Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 03 février 11

« Le hiatus qui existe entre l’effectif et l’idéal, entre ce qui « est » et ce qui  « devrait être », a été au centre des préoccupations éthiques dans toutes les sociétés humaines. Les codes de conduite explicitement formulées ou implicites dans les modes de comportement ont toujours guidé les groupes primitifs comme ils cherchent maintenant à déterminer nos sociétés postmodernes, permissives et amorales. Nous avons hérité des temps anciens quelques règles de conduites bien établies ; nous avons aussi appris l’existence d’Etats admirables, presque affranchis du crime… »

Bithika MUKERJI, « Les fondements de l’unité et de l’égalité », in Concilium n° 228, 1990.

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Pensée du 02 février 11

« Les poètes sont ceux des mortels qui (…) ressentent la trace des dieux enfuis, restent sur cette trace, et tracent ainsi aux mortels, leurs frères, le chemin du revirement. Etre poète en temps de détresse, c’est alors, chantant, être attentifs à la trace des dieux enfuis. »

Martin Heidegger, Chemins qui ne mènent nulle part.

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GRILLE DE LECTURE

Cette assertion pittoresque, en dépit du mode affirmatif sur lequel elle s’offre au régal philosophique, est une double question. La première question qu’elle sous-entend est « qu’est-ce qu’être un poète ? » Cela ne revient-il pas à se demander qu’est-ce que la poésie, qu’est-ce que poétiser ? Poétiser, ou poématiser en termes heideggériens, c’est prendre sur soi d’arriver à proximité du lointain. Cette tâche qui échoit aux poètes apparaît pourtant comme la plus innocente, c’est ce que Hölderlin aurait écrit un jour à sa mère dans l’un de leurs échanges épistolaires. L’occupation qui consiste à poématiser se manifeste sous la forme discrète du jeu. La poésie est comme un rêve, disait Heidegger, ce n’est pas une réalité ; c’est un jeu de paroles, ce n’est point le sérieux d’une action. Sans entrave, elle invente son monde d’images et reste absorbée dans le cadre de ce qu’elle a imaginé. Pour être inoffensif, poématiser semble aussi inefficace pour deux raisons :

D’abord, parce que cela reste un pur discours. Ensuite, parce qu’il s’agit de se faire le porte-parole des dieux en fuite, une tâche dont se moque le monde de la technique. Or, en oubliant l’être, les techniciens mortels ont chassé les dieux de leur terre natale ; c’est pourquoi le poète apprend aux mortels à se réconcilier avec les dieux qui se sont enfuis. Le poète est celui-là qui, au temps de la nuit du monde, dit le sacré. Comme une prêtresse de la flamme céleste, il ne sauvegarde son intelligence qu’en préservant l’Esprit, qu’en annonçant un monde dépeuplé par les dieux, qu’en reconstituant l’itinéraire du retrait des dieux. La deuxième question qui explicite la première, c’est de savoir au fond qui le poète est. Le poète est-il un immortel ? Ce que la pensée de Heidegger donne à penser, c’est que le poète est un homme qui sort de la technicisation et de la vacuité ontologique du monde pour se faire le héraut des mortels. La pensée « poïetique » consiste à faire asseoir l’homme sur sa base essentielle par la nomination des dieux et le se-tenir en leur présence.

Le poète Johann Peter Hebel écrivait que les humains sont des plantes qui doivent s’appuyer sur leurs racines pour pouvoir fleurir dans l’éther. Hölderlin ajoute que c’est pourquoi libre arbitre et puissance supérieure leur ont été donnés, pour que créant, détruisant et disparaissant, retournant à l’éternellement vivante, ils témoignent ce qu’il y a de plus divin : « Riche en mérite, c’est poétiquement pourtant que l’homme habite cette terre.» Poètes et humains sont des frères. Le poète, c’est finalement l’homme qui accepte de vivre poétiquement, comme le semblable des dieux. L’homme doit attester poétiquement ce qu’il est. L’attestation de son être par la dénonciation de la trace des dieux concourt à la constitution de la réalité-humaine de l’homme. L’attestation de l’appartenance à cette essentielle-intimité se produit par la création de l’aurore du monde, par la découverte du chemin du revirement. Les chemins de la poésie qui ne mènent nulle part, peuvent aider l’homme à remodeler le visage biscornu de l’alêtheia.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 01 février 11

« Qu’est-ce que l’ignorance ? L’ignorance (avidya) ou nescience est un état psychologique qui n’a aucun caractère cosmique ou métaphysique. Elle réside en nous et ne doit pas être confondue avec l’illusion (maya). C’est avant tout l’ignorance des Quatre nobles vérités d’une part, de l’origine et de la disparition des agrégats (skandha), c’est-à-dire de l’existence, d’autre part. Elle est héritée des vies antérieures qui ont laissé dans la conscience des latences, des tendances erronées, bien qu’en soi l’esprit d’un individu à sa naissance puisse se soustraire librement à leur influence. Elle est aussi une confusion délibérée qui nous fait nous percevoir nous-même comme une chose en soi, un soi autonome et absolu, susceptible de jouir de son état alors qu’il est privé de soi. »

Paul Magnin, « Violence et non-violence dans le bouddhisme », in Entre violence et paix. La voix des religions, Paris, Editions Facultés Jésuites, 2005, p. 51-52.

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Pensée du 31 janvier 11

« … Le symbolisme, pris à son niveau de manifestation dans des textes, marque l’éclatement du langage vers l’autre que lui-même. Ce que j’appelle son ouverture ; cet éclatement, c’est dire ; et dire, c’est montrer. »

Paul Ricœur, Le conflit des interprétations, Paris, Seuil, 1969.

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GRILLE DE LECTURE

L’herméneutique est plurielle. Ce n’est pas un effet de mode. L’herméneutique n’est pas plurielle parce que nous vivons à une époque où tout est perçu de façon plurielle. Le pluralisme en herméneutique est un pluralisme de fait. L’interprétation des textes et des énigmes n’est pas l’apanage d’un seul sujet interprétant. En herméneutique, il n’y a pas de clôture de l’univers des signes, affirmait Paul Ricœur. Le langage qui décode les signes est en lui-même éclaté et polysémique. Cependant, reconnaître qu’il existe des herméneutiques rivales, ce n’est pas affirmer que toutes les interprétations se valent. Ce serait un jugement simpliste qui méconnaîtrait l’existence des règles et des canons en matière d’interprétation. C’est un sujet qui risque de nous conduire loin de la pensée du jour. En lien avec ce qui précède, notons que l’univers du symbolisme est bien l’univers préféré de l’herméneutique. Dans cet univers, le langage règne en maître, mais il est toujours menacé d’exil forcé. Tout y est langage, tout y est expression et signification, tout y est dire et monstration. S’il est établi que le texte est un niveau majeur de manifestation du symbole, il est aussi clair que tout livre que nous ouvrons est rempli de symboles qui nous parlent.

Les symboles nous parlent de diverses manières, dans un langage éclaté et polyphonique. Ce régime du double sens, ce registre d’ouverture du langage est enrichissant aussi bien pour l’interprétation que pour la compréhension. Les herméneutiques rivales se déchirent souvent sur la structure du double-sens, sur le mode d’ouverture du langage et sur la finalité du montrer. Le langage semble échapper à un traitement scientifique, il s’échappe à lui-même pour s’ouvrir sur son autre. Pour Paul Ricœur, cette faiblesse apparente du langage est en même temps sa force : « cette faiblesse est sa force parce que le lieu où le langage s’échappe à lui-même et nous échappe, c’est aussi le lieu où le langage vient à lui-même, c’est le lieu où le langage est dire. » Le langage symbolique est en constante ouverture, en éclatement continuel vers un autre que lui-même parce que le double-sens qu’il essaye de traduire « débouche sur une certaine condition itinérante qui est vécue existentiellement comme mouvement d’une captivité à une délivrance ; sous l’interpellation d’une parole qui donne ce qu’elle ordonne, le double-sens vise ici à  déchiffrer un mouvement existentiel, une certaine condition ontologique de l’homme… » Il apparaît que l’interprétation est toujours à la charnière du linguistique et du non-linguistique, c’est-à-dire, du langage et de l’expérience vécue.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 30 janvier 11

« Le point de départ d’une anthropologie appliquée de la guerre-paix devra donc être constitué par une définition des formes de conflits et de guerre, avec les formes correspondantes de résolution des conflits et de maintien de la paix qui ont jalonné l’histoire de l’humanité. Sociétés traditionnelles et sociétés modernes relevant ainsi des mêmes méthodes d’analyse, il serait possible de poser à nouveau les problèmes du passé (des antécédents historiques), et de dépasser les problèmes du présent (c’est-à-dire déterminer les principes qui permettent de prévoir et donc de prévenir des guerres futures. »

Lanciné Sylla, Anthropologie de la paix, Les Editions du CERAP, Abidjan, 2007, p. 217.

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Pensée du 29 janvier 11

« Durée de la vie de l’homme ? Un moment. Sa substance ? Changeante. Ses sensations ? Obscures. Toute sa masse ? Pourriture. Son âme ? Un tourbillon. Son sort ? Impénétrable. Sa réputation ? Douteuse. En un mot, tout ce qui est de son corps : comme l’eau qui s’écoule; ses pensées : comme des songes et de la fumée; sa vie : un combat perpétuel et une halte sur une terre étrangère; sa renommée après la mort : un pur oubli. Qu’est-ce donc qui peut lui faire faire un bon voyage ? La seule philosophie. Elle consiste à empêcher que le génie qui habite en lui ne reçoive ni affront ni blessure; à être également supérieur à la volupté et à la douleur; ne rien faire au hasard; n’être ni dissimulé, ni menteur, ni hypocrite; n’avoir pas besoin qu’un autre agisse ou n’agisse pas; recevoir tout ce qui arrive et qui lui a été distribué comme un envoi qui lui est fait du même lieu dont il est sorti; enfin, attendre avec résignation la mort, comme une simple dissolution des éléments dont chaque animal est composé. Car si ces éléments ne reçoivent aucun mal d’être changés l’un en l’autre, pourquoi regarder de mauvais œil, pourquoi craindre le changement et la dissolution de tous ? Il n’y a rien là qui ne soit selon la nature. Donc point de mal. »

MARC-AURELE, Pensées, livre II, art. 17.

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Pensée du 28 janvier 11

« L’homme, par le fait qu’il est ouvert sur l’être purement et simplement, devient capable du bien pur et simple : sa capacité d’amour ne pourrait être comblée que par la chose qui serait, non une incarnation particulière, participée, du bien, mais tout le bien, le bien par essence. »

Patrick HERMAND, « L’homme », Encyclopédie Catholicisme, (tome 5).

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GRILLE DE LECTURE

Pour comprendre l’Homme, il faut commencer par l’homme. L’homme est un univers qui se dédouble, se reprend et se possède, cherche sans cesse à devenir transparent à lui-même. L’homme est une subjectivité, il est un tout qui se possède mais qui n’épuise pas sa propre profondeur. D’un mot, l’homme est d’abord une conscience de soi. Toute conscience étant conscience de quelque chose, la subjectivité de l’homme est nécessairement une subjectivité ouverte, une conscience orientée non seulement vers son propre être mais vers tout l’être. En effet, l’homme vise la totalité de l’être depuis son centre de perspective subjectif. C’est ainsi que Pascal a pu dire que l’homme par son esprit contient l’univers qui l’enserre de toute part. Il y a continuité entre l’homme et le cosmos. A l’intérieur de lui-même, ses propres activités biologiques et instinctives sont liées par la vie de l’esprit à son environnement cosmique. Par son esprit, l’homme est ouvert à tout ce qui existe ou peut exister, il entre en communion, en « co-naissance » avec le monde des essences intelligibles. Et il vise sans pouvoir y atteindre parfois, à travers le mystère de l’intelligibilité des êtres, ce qu’ils ont de nécessaire et de permanent, l’universalité qui les rassemble : l’être dans sa pureté, le bien suprême.

Dans sa tension vers l’être universel, l’homme peut être considéré comme un être transcendant. Le rapport appétitif (désirant, voulant) qui le porte vers la totalité de l’être le définit comme une transcendance capable du bien pur. L’homme capable du bien est celui qui ne se contente pas d’un bien factice ou accessoire mais veut le bien sans ratures comme objet d’intellection (de connaissance et d’amour). Pour lui, l’amour ne consiste pas à se laisser emporter par des biens qui ne sont que des reflets dégradés du bien parfait. Il faut les inscrire dans un ordre qui élève la vie matérielle aux dimensions de sa fin spirituelle. C’est pourquoi le désir humain doit porter à transcender la matière, le temps et l’espace. Ouvert sur l’infini du bien, l’homme pourra ainsi perfectionner sa volonté spirituelle et dominer ses actes d’amour. La subjectivité de l’homme signifie ici son autonomie, l’indépendance qu’il prend vis-à-vis des biens intermédiaires. L’homme est autonome en tant que personne accomplissant sous sa propre responsabilité sa destinée. Sa seule dépendance concerne le bien parfait qui apaise sa soif du bien. Son amour vise désormais une sur-existence irréductible à la vie matérielle. La capacité du bien qui est en l’homme est une capacité de sur-existence spirituelle sans laquelle l’homme reste dans une ouverture vide et ne retrouve pas l’unité substantielle qui totalise son l’être.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 27 janvier 11

« Le sens, en tant qu’orientation, n’indique-t-il pas un élan, un hors de soi vers l’autre que soi alors que la philosophie tient à résorber tout Autre dans le Même et à neutraliser l’altérité… La philosophie se produit comme une forme (de pensée) sous laquelle se manifeste le refus d’engagement dans l’Autre, l’attente préférée à l’action, l’indifférence à l’égard des autres… »

Emmanuel LEVINAS, Humanisme de l’autre homme

Pensée du 26 janvier 11

« La solidarité à ce jour n’est très souvent qu’un simple mot du langage, mais il suffit de se référer aux faits quotidiens pour constater que sa pratique entre les citoyens et entre les nations n’est pas évidente. »

Raymond Chappuis, La solidarité. Ethique des relations humaines.

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GRILLE DE LECTURE

Peut-on espérer transformer les bonnes intentions en actions, et passer de la solidarité « discours » à la solidarité « vécue » comme façon d’être et d’agir ensemble ? Cette question apparemment anodine est une sérieuse préoccupation pour Raymond Chappuis. En fait, les discours de bonnes intentions ne manquent pas, les annonces d’aides aux sinistrés des catastrophes naturelles sont parfois impressionnantes. Mais les résultats prennent du temps à se faire sentir. Effets d’annonce ? Manque de bonne volonté ? Il semble qu’entre les bonnes intentions et leur réalisation dans le concret, la marge est si importante qu’il est objectif d’avouer que nous ne sommes pas préparés à faire de la solidarité à l’échelle des nations notre façon normale de vivre. La solidarité semble perdre son sens à mesure que « l’argent-roi », le prince de ce monde, impose sa loi à celle du progrès social et humain, et que les divergences d’intérêts génèrent des conflits insurmontables.

Le symbole « solidarité » est souvent conçu comme une valeur fondatrice d’un imaginaire collectif. Il présente une signification existentielle qui n’a rien à voir avec une vue de l’esprit. La solidarité est concrète, elle exige une présence palpable. C’est une action généreuse mise au service d’autrui, un sentiment de dépendance réciproque entre les hommes, sentiment qui pousse les hommes à s’aider mutuellement. C’est aussi le caractère des êtres ou des choses liées de telle sorte que ce qui arrive à l’un d’entre eux retentisse sur les autres. Le vocabulaire philosophique établit un lien de quasi équivalence entre le mot solidarité et ceux de charité et de justice. L’économiste français Pierre Leroux remplace la charité du christianisme par le mot solidarité. La solidarité est en effet une valeur qui n’est étrangère à personne. En principe, chacun est capable de donner à celui qui n’a pas. Il reste que la charité a souvent un goût amer pour ceux dont la structure mentale n’échappe pas au poids du sentiment de dignité.

Que la solidarité soit un sentiment mécanique au sens de dépendance réciproque ou qu’elle soit un devoir moral, elle est une exigence qui oblige à un devoir d’assistance devant l’humaine condition meurtrie. Si la pratique de la solidarité entre les citoyens et entre les nations n’est pas évidente, il se pose alors la question de savoir si ce devoir moral peut tenir lieu d’éthique universelle. Chaque peuple a sa morale qui est déterminée par les conditions dans lesquelles il vit, disait Emile Durkheim. Selon cette logique, une éthique de la solidarité à l’échelle mondiale serait un leurre. Mais on est en droit de penser qu’au lieu de fonder la solidarité en éthique universelle, chacun pourrait jouer sa partition en accordant du prix à la culture du « donner et du recevoir ». Il ne fait aucun doute que ce sentiment est source de joie profonde, dans un univers de fraternité où chaque homme se sentirait relié à l’autre par sa part d’humanité. La solidarité vécue comme lien interhumain, qui ne dispense guère de l’engagement individuel pour le progrès social, pourrait réduire les inégalités économiques et les fractures sociales et culturelles.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 25 janvier 11

« La faute est une aventure dont les possibilités sont immenses ; à ses dernières limites elle est une découverte de l’infini, une épreuve du sacré, du sacré en négatif, du sacré dans le diabolique… C’est la faute qui illimite le moi par-delà ses actes. Ainsi c’est en traversant sa faute que la conscience va à sa liberté fondamentale. Elle l’expérimente en quelque sorte en transparence. »

PAUL RICOEUR, Philosophie de la volonté, I

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