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Pensée du 09 mai 10

« La personne humaine est un être doué d’une forme s’enracinant dans une intériorité, déterminé par l’esprit en tant qu’il subsiste en lui-même et dispose de lui-même »

Romano GUARDINI, Le monde et la personne

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GRILLE DE LECTURE

Au sens étymologique, le mot personne vient du latin persona qui désigne les masques utilisés dans le théâtre antique pour permettre au public d’identifier le personnage que l’acteur incarnait sur scène. Ce masque servait également de porte-voix permettant ainsi aux spectateurs d’entendre les tirades déclamées par l’acteur. La notion de personnage a une dimension publique et sociale.

Quant à la pensée de Romano Guardini, elle semble nous suggérer que la personne est un absolu à l’égard de toute autre réalité matérielle ou sociale, et de toute autre personne humaine. Aucune autre personne, aucune collectivité, aucun organisme ne peut l’utiliser légitimement comme un moyen. Au même moment, son absolu est un absolu social, une individualité sociable. L’homme est une forme dotée d’une personnalité. Conçu comme une forme, l’homme est un être relationnel. Ses différents éléments constituent un système sous un double rapport structural et fonctionnel. L’homme s’insère lui-même comme un objet élaboré entre des objets élaborés, comme une unité mouvante entre des unités. L’homme est un être relationnel parce qu’il est doté de forme, c’est un être informé socialement. La forme est ce qu’il a en commun avec les autres hommes. C’est l’espèce intelligible en termes aristotéliciens. Malgré son caractère absolu, il n’est pas une figure opaque et fermée.

En quoi consiste son caractère absolu ? L’homme est perçu comme un être individuel, déterminé par son centre, son intériorité d’où procèdent l’effort d’autoconstruction et le pouvoir de renfermement sur soi. L’intériorité permet à l’homme de se distinguer du monde extérieur et d’édifier son monde propre à lui à l’encontre des autres espèces. L’individualité fonde la valeur propre de l’homme. La personnalité humaine dépend de la caractérisation de l’individu par la conscience de soi. L’intériorité de l’homme n’est pas à confondre avec l’illusion d’une transparence totale à soi. L’homme qui prend conscience de son individualité réalise sa personnalité en société, dans le monde, selon Romano Guardini. Car une personne est un être social responsable de ses actes et de son être. C’est un être doué d’appréhension de sens. La personne est un sujet qui s’assigne la tâche de reconstruire le réel, le donné naturel par un effort de pensée, d’action et de création.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 08 mai 10

« La crise de l’humanisme à notre époque a, sans doute, sa source dans l’expérience de l’inefficacité humaine qu’accusent l’abondance de nos moyens d’agir et l’étendue de nos ambitions. »

Emmanuel LEVINAS, Humanisme de l’autre homme

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GRILLE DE LECTURE

L’injustice dans le monde, les conflits interhumains et les guerres fratricides etc. qui chaque jour endeuillent l’humanité, posent le problème du sens de l’humain. Notre monde est celui de l’efficience où l’homme oublie l’autre homme au profit du matériel. La question qui ressort de cette citation qui nous est donnée à penser est celle de savoir « quel humanisme pour notre monde d’aujourd’hui ? »

Levinas en appelle à un nouvel humanisme fondé sur la morale, l’éthique de l’autre, du visage, pour redonner sens à l’autre homme. L’expérience de l’inefficacité humaine est une inefficacité intellectuelle à penser un vrai humanisme de l’autre homme. Il y a comme une crise de l’intellectualisme au niveau de la pensée philosophique.

Au fond de cette citation se glisse une subtile critique du totalitarisme hitlérien et du national-socialisme qui vidaient le concept humain de son contenu. L’humain est réifié, il perd son sens, il devient l’objet de ses propres œuvres, l’homme perd son sens d’être rationnel, il perd ses privilèges dans le monde. L’humain est sacrifié sur l’autel de la chosification. C’est pourquoi la pensée de Levinas donne la primauté à l’éthique comme philosophie première.

Mervy Monsoleil AMADI, op

Pensée du 07 mai 10

« La logique est la morale de la pensée.»

Raymond RUYER, Philosophie de la valeur.

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GRILLE DE LECTURE

La logique est ce qui règle la pensée. Elle lui permet de se déployer sans contradiction, sans dire et se dédire. Nous pouvons affirmer que la logique est celle qui trace la route et créé l’espace à partir desquels la pensée s’élabore conceptuellement, se déploie et se fait comprendre sans ambiguïté ni obscurité. C’est en ce sens que nous pouvons soutenir qu’elle façonne le « comportement » de la pensée, qu’elle lui permet de se bien conduire, de bien se faire recevoir, de bien se faire intelligible, de bien se faire rassurante. Nous avons coutume de dire que la logique s’occupe de la forme de la pensée. La forme, c’est ce qui permet à quelque chose de se laisser saisir, circonscrire, voir, apercevoir. Et donc sans la forme de la pensée, elle ne saurait être appréhendée. La logique est la morale de la pensée en ce sens où c’est elle qui dirige la pensée dans son effectuation.

Le concept de morale vient du latin moralitas qui signifie comportement approprié, façon, caractère. La morale a donc trait étymologiquement au comportement, à l’agir, au faire. Une pensée digne de ce nom ne peut se faire sans une teinte logique, sinon elle ne peut être assimilée qu’à une sottise, une baliverne et traduirait un non sens. Dans ces conditions, elle raterait son objectif. Toute pensée vise à être comprise, être véridique, être reçue comme pensée authentique tout simplement ; c’est-à-dire être une parole ayant un sens et voulant traduire et énoncer un sens. Nous pouvons donc en fin de compte dire que toute pensée doit être logique pour être pensée. Ne voyons-nous pas dans le mot logique même le concept « logos » ? Le logos dit la pensée. Il constitue la matière même de la pensée, ce avec quoi la pensée se dit, se construit et se fait être hors de son enclave pour être intelligible et intelligente.

Aristide BASSE, o.p.

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Pensée du 06 mai 10

« Ce qui est hasard à l’égard des hommes est dessein à l’égard de Dieu. »

Jacques-Bénigne BOSSUET, Politique, V.

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GRILLE DE LECTURE

Le hasard est ce qui arrive de manière fortuite, sans une certaine prévisibilité, sans crier garde, dirions-nous. En d’autres termes, le hasard est ce qui vient s’effectuer dans la non-attente. C’est donc un non-attendu qui se fait événement. Il est ici assimilable à un accident historique. La prédiction échappe à la sphère du hasard. Tout fait dans la vie est événement, avènement de quelque chose dont la possibilité a été pensée ou non. Nous voulons dire que tout événement surgissant dans l’existence est soit attendu ou inattendu. Du côté des hommes, cela se vérifie du fait que leur vie est faite de recherches, de programmations, de projets etc. Les hommes se posant en des êtres éveillés, procèdent de temps en temps par prévisions mais parfois il y a des événements qui les surprennent dans leur être-naturel. Tout ce qui arrive sans une prévision humaine, sans une prédiction et qui surprend est qualifié de hasardeux. Ce qui est hasardeux vient par-la-force-des-choses dans sa contingence.

De Dieu, nous ne pouvons dire cela. En effet, Dieu est omniscient, il est la Sagesse et il agit dans cette Sagesse, selon cette Sagesse qui n’est pas un être à côté de Dieu, mais cette Sagesse est Dieu lui-même et à la fois une faculté de Dieu. La Sagesse de Dieu dit sa Connaissance créatrice. Dieu est Cause connaissante des choses ou des êtres qu’il crée ; il connaît donc tout ce qu’il fait, tout ce qu’il crée de toute éternité. D’un seul regard, Dieu connaît de toute éternité tous les êtres qu’il crée ainsi que leur développement historique et existentiel. C’est pour dire que rien en ce monde, surgissant, ne survient pour Dieu. Rien n’est événement pour Dieu, événement au sens de ce qui surgit et se donne d’être nouveau, nouvellement découvert et saisi par celui qui le perçoit. Dieu sait tout, et il sait de toute éternité ce qui arrivera dans l’histoire. En créant, Dieu imprime une histoire en tout. Tout est donc dessein pour Dieu. Tout part de la création comme production par Dieu de quelque chose qui n’était pas. Dieu vit dans la perpétuelle présence. Le temps de Dieu est le présent, l’éternité ; ce qui fait que rien ne lui échappe. Ainsi, ce qui est hasard pour les hommes est dessein pour Dieu.

Aristide BASSE, o.p.

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Pensée du 05 mai 10

« La conscience de soi semble se constituer dans sa profondeur par le moyen du symbolisme et n’élaborer de langue abstraite qu’en seconde instance par le moyen d’une herméneutique spontanée de ses symboles primaires. »

Paul Ricœur, La symbolique du mal

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GRILLE DE LECTURE

C’est un principe de premier ordre chez Paul Ricœur, il n’y a pas de connaissance de soi sans médiation symbolique ou humaine. Toute connaissance de soi doit être médiatisée par l’interprétation des signes et des symboles. Ces derniers sont déposés dans des œuvres de culture et d’histoire et incarnent l’effort de l’homme pour exister. C’est ce même principe qui guide la lecture de cet extrait du Livre II du deuxième tome de la Philosophie de la volonté de Paul Ricœur. Il n’y a pas de conscience immédiate de soi qui puisse faire l’économie des différents niveaux d’interprétation symbolique. La conscience réflexive de soi est symboliquement constituée. Elle est remplie de symboles gros de toutes sortes d’herméneutiques. Le symbole se comporte comme un jalon de l’intelligence de soi et comme un guide du « devenir soi-même ». Le symbole est au fondement de tout discours sur la vie de la conscience. On distingue trois niveaux d’expressions symboliques, ils sont assez complémentaires.

Le niveau des symboles primaires, le niveau des symboles secondaires et le niveau des symboles tertiaires. Les symboles du second degré médiatisent les symboles primaires qui eux-mêmes médiatisent l’expérience vive de la conscience. C’est à partir de l’herméneutique des symboles primaires que l’on parvient au niveau du langage spéculatif sur l’expérience vive. Toute spéculation sur la vie de la conscience doit emprunter la voie médiatrice des symboles primaires qui caractérisent l’expérience primordiale de la conscience. Pour aller plus loin dans la compréhension de l’expérience de la conscience de soi, prenons pour élément explicitant la question philosophique de la faute des origines de l’homme. La faute s’approche de trois manières qui correspondent à ces trois niveaux de lecture du symbole : par l’aveu, par le mythe, par la spéculation. Ces trois niveaux s’imbriquent à tel point que l’aveu ne servirait à rien, si le mythe ne permettait pas de comprendre la genèse de l’expérience que le sujet a faite, et si la spéculation ne rendait pas rigoureusement compte de ce langage aveugle. C’est ainsi que Ricœur parle ici du cercle de l’aveu, du mythe et de la spéculation.

La vie de la conscience peut encore être saisie par la sollicitation de trois autres dimensions du symbole que sont : le symbole cosmique, le symbole onirique et le symbole poétique. L’examen de sa propre conscience oblige à remonter aux formes naïves (originelles) où la conscience réfléchie se subordonne respectivement à l’aspect cosmique des hiérophanies, à l’aspect nocturne des productions oniriques, à la création du verbe poétique. L’analyse des documents du passé prend en compte la nature, les rêves et l’imagination poétique. La replongée de la conscience réfléchie dans notre passé est sans doute le moyen détourné par lequel nous nous immergeons dans l’archaïsme de l’humanité. Cette double plongée est l’occasion de la prospection de nous-même, de la prophétie de nous-même. Il s’agit de tirer des lambeaux symboliques de notre passé une prophétie de notre devenir. Je m’exprime en exprimant le monde et j’explore ma propre sacralité en déchiffrant celle du monde.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 04 mai 10

« A notre question : « qu’est-ce que l’homme ? », nous pouvons donc donner en réponse l’idée grecque, juive et chrétienne de l’homme : l’homme est un animal doué de raison dont la suprême dignité est dans l’intelligence. »

Jacques Maritain, Pour une philosophie de l’éducation

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GRILLE DE LECTURE

Jacques Maritain rappelle par cette définition l’essentiel d’une philosophie personnaliste qui insiste sur la conception de l’homme comme une personne. Maritain veut proposer une philosophie de l’éducation et se trouve confrontée à une exigence. L’éducation humaine a besoin de connaître d’abord et primordialement ce que l’homme est, quelle est la nature de l’homme et quelle échelle de valeurs elle implique essentiellement. A la relecture de l’héritage greco-judéo-chrétien, il retient une conception de l’homme. L’homme est une personne qui se tient elle-même en main par son intelligence et sa volonté. Cela veut dire que l’homme n’existe pas simplement en tant qu’être physique, il a en lui une existence plus riche et plus noble. Son existence cache une surexistence spirituelle dont son intelligence est le témoin. Cette surexistence jouit d’une double faculté : celle de connaître et celle d’aimer.

L’homme, élément de l’univers n’en est pas seulement une partie. Il est d’une certaine manière un tout, il est un univers à lui-même, un microcosme en lequel le grand univers tout entier est enveloppé par la connaissance. L’homme détient le monopole d’une relation libre avec tous les êtres de la nature. Par l’amour, il peut se donner librement à des êtres qui sont comme d’autres lui-même. Aristote reconnaissait en l’homme une réalité philosophique aux connotations multiples : celle de l’âme. L’âme est le principe de la vie dans tout organisme. Dans l’homme, elle est douée d’intellect supra-matériel. L’âme est une surexistence dans l’existence physique. Pour Maritain, aussi dépendant que l’homme soit des moindres accidents de la nature, la personne humaine existe en vertu de l’existence de son âme, qui domine le temps et la mort. L’âme ou encore l’esprit est la racine de la personnalité.

Parler de personnalité, c’est renvoyer aux notions de totalité et d’indépendance. Selon Maritain, dire qu’un homme est une personne, c’est dire que, dans la profondeur de son être, il est plus un tout qu’une partie ; il est plus indépendant que serf. C’est là que réside sa dignité. Sa dignité absolue se trouve dans son attrait pour toutes les choses qui ont une valeur absolue, dans sa relation constante avec le royaume de l’être et de la beauté. La personnalité n’est qu’un pôle de l’homme doué d’intelligence. L’autre pôle que met en valeur le personnalisme est l’individualité en langage aristotélicien. L’homme en tant qu’âme spirituelle est aussi une individualité matérielle, le fragment d’une espèce, un simple point dans l’immense réseau des forces naturelles. L’homme est donc un animal dont le côté individuel et matériel subit un dressage sous la forme d’un éveil humain qu’on appelle éducation. L’éducation est intériorisée grâce à l’intelligence et à la volonté libre.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 03 mai 10

« Le respect de soi-même comporte le sens qu’un individu a de sa propre valeur, la conviction profonde qu’il a que sa propre conception du bien, son projet de vie valent la peine d’être réalisés. »

John Rawls, Théorie de la justice, § 67.

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GRILLE DE LECTURE

La pensée de ce jour nous renvoie à la théorie du bien de John Rawls. Celui-ci présente, dans sa Théorie de la justice, le bien comme rationalité. Tous les membres d’une coopération sociale sont des êtres rationnels, il est par conséquent rationnel de désirer des biens, qui sont eux aussi rationnels. Dans une société juste telle que Rawls l’entend, le bien d’une personne consiste en la réalisation couronnée de succès d’un projet de vie rationnel. Ce bien est déterminé par ce qui est, pour cette personne, le projet de vie le plus rationnel dans un contexte relativement favorable. En dehors des biens premiers caractérisés comme préalablement nécessaires pour tous, les partenaires sociaux désirent des biens différents. Cependant, les conceptions qu’ils se font de leurs biens doivent être conformes aux principes du juste définis dans la position originelle. Parce que dans la théorie de la justice comme équité, le concept du juste est antérieur au bien. La recherche du bien ne doit pas faire entorse à la promotion de la justice qui, d’une certaine façon, est le premier bien des personnes vivant en société. Les biens premiers sont les conditions préalables à la réalisation de leurs projets de vie. Au nombre des biens premiers, il y a la liberté, la richesse ; il y a aussi le respect de soi-même.

De tous les biens premiers, le respect de soi-même est peut-être le bien le plus important selon John Rawls. Le respect de soi-même est la confiance dans le sens de sa propre valeur. Au fait, lorsque les partenaires sociaux ont le sentiment que leurs projets de vie ont peu de valeur, ils ne pourront plus les continuer avec plaisir, ni à être satisfaits de leur exécution. Ils ne peuvent qu’abandonner leurs entreprises lorsqu’ils sont en proie à la hantise du sentiment de l’échec et traversés par le doute à l’égard d’eux-mêmes. C’est pourquoi le sens de sa propre valeur, la conviction que son projet de vie est réalisable, sont caractéristiques de l’estime de soi et en font un préalable à leur bien-être social. Sans le bien premier qu’est le respect de soi-même, rien ne semble valoir la peine d’agir. Sans le respect de soi, le désir et l’activité humains deviennent vides et sans intérêt. L’apathie et le cynisme prennent le dessus. La Théorie de la justice accorde beaucoup d’importance au respect de soi-même pour que soient éliminées dès la position originelle, les conditions sociales qui le mineraient.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 02 mai 10

« Je jugeai que je pouvais prendre pour règle générale, que les choses que nous concevons fort clairement et fort distinctement, sont toutes vraies ; mais qu’il y a seulement quelque difficulté à bien remarquer quelles sont celles que nous concevons distinctement.»

René DESCARTES, Discours de la méthode

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GRILLE DE LECTURE

Par sa clarté, l’acte réflexif du « cogito » livre à Descartes la certitude justifiant le doute qui le précède et fondant les découvertes qui suivent. Ayant abouti à cela, Descartes “jugea qu’il pouvait prendre pour règle générale que ce que nous concevons fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies.” Dans ses Principes de Philosophie, Descartes entend par idées claires et distinctes celles qui sont présentes et manifestes à l’esprit, et celles qui sont si précises qu’elles se qu’elles se distinguent nettement des autres.  C’est ainsi que doit être toute connaissance sur laquelle doit se porter un jugement indubitable.

La pensée des « idées claires et distinctes  est le propre de la raison. Tout ce que nous concevons à la lumière de la raison se veut clair et distinct, donc vrai. Tant que nous discernerons les choses clairement et distinctement, nous ne prendrons pas le faux pour le vrai.  Dans son Discours de la méthode, Descartes observe tout de même un écueil, il se rend bien compte qu’il y a quelque difficulté à bien remarquer quelles sont les idées que nous concevons clairement et distinctement. Comme s’il disait qu’il y a quelque difficulté à bien juger et à bien user de notre raison, de notre faculté de discernement. La difficulté réside dans la manière de considérer les choses, car il est difficile de considérer les choses comme il faut. Cette difficulté semble liée au fait que l’homme doute.

A la suite de la règle de l’évidence, Descartes se mit à réfléchir sur le fait qu’il doute. “En suite de quoi, faisant réflexion sur ce que je doutais.” Le doute nous est présenté comme une étape essentielle du parcours de Descartes. Il est même l’étape initiale de la recherche de Descartes. Pour s’assurer de la solidité de ses connaissances, il lui a fallu trouver une bonne fois pour toutes un fondement inébranlable à partir duquel il pouvait déduire tout le reste. Ainsi peut-on dire que la méthode cartésienne commence en réalité par la mise en doute systématique de toutes les connaissances qui nous semblent évidentes.

Le doute, c’est la mise en question et la réfutation volontaire et méthodique des connaissances. Il délivre de toutes sortes de préjugés ou de connaissances tâchées de germes obscurs. Il nous prépare le chemin pour accoutumer notre esprit à se détacher des sens et à s’élever à la certitude métaphysique, lieu de rencontre avec Dieu. Pour parvenir à la certitude du « cogito », Descartes s’est donc mis à douter de son savoir. Mais la nouveauté ici, c’est que Descartes fait réflexion sur le fait qu’il doute. Ce retour sur lui-même permet à Descartes de savoir qu’il n’était « pas tout parfait ». Il lui apparaît en pleine lumière que « c’était une plus grande perfection de connaître que de douter ».

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 30 avril 10

« Le système est une sorte de tiers abstrait qui s’interpose entre le philosophe existant et les êtres existants. Il n’est ni un être ni une parole. »

Emmanuel MOUNIER, Introduction aux existentialismes.

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GRILLE DE LECTURE

Philosopher ne consiste pas à tenir des discours fantastiques à des êtres fantastiques, disait Soren Kierkegaard. Philosopher, c’est parler à des existants. Les systèmes philosophiques ne semblent pas accomplir cette tâche. Un système philosophique se présente comme une forteresse imprenable où des théories rigoureusement agencées rendent raison d’une doctrine close en apparence. Qu’il suffise de songer aux nombreux systèmes de pensée qui jalonnent l’histoire de la philosophie. S’agissant d’histoire, comment ne pas évoquer ici la figure de Friedrich Hegel. L’Encyclopédie des sciences philosophiques ressemble bien à un chef d’œuvre architectural où la logique, la philosophie de la nature et la philosophie de l’esprit s’emboîtent le pas pour donner unité et solidité au système hégélien. La Phénoménologie de l’Esprit est aussi un exemple édifiant. L’ensemble du texte paraît impénétrable, réservé à un cercle restreint d’initiés. Il semble que sous cette forme, la pensée ne s’adresse plus à des existants. Il est à croire que dans un système, le philosophe lui-même est extérieur à la tour qu’il édifie, et qu’il exclut, par le même mouvement de clôture, tous les hommes auxquels la pensée est destinée. Le système n’apparaît plus que comme un tiers abstrait qui s’interpose entre le philosophe existant et les êtres existants. Retiré de ce monde, il n’est plus un être, il ne parle plus à personne, sinon, dans une certaine mesure, seulement à l’auteur de la forteresse.

Pour Emmanuel Mounier, c’est au moment où la décadence du sentiment de l’existence atteint dans la philosophie de Hegel « cette sorte de majestueux triomphe de crépuscule » que se lèvent les prophètes qui disent non au système, à la pensée qui fait cercle avec elle-même. C’est l’exemple de Soren Kierkegaard, de Paul Ricœur, de Jacques Derrida, d’Emmanuel Mounier lui-même, et des philosophies de la déconstruction. Mounier regrette que les philosophes et les savants se soient ingéniés à vider le monde de la présence de l’homme. On ne remarque plus qu’une vague et honteuse survivance de la présence de l’homme. Philosophes et savants se sont employés à créer le monde comme un système de pures essences auquel ils paraissent tout à fait indifférents. En fait, on ne peut connaître le monde d’une connaissance pleine et féconde que si l’homme lui-même est une existence pleine et fervente.  Parce que le destin de l’homme est le sens et le couronnement du destin de l’univers. Il importe de ne pas perdre de vue le mot de Claudel selon lequel l’homme (le philosophe) doit co-naître à lui-même pour exercer à hauteur suffisante son autorité sur le monde.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 29 avril 10

« La philosophie se produit comme une forme sous laquelle se manifeste le refus d’engagement dans l’Autre, l’attente préférée à l’action, l’indifférence à l’égard des autres.»

Emmanuel LEVINAS, Humanisme de l’autre homme.

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GRILLE DE LECTURE

Emmanuel Levinas a tenté comme tout bon éthicien à revaloriser la relation responsable entre les hommes. La responsabilité qu’un humain doit avoir vis-à-vis de l’autre est une exigence éthique. Levinas parle d’un face-à-face avec l’autre, un face-à-face auquel chaque homme est appelé. Mais pour lui, la philosophie se dérobe à cette invite, à cette tâche, à ce service. Il nous faudrait comprendre que la citation lévinassienne ici se situe dans la trame de la critique de l’ontologie fondamentale. En effet, pour lui, l’ontologie fondamentale étudie l’être qui se ferme, qui est clos en lui-même et qui se refuse à s’ouvrir à l’altérité. Et l’altérité qui dit l’autrui n’est donc pas pris en compte dans cette science. La philosophie étudie l’être mais elle ne l’aborde pas dans le sens d’une ouverture de soi à l’autre, au monde. Or, pour Levinas, tout doit concourir à l’éthique qui, seule, permet cette éclosion, cette rencontre entre les consciences, entre les humains qui s’appellent l’un l’autre nécessairement, dans leur seul exister.

La philosophie n’aide pas à un engagement dans l’Autre. Elle reste inopérante au plan relationnel, disons-le. La philosophie n’est pas active dans ce sens puisqu’elle ne permet pas un engagement, une action de soi à l’endroit de l’autre. Les autres ne sont pas pris en compte dans son déploiement, dans ses recherches, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas « touchés » dans leur existence concrète. Au fait, la nature de l’ontologie fondamentale, comme susmentionnée est de scruter l’être et l’être en soi pour le saisir, le connaître et l’expliquer. Elle ne pousse pas à un face-à-face avec autrui dans le sens d’une considération de la vie, de l’exister humain. Ainsi, ce qui devrait être l’horizon de toute science est occulté : l’homme. Voilà la subversion de la philosophie, de l’ontologie. Il y a ici l’affirmation de la primauté de l’éthique sur la philosophie, sur l’ontologie fondamentale. L’humanisme est ce qui résume tout l’horizon de toute pensée.

Aristide BASSE, o.p.

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