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Pensée du 28 avril 10

« Le génie cartésien est d’avoir porté à l’extrême cette intuition d’une pensée qui fait cercle avec soi en se posant et qui n’accueille plus en soi que l’effigie de son corps et l’effigie de l’autre »,

Paul RICOEUR, Philosophie de la volonté, I.

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GRILLE DE LECTURE

Descartes, en quête de certitude absolue a pu mettre en place dans le Discours de la Méthode, le doute méthodique et même hyperbolique. Il en est arrivé à atteindre une intuition qu’il trouve inébranlable : l’intuition que le sujet est une pensée pensante. Le « Cogito ergo sum » (je pense, donc je suis) est au terme de cette démarche de doute qui montre que tout ce qui entoure l’homme, ses raisonnements et son corps le trompent souvent. Il peut donc douter de tout. Cependant, il ne peut douter du fait que le sujet qui doute existe et qu’il est quelque chose. Le Cogito signifie donc que le sujet pensant a conscience de lui-même. Nous pouvons sur le coup dire que cette intuition fondamentale dans la connaissance qu’a le sujet de lui-même et des autres choses exclut de fait toute réalité extrinsèque au sujet pour d’abord le poser comme tel.

C’est pourquoi Paul Ricœur peut affirmer que la pensée (le sujet) fait cercle avec soi en se posant. Seule l’intuition de la pensée d’une existence inébranlable du sujet qui doute est certaine. L’existence du sujet est certaine. Le sujet est donc un « roseau pensant » essentiellement. Cela traduit le fait que même si l’on peut refuser au sujet certains accidents, certaines réalités qui font son être-au-monde, il  y a pour lui quelque chose qui le constitue intrinsèquement : la pensée. Car, cette pensée le conduit nécessairement et sans aucun doute à se réaliser existant, et cela irrévocablement. La pensée est donc intrinsèque à l’homme. Nous pouvons affirmer que l’homme est pensée fondamentalement, il est une pensée pensante comme nous l’avons souligné plus haut. La pensée se pense et se pose comme pensée pensante, agissante. Sans cela, l’homme ne peut se saisir véritablement, ni être sujet véritablement. Le corps devient en fin de compte comme un accident, quelque chose qui se greffe sur la pensée.

Avec Descartes donc, la pensée est substance de l’homme et son corps, un accident. Mais dans l’opération même de la pensée, ce corps est pensé et reçu, comme une image qui survient et survit. Dans cette même opération, le corps de l’autre aussi est perçu de la même manière car l’homme ne peut faire abstraction d’une saisie de tout ce qu’il perçoit, pénètre de sa pensée et intellige. L’homme comme pensée demeure toujours en relation avec soi et avec l’autre. Sinon il ne serait plus relationnel, personnel. Il se déploie avec sa pensée et accueille les autres en lui, à commencer par lui-même. L’homme a conscience de lui-même dans la relation à soi et dans la relation à l’autre. La conscience est ici une aperception transcendantale, et elle ne peut plus que représenter les autres choses en dehors d’elle. Car nous le savons, la conscience (pure) est un savoir de toutes les représentations de l’humain.

Aristide BASSE, o.p.

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Pensée du 27 avril 10

« L’acte méthodologique par lequel l’on entre dans le champ d’expérience stoïcien, c’est la représentation de la philosophie comme un système totalitaire. »

Dominique ASSALE, « Pour une phénoménologie de l’histoire du stoïcisme », Cours d’histoire de la philosophie, UCAO-UUA-2009.

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GRILLE DE LECTURE

Tout système philosophique est une unité métaphysique historiquement définie car toute approche philosophique de l’histoire de la philosophie suppose une expérience métaphysique. Selon Dominique ASSALE, toute pensée philosophique comprend différents actes intentionnels qui sont à appréhender comme des actes génétiques (créateurs) qui délimitent l’univers de l’expérience métaphysique d’une philosophie. Parmi ces actes génétiques, on distingue un acte initiatique, un postulat ontologique, un acte théorétique, un acte architectonique et un acte rhétorique. Si l’acte initiatique est l’acte méthodologique par lequel on entre dans le champ de l’expérience philosophique d’un auteur, le postulat ontologique désigne la vérité (thèse) fondamentale de sa philosophie. L’acte théorétique regroupe les théories connexes au postulat philosophique de cette pensée tandis que l’acte architectonique caractérise l’exposé systématique et scientifique de la doctrine philosophique. L’acte rhétorique quant à lui est le discours conceptuel ou l’acte langagier qui énonce et actualise la doctrine philosophique.

Ainsi, tout système philosophique comprend une voie d’accès par laquelle on entre de plain-pied dans son espace conceptuel. C’est cette voie d’accès qui intéresse notre propos ici. D’après Dominique ASSALE, cet acte initiatique consiste en une opération phénoménologique de réduction. La réduction est une option d’engagement dans un champ d’expérience ; il y a option, parce que le philosophe de l’histoire de la philosophie ne peut pas tout embrasser à cause du regard perspectiviste, ou de la finitude de la conscience qui veut connaître. Réduire consiste à saisir une totalité à partir de son point perceptible. L’application de cette anatomie de l’expérience métaphysique à l’étude du stoïcisme post-aristotélicien revient à rechercher avant tout le point perceptible ou la porte d’entrée dans le champ d’expérience philosophique stoïcien. Cela aboutit à la représentation de la philosophie comme un système totalitaire. Voilà qui paraît très paradoxal. L’acte initiatique qui réduit l’angle d’approche d’une pensée se propose ici de la cerner comme une totalité. Y a-t-il encore réduction, lorsque la porte d’entrée revendique la totalité du regard ? C’est ce que Dominique ASSALE va tirer au clair.

Pour exercer l’épochè sur la philosophie stoïcienne, il faut effectuer une réduction méréologique, celle qui conçoit cette doctrine comme un système totalitaire. En d’autres termes, l’entrée dans la philosophie stoïcienne par la méthode de la réduction conduit à la considération de cette philosophie comme la pensée d’une totalité. Pour sûr, la totalité ne peut pas être objet de pensée sans donner lieu à une élaboration systématique. Cette philosophie se détermine donc comme un tout dont dépendent des parties connexes. La philosophie stoïcienne est un système, une science totale composée de la logique, de la physique et de la morale. Cette subdivision nominale n’est faite que pour les besoins de l’enseignement, car au vrai, chaque partie est solidaire des autres et le détachement d’une partie sonnerait la ruine de tout le système stoïcien. Toute pensée qui n’est pas couverte par ces trois éléments est qualifiée de non-philosophie, et mise en hors du champ lors de la réduction méréologique. On peut penser que la totalité stoïcienne est une totalité sans la non-philosophie…

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 26 avril 10

« A l’extérieur s’offrent à ma vue des fleurs, des figures, une multitude de couleurs, des paysages verdoyants. Je les contemple. A l’intime de moi-même, saisi par une émotion, je me surprends à murmurer d’un murmure simple : que c’est beau ! »

Augustin KOUADIO DIBI, « La question du beau », Cours d’esthétique UCAO-UUA 2009.

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GRILLE DE LECTURE

La question « qu’est-ce que le beau ? » est suscitée par deux principaux ordres de raisons : le premier est une exigence philosophique et le second, la traduction en des termes questionnants de l’émotion esthétique qui étreint tout homme à la vue du beau. Depuis Platon, philosopher exige de fonder en raison ce que l’on dit. Ainsi, afin de marcher avec assurance et pour ne pas ressembler à des voyageurs obscurs sur une terre étrange, Dibi Kouadio Augustin trouve nécessaire de se poser une question de principe : qu’est-ce que le beau ? La question du beau est à situer au fondement de celle de l’esthétique. André Lalande définit l’esthétique comme la « science ayant pour objet le jugement d’appréciation en tant qu’il s’applique à la distinction du beau et du laid. » Cette définition appelle à accorder son attention aux termes « appréciation » et « beau ». L’appréciation est, selon Dibi Kouadio Augustin, une opération de l’esprit relative non à l’existence d’un objet comme tel mais à sa valeur. Cela revient à porter un jugement sur le degré de perfection d’un objet du point de vue du vrai, du juste et du beau. La science de l’esthétique est donc le savoir spéculatif qui distingue le beau et le laid.

La question du beau, impliquée par l’exclamation émue « que c’est beau ! » devant toute œuvre de beauté, a reçu un traitement pensant chez plusieurs philosophes. C’est le cas chez Kant qui pense que le beau procure « une satisfaction libre et désintéressée». C’est bien ce que traduit la simplicité du murmure exclamatif. Le simple, c’est ce qui n’est affecté de rien, ce qui librement surgit, ce dont l’essence est spontanéité pure, sans une contrainte autre que celle de sa propre nécessité. Comme le simple, le beau est sa propre nécessité. Devant le beau, notre esprit est comme rempli par quelque chose qu’il ne peut qu’accueillir. En effet, « le beau relève de lui-même, pur et sans tâche, s’imposant à nous, dans une contrainte qui est liberté et désintéressement », affirme Dibi. Selon les catégories de Kant, du point de vue de la « qualité », le beau est présenté comme « la satisfaction sans intérêt » ; selon la « quantité », c’est ce qui plaît universellement sans concept ; d’après la « relation », le beau est une finalité sans fin ; du point de vue de la « modalité », le beau est une nécessité sans loi ».

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 25 avril 10

« Fait capital et d’une immense portée, une conception anthropomorphique de Dieu nous est à la fois philosophiquement interdite et religieusement nécessaire. »

LE ROY, Le problème de Dieu

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GRILLE DE LECTURE

L’anthropomorphisme est le fait d’attribuer à Dieu la nature humaine, de lui donner des caractéristiques ou des représentations de l’homme. La religion le fait mieux. En effet, la religion est une relation entre l’homme et le divin. Du latin religare (relier), la religion signifie en soi ce qui relie l’homme au divin. Mais dans la conception religieuse en général, le divin est éloigné de l’homme (cf. les Religions Traditionnelles Africaines). Ainsi pour montrer le divin, l’homme passe par soi. Comme le divin est au-delà de ce qui est sensible, qu’il ne peut  demeurer avec l’homme, c’est à travers des hommes qu’il se fait voir, qu’il dirige le monde. Le divin s’incarne dans les grands hommes. Il prend ainsi la peau humaine, agit par l’homme, agit en homme. Les grands hommes de ce monde, de l’histoire sont donc l’incarnation du divin. Le divin a ainsi des attributions humaines. Les calamités sont attribuées au divin mécontent : il a été lésé, offensé, négligé… Le divin a alors des actes, des sentiments humains, il agit comme l’homme dans la colère, en état de réclamation, de besoin (d’adoration et de sacrifice par exemple…). Voilà l’anthropomorphisme de Dieu. Cela engage toute la croyance religieuse.

Mais cela ne passe pas chez les philosophes qui voient dans la conception anthropomorphique de Dieu une certaine trahison, une imposture, une méprise. Dieu qui est l’Etre transcendant ne peut être cerné, caractérisé. Il ne peut être enfermé dans les schèmes du sensible, il dépasse tout ce qui est représentable intellectuellement puisqu’il est invisible. Dieu dépasse toutes les catégories humaines. L’Etre nécessaire, transcendant, ne peut être vu comme un homme car l’homme est un être qui doit le tout de son être à l’Etre suprême. L’homme est comme un effet du don de l’être par l’Etre suprême qui est sa cause. Or, la Cause ne peut être prise comme et pour le causé, l’effet. Dieu est la Cause incausée de tous les êtres dont fait partie l’homme. Le rapport entre Dieu et l’homme est la causalité, la création, la donation de l’être. Leibniz disait « C’est se jouer de Dieu par des anthropomorphismes perpétuels : c’est se le représenter comme un homme qui se doit tout entier à l’affaire dont il s’agit » (Théodicée, I, § 122).

En effet, pour le philosophe, Dieu est trahi, est joué et l’anthropomorphisme n’a pas sa raison d’être. Par l’anthropomorphisme, le causé se joue de l’Etre causant non causé. Aussi, Dieu est un Etre Absolu, et l’homme est un être relatif. L’Absolu ne peut revêtir la peau du relatif. Chacun a ses attributs propres qui le distinguent essentiellement de l’autre. On ne peut ramener l’Absolu, le nécessaire et l’Infini au relatif, au contingent et au fini.

fr Aristide BASSE, op

Pensée du 24 avril 10

« L’hypothèse est une interprétation anticipée et rationnelle des phénomènes de la nature. »

CLAUDE BERNARD, Introduction à la médecine expérimentale

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GRILLE DE LECTURE

La science fonctionne par hypothèse. L’élaboration d’une hypothèse est une réponse anticipée à la question de la recherche. L’hypothèse est donnée comme une solution anticipée à l’objet de la recherche. En effet, l’hypothèse est une idée qu’on met en avant pour permettre la recherche, pour construire quelque chose. C’est une proposition qui est à titre de principe et qui permet la recherche. C’est donc dire qu’en procédant par la vérification de l’hypothèse qu’il s’est donné dans et pour une recherche, le scientifique la pose comme la première intuition ou la première solution intuitionnée. Mais il s’agit ici d’une intuition rationnelle puisque l’hypothèse est construite.

Mais cette hypothèse doit s’établir de fait pour s’imposer comme vérité, comme la réelle connaissance, la réelle solution du moment, le vrai résultat escompté et vérifié et vérifiable. L’hypothèse se base toujours sur la question de la recherche, elle vient dire anticipativement l’objet de la nature sur lequel porte ou veut porter la recherche : les phénomènes de la nature. Elle est là pour interpréter déjà les phénomènes mais tout reste à vérifier, à expérimenter pour une authentification, pour l’établissement des lois de la nature, des lois scientifiques ; car la science n’établit pas  définitivement sa vérité sur la seule base des intuitions, d’où qu’il faut vérifier (expérimentation). L’hypothèse ne sort pas ex nihilo. Elle vient dire une pré-compréhension d’un phénomène donné. C’est dire qu’elle est justement une interprétation de ce qui se donne là à être interprété, à être compris, à être saisi dans sa réalité fonctionnelle, dans sa réalité intrinsèque.

fr Aristide BASSE, op

Pensée du 23 avril 10

« L’homme n’est pas déterminé par sa nature. Il est à la fois libre et perfectible. »

Frédéric Lenoir, Le Christ philosophe

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GRILLE DE LECTURE

Frédéric Lenoir mentionne cette idée dans un chapitre consacré à la relation entre l’humanisme chrétien et l’humanisme athée. Entre ces deux formes d’humanisme, il y a l’humanisme de la Renaissance. Selon Lenoir, le projet humaniste consiste à mettre l’homme au centre de tout en affirmant sa dignité, sa liberté et ses capacités de connaissance. Au fil des siècles, le projet humaniste s’est développé jusqu’à émanciper l’individu et la société de la tutelle de la religion. Les humanistes de la renaissance montrent que sagesse antique et christianisme ne s’opposent pas, mais tiennent le même discours à partir d’un point de départ différent. Ils mettent l’accent sur deux thèmes majeurs de la pensée moderne : la liberté de l’homme et l’importance de sa raison qui aspire au savoir universel. Au nombre des grandes figures de l’humanisme de la Renaissance, il y a le poète italien Pétrarque. Il y a surtout l’italien Jean Pic de la Mirandole. C’est lui qui résume parfaitement l’enseignement humaniste de la Renaissance. Son apport est déterminant pour l’histoire de la pensée humaniste.

La pensée de ce jour rappelle sa conception de l’homme. Frédéric Lenoir fait observer que pour ce jeune surdoué italien, la dignité de l’homme vient du fait qu’il est le seul être vivant dépourvu de nature propre qui le déterminerait vers tel ou tel comportement. En effet, l’homme n’est pas déterminé par sa nature comme le feraient croire la philosophie déterministe et causaliste. L’homme n’est pas déterminé par sa situation géographique ou une hérédité biologique comme l’ont fait penser Alexis Carrel, Joseph de Gobineau… L’homme est à la fois libre et perfectible, il peut choisir le bien ou le mal, vivre comme un ange ou comme une bête. La philosophie de Sartre fait parfaitement écho à cette idée de Pic de la Mirandole qui résonne comme l’annonce de l’anthropocentrisme de la modernité. On ne peut pas mettre l’homme en équation, l’homme n’est pas déterminé nécessairement, irrévocablement, comme de nature. Il est une liberté. L’homme est de fait créateur de sa propre vie, il peut devenir ce qu’il veut. Il n’y a de dignité humaine que sur la base d’une telle indétermination.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 22 avril 10

« L’esprit est une chose trop importante pour qu’on l’abandonne aux prêtres, aux mollahs ou aux spiritualistes. »

André Comte-Sponville, L’Esprit de l’athéisme

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GRILLE DE LECTURE

Que la raison n’explique pas tout, que les sciences n’expliquent pas tout, c’est une évidence. Il y a de l’inconnu, de l’incompréhensible. Il y a du mystère et il y en aura toujours. Mais de quel droit les croyants voudraient-ils s’approprier ce mystère, se le réserver, s’en faire une spécialité ? Qu’il y ait du mystère, cela ne donne raison, ni à au fanatisme de la religion, ni au dogmatisme de la raison. Cela donne tort à tout unilatéralisme, qu’il soit religieux ou rationaliste. Il est vain de croire que l’esprit soit l’apanage des hommes de religion. L’esprit est ce que croyants et non croyants ont en commun. L’esprit est une chose si importante qu’il ne saurait être l’otage de quelques « illuminés » qui expliquent quelque chose que l’on ne comprend pas (l’existence de l’univers, de la vie, de la pensée, de la mort…) par quelque chose que l’on comprend encore moins (Dieu). L’esprit n’est pas une invention des spiritualistes.

Un matérialisme sans esprit porte le germe de sa propre fin. C’est à tort que l’on pense que le matérialiste est celui qui n’a pas d’idéal, qui ne se soucie guère de spiritualité, et qui ne cherche que la satisfaction des ses propres instincts. Il faut l’esprit pour être matérialiste ou spiritualiste. C’est quand on est matérialiste qu’il faut sauver l’esprit. L’esprit, c’est la mémoire parce qu’une pensée oublieuse ou une doctrine purement scientiste, c’est une pensée peut-être, mais une pensée sans âme et sans esprit. Il n’est de pensée, il n’est de mémoire que d’esprit. L’homme n’est donc esprit que par la mémoire, et l’esprit fidèle, c’est l’esprit même. La fidélité au passé peut être cultivée par n’importe qui. On peut se passer de religion, mais on ne peut pas se passer d’amour, de fidélité et de communion où l’esprit s’exprime. La mémoire du passé est le propre de tous les hommes, si quelques-uns ne sont pas frappés d’amnésie. On n’a pas besoin d’être prédicateur avoir une vie spirituelle.

On ne doit pas s’étonner qu’un athée ait une vie spirituelle. Que je ne crois pas en Dieu, dit Comte-Sponville, cela ne m’empêche pas d’avoir un esprit, ni ne me dispense de m’en servir. Ce n’est pas parce qu’on est athée qu’on doit se châtrer l’âme. Etre athée, ce n’est pas refuser le mystère ; c’est refuser de le réduire à trop bon compte, par un acte de foi et de soumission. C’est refuser d’expliquer tout par l’inexplicable. Ainsi, croire en Dieu, c’est donner un nom à ce mystère et le ramener bien petitement à une histoire de famille, d’alliance, de pouvoir, d’amour. L’esprit est une chose trop importante, c’est la partie la plus haute de l’homme ou plutôt sa plus haute fonction, qui fait des hommes autre chose que des bêtes, plus et mieux que les animaux que nous sommes aussi. L’homme est un animal spirituel, c’est notre façon d’habiter l’univers et l’absolu, qui nous habitent, selon Comte-Sponville.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 20 avril 10

« L’art ne peut pas tenir sa promesse, et la réalité n’a pas de promesses à offrir, rien que des chances. »

Herbert Marcuse, La dimension esthétique

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GRILLE DE LECTURE

N’importe quelle réalité historique peut devenir la scène de la mimésis artistique. La réalité doit se soumettre à une « mise en forme » esthétique, à la transformation de l’art. Ce faisant, la réalité n’offre que des chances à l’art. L’art en général, la poésie, le théâtre et le roman réaliste en particulier doivent transformer la réalité qui leur sert de matériau afin de re-présenter son essence telle que la voit l’art. Mais l’art ne peut pas toujours tenir sa promesse. L’art se réserve le droit de refléter le réel selon son propre regard. L’esthétique dépouille ainsi la réalité donnée de sa prétention à une légitimation totale. La vérité unique de l’art rompt avec la réalité de tous les jours, mais aussi avec celle des jours exceptionnels, réalités qui bloquent toute une dimension de la société et de la nature.

L’art n’a pas de promesse à tenir vis-à-vis de la réalité parce qu’elle est une transcendance pénétrant par son regard une dimension où son autonomie se constitue comme auto-nomie en contradiction avec la réalité. Sans cette auto-nomie, l’esthétique succomberait à la réalité qu’elle cherche à comprendre et à accuser. Voilà pourquoi dans le monde marxiste, le premier but de l’art était la critique de la société bourgeoise. On parlerait comme Peter Weiss d’une esthétique de la résistance. Une fois encore, l’art n’a pas de promesse à tenir parce que l’effort désespéré de l’artiste pour faire de l’art l’expression directe de la vie ne peut pas surmonter la séparation de l’art et de la vie. Négativement donc, l’autonomie de l’art est en quelque sorte mystifiée par le fait que son immédiateté synthétique devient fausse dans certaines circonstances.

L’immédiateté que l’art exprime par-delà les différences sociales infranchissables peut être fausse quand elle est complètement abstraite du contexte de vie réelle qui fonde l’immédiateté artistique. Dans ces conditions, la réalité qui est censée offrir des chances, n’apporte aucune garantie à la réussite du travail de l’artiste. La réalité offre des chances, mais elle n’a pas de promesses à offrir. Elle peut infliger des échec à l’art. Autrement dit, la seule promesse qui vaille, c’est d’être ce qu’elle est, changeante, différenciée, anti-art. Si l’art devait être la promesse que le bien finira par triompher du mal, la réalité historique réfutera cette promesse, pour montrer qu’il n’y pas de règne du bien, il n’y a que des îlots de bien. La réalité est en mesure de désublimer l’art et de rendre l’artiste superflu. L’art développera une servitude tant que la mimésis artistique restera une re-présentation de la réalité.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 19 avril 10

« C’est un sujet merveilleusement vain, divers et ondoyant que l’homme. Il est malaisé d’y fonder un jugement constant et uniforme. »

Michel Eyquem de MONTAIGNE, Essais I, 1.

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GRILLE DE LECTURE

Montaigne est présenté comme le dernier des humanistes de la Renaissance. On se rappelle que l’humanisme fut un mouvement de pensée caractéristique de la Renaissance. Il a promu une nouvelle image de l’homme où sont affirmées sa puissance créatrice, sa liberté de penser, de connaître et d’agir. En effet, l’humanisme a fait émerger une nouvelle vision du monde en redécouvrant les sources gréco-latines de notre civilisation, en faisant une appropriation critique des institutions et des traditions de l’Antiquité et du Moyen Âge, en renouvelant nos modes de connaissances et nos savoirs. Le dernier des grands humanistes de la Renaissance a paradoxalement une conception pessimiste de l’homme. Que l’homme soit un sujet merveilleusement vain, c’est ce que proclamera Pascal au cœur de la modernité. L’homme est bassesse, vanité, misère, ennui. Il est si vain qu’on peut pas se faire une idée concrète de lui. Pascal affirmera à la suite de Montaigne que les hommes ne se contentent pas de la vie qu’ils ont en eux, en leur propre être. Ils veulent vivre dans l’idée des autres d’une vie imaginaire, et s’efforcent de paraître (fr. 662, Michel Le Guern).

Le pessimisme anthropologique de Montagne prend sa source dans la pensée de saint Augustin. Selon Michel Le Guern, cette conception de l’homme que l’on retrouve chez Montaigne et Pascal vient de la tradition augustinienne qui souligne constamment l’opposition entre la nature de l’homme telle que Dieu l’a créée et l’état de déchéance qui est la conséquence du péché originel. Montaigne affirme peindre sa propre personne, et qu’il ne s’agit pas des autres hommes. Il est donc le premier objet de sa critique. Il est lui-même la matière de son livre. «Je veux qu’on m’y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans contention ni artifice : car c’est moi que je peins. Mes défauts s’y liront au vif. » Mais chaque homme étant la marque entière de l’humaine condition, c’est bien la condition humaine que Pascal passe au crible de la critique. L’homme flotte entre divers avis, il ne veut rien absolument, rien librement, rien constamment.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 18 avril 10

« Le droit individuel au suicide, cela se discute, le droit au suicide de l’humanité, cela ne se discute pas ».

Hans JONAS, Principe Responsabilité.

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GRILLE DE LECTURE

Hans Jonas, en pensant la technoscience dans la démesure de sa production voit que l’humanité tout entière est menacée, elle court un danger. La menace plane sur la vie de l’homme individuel et sur l’humanité puisqu’il y a une importance des dégâts collatéraux de l’agir ultra-technologique de l’homme. Le technoscientique est en train de risquer sa vie et celle de tous ceux qui partagent les mêmes conditions d’existence que lui, ceux qui sont dans une même communauté de vie que lui. La vie de tous est pariée.

Mais le pari ne concerne que soi. L’on ne peut risquer que ce qui nous est propre. L’on ne doit pas risquer quelque chose qui appartient aux autres. C’est pourquoi, le suicide qui est toujours un fait personnel peut se décider par celui qui veut s’ôter la vie. Lui-même réfléchit, voit les contours et peut décider. C’est dans ce sens que Hans Jonas pense la discussion sur quelque suicide personnel, individuel. Vouloir se suicider, c’est vouloir délibérément s’enlever la vie qui est une propriété. L’homme qui vit a la vie en propre. On dirait qu’il est le « propriétaire » de sa propre vie.

L’humanité dépasse l’homme individuel, c’est une entité plus large qui englobe tout. On dirait que l’homme est une goutte d’eau dans cette mer de l’humanité. Et donc l’homme ne peut risquer la vie de toute une masse de gens. L’humanité n’est pas une personne qui  peut décider de s’enlever, de risquer, de parier quelque chose qui lui est propre. On ne peut donc discuter du suicide de l’humanité. Le suicide d’une collectivité ne peut être décidé par quelqu’un. Seule la collectivité a des droits sur ses biens, ses affaires, sur ses acquis, bref, sur ce tout ce qui lui appartient et dont elle peut jouir à son aise, à sa guise. Droits et obligations à l’égard de l’autre, à l’égard de tout ce qui le fait, à l’égard de tout ce qu’il a et de tout ce qu’il est  sont soulignés ici. L’éthique dans les relations, dans les faires, dans les actes est ici revalorisée.

fr Aristide BASSE, op