Archive for the ‘PHILOSOPHIE’ Category

Pensée du 15 juin 11

« Le faire et l’agir diffèrent, car faire est un acte qui passe dans une matière extérieure…, alors qu’agir est un acte qui demeure dans l’agent lui-même. »

Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, I-II, q. 57, a. 4.

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GRILLE DE LECTURE

A la suite d’Aristote, Saint Thomas d’Aquin distingue le faire de l’agir. Le faire se rapporte à une activité productrice de l’homme tandis que l’agir est relatif à une activité d’ordre moral, une opération immanente à l’agent. L’activité productrice de l’homme est ordonnée à une réalisation matérielle précise dont les résultats s’offrent concrètement à l’appréciation objective. La botanique, la culture de la tomate et des épinards, sont des activités ayant un but matériel. Or, l’agir est une opération purement intentionnelle. Le principe déterminant et la fin de l’agir sont intérieurs. Sans résultat matériel, l’agir a une finalité qualitative et morale souvent intérieure à l’agent.

A titre d’exemple, la connaissance et l’amour (l’amitié) ne relèvent pas du faire humain. Dans l’acte de connaissance intellectuelle, le bien acquis est proprement intérieur. En matière d’amour, on tend également vers un bien (-aimé) qu’on ne possède pas mais qui nous attire intérieurement et nous perfectionne. Marie-Dominique Philippe écrivait que « Dans ses actes d’intention et d’amour, l’homme est en présence d’un certain absolu vers lequel il tend et qui est capable de polariser toutes ses énergies et tous ses désirs ; (cependant) l’œuvre qui est le fruit de son activité ne peut être un tel absolu… elle ne peut être pour lui qu’une fin-résultat. » L’amitié par exemple produit un attrait irrésistible de nature spirituelle, elle perfectionne l’homme sans produire a priori des résultats mesurables à l’extérieur.

La distinction entre le « faire » extérieur et l’« agir » intérieur porte sur la cause formelle mais également sur la cause finale. Comme l’exprime Marie-Dominique Philippe, tout ce qui relève de l’intention morale (l’amitié, le connaître) est finalisé par un bien connu et aimé ; celui-ci s’impose toujours à l’homme comme un au-delà capable de l’achever, une réalité qui la dépasse et la perfectionne. Pour celui qu’il finalise, ce bien n’est jamais un résultat matériel, car il ne provient pas de son activité productrice. L’œuvre, par contre, achève l’activité fabricatrice sans achever l’agent. Elle est le résultat du faire de l’homme, elle dépend de lui. Or, une activité qui fait communier à un bien intime ne passe pas dans une matière extérieure.

Par ailleurs, la sorte de perfection humaine liée à l’activité productrice concerne l’accroissement de ses capacités et de son bien-être social. Sur cet aspect, le faire et l’agir semblent se rapprocher en visant le progrès de l’homme. Le premier est tourné vers la transformation extérieure, le deuxième vers le perfectionnement intérieur. Une activité morale n’est pas plus (ou moins) humanisante que l’activité fabricatrice. Cette dernière, qui est ordonnée à la réalisation d’une œuvre utilitaire, est tout aussi importante d’un point de vue social dans la mesure où elle est contrôlable et mesurable dans ses effets.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 14 juin 11

« [Un homme] doit commencer tout de bon à s’appliquer à la vraie philosophie, dont la première partie est la métaphysique, qui contient les principes de la connaissance, entre lesquels est l’explication des principaux attributs de Dieu, de l’immatérialité de nos âmes, et de toutes les notions claires et simples qui sont en nous. La seconde est la physique, en laquelle, après avoir trouvé les vrais principes des choses matérielles, on examine en général comment tout l’univers est composé, puis en particulier quelle est la nature de cette Terre et de tous les corps qui se trouvent le plus communément autour d’elle, comme de l’air, de l’eau, du feu, de l’aimant et des autres minéraux. »

René DESCARTES, Les principes de la philosophie.

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Pensée du 13 juin 11

« La métaphysique est la science qui contient les premiers fondements de ce qui est saisi par la connaissance humaine. »

Martin Heidegger, Kant et le problème de la métaphysique, Paris, Gallimard, 1953.

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GRILLE DE LECTURE

Nous conviendrons que l’histoire du concept scolaire de métaphysique a connu trois principales modulations épistémologiques. Chez Aristote (dans l’œuvre des Aristotéliciens), il était d’abord une simple dénomination classificatrice devant aider à désigner l’ensemble des traités d’Aristote faisant matériellement suite à ceux du groupe de la physique, aux côtés de la logique et de l’éthique. La métaphysique est comprise dans un deuxième temps comme ontologie, comme la connaissance fondamentale de l’étant comme tel en sa totalité. Sa détermination traditionnelle comme ontologie s’étendra jusqu’à la scolastique et alimentera les trois ruptures épistémologiques modernes de ce concept.

Ces modulations du concept tiennent à trois distinctions essentielles. La première consiste dans la distinction faite entre la métaphysique traditionnelle et la métaphysique spéciale qui s’occupe des trois composantes de la totalité de l’étant que sont Dieu, le monde et l’homme. La deuxième rupture est celle du dépassement de l’identification traditionnelle de l’ontologie à la métaphysique. Troisièmement, faire de la métaphysique, c’est réfléchir à ce qui fonde la métaphysique de l’être : c’est la métaphysique de la réalité humaine. Il n’est donc pas étonnant que Kant définisse la métaphysique comme la science qui étudie ce qui rend possible la connaissance humaine. Cette dernière modulation semble être le point d’arrivée de Kant et le point de départ de Heidegger.

La définition de la métaphysique que nous propose ici Heidegger n’est pas la sienne propre. C’est une reprise par Kant d’une formule de Baumgarten, formule qui rend compte de l’horizon dans lequel Kant voulait situer la métaphysique. En fait, pour Heidegger, la métaphysique kantienne prend la forme de l’instauration du fondement de la métaphysique. Elle demeure dans la ligne de la métaphysique traditionnelle tout en se démarquant d’elle. Selon Kant, la métaphysique a pour objet l’étant en général, l’étant suprême. Cependant, il faut encore  entreprendre de refonder, après Hume, la métaphysique sur des bases solides. La « reine des sciences » passe donc pour la science de la raison pure, indépendante de l’expérience contingente car son mode de connaissance est parfaitement rigoureux et absolument contraignant.

Pour ce travail philosophique de refondation scientifique, Kant déplace le centre de gravité de la métaphysique traditionnelle vers la métaphysique spéciale en accordant un intérêt particulier à l’homme. La réflexion sur l’étant suprême implique l’étude des premiers fondements (et des limites) de ce qui est connaissable par l’homme. Le déplacement d’accent s’explique d’abord par le fait que l’homme devient le centre de tout élan de connaissance, ensuite parce que l’homme ne peut connaître que ce qui se manifeste sous ses sens, et enfin parce que la science n’est possible que dans la sphère phénoménale. Le problème de l’être et celui de l’homme deviennent si étroitement liés que la métaphysique de Kant se présente désormais comme celle qui pense le fondement d’une métaphysique conforme à la nature de l’homme.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 12 juin 11

« Le fait accompli, emporté par un présent qui fuit, échappe à jamais à l’emprise de l’homme, mais pèse sur son destin. Derrière la mélancolie de l’éternel écoulement des choses, de l’illusoire présent d’Héraclite, il y a la tragédie de l’inamovibilité d’un passé ineffaçable qui condamne l’initiative à n’être qu’une continuation. La vraie liberté, le vrai commencement exigerait un vrai présent qui, toujours à l’apogée d’une destinée, la recommence éternellement. »

Emmanuel Levinas, Quelques réflexions sur la philosophie de l’hitlérisme, Éditions Fata Morgana.

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Pensée du 11 juin 11

« Comme les nouveaux venus à la philosophie vivent encore parmi les hommes, comme le lien qui les attache aux hommes n’est point encore complètement brisé, il leur appartient de mesurer les conséquences de la philosophie de leur temps. Le métier philosophique peut bien les attirer déjà à l’écart de cette poussière que soulève la vie humaine et de ce grand bruit et de cette rumeur de piétinement qu’elle fait entendre : il leur est encore possible de se refuser à temps aux voies polies, aux froides avenues de la philosophie du ciel, de refuser les  » soupes éclectiques que l’on sert dans les universités sous le nom de philosophie » (F. Engels in  » L. Feuerbach « ). »

Paul-Yves NIZAN, Les chiens de garde, Paris, Rieder, 1932.

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Pensée du 10 juin 11

« La beauté n’est certes pas seule à être proche, et l’horreur nous stupéfie d’une proximité absolue et fascinante qui toujours interdit déjà toute tentative pour l’éloigner. « 

Jean-Louis CHRETIEN, L’effroi du beau

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GRILLE DE LECTURE

Devant une belle fleur, une belle œuvre d’art, en écoutant une musique classique du genre Mozart, Jean Sébastien Bach, nous sommes comme saisis d’une émotion, d’une émotion certes esthétique. Cette émotion esthétique nous vient du fait que la beauté de la fleur, de la peinture, ou l’harmonieux son de la musique nous saisit du fond de notre être. La beauté de la fleur nous est d’une telle splendeur qu’a sa rencontre, nous sommes comme pris et compris par elle. Le beau nous est d’une telle proximité qu’il ne peut pas nous laisser indemnes. La beauté nous éprouve, nous blesse d’une blessure sublime, sa rencontre est joie mais d’une joie douloureuse, tellement douloureuse qu’elle laisse ses traces. Les traces du beau nous rappellent à chaque moment de la vie la proximité du beau. Ses traces viennent dire l’absence d’un il y a. Mais l’absence d’une chose à sa place est cela qui révèle du même coup qu’il lui était essentiel d’avoir une place, constitutive de son mode d’être.

Le clignotement du proche à travers ses traces dit sa présence. Le présent est présent du lointain. Du coup, l’oubli de la beauté devient difficile dans le sens où l’oubli d’une chose dans la proximité familière n’est pas disparition négatrice ; mais la chose oubliée fait corps avec son surgissement comme chose disponible, toujours et déjà-là dans une présence absente. Certes, la beauté n’est pas seule à être proche, mais elle est la seule à nous éprouver d’une épreuve esthétique. La beauté qui se suffit pourtant nous appelle, et nous  impose, sans esquive possible, la charge de lui répondre et de lui correspondre. Cette réponse ne peut qu’être l’acte de louer. Or nos louanges, pour paraphraser l’un des grands chantres de la beauté divine, n’ajoutent rien à la splendeur de la beauté mais ils nous rapprochent d’elle d’une proximité absolue.

Monsoleil-Mervy AMADI, op

Pensée du 09 juin 11

« L’on pourrait croire que le langage est l’une des choses les plus objectives, car il ne sert que de lien pour exprimer une idée. Et il est vrai que hors de tout contexte historique, sociologique ou autre, le langage vide de sens devient objectif. Mais le contexte quel qu’il soit est toujours là et ses mots sont alors à remplir, et tout comme les contextes sont changeants de par l’histoire de chacun, les sens des mots sont eux aussi changeants. Le langage est une construction personnelle, chacun remplit de sens ces mots, ce patrimoine commun. Chacun se construit sa propre interface de communication qui a ses propres spécificités… »

Guillaume Deloison, « Le langage, Construction personnelle de ce patrimoine collectif »

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Pensée du 08 juin 11

« Un philosophe est un homme en quête de sagesse. La sagesse en vérité ne semble pas être un article extrêmement répandu ; il n’y a jamais eu surproduction en ce domaine. Plus est rare ce dont on suppose le philosophe préoccupé, plus on est incliné à penser que la société a un urgent besoin du philosophe. »

Jacques Maritain, La philosophie dans la cité, Paris, Editions Alsatia, 1960.

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GRILLE DE LECTURE

Point n’est besoin de décliner ici la kyrielle de définitions dont regorge le concept de philosophie. Non seulement elles nous éloigneraient de notre objet, mais parce que l’abstraction ne semble pas toujours servir la cause du philosophe. Pour J. Maritain, le philosophe est une abstraction, c’est quelque chose qui n’existe pas. Il existe des hommes en quête de sagesse. Il y a des philosophies qui semblent être en désaccord sur toutes choses, qui « mettent en question tout objet de commun assentiment ». Comme l’article de la sagesse, le philosophe est manifestement chose introuvable, cette digne abstraction n’existerait que dans nos esprits. Cela ne voudrait-il pas dire que rare ceux qui peuvent prétendre posséder la sagesse ?

En tout cas, à entendre ce point de vue, on serait tenté d’inférer que la philosophie est mauvaise parce que les philosophes, constamment exilés de leur sol, seraient proprement inutiles. Tel n’est malheureusement pas le propos de J. Maritain qui veut souligner le pouvoir du philosophe dans la cité. Il affirme à cet effet que plus est rare ce dont on suppose le philosophe préoccupé, plus on est incliné à penser que la société a un urgent besoin du philosophe. Dans des domaines de connaissance aussi divers que l’éthique, la politique, le droit, la théologie, les sciences, l’apport de la philosophie est chose précieuse. Dans son existence réelle, la cité des hommes ne peut se passer de philosophes. Quand même ils sont dans l’erreur, les philosophes sont comme un miroirPuisque nous sommes des êtres pensants, ces miroirs nous sont indispensables.

Dans les hauteurs de l’intelligence, à chaque époque de l’histoire, plus le rayonnement de ce miroir est actif et puissant, plus les philosophes sont grands et recherchés. Maritain présente Hegel comme « un pauvre rêveur et un grand philosophe » qui aurait entraîné le monde dans des erreurs néfastes et de très grande portée. Il aurait nié la supériorité de la personne humaine et la transcendance de Dieu pour s’agenouiller devant l’Histoire. Tout compte fait, poursuit Maritain, vu le rayonnement historique du philosophe allemand, il est meilleur pour la société humaine d’avoir affaire aux erreurs hégéliennes avec Hegel que sans Hegel. Au vrai, un philosophe dans l’erreur est comme un phare sur des récifs ; il permet aux hommes d’identifier leurs erreurs et de lutter contre elles. Et c’est là, dit Maritain, le besoin essentiel de la société.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 07 juin 11

« D’une part, la physique de Galilée et de Descartes mettra fin à la métaphysique, au sens de philosophie des formes substantielles. D’autre part, la critique kantienne marquera un arrêt de la métaphysique au sens de l’onto-théologie. L’Esthétique transcendantale et la Logique transcendantale de la Critique de la raison pure, sur la base de la spontanéité de l’entendement toujours tournée vers la réceptivité de la sensibilité par l’opérativité liante de l’imagination transcendantale, rendent impossible la connaissance des êtres non sensibles. Toute connaissance des êtres non sensibles échappant à la détermination de l’espace et du temps, s’enlise dans l’illusion transcendantale. »

David-Le-Duc TIAHA, Paul Ricœur et le paradoxe de la chair. Brisure et suture. L’Harmattan, 2009.

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Pensée du 06 juin 11

« Comprendre, c’est déjà appliquer. »

Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode. Les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, Paris, Seuil, 1976.

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GRILLE DE LECTURE

Cette nouvelle formule de Gadamer ne manque pas d’esthétique. On connaît sans doute des formules telles que « comprendre, c’est interpréter » ou « interpréter, c’est comprendre même ». Mais « comprendre, c’est déjà appliquer » nous paraît à la fois élégante et énigmatique. Disons simplement que cette proposition complète les deux autres que nous venons d’énumérer. En effet, Gadamer aime à rappeler que l’interprétation n’est pas un acte qui peut occasionnellement s’ajouter à la compréhension ; ainsi,  « comprendre, c’est toujours interpréter » ; et en conséquence, « l’interprétation est la forme explicite de la compréhension ». Ceci dit, l’interprétation et la compréhension sont deux moments d’un processus herméneutique trilogique.

Au vrai, tout acte herméneutique comprend trois éléments structurels : la compréhension, l’interprétation, et l’application. Voici comment les deux premiers éléments s’entrelacent. Comprendre un texte, c’est l’interpréter, relire le texte à partir des préjugés que l’on porte, à partir de son histoire propre et selon la tradition à laquelle l’on appartient. Comprendre un texte, c’est fusionner deux horizons, celui du passé et celui du présent pour en dégager un sens pour aujourd’hui. Le comprendre et l’interpréter appellent un troisième acte : celui de l’appliquer ou l’application. Dans une terminologie non typiquement gadamérienne, on parlerait de « contextualisation », « d’inculturation du sens », « d’herméneutique pratique », « d’appropriation »…

Comprendre, interpréter, appliquer décrivent un processus unitaire qui s’achève par l’application. C’est en ce sens qu’il faut entendre « Comprendre, c’est déjà appliquer ». Si les deux premiers moments de la trilogie paraissent ressortir à l’herméneutique philologique (interprétation générale), le moment de l’application est plus courant en herméneutique juridique et théologique. Ici plus que là, l’application est nécessairement partie intégrante de toute compréhension. Car, ce qui est constitutif des disciplines juridiques et théologiques, « c’est la tension existant entre le texte donné – texte de loi ou de révélation – d’un côté et, de l’autre, le sens qu’atteint son application à l’instant concret de l’interprétation. »

Il s’ensuit que l’arrière-plan historique du texte scripturaire ou de loi n’est pas le plus important. L’exégèse historique d’un texte est toujours au service de la situation changeante dans laquelle le message doit être reçu et appliqué. Que ce soit dans la sentence ou dans la prédication, un texte de loi ou un message de salut ne demande pas d’abord à être compris historiquement comme en herméneutique philologique. Pour comprendre un texte de façon adéquate (conformément à son ambition), suggère Gadamer, il faut le relire de façon nouvelle et différente à chaque instant, c’est-à-dire dans chaque situation concrète. Comprendre, c’est appliquer le texte à comprendre à la situation présente de l’interprète.

Emmanuel AVONYO, op