitable. Il y a des chances que le peuple se désintéresse de la chose politique et que la méfiance soit renforcée.

La représentation ne peut pas être sa propre fin. Si tel était le cas, fait remarquer Marcel Gauchet, la compréhension de la représentation politique s’en trouverait changée à la fois dans son fond et dans sa forme, et une nouvelle logique s’y reconstituerait insidieusement. Les responsables politiques doivent entretenir avec les citoyens un dialogue franc, discuter des problèmes et des moyens pouvant aider à sortir nos Etats de la pauvreté et de la corruption. La crise de la participation politique que suscitent les paradoxes de la représentation démocratique doit inciter les Africains à penser une éthique de la démocratie. « L’expérience de ces dernières années nous a donné la preuve que la pratique du jeu démocratique nécessite une garantie éthique ; celle-ci devrait être assurée par des personnes ou des instances qui se trouvent en dehors de la course au pouvoir ayant besoin d’être constamment contrôlée pour éviter toute instrumentalisation sectorielle du principe démocratique lui-même. »[8]

CONCLUSION

Après notre première étude sur le concept de la représentation démocratique, cette réflexion a consisté à examiner les paradoxes de la représentation démocratique. Nous avons pu nous rendre à l’évidence que le représentant ne représente le représenté qu’à la condition de se substituer à lui, et que le représentant amène aussi le représentant à l’existence politique dans le mouvement même qui sert à l’occulter pratiquement. En Afrique subsaharienne, certains Etats connaissent ce que nous avons appelé dans un sens très large une « crise de la représentation démocratique ». Le trucage des élections et le tripatouillage des constitutions nous apparaissent comme une véritable entorse à l’esprit de la représentation politique.

Nous pensons pour ce faire, comme Mawuto Roger Afan, que dans la vie politique démocratique, il faudrait une éthique de la représentation démocratique, dont la présente réflexion n’a pas défini les contours. En effet, « le questionnement éthique pourrait offrir des schèmes explicatifs pour les maux de la communauté en même temps qu’il proposerait l’observation de valeurs pour la consolidation des institutions, en tant que ces valeurs constituent des critères pour la participation politique, en rapport avec la destinée de l’homme et en réponse à l’appel le plus profond inscrit en chaque personne. »[9]

Voir >>> La représentation démocratique


[1] Mawuto Roger Afan, La participation démocratique en Afrique, Editions Universitaires Fribourg, 2001, pp. 16-17.

[2] Jean-Marie Donegani & Marc Sadoun, Qu’est-ce que la politique ? Paris, Gallimard, 2007, p. 185.

[3] Otfried Höffe (Dir.), Petit Dictionnaire d’Ethique, Editions universitaires de Fribourg, 1993, pp. 65-66.

[4] http://www.moeue-togo.eu/FR/PDF/PS_MOE_UE_Togo_2010.pdf

[5] Luc Ferry, L’homme-Dieu ou le Sens de la vie, Paris, Grasset & Fasquelle, 1996, p. 213.

[6] Mawuto Roger Afan, op.cit., pp. 287-288.

[7] Marcel Gauchet, La religion dans la démocratie. Le parcours de la laïcité, Gallimard, 1998, p. 121

[8] Mawuto Roger Afan, op.cit., p. 149.

[9] Ibidem, p. 17.