Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 13 février 11

Pour que la philosophie apparaisse il faut la conscience de la liberté, et le peuple dans lequel la philosophie commence doit avoir la liberté comme principe ; pratiquement, cela est lié à l’épanouissement de la liberté réelle, la liberté politique. Celle-ci commence seulement là où l’individu se sait comme individu pour soi, comme universel, comme essentiel, comme ayant une valeur infinie en tant qu’individu ; où le sujet a atteint la conscience de la personnalité, où donc il veut affirmer sa valeur absolument pour soi. La libre pensée de l’objet y est incluse, – de l’objet absolu, universel, essentiel. Penser, cela veut dire mettre quelque chose dans la forme de l’universalité; se penser veut dire se savoir comme universel, se donner la détermination de l’universel, se rapporter à soi. Là est contenu l’élément de la liberté pratique […]. Dans l’histoire la philosophie apparaît donc seulement là où se forment de libres constitutions. L’Esprit doit se séparer de son vouloir naturel, de son immersion dans la matière »

Friedrich HEGEL, Leçons sur l’histoire de la philosophie.

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Pensée du 16 février 12

« L’histoire de l’évolution de la vie, si incomplète qu’elle soit encore, nous laisse déjà entrevoir comment l’intelligence s’est constituée par un progrès ininterrompu, le long d’une ligne qui monte, à travers la série des Vertébrés, jusqu’à l’homme. Elle nous montre, dans la faculté de comprendre, une annexe de la faculté d’agir, une adaptation de plus en plus précise, de plus en plus complexe et souple, de la conscience des êtres vivants aux conditions d’existence qui leur sont faites. De là devrait résulter cette conséquence que notre intelligence, au sens étroit du mot, est destinée à assurer l’insertion parfaite de notre corps dans son milieu, à se représenter les rapports des choses extérieures entre elles, enfin à penser la matière. »

Henri Bergson, L’Evolution créatrice, Paris, PUF, 1959 (Introduction).

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Pensée du 11 février 11

«Le philosophe n’obéit ni ne commande. Il cherche à sympathiser.»

Henri Bergson, La pensée et le mouvant

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GRILLE DE LECTURE

Cette pensée de Bergson illustre bien l’articulation entre l’intuition et la sympathie philosophiques. Chaque philosophe donne sa définition de la philosophie, mais tous se rejoignent sur l’essentiel : l’homme comme objet de toute recherche philosophique. L’homme n’apparaît au sommet de la démarche bergsonienne qu’au bout de l’exercice de la philosophie comme une méthode. En ce sens, l’intuition désigne le rapport de l’esprit humain à lui même en tant que pure intériorité, tandis que la sympathie permet à l’esprit de sortir de lui-même pour coïncider profondément avec des réalités extérieures. Cette sympathie touche aussi bien aux objets de connaissance qu’aux hommes, au vital des formes vivantes qu’au social de la société. C’est en cela que l’intuition et la sympathie se complètent et s’identifient comme deux méthodes philosophiques ayant le même but. L’intuition philosophique devient essentiellement sympathie avec les choses (dans l’ordre cognitif) et avec les hommes (dans l’ordre politique). C’est aussi en cela que la sympathie pourrait être la caractéristique majeure du philosophe qui ne servirait à rien s’il s’enfermait dans sa tour de connaissance intuitive. Il lui faut encore assumer une existence sociale par une ascension spirituelle et éthique dont le plus court chemin est l’homme. Le philosophe a moins à commander qu’à obéir à l’appel de la transcendance qui s’incruste dans l’homme et l’appelle à une responsabilité indéclinable. Le philosophe demeure à l’écoute de l’être, il en est le berger disait Heidegger. Ce rôle du philosophe est une conquête. Le philosophe cherche à sympathiser, il s’efforce d’être le berger de l’être par la sympathie avec l’être, par l’adhérence à son objet. Il se peut que le philosophe soit de cette manière le défenseur d’un humanisme pratique, le héraut d’un humanisme en acte qui réaffirme l’homme comme valeur et la vie spirituelle comme visée de l’être.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 10 février 11

« Dans la dynamique même des sociétés contemporaines, les processus de transition de la société traditionnelle à la société moderne sont le plus souvent vécus comme crise de la société globale, dans la mesure où les éléments traditionnels conduisent à l’anomie et au dysfonctionnement des structures modernes. Le système social global de la société en transition comporte des éléments d’origine et d’âges différents qui entrent en conflit parce qu’incompatibles les uns avec les autres ; un conflit de valeurs ; donc un conflit de culture générateur potentiel de violence anomique. »

Lanciné Sylla, Anthropologie de la paix, Les Editions du CERAP, Abidjan, 2007, p. 216.

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Pensée du 09 février 11

«L’art est la plus haute puissance du faux, il magnifie le « monde en tant qu’erreur », il sanctifie le mensonge, il fait de la volonté de tromper un idéal supérieur »

Gilles DELEUZE, Nietzsche et la philosophie, p. 117.

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GRILLE DE LECTURE

La question de la vérité se retrouve au point de croisement de l’esthétique et de la philosophie. Dans ce réquisitoire dressé contre l’art, le paradoxe de l’énoncé est évident et relance le débat autour du vrai visage de Nietzsche. Nietzsche, on le sait, n’a cessé jamais d’affirmer que l’art avait plus de valeur que la vérité (celle des philosophes s’entend) et que nous avions l’art pour ne pas périr de la vérité. En détruisant le platonisme et les apparences sensibles, en faisant du monde intelligible une fable (Le Crépuscule des idoles), Nietzsche fait de l’art l’une des formes de connaissances les plus hautes. C’est avec juste raison que l’on peut se demander si le philosophe voudrait ici reprendre le manteau des classiques qui faisaient de la beauté esthétique une représentation sensible et dégradée du vrai ? Rien n’est moins sûr.

Certes, selon Deleuze, l’art nietzschéen est une puissance du faux, il sanctifie le mensonge dans un monde erroné. Mais il ne faut pas s’arrêter là. Car c’est parce que l’art est faux qu’il est vrai dans l’acception nietzschéenne. Cela s’explique par le fait qu’il ne prétend pas s’élever au-dessus du relativisme de la vie. L’art se présente honnêtement comme une interprétation. Ce faisant, l’art est en accord avec le caractère perspectif de l’existence dont tous nos jugements ne sont que des symptômes, de simples évaluations. Si la vérité artistique est effectuation de la puissance du faux, l’artiste est un chercheur de cette vraie vérité. L’artiste, en traduisant le mensonge du réel en toute vérité, est le seul qui en mentant, ne ment pas. C’est peut-être ce qui fait dire à Deleuze qu’il fait de la volonté de tromper un idéal supérieur. Pour Nietzsche, l’art a une fonction de connaissance, une vocation à traduire une réalité plus réelle que celle des philosophes. Et la pensée du philosophe-artiste, pour être en phase avec la vie, ne doit plus surplomber la vie, elle doit en devenir l’expression la plus amicale.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 08 février 11

« La crise de l’humanisme à notre époque a, sans doute, sa source dans l’expérience de l’inefficacité humaine qu’accusent l’abondance de nos moyens d’agir et l’étendue de nos ambitions… Notre époque ne se définit pas par le triomphe de la technique pour la technique, comme elle ne se définit pas par l’art pour l’art, comme elle ne se définit pas par le nihilisme. Elle est action pour un monde qui vient. Elle est action pour un monde qui vient, dépassement de son époque, dépassement de soi qui requiert l’épiphanie de l’Autre. »

Emmanuel LEVINAS, Humanisme de l’autre homme

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Pensée du 07 février 11

« L’humanisme transcendantal est la position hors nature du propre de l’homme. Hors nature, c’est-à-dire, aussi hors des déterminismes qui régissent les phénomènes naturels. »

Luc Ferry, L’homme-Dieu ou le Sens de la vie, p. 233.

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GRILLE DE LECTURE

L’humanisme situe l’homme au centre de l’ordre de l’existence intramondaine. Il lui confère une place si imminente que ses droits et la prééminence de sa vie sont désormais reconnus comme chose sacrée. Le sens et la valeur de la vie où nous sommes plongés dépendent définitivement de l’homme. Quant à l’humanisme transcendantal, il « affirme le mystère au cœur de l’être humain, sa capacité à s’affranchir du mécanisme qui règne sans partage dans le monde non humain et permet à la science de le prévoir et de le connaître sans fin. » L’humanisme transcendantal, qui selon Luc Ferry, remonte à Rousseau, Kant, Husserl, Heidegger, Levinas, Arendt, n’exile pas l’homme hors du monde humain. Il redore ses blasons au cœur du monde en inscrivant la transcendance au sein de l’immanence, de l’appartenance intégrale au monde. Heidegger, Levinas et Arendt définissent l’humanitas de l’homme en termes de « transcendance » et d’ek-sistence » : en fait, l’humanité de l’homme se trouve dans son aptitude à s’élever au-delà des déterminations intramondaines pour pénétrer dans le domaine sacré de la vie avec la pensée. C’est un véritable postulat de liberté qui est s’y énonce. Etant entendu que la liberté humaine est cette une faculté insondable qui permet à l’homme de s’opposer à la logique implacable (pour l’animal) des penchants naturels.

Le rôle de la pensée apparaît déterminant dans l’affirmation de la transcendance de l’homme. La transcendance de l’homme n’est pas pour autant une simple vue de l’esprit. Car encore faut-il être rationnel et bien pensant pour poser le mystère de la liberté humaine. Seule la raison « suffisante » peut vaincre ou dépasser la loi de la causalité permanente. Grâce à la pensée, la vie humaine est sans cesse en excédence d’elle-même, en débordement des cadres définis par les sciences humaines. Elle nous apprend qu’il y a au sein de la vie humaine des valeurs transcendantes pour lesquelles l’homme peut se battre jusqu’au dernier souffle. C’est l’exemple de la vie elle-même, de l’amour, de la justice, de la vérité. Cette façon de voir relève d’une foi pratique en l’existence de la liberté humaine, d’un parti pris métaphysique réaliste dont la contestation peut dissoudre complètement l’homme dans une pure immanence sans élévation. Il s’agit d’un parti pris métaphysique parce que la pensée ne prétend pas fonder absolument en raison, de façon autonome, l’existence des valeurs humaines d’origine transcendante. Ces valeurs conservent, malgré leur enracinement dans la raison humaine et dans la conscience spirituelle des hommes, une part inéluctable de mystère que des instruments scientifiques ne sauraient disséquer. D’après l’humanisme transcendantal dont il est question, l’homme vit dans le monde avec des valeurs qui le dépassent ; c’est elles qui fondent l’inviolabilité de l’homme.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 06 février 11

« L’âme, on le sait, est en l’homme,  ce par quoi il a part au divin, ainsi que nous l’enseigne Platon. Par l’âme, l’homme se voit appelé à ce qui fait sa racine, à ce par quoi à chaque instant, il vient naître en lui-même. En ce sens, elle est la substance de l’homme, ce sans quoi l’homme ne pourrait pas être posé comme il est. Chez Platon, l’âme est confessé comme ce qui en l’homme est immortel. Elle est ce par quoi, pour reprendre une expression du Phédon, il nous est possible d’échapper à la mort, comme la boule de neige à la chaleur. L’homme ne serait pas envisageable une seconde, s’il n’était avant tout appréhendé comme âme. Pour utiliser une image hégélienne, en l’homme, le concept est l’âme : ce qui veut dire, ce à quoi tout retourne, ce vers quoi intemporellement, tout vient se tourner afin d’assurer en l’homme une unité. »

Kouadio Augustin DIBI, Esthétique : la question du beau (Cours inédit)

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Pensée du 05 février 11

« Le génie cartésien est d’avoir porté à l’extrême cette intuition d’une pensée qui fait cercle avec soi en se posant et qui n’accueille plus en soi que l’effigie de son corps et l’effigie de l’autre… L’existence du monde qui prolonge celle de mon corps comme son horizon ne peut plus être suspendue sans une grave lésion du Cogito lui-même qui, en perdant l’existence du monde, perd celle de son corps et finalement son indice de première personne.»

PAUL RICOEUR, Philosophie de la volonté, I

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Pensée du 04 février 11

« Pour le journaliste, la liberté est un préalable à son éthique, en même temps que son éthique le conduit à tenir la liberté de l’information et, plus généralement, la liberté des autres, comme droit fondamental, pour une valeur qu’il lui appartient d’affirmer. »

Daniel Cornu, Journalisme et vérité, p. 146.

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GRILLE DE LECTURE

Il n’est pas d’éthique de l’information sans liberté, sans capacité de tracer sa propre voie, de choisir entre divers chemins ouverts, d’avoir une ligne éditoriale propre. L’information est un bien, un bien précieux faisant appel à une décision morale, par rapport à laquelle la liberté de l’homme ne peut être économisée. Emmanuel Kant résumait dans la Métaphysique des mœurs l’exigence éthique : « Agis de telle façon que tu traites l’humanité dans ta personne ou dans celle d’autrui non pas seulement comme un moyen, mais toujours comme une fin en soi. » Cette exigence éthique a beau être un impératif suprême entièrement apriorique, elle se propose à la conscience de l’homme et requiert de sa part une adhésion, une réponse, qui sont de l’ordre de la liberté. L’agir qui engage la responsabilité morale du journaliste est donc un agir volontaire libre. La liberté est un préalable à l’éthique de l’information. Mais cette liberté semble se trouver aussi bien en aval qu’en amont du processus de l’information.

La visée du bien commun commande de faire ce qui nous convient (ainsi qu’aux autres) et de renoncer à ce qui ne l’est pas. Ainsi, l’éthique du journaliste doit avant tout libérer l’information et les autres. La question de la liberté se situe en ouverture de toute interrogation éthique portant sur les relations entre les hommes. Elle a une visée politique indéniable. Paul Ricœur définissait la visée éthique comme la visée de la vie bonne avec et pour autrui dans des institutions justes. Rapporté au domaine de l’information, ce principe implique que l’information libre doit encore être vraie et juste, elle doit instruire et respecter la liberté de ceux qui la reçoivent. La liberté n’est pas que fondatrice (en tant qu’un droit fondamental), elle est aussi pragmatique. La liberté, qui fonde la légitimité du travail du journaliste et établit sa responsabilité, passe aussi par l’acte de construction d’une destinée commune. C’est-à-dire qu’elle s’inscrit dans un contexte, dans un temps et dans un lieu. Il ressort de cette circonstance que la liberté du journaliste est non seulement morale mais aussi sociale (politique).

Comme l’enseigne la tradition philosophique classique, la liberté est la valeur des valeurs, la condition primordiale et indispensable pour qu’une information vraie et juste soit possible. Par-dessus tout, la liberté est une valeur à affirmer, une valeur à laquelle il faut encore donner un visage politique. Si la liberté est une valeur en soi, elle est aussi un  politique nécessaire, un cadre de discussion et d’accomplissement humain. La liberté qui fonde l’éthique de l’information est encore celle qui la rend effective, dans la mesure où elle définit le champ éthique et rend possible un jeu d’actions réciproques, de recherche de compréhension mutuelle et de concertation. Pour qu’une éthique de l’information soit possible, tous les sujets doivent postuler (affirmer) l’exigence de la liberté pour les autres comme l’acte inaugural de leur propre liberté. C’est une liberté de connaître, de dire, de penser et de s’exprimer que le journaliste entend illustrer et défendre par son activité professionnelle.

Emmanuel AVONYO, op