Archive for the ‘METAPHYSIQUE’ Category

Pensée du 14 janvier 10

« C’est du seul présent (…) que l’on peut être privé, puisque c’est le seul présent qu’on a et qu’on ne peut perdre ce qu’on n’a point. »

Marc-Aurèle, Pensée pour soi-même

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GRILLE DE LECTURE

L’homme ne perd que son présent puisque c’est ce qu’il a. Sa visibilité est d’une telle sorte qu’il ne vit que dans une présence à soi et dans une présence de soi, en clair il ne vit que le moment présent de son existence. Qu’est-ce à dire ? Le passé et le futur n’existeraient-ils pas pour l’homme ? L’homme ordinaire nous dira sans doute que le temps est une juxtaposition de trois ek-stases à savoir le passé, le présent et le futur. Mais à voir les choses de plus près, la temporalité de l’homme ne saurait être une juxtaposition des trois moments du temps. Le temps pour l’homme est unique, et c’est le seul qu’il vit depuis sa naissance jusqu’à sa mort.

Merleau-Ponty, dans un passage capital de ses écrits, dit que « l’événement de ma naissance n’a pas passé, il n’est pas tombé au néant à la façon d’un événement du monde objectif ; il engageait un avenir, non pas comme la cause détermine un effet, mais comme une situation, une fois nouée, aboutit inévitablement à quelque dénouement ». Le temps de l’homme est unique parce que l’homme est toujours en effectuation de son être, c’est une seule temporalité qui s’explicite à partir de la naissance et qui se confirme dans chaque présent, la fin ne serait-elle pas dans le commencement ?

Je ne suis pas pour moi-même à l’heure qu’il est, je suis aussi bien à la matinée de ce jour ou à la nuit qui va venir, et mon présent, c’est, si l’on veut, cet instant, mais c’est aussi bien ce jour, cette semaine, ce mois, cette année, ma vie tout entière. La temporalité est ainsi liée à la subjectivité. Le temps est sujet et le sujet est temps. Marc-Aurèle par son affirmation ferait une phénoménologie avant la lettre. S’il affirme que la seule chose que nous perdons est le présent, cela est de taille puisque phénoménologiquement la temporalité est liée au monde-vécu et que l’éternité n’est que le temps du rêve, de l’illusion. En ce sens la mort nous fait perdre notre présent.

Fr Mervy-Monsoleil AMADI, op

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Pensée du 13 janvier 10

« Si l’être existe en face de Dieu, c’est qu’il est son propre support, c’est qu’il ne conserve pas la moindre trace de création divine. En un mot, même s’il avait été créé, l’être-en-soi serait inexplicable par la création, car il reprend son être par-delà celle-ci. »

Jean-Paul Sartre, L’Etre et le Néant

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GRILLE DE LECTURE

Nous sommes conviés à scruter le rapport de la créature au créateur. Mais ce rapport conserve-t-il son sens dans la phénoménologie existentialiste de Sartre ? Commençons par percer le concept d’en-soi. C’est la réalité matérielle existant indépendamment de nous. Hegel, et à sa suite, Jean-Paul Sartre et la philosophie moderne opposent l’en-soi, la chose, au pour-soi, l’existence humaine. L’en-soi se caractérise par l’immuabilité, son épaisseur d’être ; le pour-soi (la conscience), par sa mobilité et sa liberté.

La philosophie de Sartre considère Dieu comme étant en-soi. Dieu serait-il une chose ? Chacune des choses créées est elle aussi en-soi. Un rapport semble donc permis au cœur de cette philosophie entre l’en-soi divin et l’en-soi créé. Or, dire en-soi, n’est-ce pas nier d’office tout rapport ? C’est pourquoi la relation entre la créature et Dieu semble aussi incompréhensible que Dieu lui-même. A y regarder de près, si l’en-soi était créé, la notion d’identité relative ne serait pas plus contradictoire que celle de l’identité absolue. L’en-soi n’est pas pour-soi, mais il n’est pas par-soi non plus. Il est créé.

Toutes ces affirmations sont philosophiquement hypothétiques, car Sartre est assez clair. Il n’y a pas une essence donnée ou créée qui précèderait l’existence. L’homme est son propre créateur, il donne sens à son existence et crée son essence. La question demeure de savoir d’où viendrait l’en-soi. En tout cas, l’être-en-soi ne s’explique guère par la création. Même si l’on admettait qu’il était une créature de Dieu, il subsisterait encore sans Dieu, parce qu’il est son propre support. L’être-en-soi semble indépendant de Dieu et de tout conditionnement. « Il n’y a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir ».

Emmanuel AVONYO, op

>>> ADAM OU L’INNOCENCE EN PERSONNE

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Pensée du 12 janvier 10

« La postérité pour le philosophe, c’est l’autre monde de l’homme religieux.»

Denis DIDEROT, Encyclopédie

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GRILLE DE LECTURE

Il est hors de doute que la postérité de l’homme religieux renvoie à l’idée de l’au-delà du monde vécu, d’un futur dont l’avènement est eschatologique. Par eschatologie nous entendons eschaton comme la fin dernière, comme les réalités dernières qui achèveront le temps et l’histoire de l’homme. L’homme religieux quel qu’il soit, a une croyance profonde d’un au-delà, d’une vie après la mort dont la vie présente est l’anticipation ou la préparation. L’homme religieux vit dans l’espérance de l’avènement d’un monde nouveau, d’une cité céleste où ne règnent que la justice, la vérité, l’amour et la paix. Par sa conscience profonde d’être relié à un Etre supérieur qui serait le moteur de la vie et qui ordonne téléologiquement le monde, tout homme cherche par sa vie à se configurer à la vie de son Auteur.

Il a conscience que s’il veut accéder à cette sphère du divin, il doit se réaliser ici et maintenant selon l’ordre de la justice et de l’amour. Sa vie future est conditionnée par la vie présente. Il vit la béatitude du cœur pur et du cœur  pauvre qui attend tout de Dieu ; qui sait que l’histoire lui rendra justice et que l’espérance ne déçoit pas. Il devient ainsi contemporain de la vie future par la rectitude de sa vie présente, par la pauvreté de sa vie, et ne quête son bonheur que de Dieu. D’où l’ascèse dans la vie de l’homme religieux comme chemin et exigence de perfection.

Le portrait ainsi dépeint de l’homme religieux, nous pouvons convenir avec Diderot que la postérité du philosophe est comme l’autre monde de l’homme religieux. Le philosophe vise un monde juste. La plus grande récompense que le philosophe puisse espérer, c’est la reconnaissance de la postérité, ou le droit d’entrée dans le temple de l’histoire, où il servira d’exemple de consolation et d’avertissement aux générations à venir. Dès lors la postérité pour le philosophe représente à la fois, le soutien du malheureux qu’on opprime, et  le tribunal de l’histoire qui voue un véritable culte à ceux qui ont œuvré pour le progrès de l’humanité, mais qui rétablit aussi la justice, par une saine vengeance, c’est-à-dire, en dénonçant les persécutions que l’homme doit subir.

Fr Mervy-Monsoleil AMADI, op

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L’entente comme essentialité de la tâche herméneutique chez Gadamer

L’Atelier des concepts

Semaine du 11 janvier 2010

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Chers autres dans le Tout Autre,

Nous voici déjà embarqués dans le navire de l’année 2010, laissant derrière nous celui de l’année 2009. Au regard de cette merveille où nous avons célébré ce qui, sans temps, nous a donné un nouveau temps pour nous exercer à suivre le « sans temps », je m’en vais vous souhaiter mes vœux les meilleurs. Plaise donc au Tout autre de réaliser nos attentes de bonheur. Lequel bonheur nous aidera à nous situer dans la proximité de ce qui constitue l’ultime individualité de notre individuel.

Chers athéniens, chers autres dans le Tout Autre, vous dont le voisinage dans le savoir constitue pour moi le chemin qui mène à mon soi, je vous formule mes vœux choisis de paix et de santé. Plaise au Tout Autre, ce « sans temps » qui dans son ineffable kénose, nous retrace les lueurs d’espérance, de nous approcher un peu plus de lui. Puissions-nous en cette nouvelle année être la nouvelle crèche qui apporte la fraîcheur de la vie. Comme don de cette nouvelle année, je nous offre cet article afin de continuer notre pèlerinage philosophique. Vous voudriez bien découvrir et recevoir de mon être-vie, toute ma reconnaissance et que l’Être puisse bouillonner un peu plus en nous.

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L’entente comme essentialité de la tâche herméneutique chez Hans Georg GADAMER

Elvis Aubin Klaourou

L’objet de cette réflexion est de définir la tâche herméneutique chez Gadamer. Une telle ambition exige dès l’amorce de ce travail, que nous répondions à la question qui se pose d’elle-même sur le sens de l’herméneutique. Pour mieux appréhender ce sens, il nous faut aller à la source de ce concept, c’est-à-dire, le visiter en sa résonance étymologique. Dans cette perspective, l’herméneutique pourrait être saisie comme médiation en vue de produire un message intelligible. Dans les emplois qu’en fait la langue grecque, ce message porte, en règle générale, un caractère de vérité, d’autorité, d’authenticité, et se réclame parfois d’une origine divine[1]. A la lumière de son sens étymologique, l’herméneutique et plus précisément la philosophie herméneutique se définit comme art de comprendre (verstehen) et d’interpréter (auffassen)[2]. En elle, l’herméneute tente de « relire et de comprendre le texte d’autrui afin d’annoncer la pâque spéculative de la résurrection du sens »[3].

Telle que développée par Schleiermacher dont les recherches constituent le sol de l’éclosion du paradigme herméneutique, elle est un art ; mais c’est progressivement, et d’ailleurs en vertu d’un développement tout naturel, qu’elle le devient. Dès lors, il n’est pas hasardeux d’affirmer que la pointe herméneutique de Schleiermacher se manifeste dans la conception selon laquelle, la tâche de l’herméneute consiste à chercher à comprendre aussi bien et même mieux que l’auteur. C’est d’ailleurs ce qu’il tente de révéler lorsqu’il affirme que : «nous pouvons et devons amener à la conscience claire ce qui pour l’auteur lui-même demeurait inconscient à ses yeux, il est en effet nécessaire que s’établisse un contact aussi direct que possible entre l’interprète et l’interprété »[4].

Ainsi remarquons-nous que Schleiermacher pose l’action herméneutique sur la base psychologique dans la mesure où l’herméneute par une sorte d’épochè de ses préjugés, est invité à communier à l’âme de l’auteur pour ensuite, se laisser féconder par l’intuition qui fut celle de l’auteur. Cette approche de Schleiermacher semble réduire le sens du texte au sens « voulu » par son auteur.

Or, peut-on affirmer que le sens d’un texte se résume au sens « voulu » ? En d’autres termes, la compréhension n’est-elle rien d’autre que la reproduction d’une production originaire [5]? Il est clair que cette position ne peut pas valoir pour l’herméneutique Gadamérienne. Car selon lui,  la philosophie ne commence jamais à zéro, elle doit continuer à suivre la langue que nous parlons et la penser jusqu’au bout[6]. Avec Gadamer, il appert que la tâche herméneutique déborde les cadres méthodologiques élaborés par Schleiermacher. En ce sens, il affirme que « l’herméneutique issue de Schleiermacher apparaît comme un affadissement dans l’ordre méthodique.»[7] Il nous faut ici préciser la notion de préjugé chez Gadamer.

S’agissant des préjugés, la philosophie herméneutique de Gadamer se présente aussi comme un effort de réhabilitation des préjugés de la compréhension. Dans la perspective d’une herméneutique véritablement historique, Gadamer se demande sur quoi doit se fonder la légitimité des préjugés et qu’est-ce qui permet de les distinguer ? Il dit que « si l’on veut rendre justice au caractère historique fini de l’être humain, il faut réhabiliter fondamentalement le concept de préjugé et reconnaître qu’il existe des préjugés légitimes. » Gadamer s’insurge de la sorte contre l’exigence globale de l’Aufklärung, dont la raison critique écarte les préjugés. Pour lui, les préjugés sont une condition de la compréhension ; ils permettent de s’insérer dans le procès de la transmission. Les préjugés, mis en lien avec l’autorité de la tradition, sont le point de départ du problème herméneutique. (Vérité et Méthode, 115-116)

Ceci dit, tout comme Schleiermacher, Gadamer appréhende la philosophie herméneutique comme art de compréhension. Cependant contre celui-ci, il soutient que la compréhension consiste à reconnaître et laisser valoir, c’est-à-dire à comprendre ce qui nous prend. Il est donc établi que chez ce penseur, « la tâche de l’herméneutique est d’éclairer cette merveille de compréhension qui n’est pas une communication mystérieuse des âmes, mais une participation à un sens commun »[8]. Autrement dit, ce qui est visé dans l’exercice herméneutique, c’est l’entente qui se crée lorsque l’interprète et l’interprété se sont accordés sur le même sens. Dans le jeu herméneutique, l’on aboutit à une triple entente.

Il s’agit de celle qui se crée en l’herméneute lui-même dans la remise en cause de ses préjugés. Ensuite l’on assiste à celle qui se produit avec l’auteur, député de toute la tradition qui sous-tend le texte. Et enfin celle qui unit l’interprète avec le Tout autre qui en réalité lui fait signe dans l’acte de la compréhension. Car, nous dit Gadamer toute compréhension commence par le fait que quelque chose nous appelle[9]. En effet, « ce qui est en question, ce n’est pas ce que nous faisons, ni ce que nous devons faire, mais ce qui survient avec nous, par-delà notre vouloir et notre faire. » (Vérité et Méthode, p. 8).  Somme toute, La compréhension vient au jour dans l’entente. Pourtant, le modèle fondamental de toute entente est le dialogue, la conversation. C’est donc dire que l’entente au rythme du dialogue est l’essentialité de la tâche herméneutique. Mais en fait qu’est-ce que le dialogue ? Telle sera la préoccupation de notre future  méditation dans le penser gadamérien.

Elvis Aubin Klaourou

>>>L’herméneutique à l’école de Paul Ricoeur


[1] Friedrich SCHLEIERMAHER, Herméneutique, trad. Mariana Simon, Paris, Ed. Labores et fides, 1987, p. 5.

[2] Hans Georg GADAMER, La philosophie herméneutique,  trad. Jean Grondin, Paris, Ed. PUF,  2008, p. 5.

[3] Ludwig Feuerbach, L’essence du christianisme, trad. Jean Pierre GROSSEIN, Paris,  Ed. Tel Gallimard, p. 17.

[4] Friedrich SCHLEIERMAHER, Herméneutique, Op., Cit., p. 21.

[5] Hans Georg GADAMER, La philosophie herméneutique, Op., Cit., p. 101.

[6] Ibidem, p. 48.

[7] Ibidem, p. 75.

[8] Ibidem, p. 74.

[9] Hans Georg GADAMER, Le problème de la conscience historique, trad. Pierre FRUCHON, Op., Cit., p. 88.

Pensée du 10 janvier 10

« Parce qu’il est le Logos incarné, l’homme est essentiellement l’ennemi de l’Etre : il est l’être négatif qui est uniquement dans la mesure où il supprime l’Etre »

Kostas PAPAIOANNOU in Hegel, La Raison dans l’Histoire

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GRILLE DE LECTURE

Ce grand interprète contemporain de Hegel a rédigé l’introduction à La Raison dans l’Histoire de Hegel. Il nous situe ici au cœur de la négativité, le moteur rationnel de l’histoire. La dialectique hégélienne prévoit une succession de phases opposées. Le Réel, comme un tout, est toujours en lui-même une unité différenciée, l’unité de déterminations opposées : position, négation et négation de la négation. Mais cette négation n’est qu’une façon de relativiser l’objet nié dans son être afin de l’élever à une nouvelle signification. Dans l’homme, l’identité de l’Absolu passe dans la différence et l’objectivité. Et selon cette considération, ne peut-on pas dire que l’homme est l’ennemi de l’Etre, et qu’il est essentiellement l’être négatif ? C’est une évidence hégélienne.

Seul l’homme peut nier la totalité du donné parce que l’homme est le Concept, le Logos qui s’enracine dans l’histoire, existant concrètement de manière empiriquement perceptible. Pour être le Logos, il est un être supra-naturel, il est Dieu même parvenu à une existence charnelle enfin adéquate à son être. Dans ce processus de division existentielle de l’unité originaire de l’Absolu, l’homme émerge comme négativité pure. La négativité nous permet de saisir l’homme sous une double détermination identitaire : d’un côté, en tant que Concept divin, il manifeste et réalise la vie divine, sa vie est libération de Dieu nié dans la Nature. Contrairement à la vision de Platon, l’homme est quelque chose d’infiniment plus haut car ce qui erre ainsi, c’est l’esprit ; de l’autre, en tant que négativité naturelle, il est comme le « négateur » de l’Idée, le « suppresseur » de l’Etre. Dieu qui meurt dans la Nature, s’éveille par la négation en l’homme qui à son tour oppose une négation totale à l’ensemble du donné. C’est toute la raison d’être de l’homme.

Emmanuel AVONYO, op

Pensée du 08 janvier 10

« Le philosophe est toujours dépendant de l’homme : il reste à son école ; il doit l’éclairer, il ne doit pas se substituer à lui. »

HENRY DUMERY, Le problème de Dieu en philosophie de la religion

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GRILLE DE LECTURE

Henry Duméry semble nous inviter à observer que la philosophie est toujours anthropologie, elle est l’écolière de l’homme. Le philosophe ne doit pas perdre de vue que sa discipline est une technique réflexive appliquée au vécu. Cette discipline est la servante de l’homme pensant, de l’homme agissant et souffrant (Ricœur), dans la concrétude de son existence. La philosophie vit de la vie concrète. La philosophie est le verbe de la vie, elle est la vie elle-même. La philosophie, quoi qu’on dise, vient toujours après la vie comme une reprise conceptuelle de celle-ci.

Grâce à la médiation conceptuelle, la vie se fait réflexive car, selon Henry Duméry, la vie en l’homme est conscience de soi et pensée en acte, lumière et liberté. La vie est un dynamisme qui se saisit dans la réflexion. Elle est une lumière qui enveloppe l’homme et l’incite à rechercher son intelligibilité dans l’exercice libre de la pensée. Le vécu porte la pensée en elle comme au stade d’irréflexion. Si la philosophie est le verbe de la vie, n’est-ce pas parce qu’il y a un verbe immanent à la vie, qui doit s’élever en même temps que l’homme au noble niveau du discours philosophique dans un acte second (réflexif) de la pensée ?

La philosophie se rapporte à la vie comme le réflexif au spontané. La vie est « pensée en acte ». La philosophie est pensée seconde, réflexion seconde (pléonasme). Elle est pour cela même anthropologie ; qu’on la définisse comme on veut. Elle est réflexion de l’homme sur la vie, la théorie de la vie, ou mieux, la vie théorique. Car, comme dirait Hannah Arendt, il n’y a pas de Vita activa sans la Vita contemplativa (Condition de l’homme moderne). La conscience spontanée, c’est-à-dire la spiritualité vivante et concrète, ne peut se médiatiser que par des valeurs de travail ou par la vie idéelle. La réflexion philosophique reste dès lors arrimée au comportement pratique qu’elle guide et qu’elle règle.

Emmanuel AVONYO, op

L’ACADEMOS

Jean-Marc Rouvière, Adam ou l’innocence en personne

Parution de Adam ou l’innocence en personne, méditations sur l’homme sans péché aux Ed. L’Harmattan, septembre 2009.

Fiche de parution : Adam ou l’innocence en personne, Jean-Marc Rouvière (Télécharger)


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Présentation

Composé de cinq méditations sur l’homme impeccable, Adam ou l’innocence en personne propose au moyen de la foi et de la raison un commentaire de l’épisode de la Genèse où se joue et se dit la condition de l’homme.

Habituellement, Le portraitiste de la grande figure mythique ou historique concentre son attention sur l’événement qui fonde cette grandeur, au détriment de l’ordinaire du personnage. La Bible est riche de ces hommes et femmes dont on nous parle seulement à propos d’un fait marquant, oubliant l’avant ou l’après de ce qui a bouleversé leur existence banale1. Ainsi, la littérature philosophique et théologique concernant proprement Adam est très (trop ?) largement consacrée aux lendemains du péché et à ses conséquences. Elle se place résolument dans une perspective postérieure à la Chute au risque de négliger largement le propos biblique et philosophique sur la situation de l’homme, pleinement homme, d’avant le péché.

Adam n’est pas l’idiot du Jardin qui commettrait sottement une faute. La Genèse dit que nous aurions dû être à l’image de cet homme lui-même fait à la ressemblance de son Créateur, s’il n’avait déformé son humanité en sombrant dans l’orgueil, car il est l’homme créé par le Tout-Puissant qui l’a doté d’emblée du meilleur de l’humain. Une création qui a eu lieu dans un espace-temps où l’homme était épargné par l’angoisse morale et la souffrance de la chair. Peut-on envisager sans tomber dans les inepties du créationnisme que les premiers vivants accédant à l’humanité aient connu quelque chose de la spontanéité de l’innocence ? L’orgueil et la méchanceté sont-ils des donnés ou des advenus ? Quelle serait une humanité préalablement à son basculement dans le péché et son indélébilité ? L’homme non-pécheur est-il simplement un homme ordinaire la tache du péché en moins ? Son existence est-elle la nôtre la joie béate en plus ?

Le Dieu de la Bible n’a pas créé un homme comme vous et moi, ni même un homme saint ou héroïque. L’homme façonné de glèbe n’avait aucune des qualités morales qui, le cas échéant, sont propres à l’homme d’après le péché et qui à force de volonté peut réussir à se mettre en chemin vers son Dieu (le saint) ou vers son idéal (le héros). Adam le Jeune est un être amoral parce qu’évoluant dans un monde pur et parfait ou la morale n’a pas lieu d’être. Si l’occasion fait le larron, elle fait aussi l’homme moral. Mais pour apparaître la conscience morale  a besoin de « cas de conscience ». De tels cas, Adam n’en a connu aucun tant il vivait en harmonie avec son Dieu. Il fallut l’épisode de la Pomme, où Dieu et Diable semblent être de concert pour mettre à l’épreuve le résident du Jardin d’Eden, pour que la nature morale de l’homme se révèle et aussitôt prospère en lui. Porteur sain de la morale en son for intérieur, l’homme a développé dans l’instant même de l’interdit et de la tentation cette disposition à la mauvaise conscience qui ne le quittera plus et qui désormais sera un constituant de son essence. Pour autant, le péché est plus une sortie de route qu’une « chute » ; il n’y a pas de dégradation entre une situation pré-lapsaire qui serait toute vertueuse[2] et une situation pécheresse (la nôtre à jamais) fortement carencée en vertus. Car la nature humaine ne s’est pas abîmée : elle s’est révélée à elle-même.

Force du mythe biblique qui nous parle, que nous soyons ou non croyants, de l’existence et de l’essence d’un étrange individu dont le destin en dit long sur nous-mêmes en pointant – dans un saisissant effet miroir – ce que nous ne sommes pas. Force aussi de la philosophie[3] pour nous aider à déchiffrer cette Parole qui dit la vie humaine sous des guises à jamais disparues, sauf peut-être en de rares étincelles où nous avons le privilège de connaître secrètement par un geste de pleine sincérité l’état d’innocence qui fut celui de l’homme mythique.

Adam ou l’innocence en personne offre ainsi une enquête anthropologique, une approche de ce qu’ont pu être les plaisirs et les jours dans le jardin d’Eden avant qu’Adam ne bascule dans l’humanité qu’il nous a léguée.

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1 Dans l’évangile de saint Jean, Lazare est pris dans le maelström de sa résurrection. Quelle vie a-t-il pu connaître à la suite d’un tel cataclysme ? Cf Jean-Marc Rouvière Le silence de Lazare, Editions Desclée de Brouwer, 1996.

[2] C’est l’homme que nous sommes qui est capable de vertu, Adam vit dans un espace ou le vice et le vertu n’ont pas cours.

[3] En particulier la phénoménologie de la chair de Michel Henry et la philosophie morale de Vladimir Jankélévitch.

Pensée du 07 janvier 10

« La fugacité du temps laisse des traces d’éternité ; ce sont elles qui garantissent la permanence du vrai »

JEAN GRANIER, Art et vérité

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GRILLE DE LECTURE

Le temps est l’instant hors de soi et en fuite devant lui-même selon les trois ek-stase de la temporalité, le présent, le passé et l’avenir, qui nous entraîne dans  sa marche inéluctable vers notre destinée. La destinée ne dit-elle pas l’attitude de l’être tendu vers la mort au sens heideggérien ? La mort comme passage obligé de l’être humain et ouverture sur un monde qui nous  fait entrer dans la béatitude de l’Etre.

Le temps est donc l’essence de l’homme, il est la dimension fondamentale de l’existence humaine. Etant essence de notre être, voué à la finitude, le temps est toujours en marche vers un avenir. Le temps comme temporalité se temporalise comme avenir-qui-va-passer-en-venant-au-présent. En ce sens l’avenir n’est pas antérieur au passé et celui-ci n’est pas antérieur au présent.

Le temps est cela qui est à la fois distinct et inséparable, et le présent n’est pas fermé sur lui-même mais se transcende vers un avenir et vers un passé qui forment avec lui l’unité du temps intérieur. Cette fuite des instants de temps devant lui-même ne vient-elle pas dire la fugacité du temps ? La fugacité dit la dimension d’une  chose qui est en fuite d’elle-même. Or il n’y a de mouvement que par rapport à une stabilité. En ce sens la fugacité du temps ne vient-elle pas dire la nécessité de la permanence ? La mobilité fait du temps la substance des choses. Dans le passage du temps, seul restent des traces de l’éternité, ces traces sont seules ce qui nous rassure de l’éternité du temps.

Mervy Monsoleil AMADI, op

Pensée du 06 janvier

>>> ADAM OU L’INNOCENCE EN PERSONNE

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Pensée du 06 janvier 10

« On peut trouver la ‘‘question de Dieu’’ à peu près partout : par exemple dans les rapports entre l’art et la religion, entre la politique et la religion, entre la morale et la religion, etc. »

Bernard Sève, La question philosophique de l’existence de Dieu

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GRILLE DE LECTURE

Bernard Sève montre que la question de Dieu se pose dans beaucoup de domaines, sinon dans tous les domaines de connaissance possible. Et ces domaines d’intervention de la philosophie sont entre autre l’art, la religion, la politique, la morale, etc. Ceci est d’autant vrai que tous ces champs de la connaissance ou de l’action humaine permettent une représentation de Dieu. Dans l’art sacré comme dans l’art profane, il y a un appel à l’absolu qu’on peut qualifier d’expérience mythique de Dieu. C’est pour cette raison que Paul Claudel voyait un lien étroit entre l’art et la foi.

En outre en religion, l’expérience de Dieu est encore fondamentale. Mais il semble que cela ne tient que dans une religion révélée ou historique ayant clairement Dieu pour objet. La religion est un sujet de dispute. Les sciences humaines ont proposé plusieurs approches positives de la religion. On se demande par exemple si le bouddhisme est une religion, et si Dieu serait l’objet de leur quête ? En morale, la question de Dieu peut se poser en ces termes : si Dieu existe, certains comportements doivent-ils être interdits ? Si Dieu n’existe pas, qui serait au fondement du bien moral ?

En politique, la ‘‘question de Dieu’’ est encore là. Dieu est-il source du pouvoir légitime ? Il y a évidemment différentes positions. Un pouvoir peut être divin, il peut être fondé naturellement, contractuellement… Avec la philosophie de Hegel, il apparaît clairement que l’Etat, tout comme l’art et la religion, contribuent à leur manière à exprimer Dieu et l’immortalité de l’Esprit. Car l’Histoire humaine, malgré son apparence chaotique, est le lieu où la Vérité prend des figures diverses.

L’interrogation philosophique sur Dieu est multiforme et riche. Heidegger dira que la question de Dieu ne porte pas sur l’esse de Dieu, mais sur sa manifestation ou son avènement. Malgré les impensés contraires d’Etre et Temps, il fait savoir qu’il n’y a pas identité entre Dieu et l’être. A sa suite, Jean-Luc Marion penche pour un « Dieu sans l’être ». Le Dieu en tant qu’être est une idole. Pour lui, Dieu n’a pas à être, il est aimant et se donne à aimer. On peut bien se demander, peut-être pour une juste raison, si l’expérience de Dieu, c’est-à-dire sa manifestation, se produit en dehors de sa dimension ontologique ?

Emmanuel AVONYO, op

>>> ADAM OU L’INNOCENCE EN PERSONNE, Jean-Marc Rouvière

L’academos

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Pensée du 05 janvier 10

« Un écrit ou discours, que ce soit une dissertation ou un poème, a pour but d’amener le lecteur à l’intuition même dont l’auteur est parti. Si ce but est manqué, l’ouvrage ne vaut rien. »

ARTHUR SCHOPENHAUER, Le monde comme volonté et comme représentation

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GRILLE DE LECTURE

Ce n’est pas sûr que les herméneutes du 21e siècle partagent cette position radicale de Schopenhauer. Car le but de l’interprétation n’est pas seulement de coïncider avec l’intention de l’auteur de l’œuvre.  Sur-ce, l’internaute risque de me déclarer hors-sujet. Je ne le suis pas. Puisque Schopenhauer parle ici d’écrit, restons dans le domaine de l’herméneutique textuelle chère à Gadamer et à Ricœur. Si « l’écrivain Schopenhauer » tient à ce que son texte permette au lecteur de rejoindre sa pensée, il ne doit pas oublier que le lecteur qui se saisit d’une œuvre n’est plus exclusivement le lecteur de Schopenhauer, mais il devient le lecteur de celui-là même qui vient à la lecture.

Lorsque Ricoeur et Gadamer professent que le texte est une médiation par laquelle le lecteur se comprend lui-même, ils affirment que le texte se fraye ses lecteurs et crée son propre vis-à-vis subjectif. Qu’est-ce à dire ? C’est le problème de l’appropriation ou de l’application du texte à la situation présente du lecteur en matière d’interprétation. Point n’est besoin de rappeler que tout lecteur est un interprète. Dès qu’un auteur finit son ouvrage, on peut affirmer que l’ouvrage lui échappe définitivement.

D’abord, grâce à la distanciation herméneutique, l’appropriation n’a plus aucun des caractères de l’affinité affective avec l’intention de l’auteur. La compréhension de soi et une compréhension dans la distance et par la distance. La lecture d’une œuvre serait tout le contraire de la recherche de la contemporanéité et de la congénialité. Ensuite, contrairement aux présupposés psychologiques de l’herméneutique de Dilthey, Gadamer et Ricœur disent que l’appropriation a pour vis-à-vis la chose du texte (Gadamer) ou le monde de l’œuvre (Ricœur). Ce que le lecteur s’approprie finalement, c’est une proposition du monde. Celle-ci n’est pas derrière le texte comme le serait une intention cachée. Elle est devant lui comme le déploiement de l’œuvre. Schopenhauer serait loin d’admettre ces ouvertures.

Emmanuel AVONYO, op

L’academos

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