Archive for the ‘CULTURE’ Category

Pensée du 17 janvier 10

« C’est ainsi que notre éthique se trouve cassée en deux : d’une part nous protégeons des zones de liberté d’initiative, non reliées à la communauté, d’autre part nous fulminons contre le désordre, l’injustice, la souffrance ; nous vivons ainsi sous le régime de deux morales : une morale privée et une morale de la communauté. »

Paul Ricœur, Histoire et Vérité

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GRILLE DE LECTURE

Cette pensée de Paul Ricœur interroge d’autant plus que ce ne sont pas des situations de désordre, d’injustice, de souffrance ou de libéralisme primaire qui seraient des denrées rares dans le monde où nous vivons. Beaucoup s’attachent à défendre les libertés individuelles. Ils sont encore nombreux à se plaindre du fait que les politiques ont échoué à instaurer la justice. Sur un tout autre plan, un peu partout, en Afrique ou en Amérique, en Irak ou en Haïti, dans l’enclave du Cabinda ou sur la base navale de Guantanamo, on fait l’expérience des limites de nos choix éthiques. Ici ou ailleurs, s’infiltrent dans nos rangs l’irrationalité de la violence, l’absurdité de la mégalomanie et le spectre des scènes de désolation, induits par la négligence ou la complicité de l’homme.

Ce qui se passe en Haïti mérite quelque attention de notre part : colère et désespoir gagnent la population haïtienne face aux lenteurs de la distribution de l’aide arrivée du monde entier, après le séisme du 12 janvier qui pourrait avoir fait jusqu’à 50’000 morts, selon une estimation toujours très provisoire de la Croix-Rouge. Des corps inertes aux cris inaudibles gisent sous des gravas. Et pourtant les ressources financières ne manquent pas, et les institutions spécialisées dans le secours international en appellent toujours aux fonds. Enfin ! Je n’en sais pas grand-chose.

Mais prenant pour élément explicitant la situation dramatique que traverse le peuple haïtien, on peut bien se demander si notre monde est régi par une morale à double ou à triple vitesse. A quoi sert tout l’arsenal de prévision des géologues et spécialistes des questions sismiques ? A-t-on vu venir cette catastrophe ? Qu’ a-t-on fait pour prévenir les populations ou pour les évacuer ? Les gardiens de la sécurité mondiale se font entendre lorsqu’un nigérian embarque dangereusement à bord d’un avion à destination de la terre promise. Mais sincèrement, personne ne semble a priori préoccupé par les catastrophes atmosphériques et humanitaires qui s’annoncent et dont on connaît par le génie de la science le degré de nuisance.

L’assertion de Paul Ricœur nous sert évidemment de prétexte pour nous intéresser au sort de ceux qui souffrent. Ne voyez-vous pas que ce qui arrive est la marque d’une société sans prospective, sans plan éthique pour l’avenir ? L’Homme doit-il demeurer le parent pauvre de nos programmes politiques ? Il n’y a que le libéralisme économique qui nous préoccupe, un modèle de liberté construit sur la concurrence économique. Peu importe ceux qui n’ont rien à offrir. Haïti ne peut pas être une priorité. L’oubli de l’homme, c’est-à-dire les hommes contre l’humain, est le lieu de l’éclatement de la morale, de la cassure de l’éthique. Peut-être est-il temps de rectifier notre compréhension de la liberté et fonder une société de la prévision et de la décision rationnelle.

Emmanuel AVONYO, op

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Nostalgies

Le Billet de Mejnour 84

L’homme est projet. Si, comme le croit Jean-Paul SARTRE, « nous sommes jetés dans le monde », ce n’est certes pas pour nous languir. C’est pour « fabriquer » notre vie. C’est pour la façonner en vue de lui donner le visage du bonheur dont chacun porte les lignes en soi. Cette œuvre nécessite que l’on ait constamment les yeux tournés vers demain.

Les nostalgies qui stérilisent ne servent qu’à entretenir des tristesses morbides ou mortifères. Il faut en finir. Le passé est mort. S’y accrocher n’est-il pas une façon de mourir, trahissant ainsi le projet constitutif de notre nature singulière et de notre humanité commune ?

Il faut espérer. Même quand, comme Sisyphe, on doit cheminer avec l’absurde, il faut investir de sens le monde. Pour ne pas mourir. Pour survivre à sa fin. Hier n’a servi qu’à m’introduire dans la vie. Aujourd’hui me montre les aspérités du quotidien. Demain me défie d’accomplir mon humanité dans l’éternité. Le temps des nostalgies, bon gré mal gré, se dissout dans les projets. Il faut tourner la page. Demain est déjà présent.

Et Mejnour vous salue !

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

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Malaises dans la civilisation

Le Billet de Mejnour 83

Les quinze dernières années ont été l’occasion d’un fâcheux changement de paradigme. Les expressions « perte/quête de sens » ont fait irruption dans la langue. Les drogues ont connu des pics de consommation. La violence s’est invitée dans les milieux les moins soupçonnés d’en abriter le nid. Passons. Notre propos n’est point d’assombrir un horizon déjà si peu dégagé. Passons.

Mais de quoi devrions-nous donc avoir besoin pour qu’on en vienne à parler de connexion au sens ? Nous avons, de l’humble avis de Mejnour, besoin d’une ré éducation aux valeurs qui fondent l’homme et lui imposent, comme dirait Lanza Del Vasto, de se tenir droit et de sourire. Se tenir droit, comme pour marcher sur les chemins de la vie, porté par un rêve immense.

Car l’homme dépeint par plus d’un philosophe n’est rien s’il ne se laisse innerver par le projet qui est une dimension essentielle de son être au monde. C’est en se connectant à l’humain que l’homme trouvera le sens. Et pourra résorber ces malaises dans la civilisation, malaise dont, tous, nous avons trop longtemps été des témoins passifs et désabusés. Il est temps de tourner la page. Vienne l’espérance. Et avec elle le courage d’aller de l’avant.

Mejnour vous salue !

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

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Pensée du 16 janvier 10

« La manière dont se présente l’Autre, dépassant l’idée de l’autre en moi, nous l’appelons, en effet, visage. Cette façon ne consiste pas à figurer comme thème sous mon regard, à s’étaler comme un ensemble de qualités formant une image. Le visage d’autrui détruit à tout moment, et déborde l’image plastique qu’il me laisse, l’idée à ma mesure… l’idée adéquate. »

Emmanuel LEVINAS, Totalité et Infini

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GRILLE DE LECTURE

Cette définition du visage par Levinas lui-même laisse le lecteur sur sa soif. Même dans la définition, le visage n’est qu’effleuré, tellement il dépasse l’idée que j’en fais, il déborde l’image plastique qu’il me laisse, il ne thématise ni ne qualifie, il est l’au-delà de toute adéquation. Et pourtant, cet effleurement dit essentiellement le visage comme une “échappée belle”. Alain Finkielkraut n’écrivait-il pas (La sagesse de l’amour) que ce qui définit positivement le visage, c’est sa désobéissance à la définition, c’est-à-dire cette manière de ne pas tenir tout à fait dans la place que lui assignent mes propos les plus acérés ou mon regard le plus pénétrant ?

En langage husserlien, nous dirons que le visage se joue de toute adéquation parce qu’il est démesure, excès constant de l’être visé sur l’intention qui le vise, débordement de l’intention de signification par l’intuition. Le visage ne se soumet à aucune réduction phénoménologique car elle s’abstrait de son image pour s’imposer par-delà la forme, le thème, la façon, et ne laisser entre les mains que sa dépouille quand c’est sa vérité que je crois extraire. Pour cela, rencontrer un homme, c’est être tenu en éveil par une énigme dont le déchiffrement est sans garantie. C’est aussi pourquoi Paul Valéry pouvait écrire que l’œuvre philosophique de Levinas nous apprend non pas à mieux voir le visage ou à le voir autrement, mais à ne plus l’identifier avec ce que la vue peut en obtenir.

Emmanuel AVONYO, op

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Pensée du 15 janvier 10

« La raison cherche son autre, sachant bien qu’en lui elle ne possèdera rien d’autre qu’elle-même ; elle quête seulement sa propre infinité. »

Friedrich Hegel, Phénoménologie de l’esprit

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GRILLE DE LECTURE

L’idéalisme hégélien confesse que le fini est fini de l’infini, que l’autre est l’autre du même. Le positif et le négatif, dans une relation dialectique, coexistent et vivent ensemble. C’est dans le mouvement dialectique que la raison s’altère et s’explicite dans l’histoire. Dans le mouvement dialectique la raison est en parcours d’elle-même. La raison pour autant qu’elle est raison doit se poser hors de soi. La vie est une et diverse, seul ce qui est un peut se diviser, peut s’éclater.

La raison universelle ne perd rien de son être en s’avérant, puisqu’elle se scinde de toute éternité, avant la temporalité phénoménale, elle se différencie et se divise, faisant sortir de soi autrui. La raison n’est pas solitaire et monolithique, même dans sa dimension spirituelle, c’est-à-dire avant le temps. En ce sens, la différence qui existe en l’Idée de toute éternité, devient séparation, voire négation et rupture intérieure, intériorisée, déjà dans le but de rejoindre pleinement la nature. Dans le mouvement dialectique la raison ne perd rien d’elle-même, puisque c’est elle qui se pose comme autre. Le soi dans la dialectique se pose comme autre et dans un troisième moment de la dialectique se reprend comme esprit absolu.

Le jaillissement de cette unité dans la différence est perçu par Hegel, ce penseur moderne à la frontière entre le christianisme biblique et le panthéisme romantique, dans l’histoire de Jésus-Christ. D’emblée il fixe son regard sur la croix comme le point culminant de l’incarnation (Leçons sur la philosophie de la religion, 3e partie. La religion absolue, p. 163). Parce que l’Autre éternel de Dieu est devenu mortel et qu’il est mort en effet, il est devenu pleinement homme. C’est ainsi que s’effectue la jonction entre le mode d’être divin de l’Esprit universel et son mode d’être humain. Il est donc évident que chez Hegel Dieu, l’Idée, la Raison est sans cesse en colloque et en récollection de soi d’où la célèbre affirmation : ce qui est effectif est rationnel et ce qui est rationnel est effectif.

Fr Mervy-Monsoleil AMADI, op

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Semences d’espérance

Le Billet de Mejnour 82

Dialogue entre un père et son fils :

–               Connais-tu… Thomas EDISON ?

–               Bien sûr, p’pa, c’est l’inventeur de la lampe à incandescence !

–               Et Chaka ZULU ?

–               N’est ce pas ce valeureux chef de guerre sud africain ?

–               Très bien, alors, maintenant, dis moi qui est Balthasar SANSAN.

–               Non, je ne connais pas celui-là.

–               Normal, l’histoire ne retient que les noms de ceux qui, contre vents et marées, ont entretenu un rêve jusqu’à sa réalisation. L’histoire ne retient que les noms de ceux qui ont persévéré, portés par un haut et noble idéal.

Qu’est ce qui fonde la persévérance en dehors d’une ardente espérance ? Rien. Tel est le motif pour lequel, en ce début d’an, Mejnour entreprend de jeter dans la conscience de ses chers compagnons, les graines de l’espérance qui porte nos rêves.

Mejnour vous salue !

Mejnour ben Hur, mejnourbh@gmail.com

>>> VOIR LE BILLET DE MEJNOUR 80

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Pensée du 14 janvier 10

« C’est du seul présent (…) que l’on peut être privé, puisque c’est le seul présent qu’on a et qu’on ne peut perdre ce qu’on n’a point. »

Marc-Aurèle, Pensée pour soi-même

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GRILLE DE LECTURE

L’homme ne perd que son présent puisque c’est ce qu’il a. Sa visibilité est d’une telle sorte qu’il ne vit que dans une présence à soi et dans une présence de soi, en clair il ne vit que le moment présent de son existence. Qu’est-ce à dire ? Le passé et le futur n’existeraient-ils pas pour l’homme ? L’homme ordinaire nous dira sans doute que le temps est une juxtaposition de trois ek-stases à savoir le passé, le présent et le futur. Mais à voir les choses de plus près, la temporalité de l’homme ne saurait être une juxtaposition des trois moments du temps. Le temps pour l’homme est unique, et c’est le seul qu’il vit depuis sa naissance jusqu’à sa mort.

Merleau-Ponty, dans un passage capital de ses écrits, dit que « l’événement de ma naissance n’a pas passé, il n’est pas tombé au néant à la façon d’un événement du monde objectif ; il engageait un avenir, non pas comme la cause détermine un effet, mais comme une situation, une fois nouée, aboutit inévitablement à quelque dénouement ». Le temps de l’homme est unique parce que l’homme est toujours en effectuation de son être, c’est une seule temporalité qui s’explicite à partir de la naissance et qui se confirme dans chaque présent, la fin ne serait-elle pas dans le commencement ?

Je ne suis pas pour moi-même à l’heure qu’il est, je suis aussi bien à la matinée de ce jour ou à la nuit qui va venir, et mon présent, c’est, si l’on veut, cet instant, mais c’est aussi bien ce jour, cette semaine, ce mois, cette année, ma vie tout entière. La temporalité est ainsi liée à la subjectivité. Le temps est sujet et le sujet est temps. Marc-Aurèle par son affirmation ferait une phénoménologie avant la lettre. S’il affirme que la seule chose que nous perdons est le présent, cela est de taille puisque phénoménologiquement la temporalité est liée au monde-vécu et que l’éternité n’est que le temps du rêve, de l’illusion. En ce sens la mort nous fait perdre notre présent.

Fr Mervy-Monsoleil AMADI, op

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Pensée du 13 janvier 10

« Si l’être existe en face de Dieu, c’est qu’il est son propre support, c’est qu’il ne conserve pas la moindre trace de création divine. En un mot, même s’il avait été créé, l’être-en-soi serait inexplicable par la création, car il reprend son être par-delà celle-ci. »

Jean-Paul Sartre, L’Etre et le Néant

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GRILLE DE LECTURE

Nous sommes conviés à scruter le rapport de la créature au créateur. Mais ce rapport conserve-t-il son sens dans la phénoménologie existentialiste de Sartre ? Commençons par percer le concept d’en-soi. C’est la réalité matérielle existant indépendamment de nous. Hegel, et à sa suite, Jean-Paul Sartre et la philosophie moderne opposent l’en-soi, la chose, au pour-soi, l’existence humaine. L’en-soi se caractérise par l’immuabilité, son épaisseur d’être ; le pour-soi (la conscience), par sa mobilité et sa liberté.

La philosophie de Sartre considère Dieu comme étant en-soi. Dieu serait-il une chose ? Chacune des choses créées est elle aussi en-soi. Un rapport semble donc permis au cœur de cette philosophie entre l’en-soi divin et l’en-soi créé. Or, dire en-soi, n’est-ce pas nier d’office tout rapport ? C’est pourquoi la relation entre la créature et Dieu semble aussi incompréhensible que Dieu lui-même. A y regarder de près, si l’en-soi était créé, la notion d’identité relative ne serait pas plus contradictoire que celle de l’identité absolue. L’en-soi n’est pas pour-soi, mais il n’est pas par-soi non plus. Il est créé.

Toutes ces affirmations sont philosophiquement hypothétiques, car Sartre est assez clair. Il n’y a pas une essence donnée ou créée qui précèderait l’existence. L’homme est son propre créateur, il donne sens à son existence et crée son essence. La question demeure de savoir d’où viendrait l’en-soi. En tout cas, l’être-en-soi ne s’explique guère par la création. Même si l’on admettait qu’il était une créature de Dieu, il subsisterait encore sans Dieu, parce qu’il est son propre support. L’être-en-soi semble indépendant de Dieu et de tout conditionnement. « Il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir ».

Emmanuel AVONYO, op

>>> ADAM OU L’INNOCENCE EN PERSONNE

L’academos

Sommaire

Pensée du 12 janvier 10

« La postérité pour le philosophe, c’est l’autre monde de l’homme religieux.»

Denis DIDEROT, Encyclopédie

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GRILLE DE LECTURE

Il est hors de doute que la postérité de l’homme religieux renvoie à l’idée de l’au-delà du monde vécu, d’un futur dont l’avènement est eschatologique. Par eschatologie nous entendons eschaton comme la fin dernière, comme les réalités dernières qui achèveront le temps et l’histoire de l’homme. L’homme religieux quel qu’il soit, a une croyance profonde d’un au-delà, d’une vie après la mort dont la vie présente est l’anticipation ou la préparation. L’homme religieux vit dans l’espérance de l’avènement d’un monde nouveau, d’une cité céleste où ne règnent que la justice, la vérité, l’amour et la paix. Par sa conscience profonde d’être relié à un Etre supérieur qui serait le moteur de la vie et qui ordonne téléologiquement le monde, tout homme cherche par sa vie à se configurer à la vie de son Auteur.

Il a conscience que s’il veut accéder à cette sphère du divin, il doit se réaliser ici et maintenant selon l’ordre de la justice et de l’amour. Sa vie future est conditionnée par la vie présente. Il vit la béatitude du cœur pur et du cœur  pauvre qui attend tout de Dieu ; qui sait que l’histoire lui rendra justice et que l’espérance ne déçoit pas. Il devient ainsi contemporain de la vie future par la rectitude de sa vie présente, par la pauvreté de sa vie, et ne quête son bonheur que de Dieu. D’où l’ascèse dans la vie de l’homme religieux comme chemin et exigence de perfection.

Le portrait ainsi dépeint de l’homme religieux, nous pouvons convenir avec Diderot que la postérité du philosophe est comme l’autre monde de l’homme religieux. Le philosophe vise un monde juste. La plus grande récompense que le philosophe puisse espérer, c’est la reconnaissance de la postérité, ou le droit d’entrée dans le temple de l’histoire, où il servira d’exemple de consolation et d’avertissement aux générations à venir. Dès lors la postérité pour le philosophe représente à la fois, le soutien du malheureux qu’on opprime, et  le tribunal de l’histoire qui voue un véritable culte à ceux qui ont œuvré pour le progrès de l’humanité, mais qui rétablit aussi la justice, par une saine vengeance, c’est-à-dire, en dénonçant les persécutions que l’homme doit subir.

Fr Mervy-Monsoleil AMADI, op

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L’entente comme essentialité de la tâche herméneutique chez Gadamer

L’Atelier des concepts

Semaine du 11 janvier 2010

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Chers autres dans le Tout Autre,

Nous voici déjà embarqués dans le navire de l’année 2010, laissant derrière nous celui de l’année 2009. Au regard de cette merveille où nous avons célébré ce qui, sans temps, nous a donné un nouveau temps pour nous exercer à suivre le « sans temps », je m’en vais vous souhaiter mes vœux les meilleurs. Plaise donc au Tout autre de réaliser nos attentes de bonheur. Lequel bonheur nous aidera à nous situer dans la proximité de ce qui constitue l’ultime individualité de notre individuel.

Chers athéniens, chers autres dans le Tout Autre, vous dont le voisinage dans le savoir constitue pour moi le chemin qui mène à mon soi, je vous formule mes vœux choisis de paix et de santé. Plaise au Tout Autre, ce « sans temps » qui dans son ineffable kénose, nous retrace les lueurs d’espérance, de nous approcher un peu plus de lui. Puissions-nous en cette nouvelle année être la nouvelle crèche qui apporte la fraîcheur de la vie. Comme don de cette nouvelle année, je nous offre cet article afin de continuer notre pèlerinage philosophique. Vous voudriez bien découvrir et recevoir de mon être-vie, toute ma reconnaissance et que l’Être puisse bouillonner un peu plus en nous.

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L’entente comme essentialité de la tâche herméneutique chez Hans Georg GADAMER

Elvis Aubin Klaourou

L’objet de cette réflexion est de définir la tâche herméneutique chez Gadamer. Une telle ambition exige dès l’amorce de ce travail, que nous répondions à la question qui se pose d’elle-même sur le sens de l’herméneutique. Pour mieux appréhender ce sens, il nous faut aller à la source de ce concept, c’est-à-dire, le visiter en sa résonance étymologique. Dans cette perspective, l’herméneutique pourrait être saisie comme médiation en vue de produire un message intelligible. Dans les emplois qu’en fait la langue grecque, ce message porte, en règle générale, un caractère de vérité, d’autorité, d’authenticité, et se réclame parfois d’une origine divine[1]. A la lumière de son sens étymologique, l’herméneutique et plus précisément la philosophie herméneutique se définit comme art de comprendre (verstehen) et d’interpréter (auffassen)[2]. En elle, l’herméneute tente de « relire et de comprendre le texte d’autrui afin d’annoncer la pâque spéculative de la résurrection du sens »[3].

Telle que développée par Schleiermacher dont les recherches constituent le sol de l’éclosion du paradigme herméneutique, elle est un art ; mais c’est progressivement, et d’ailleurs en vertu d’un développement tout naturel, qu’elle le devient. Dès lors, il n’est pas hasardeux d’affirmer que la pointe herméneutique de Schleiermacher se manifeste dans la conception selon laquelle, la tâche de l’herméneute consiste à chercher à comprendre aussi bien et même mieux que l’auteur. C’est d’ailleurs ce qu’il tente de révéler lorsqu’il affirme que : «nous pouvons et devons amener à la conscience claire ce qui pour l’auteur lui-même demeurait inconscient à ses yeux, il est en effet nécessaire que s’établisse un contact aussi direct que possible entre l’interprète et l’interprété »[4].

Ainsi remarquons-nous que Schleiermacher pose l’action herméneutique sur la base psychologique dans la mesure où l’herméneute par une sorte d’épochè de ses préjugés, est invité à communier à l’âme de l’auteur pour ensuite, se laisser féconder par l’intuition qui fut celle de l’auteur. Cette approche de Schleiermacher semble réduire le sens du texte au sens « voulu » par son auteur.

Or, peut-on affirmer que le sens d’un texte se résume au sens « voulu » ? En d’autres termes, la compréhension n’est-elle rien d’autre que la reproduction d’une production originaire [5]? Il est clair que cette position ne peut pas valoir pour l’herméneutique Gadamérienne. Car selon lui,  la philosophie ne commence jamais à zéro, elle doit continuer à suivre la langue que nous parlons et la penser jusqu’au bout[6]. Avec Gadamer, il appert que la tâche herméneutique déborde les cadres méthodologiques élaborés par Schleiermacher. En ce sens, il affirme que « l’herméneutique issue de Schleiermacher apparaît comme un affadissement dans l’ordre méthodique.»[7] Il nous faut ici préciser la notion de préjugé chez Gadamer.

S’agissant des préjugés, la philosophie herméneutique de Gadamer se présente aussi comme un effort de réhabilitation des préjugés de la compréhension. Dans la perspective d’une herméneutique véritablement historique, Gadamer se demande sur quoi doit se fonder la légitimité des préjugés et qu’est-ce qui permet de les distinguer ? Il dit que « si l’on veut rendre justice au caractère historique fini de l’être humain, il faut réhabiliter fondamentalement le concept de préjugé et reconnaître qu’il existe des préjugés légitimes. » Gadamer s’insurge de la sorte contre l’exigence globale de l’Aufklärung, dont la raison critique écarte les préjugés. Pour lui, les préjugés sont une condition de la compréhension ; ils permettent de s’insérer dans le procès de la transmission. Les préjugés, mis en lien avec l’autorité de la tradition, sont le point de départ du problème herméneutique. (Vérité et Méthode, 115-116)

Ceci dit, tout comme Schleiermacher, Gadamer appréhende la philosophie herméneutique comme art de compréhension. Cependant contre celui-ci, il soutient que la compréhension consiste à reconnaître et laisser valoir, c’est-à-dire à comprendre ce qui nous prend. Il est donc établi que chez ce penseur, « la tâche de l’herméneutique est d’éclairer cette merveille de compréhension qui n’est pas une communication mystérieuse des âmes, mais une participation à un sens commun »[8]. Autrement dit, ce qui est visé dans l’exercice herméneutique, c’est l’entente qui se crée lorsque l’interprète et l’interprété se sont accordés sur le même sens. Dans le jeu herméneutique, l’on aboutit à une triple entente.

Il s’agit de celle qui se crée en l’herméneute lui-même dans la remise en cause de ses préjugés. Ensuite l’on assiste à celle qui se produit avec l’auteur, député de toute la tradition qui sous-tend le texte. Et enfin celle qui unit l’interprète avec le Tout autre qui en réalité lui fait signe dans l’acte de la compréhension. Car, nous dit Gadamer toute compréhension commence par le fait que quelque chose nous appelle[9]. En effet, « ce qui est en question, ce n’est pas ce que nous faisons, ni ce que nous devons faire, mais ce qui survient avec nous, par-delà notre vouloir et notre faire. » (Vérité et Méthode, p. 8).  Somme toute, La compréhension vient au jour dans l’entente. Pourtant, le modèle fondamental de toute entente est le dialogue, la conversation. C’est donc dire que l’entente au rythme du dialogue est l’essentialité de la tâche herméneutique. Mais en fait qu’est-ce que le dialogue ? Telle sera la préoccupation de notre future  méditation dans le penser gadamérien.

Elvis Aubin Klaourou

>>>L’herméneutique à l’école de Paul Ricoeur


[1] Friedrich SCHLEIERMAHER, Herméneutique, trad. Mariana Simon, Paris, Ed. Labores et fides, 1987, p. 5.

[2] Hans Georg GADAMER, La philosophie herméneutique,  trad. Jean Grondin, Paris, Ed. PUF,  2008, p. 5.

[3] Ludwig Feuerbach, L’essence du christianisme, trad. Jean Pierre GROSSEIN, Paris,  Ed. Tel Gallimard, p. 17.

[4] Friedrich SCHLEIERMAHER, Herméneutique, Op., Cit., p. 21.

[5] Hans Georg GADAMER, La philosophie herméneutique, Op., Cit., p. 101.

[6] Ibidem, p. 48.

[7] Ibidem, p. 75.

[8] Ibidem, p. 74.

[9] Hans Georg GADAMER, Le problème de la conscience historique, trad. Pierre FRUCHON, Op., Cit., p. 88.